L’article qui suit paraîtra dans le prochain numéro du journal Le Drapeau rouge, qui sera disponible le mercredi 30 mars:

Il ne faut laisser aucun doute planer: l’intervention militaire déployée en Libye depuis la mi-mars par les forces de l’OTAN avec la bénédiction de l’ONU – à laquelle le Canada participe – n’a pas de légitimité fondée sur des objectifs humanitaires. Elle ne vise pas à épargner le sang du peuple libyen, à le protéger de la vindicte d’un tyran fou; elle ne peut pas contribuer à l’émancipation des masses opprimées de ce pays. Elle est au contraire une agression impérialiste traduisant simplement le fait que les puissances impérialistes, qui depuis des décennies tiennent les masses arabes en tutelle, comptent rester maîtres de l’issue des bouleversements récents et encore en développement dans cette partie du monde. Cette agression doit être dénoncée comme telle et combattue par toutes les forces progressistes, à plus forte raison par les révolutionnaires.

La vague de déstabilisation des régimes arabes a touché la Libye vers la mi-février. Une agitation contre le pouvoir du colonel Kadhafi s’est alors mise en branle sous l’élan de la révolte arabe qui touche pratiquement tous les pays de la région, du Maroc à la Syrie. Les événements ne se sont toutefois pas déroulés selon les récents scénarios tunisien et égyptien, par une révolution de palais sous la pression montante des manifestations et des grèves de masse.

Le conflit a rapidement pris les allures d’une véritable guerre civile et la perspective d’un mouvement démocratique de masse a été éclipsée par l’affrontement militaire de deux fractions de la bourgeoisie. Entre ces deux candidats au contrôle de l’État, les vautours impérialistes ont vite fait de choisir leur favori et ont immédiatement fondu sur leur proie, ne voulant pas laisser de doute quant à leur volonté de conserver le peuple libyen et ses ressources sous leur dépendance.

Quel est le sens de la crise dans le monde arabe?

En Libye comme dans tous les pays du monde arabe, les révoltes des dernières semaines mettent en relief à la fois la force et la faiblesse du prolétariat et des classes populaires en général dans les conditions actuelles. Sa force, parce qu’on a pu constater que lorsque la barrière de la peur cède, que la colère populaire accumulée au long de décennies de misère et d’oppression s’exprime collectivement et se déploie enfin, les régimes les plus autoritaires et apparemment les plus solides entrent aussitôt en crise et se mettent à vaciller en quelques semaines. Ils apparaissent pour ce qu’ils sont: le rempart des intérêts d’une toute petite minorité asservis à divers impérialismes. Sa faiblesse, parce que les classes populaires de ces pays n’arrivent pas encore à réellement prendre la direction de leur révolte, à pousser la crise politique qu’elle génère vers une issue révolutionnaire.

À court terme, les soulèvements de la rue arabe ont plutôt pour effet de révéler et d’exacerber les contradictions existant au sein des classes dominantes de ces pays et de précipiter des affrontements entre leurs diverses fractions. En Égypte et en Tunisie, cet affrontement a jusqu’ici pris la forme du limogeage du dictateur en place et d’une transition relativement stable entre deux «camps» bourgeois («an orderly transition» selon les mots du président Obama). En Libye, la transition stable ne semble pas possible. L’intégrité de l’État est radicalement compromise et l’affrontement a pris un caractère militaire et sanglant.

On ne peut pas rapporter les contradictions et les tensions au sein des classes dominantes des pays arabes à une seule et unique analyse. Chaque pays a son histoire, ses ressources, ses structures sociales, ses forces politiques, et le déploiement différent de la crise politique nous le rappelle bien.

En Égypte, il semble y avoir eu l’affrontement entre une fraction bourgeoise compradore, c’est-à-dire une bourgeoisie bureaucratique directement liée à la pénétration des intérêts impérialistes dans le pays, et une fraction bourgeoise nationale, dont les capitaux dépendent davantage du marché intérieur et du développement de l’économie nationale. La bourgeoisie compradore était dominante au sein de l’État à travers Hosni Moubarak et plus particulièrement son fils Gamal. Elle profitait de la libéralisation, de l’ouverture aux capitaux étrangers et du démantèlement des secteurs étatiques de l’économie, politiques dictées par le FMI et la Banque mondiale mises en place depuis longtemps, mais accélérées au milieu des années 2000.

La bourgeoisie nationale, elle, est largement représentée par les officiers de l’armée. Ceux-ci sont les héritiers du capitalisme d’État développé en Égypte par Nasser dans les années 1950-60. Leurs intérêts sont menacés par l’intégration sauvage et croissante de l’économie égyptienne au marché mondial et par la concurrence des capitaux étrangers. À ce groupe s’ajoutent également les capitaux privés de certains grands hommes d’affaires égyptiens. C’est cette fraction de la bourgeoisie qui a évincé Moubarak et ses plus proches collaborateurs à la faveur du soulèvement populaire et qui préside actuellement aux réformes «démocratiques» par lesquelles on espère endiguer la colère des masses.

Bien entendu, l’armée et la bourgeoisie nationale ne sont pas révolutionnaires, pas même patriotiques. Elles ne voudront pas rompre l’alliance avec l’impérialisme américain ni menacer significativement ses intérêts. Simplement, elles chercheront à ramener le pays à un climat de stabilité politique et économique et peut-être à renégocier à leur avantage les termes de la domination impérialiste. Les puissances impérialistes ne se sentent d’ailleurs pas menacées par ces forces sociales et politiques. Après une courte valse-hésitation, les États-Unis ont encouragé le largage du vieux Moubarak et ont préféré miser sur des forces mieux à même de rétablir le statu quo.

Les enjeux ne sont pas les mêmes en Libye. L’atout majeur du régime de Kadhafi est la ressource pétrolière. Elle apporte annuellement une vaste manne de pétrodollars. Ici, les contradictions au sein des classes dominantes semblent s’enraciner dans une disparité régionale du partage de la rente pétrolière. L’Est du pays, dont Benghazi est la principale ville, est depuis longtemps négligé par l’autorité de Tripoli, à l’Ouest. Or c’est à l’Est que se trouvent les principales ressources et infrastructures pétrolières. Par ailleurs, c’est aussi dans cette région du pays que la résistance au colonialisme italien a trouvé ses bases dans les années 1930 et que la monarchie renversée par Kadhafi en 1969 avait ses assises. Ce n’est pas un hasard si la rébellion de 2011 a choisi comme emblème le drapeau monarchiste d’avant 1969.

C’est aussi à partir de la région Est du pays, la Cyrénaïque, et plus particulièrement à Benghazi, que l’actuelle rébellion contre Kadhafi s’est organisée et a pris le contrôle d’une partie du territoire.

Rapidement mise sous le commandement d’anciens collaborateurs dissidents du dictateur, elle a en outre carrément emporté avec elle une partie de l’État libyen en décomposition, notamment des pans de l’armée nationale et de son arsenal, sans doute une part significative de son personnel politique également. Elle a rallié l’appui d’importants clans tribaux. Elle ne représente plus un mouvement de révolte spontané des classes populaires, comme ça a pu être le cas dans les premiers moments d’agitation en février. Elle semble dorénavant fermement sous la direction d’une fraction régionale de la bourgeoisie libyenne – représentée politiquement par le Conseil national de transition – et est devenue son instrument dans une lutte fratricide pour un repartage des richesses nationales.

Les impérialistes imposent militairement leur arbitrage de la crise libyenne

Les puissances impérialistes – États-Unis, France, Angleterre, Italie, Canada – ont choisi de peser sur le développement de la crise libyenne beaucoup plus lourdement qu’elles ne l’ont fait en Tunisie, en Égypte, au Yémen, au Bahreïn, etc. La brutale répression avec laquelle Kadhafi a répondu dès les premiers moments à la révolte de son peuple leur a donné un prétexte pour le frapper militairement dans l’espoir de rétablir le rapport de force en faveur de la rébellion.

En revanche, l’agressivité des grandes puissances capitalistes ne doit pas faire illusion sur la nature du régime de Kadhafi. Malgré ce que certains peuvent en penser, ce n’est pas une figure de la résistance anti-impérialiste qui est attaquée à travers lui. Dans le contexte de la guerre froide, le colonel Kadhafi s’est autrefois aligné sur l’URSS et a abondamment alimenté une rhétorique anti-impérialiste. Porté par le nationalisme arabe, il a aussi suivi l’exemple de son modèle, le général égyptien Nasser, en développant une forme de capitalisme d’État et en nationalisant le pétrole. À ce titre, il a sans doute contribué à améliorer les conditions de vie du peuple libyen. Il n’a jamais pour autant été le leader d’une véritable révolution socialiste, tout au plus d’une résistance nationaliste bourgeoise. Et depuis les années 1990, la disparition de l’URSS et l’hégémonie occidentale sans partage dans la région, il s’est lui aussi soumis et a accepté son rôle de relais de la domination néocoloniale.

Ce dont les impérialistes cherchent à se débarrasser, c’est d’un mauvais allié, un subalterne trop excentrique, imprévisible et gênant. Un serviteur surtout qui n’a pas, comme ses voisins, la décence de tirer sa révérence au moment opportun et qui est prêt à entraîner son pays dans la guerre civile pour se maintenir encore un peu au pouvoir. Kadhafi pouvait être reçu en ami dans les capitales européennes il y a quelques mois à peine. À l’heure du «printemps arabe», il n’est plus l’homme de la situation.

L’intervention militaire de l’OTAN ne peut apporter aucun espoir d’émancipation pour le peuple libyen. Au contraire, elle ne peut qu’alourdir la domination impérialiste sur le pays. Si la rébellion du Conseil national de transition devait l’emporter à la faveur des frappes étrangères, celui-ci ne pourrait instaurer autre chose qu’un nouveau régime client des grands capitalistes des États-Unis, du Canada, d’Europe et de Chine. C’est à eux qu’il devrait son pouvoir, et non pas au soulèvement populaire. Considérant la rapidité avec laquelle la France de Sarkozy a reconnu la légitimité de ce Conseil national autoproclamé, on ne peut douter qu’il ait déjà vendu son peuple et ses ressources avant même sa «libération» du joug du dictateur Kadhafi.

Un vent de révolte annonciateur d’une tempête révolutionnaire

Il est beaucoup trop tôt pour tirer un bilan du formidable soulèvement en cascade des masses arabes en ce début d’année 2011. Tous les jours les actualités nous confirment que sa première vague n’a même pas terminé de se déployer – ainsi la tension croissante au Yémen, l’agitation qui gagne en ampleur en Syrie, etc. Mais même en Égypte et en Tunisie, où la situation semble se calmer après les premières étapes de la «transition démocratique», il y a fort à parier que d’autres crises sociales et politiques éclateront dans un avenir rapproché, plus profondes et plus lourdes de conséquences.

Car si la bourgeoisie a su se maintenir au pouvoir en sacrifiant ses éléments les plus compromis, les plus associés à l’oppression de leur peuple, et en promettant des réformes politiques, les élections et la démocratie parlementaire ne règleront pas les problèmes fondamentaux qui ont poussé à l’émeute la jeunesse prolétarienne et petite-bourgeoise. Elles ne créeront pas d’emplois, ne réduiront pas la dette extérieure, ne fourniront pas de denrées alimentaires accessibles et ne financeront pas de services publics. Pour que cela soit possible, il faudrait radicalement remettre en question la place des pays arabes dans la division internationale du travail, dans l’ordre mondial. Cela, seule une révolution prolétarienne en est capable.

Ainsi, malgré ses limites actuelles, la révolte arabe est extrêmement positive. Elle met en marche une dynamique de lutte qui ira en s’approfondissant et qui ébranlera de plus en plus fort les assises de l’ordre impérialiste dans la région, menaçant également au passage son gendarme sioniste. Une nouvelle génération des masses arabes est maintenant gonflée du sentiment de la légitimité de sa révolte et de son pouvoir collectif. Les prochaines fois qu’elle se lèvera, elle ne se fera pas d’illusions sur les mots d’ordre démocratiques. Ce n’est plus à la dictature d’un tyran qu’elle s’en prendra, mais à celle de toute une classe sociale, la bourgeoisie dans son ensemble. Il faut espérer qu’émergent et que s’enracinent largement des forces communistes révolutionnaires capables de mener ce combat.

Ce qui est certain, c’est que c’est dans ses propres rangs, à travers sa propre expérience de la lutte des classes que le peuple libyen trouvera les forces et la direction nécessaires à sa libération face à toutes les fractions de la bourgeoisie nationale, compradore ou impérialiste. Il ne peut en être autrement. Le devoir internationaliste des révolutionnaires conséquentEs dans un pays comme le Canada est d’organiser ici même la lutte contre les guerres de rapine et les occupations imposées par notre gouvernement aux peuples de Libye, d’Afghanistan, d’Haïti et son soutien à des dizaines de régimes despotiques et corrompus à travers le monde.

Dénonçons les agressions impérialistes canadiennes!

Organisons dès maintenant la lutte révolutionnaire au Canada!

e p D T F s