Le Canada vient de dépêcher 200 militaires de plus, dans le cadre de l’opération de l’OTAN qui vise à un changement de régime en Libye. Cela porte à 770 le nombre de membres des Forces canadiennes qui y sont impliqués. L’Opération Mobile est la première opération militaire canadienne menée uniquement par l’aviation depuis celle de Yougoslavie en 1999, quand les bombardements massifs de l’OTAN ont contribué à détruire et démembrer ce pays.

C’est un Canadien, le lieutenant-général Charles Bouchard, qui assure le commandement de l’OTAN en Libye. Le déploiement des Forces canadiennes a reçu l’appui des quatre principaux partis politiques, du Bloc québécois aux conservateurs en passant par les libéraux et les néo-démocrates. La campagne électorale fédérale semble avoir éclipsé la forte implication du Canada dans cette opération. Le journal spécialisé en politique étrangère, Embassy, rapporte pourtant que «parmi les pays de taille moyenne, le Canada est l’un de ceux parmi les plus impliqués»et s’étonne que la participation du Canada fasse l’objet de si peu de débats.

Le conflit libyen s’inscrit dans la vague de soulèvements populaires dans les pays arabes, qui a débuté en Tunisie et s’est poursuivie en Égypte. En Libye, les manifestations contre le colonel Mouammar Kadhafi, qui dirige le pays depuis 40 ans, ont commencé le 15 février à Benghazi; dès le lendemain, elles s’étendaient à Al Bayda’. Comparées à celles des pays voisins, les premières manifestations libyennes n’étaient pas aussi achalandées, mais les protestataires ont rapidement réussi à s’emparer d’armes lourdes, quoique rudimentaires, et à conquérir de nouveaux territoires.

Le 20 février, Benghazi, la plus grande ville de l’Est du pays et une importante productrice de pétrole, a été déclarée «libérée» par les rebelles, marquant ainsi le début d’une guerre civile qui prend maintenant la forme d’un conflit entre les puissances impérialistes de l’OTAN et les forces loyales au régime Kadhafi. L’Ouest du pays est plus ou moins resté aux mains des pro-Kadhafi, alors que les groupes rebelles alliés à l’impérialisme ont pris le contrôle de la partie orientale. Ces groupes sont commandés par Khalifa Hifter, un ressortissant libyen et ex-agent de la CIA, qui a atterri en Libye depuis l’État de la Virginie, où il réside. La réaction fort différente du bloc impérialiste de l’OTAN en face de la révolte libyenne, par rapport à celle qu’il a eue lors des événements qui se sont produits en Égypte, en Tunisie, au Yémen et à Bahreïn, a immédiatement sauté aux yeux.

Dans ces pays, l’OTAN, dirigée par les impérialistes américains, est demeurée un fidèle allié de dictateurs pas moins brutaux que Kadhafi, jusqu’à la dernière minute. À Bahreïn, les pays de l’OTAN continuent en ce moment même à soutenir un régime qui a maintes fois ouvert le feu sur des manifestants non armés. Contrairement aux autres mouvements populaires dans les pays arabes, la révolte libyenne a été planifiée dès la fin de l’année 2010, notamment à Paris et à Benghazi, où selon le quotidien italien de droite Libero, des réunions ont eu lieu entre les futurs transfuges du gouvernement de Kadhafi, les groupes de l’opposition libyenne, des représentants des intérêts commerciaux français et des officiels gouvernementaux.

Le plan de l’OTAN pour un changement de régime en Libye découle principalement du besoin pour les puissances occidentales de conserver un accès stable et préférentiel aux réserves de pétrole considérables de la Libye. Bien qu’au cours des dernières années, Kadhafi se soit allié aux impérialistes français et italiens, la possibilité qu’il a récemment évoquée de re-nationaliser certaines compagnies pétrolières et de privilégier les producteurs de pétrole russes et chinois, par opposition aux États-Unis et à l’Europe, ont rendu nécessaire la mise en place d’un nouveau régime plus «fiable» en Libye.

Comme l’auteur et militant politique Stephen Gowans l’a noté, la Libye, contrairement à Bahreïn et aux autres États fantoches alliés des États-Unis dans la région, maintient une réglementation moins favorable aux impérialistes. Les entreprises étrangères y subissent encore de nombreuses restrictions; les barrières tarifaires y sont encore nombreuses; les importations y sont interdites; la réglementation quant au traitement et à la rémunération du travail y est plus stricte, les taux d’imposition des sociétés plus élevés; la plupart des banques appartiennent à l’État et les dépenses publiques équivalent à près de 50 % du PIB. Dans son dernier rapport annuel, la Heritage Foundation a d’ailleurs classé la Libye au dernier rang parmi l’ensemble des pays d’Afrique du Nord et de l’Asie de l’Ouest quant à l’existence d’un climat favorable aux investissements. Pas surprenant que les impérialistes soient à l’affût de toute possibilité d’exploiter ses ressources à leur plein potentiel.

Vers le 25 février, des manchettes dénuées de tout fondement sont apparues dans les médias occidentaux, où l’on affirmait qu’à défaut d’une intervention militaire immédiate de la part de l’OTAN, les forces du colonel Kadhafi allaient utiliser des armes chimiques et biologiques, y compris le gaz moutarde, contre la population libyenne. Au même titre que les mensonges auxquels on a eu recours, naguère, pour justifier l’invasion de l’Irak, le battement des tambours de guerre s’est gonflé en un chœur que personne ne pouvait plus ignorer.

Les pays du bloc impérialiste de l’OTAN ont réussi à tromper le Conseil de sécurité et la Ligue arabe et à obtenir leur soutien pour la mise en place de ce qui devait être seulement une zone d’exclusion aérienne; mais l’opération s’est tout de suite transformée en une campagne de bombardement tous azimuts en appui à l’une des parties impliquées dans la guerre civile. En plus des cibles militaires, plusieurs civils ont déjà été victimes de ces bombardements, comme en ont témoigné des médecins russes, ukrainiens et biélorusses présents en Libye, qui ont rapporté le bombardement de tout un quartier résidentiel près d’un hôpital à Tadjourah.

Dans les zones contrôlées par les rebelles, les bombes de l’OTAN ont déjà atteint à deux reprises les groupes de combattants qu’elles sont pourtant censées protéger. Selon la BBC, un seul petit avion d’entraînement aurait été détruit depuis l’imposition de la zone d’exclusion aérienne, ce qui permet de douter des raisons qui ont été données pour justifier l’invasion; cela, d’autant plus qu’il est de notoriété publique que des agents de la CIA et d’autres espions occidentaux étaient sur le terrain depuis déjà plusieurs semaines quand les bombardements ont commencé.

Entre-temps, les défections de ministres du gouvernement libyen se poursuivent et indiquent possiblement un changement dans le rapport de forces entre le régime Kadhafi et ses opposants. Cependant, Al Jazeera rapportait le 7 avril que la situation en Libye demeurait «fluide» et qu’il n’y avait «plus rien de certain, sinon les pertes de vie».

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