Drapeau Rouge №60
AMÉRIQUE LATINE

Derrière le « virage à gauche »

Depuis quelques années, l’Amérique latine a entrepris un «virage à gauche» qui reflète l’intensification des contradictions entre les peuples et pays de ce continent, et l’impérialisme US, qui l’a toujours considéré comme son arrière-cour. Elle semble déjà bien loin l’époque où l’administration américaine pouvait prétendre imposer unilatéralement son projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) à une quasi-totalité de gouvernements serviles!

Élection du Parti des travailleurs et de son président Luiz Inacio da Silva («Lula») au Brésil; de Nestor Kirchner à la présidence argentine; de Tabaré Vazquez en Uruguay; plus récemment, du leader indigène Evo Morales en Bolivie et de la «socialiste» Michelle Bachelet au Chili; et dans quelques jours, peut-être, de l’ex-militaire populiste Ollanta Humala au Pérou : les gouvernements ouvertement partisans du néo-libéralisme et soumis à l’impérialisme US ont cédé la place à de nouvelles administrations plus indépendantes, dont le discours emprunte aux thèmes de la gauche traditionnelle. Cela, c’est sans compter la poursuite de l’expérience d’Hugo Chavez et de sa «révolution bolivarienne» au Venezuela et le maintien du régime de Fidel Castro à Cuba.

Dans la plupart des cas, ces changements se sont produits après de puissantes révoltes et mobilisations populaires; ce fut le cas notamment en Argentine et en Bolivie, où les gouvernements vendus aux intérêts de l’impérialisme US ont été renversés les uns après les autres – et deux fois plutôt qu’une. Le chaos et la misère engendrés par l’application des politiques imposées par l’impérialisme US et les institutions qu’il contrôle (essentiellement, le FMI et la Banque mondiale) ont suscité mécontentement et colère parmi les masses populaires, incapables d’endurer plus longtemps le sort qui leur est réservé.

Il serait injuste de voir dans ces nombreux «changements de régime» le simple résultat du phénomène d’alternance ou de manœuvres, de la part de l’impérialisme US et des classes dominantes traditionnelles, pour tromper les masses et diluer leur mécontentement. Cela existe, certes, mais ça n’explique pas tout.

Dans certains cas, les changements qui se sont produits reflètent également les tentatives d’affranchissement de certains secteurs de la bourgeoisie nationale, dont les intérêts s’opposent à ceux de l’impérialisme US. Dans d’autres – parfois, il peut s’agir des mêmes – on voit poindre la main d’autres grandes puissances, d’Europe ou d’Asie, qui tentent de tirer leur épingle du jeu et pour qui l’Amérique latine constitue à leur tour un territoire à conquérir. Globalement, ce continent est présentement le théâtre d’un enchevêtrement plutôt complexe de toutes les grandes contradictions qui s’approfondissent, dans le contexte de la globalisation impérialiste.

Certains prétendent voir dans ce «virage à gauche» l’émergence d’un «modèle alternatif» cohérent, qui représenterait en quelque sorte une redéfinition ou une actualisation du projet socialiste, adapté au 21e siècle. Comme maoïstes, nous devons apprécier ces développements pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’on souhaiterait qu’ils soient : selon leur caractère anti-impérialiste, ou pro-impérialiste; selon qu’ils favorisent le développement de la résistance populaire, ou qu’ils la découragent; selon qu’ils permettent l’affirmation et l’organisation politiques des classes exploitées, ou qu’ils les étouffent; etc. Ceux et celles qui prétendent y voir plus que ce dont il s’agit et qui souhaitent en faire un nouveau «modèle révolutionnaire» – au-delà même de la conscience que les forces qui les initient en ont – risquent de frapper un mur, quand l’évolution de la lutte des classes fera tomber leurs illusions.

«Gauche», droite, «gauche», droite…

Dans un article récemment publié sur le site Web du réseau La Haine auquel il collabore [1], le sociologue James Petras, d’influence trotskiste, se dissocie de ses ancienNEs camarades du réseau concurrent Rebelión, dont Heinz Dieterich, qui considèrent le socialisme comme «[TRADUCTION] une idée évolutionniste offrant un horizon stratégique… aux leaders progressistes d’Amérique latine» [2]. Selon Dieterich, ces leaders (nommément : Lula, Kirchner, Vasquez, Morales et Nicanor Duarte Frutos du Paraguay) seront amenés, objectivement et de par l’influence de Cuba et du Venezuela, à créer de nouvelles sociétés «post-capitalistes», qui tiendront lieu de ce qu’on appelait autrefois le socialisme. [3]

Petras lui répond qu’il ne faut pas s’arrêter aux symboles ni aux discours préélectoraux, et qu’il faut plutôt évaluer la qualité réelle des politiques mises de l’avant par ces gouvernements, et ceux et celles qui les dirigent. Le sociologue part du constat qu’il y a souvent «un énorme écart» (pour dire le moins…) entre ce que les partis politiques affirment en campagne électorale et ce qu’ils font une fois élus.

Mais James Petras, au fond, ne va pas tellement plus loin que ses confrères et consœurs, qu’il pourfend pourtant de manière assez virulente. Pour lui, ce qui distingue la gauche de la droite, ce n’est pas le point de vue de classe adopté, non plus qu’une volonté réelle de détruire les anciens rapports d’exploitation, de construire un nouvel État et de nouveaux rapports sociaux égalitaires allant dans le sens du socialisme et du communisme : ce qui distingue, au fond, la gauche et la droite, ce serait surtout la quantité de réformes mises en place pour améliorer le sort des plus démuniEs.

Sur la base de ce critère, Petras en vient à disqualifier les gouvernements du Brésil, de l’Argentine, de l’Uruguay et de la Bolivie, tout en faisant l’éloge de ceux de Cuba et du Venezuela. S’il a certes raison de critiquer ces gouvernements (voir encadré), il ne le fait pas nécessairement pour les bonnes raisons. L’approche qu’il utilise évacue en outre complètement toute la question de l’État, de l’appareil militaire et policier qui en constitue l’un des principaux fondements, et de sa nécessaire destruction.

Le cas de la Bolivie

Un des cas les plus récents d’un pays ayant connu un tel «virage à gauche» est bien sûr celui de la Bolivie, où le nouveau président Evo Morales vient d’être assermenté le 22 janvier. Morales est un ancien leader du mouvement paysan ayant été élu sous la bannière du Movimiento al Socialismo (Mouvement pour le socialisme, MAS). Son arrivée au pouvoir s’est produite au terme de deux années de crise sociale et politique marquées par d’intenses luttes de la part des paysannes et paysans, des mineurs, des ouvriers et des centaines de milliers de sans-emploi, qui tentent désespérément de survivre dans les bidonvilles.

La Bolivie est un pays riche en ressources naturelles; elle détient notamment les deuxièmes plus importantes réserves de gaz naturel du continent. Sa population est composée à 85% de personnes d’origine indienne ou métis. Parmi elles, pas moins de 64% vivent en dessous du seuil de pauvreté officiel – la moitié d’entre elles étant contraintes de survivre avec moins d’un dollar par jour.

Pendant plus de deux ans, un puissant de mouvement de luttes et de révoltes s’est poursuivi de manière quasi permanente, principalement autour de la revendication de la nationalisation du pétrole et du gaz, qui sont les secteurs les plus lucratifs de l’économie du pays. Ces soulèvements ont conduit au renversement de deux présidents : d’abord, Gonzalo Sánchez de Lozada – un multimillionnaire, propriétaire de la plus importante mine du pays; puis, celui qui lui a succédé après que Sánchez se soit enfui aux États-Unis en octobre 2003, l’ex-vice-président Carlos Mesa.

La mobilisation populaire s’étant poursuivie sans coup férir, Carlos Mesa fut contraint de démissionner à son tour, et des élections ont été convoquées en novembre 2005. Bénéficiant de son passé de leader paysan, Morales, qui est lui-même d’origine indienne, a fait campagne en faisant sienne la revendication de la nationalisation du secteur des hydrocarbures. Mais depuis son élection, il a effectué un tour de passe-passe sémantique pour «réinterpréter» le sens du mot nationalisation… Selon lui, celle-ci n’implique aucunement l’expropriation des capitalistes privés et le transfert de propriété aux mains de l’État : il suffit que l’État détienne une participation minoritaire au sein des entreprises visées et perçoive une redevance appropriée pour qu’on considère un secteur comme «nationalisé» (sic).

Dans une entrevue toute récente, postérieure à son élection, Evo Morales a d’ailleurs exprimé très clairement ses intentions : «[TRADUCTION] Je ne vais exproprier ni confisquer quelque bien que ce soit. En fait, je souhaite plutôt apprendre des hommes d’affaires.» Un de ses ministres, Carlos Villegas, a quant à lui candidement expliqué au Financial Times que «[TRADUCTION] même si M. Morales a menacé de nationaliser le secteur des hydrocarbures durant la campagne électorale, le nouveau gouvernement respectera les droits de propriété de tous les investisseurs étrangers» [4].

Apparemment, les corporations multinationales ont bien compris le message, elles qui font la queue en ce moment pour négocier de nouvelles ententes à long terme avec le gouvernement bolivien. Depuis l’élection de Morales, le géant brésilien du pétrole et du gaz, Petrobras, qui possédait déjà 25% des réserves gazières boliviennes, a annoncé des investissements supplémentaires de plus de cinq milliards de dollars au cours des six prochaines années, incluant la construction d’un nouveau complexe pétrochimique. L’espagnole Repsol (qui détient la propriété d’un autre quart des réserves de gaz), la française Total et la British Petroleum ont elles aussi annoncé des investissements massifs pour les mois et les années à venir.

Evo Morales a également laissé savoir qu’il irait de l’avant avec le projet déjà annoncé par son prédécesseur, visant la privatisation d’un terrain de plus de 60 kilomètres carrés où on retrouve du minerai de fer, pour une capacité totale estimée à 40 milliards de tonnes. La seule différence avec le projet déjà ficelé par Carlos Mesa est qu’on haussera quelque peu, à un seuil que Morales souhaite «plus raisonnable», le montant des redevances que les exploitants devront verser à l’État (Mesa l’avait fixé, initialement, à 0,50$ US la tonne…).

Politiquement, la soumission d’Evo Morales aux intérêts privés et étrangers l’a déjà conduit à renier une autre des promesses qu’il avait faite en campagne électorale – celle de tripler le salaire minimum. Son ministre de l’Économie vient en effet d’annoncer qu’étant donné la volonté du nouveau gouvernement de poursuivre la politique d’austérité budgétaire et de «stabilité macro-économique» amorcée sous l’administration précédente, l’augmentation du salaire minimum se limitera finalement à un peu moins de 10%.

Ex-dirigeant des cocaleros (producteurs de coca), Evo Morales s’est prononcé en faveur du maintien de la base militaire états-unienne de Chapare et du renforcement de la présence de l’agence américaine de lutte contre la drogue – la DEA. Son ministre de l’Agriculture s’oppose en outre à l’expropriation des grands propriétaires terriens, «tant et aussi longtemps qu’ils demeureront productifs», trahissant ainsi l’espoir des millions de paysannes et paysans sans terre qui ont cru à la promesse faite par Morales de procéder à une véritable réforme agraire.

Outre ses origines indiennes et le fait qu’il présente une image populaire (pour ne pas dire populiste!), la confusion qui règne autour de la personne d’Evo Morales tient sans doute en partie au fait qu’il a été élu sous la bannière d’un parti, le MAS, dont le nom prétend souligner son engagement à «aller vers le socialisme». Mais comme le rappelle Heinz Dieterich, «[TRADUCTION] le nom du Mouvement pour le socialisme n’a pas été adopté pour des motifs idéologiques, mais uniquement pour des raisons pratiques d’accréditation électorale» [5]! Même que ce nom provient au départ d’un parti de droite, les Phalanges socialistes boliviennes, créé en 1937 sous un programme de corporatisme social et de collaboration de classes. L’un des rejetons de ce parti, qui devait éventuellement joindre le mouvement des cocaleros, avait par la suite adopté le nom de Unzaquista Movimiento al Socialismo (MAS-U). Ce nom étant désormais «disponible» auprès du conseil électoral, le groupe auquel Evo Morales s’est joint l’a simplement repris afin d’obtenir plus facilement son accréditation…

Dans une entrevue que Heinz Dieterich a faite avec Morales, le nouveau président a résumé ainsi ce que le MAS entend par «socialisme» : il s’agirait essentiellement de «vivre en communauté et dans l’égalité» (!). Lorsque Dieterich lui a demandé de préciser si sa conception du socialisme se rapproche davantage de celle de Lula ou celle de Castro, Morales a répondu, en bon politicien qu’il est devenu : «Je crois qu’il s’agit de quelque chose de plus profond que cela. C’est un modèle économique basé sur la solidarité, la réciprocité, la communauté et le consensus.» Bref, c’est vraiment tout et n’importe quoi – et surtout pas le renversement du pouvoir des classes réactionnaires liées à l’impérialisme et la construction d’un nouveau pouvoir basé sur le prolétariat et les masses paysannes.

Le Venezuela, dans la mire de l’administration Bush

La situation qui prévaut actuellement au Venezuela diffère de celle qu’on retrouve au Brésil et en Bolivie, en particulier quant au rapport que ce pays entretient avec l’équipe actuellement au pouvoir aux États-Unis. Pour la Maison-Blanche, le président Hugo Chavez apparaît comme un empêcheur de tourner en rond, et il n’y a aucun doute que bien des gens dans l’entourage de George W. Bush souhaitent (et militent activement en faveur de) sa disparition.

Ex-officier de l’armée vénézuélienne, Hugo Chavez a été élu en 1998 avec l’appui de 58% des électrices et électeurs. Son gouvernement a prétendu instaurer un certain nombre de réformes politiques et économiques principalement destinées à restructurer les rapports de classe et à diminuer l’énorme fracture sociale qui traverse le Venezuela – un pays où 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté, pendant qu’une minorité privilégiée se terre dans des quartiers fortifiés pour pouvoir jouir en paix de ses abondantes richesses. Ce faisant, Chavez a rapidement gagné l’appui de vastes secteurs parmi la population la plus pauvre.

L’économie du Venezuela est centrée sur la production de pétrole, et elle a été historiquement toujours dominée par les États-Unis. Certaines actions entreprises par Chavez ont eu pour effet de remettre en question le modèle de développement favorisé par les grandes institutions comme le FMI et la Banque mondiale. Dès lors, cela a éveillé la suspicion de la classe dominante des États-Unis.

Au niveau politique, les critiques légitimes adressées par Chavez à l’endroit de la politique des États-Unis au Moyen-Orient et sa volonté affichée de coopérer avec un pays – Cuba – considéré par les États-Unis comme un régime illégal ont achevé de convaincre l’administration Bush qu’elle devait tout mettre en œuvre pour éliminer cette «nuisance».

En avril 2002, une grève générale décrétée par les principales organisations patronales vénézuéliennes (avec l’appui de certains chefs syndicaux jaunes) a ouvert la porte à une tentative de coup d’État militaire, qu’Hugo Chavez a réussi à déjouer en s’appuyant sur la mobilisation populaire et le soutien de certains secteurs qui lui étaient restés fidèles au sein de l’armée. Il était dès le départ très évident – et cela fut éventuellement confirmé – que la main de la CIA a directement trempé dans la planification et la réalisation de cette tentative de coup d’État, qui fut toujours le mode d’intervention privilégié par l’impérialisme US pour assurer sa domination politique en Amérique latine.

Depuis ce temps, l’opposition entre le régime de Chavez et l’administration Bush n’a cessé de s’approfondir. Cela a notamment conduit le leader vénézuélien, d’une part à se tourner vers d’autres puissances impérialistes afin de bâtir de nouvelles alliances susceptibles de l’aider à briser la dépendance du Venezuela envers l’impérialisme US; et d’autre part, à radicaliser son discours, afin de rallier les masses populaires, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur du pays.

Grâce aux énormes revenus provenant de l’industrie du pétrole, qui lui assurent un taux de croissance annuel frôlant les 10%, le gouvernement Chavez a pu augmenter les investissements publics et financer les programmes sociaux, réussissant en partie à améliorer les conditions de vie des secteurs les plus pauvres. Le régime a également consacré beaucoup d’efforts à mettre en branle des programmes d’alphabétisation, qui ont eu beaucoup de succès.

Hugo Chavez parle même désormais ouvertement de la nécessité de «construire le socialisme» et d’abolir le capitalisme à l’échelle du globe. Lors de la dernière session du Forum social mondial (FSM) qui s’est tenue à Caracas à la fin janvier, Chavez a prononcé un discours remarqué, dans lequel il a rappelé que contrairement à la situation qui prévalait à l’époque de Karl Marx, «[TRADUCTION] nous n’avons plus beaucoup de temps devant nous pour régler ce dilemme».

«Le temps file, a-t-il ajouté. Si nous ne changeons pas le monde maintenant, l’humanité ne connaîtra peut-être jamais le 22e siècle. Le capitalisme a détruit l’équilibre écologique de la planète. C’est le temps ou jamais! Il faut créer un mouvement global contre l’impérialisme.»

 [6]

Celui qui se réclame désormais autant du «bolivarisme» que du marxisme a voulu secouer les habitudes des militantes et militants altermondialistes, qui se rassemblent à chaque année dans le cadre du FSM pour faire du «tourisme social et politique». Selon lui, le FSM risque de se «folkloriser», s’il persiste à ne pas vouloir adopter un plan d’action cohérent contre l’impérialisme. Mais la «révolution bolivarienne» dirigée par Chavez et le mouvement de solidarité qu’elle suscite auprès de certaines forces politiques orphelines depuis la chute de l’URSS social-impérialiste au début des années 1990 ne sont pas à l’abri eux non plus d’une certaine forme de «folklorisation» – en témoigne le fait que les partisanes et partisans de Chavez ont profité de la tenue du FSM à Caracas pour y vendre des souvenirs à l’effigie de ce nouveau lider maximo, incluant des affiches, des t-shirts et des badges, mais aussi des statuettes de bois et même des poupées parlantes, qui récitent les discours du chef d’État…

S’il faut certes apprécier les gestes de résistance face à l’impérialisme US posés par le régime de Chavez, faut-il pour autant acheter le discours qui prétend que le Venezuela est en train de virer au socialisme? Autrement dit, le socialisme se résume-t-il au renforcement du secteur étatique, à l’augmentation des investissements publics et au développement des programmes sociaux? Peut-on réellement parler de socialisme quand l’État et le vieux système de domination des classes réactionnaires (l’armée, la police, les tribunaux, le système de représentation politique, etc.) restent encore en place? Quand la place subordonnée occupée par le prolétariat et les couches exploitées au sein des rapports de production n’a pas bougé d’un iota?

Venue assister au FSM à Caracas, la porte-parole du parti Québec solidaire, Françoise David, a eu ce commentaire hautement significatif : «Je ne veux pas importer Chavez au Québec… mais les changements politiques [qu’il apporte] sont intéressants – les pauvres ont enfin l’impression qu’on s’occupe d’eux» [7]. Voilà qui résume bien la conception du changement social qui anime tous ces marchands d’«alternatives», qui veulent faire l’économie d’une révolution et qui souhaitent utiliser l’État réactionnaire pour procéder à quelques réformes, plus ou moins significatives : il faut s’occuper des pauvres et amener les capitalistes à comprendre qu’ils doivent bien faire quelques sacrifices pour éviter que la fracture sociale fasse craquer complètement leur édifice – et au besoin même leur imposer; mais cela, sans jamais remettre en question l’ordre fondamental des choses. Les pauvres, c’est bien connu, il faut s’en occuper, mais surtout pas faire en sorte qu’ils et elles deviennent les maîtres de leur destinée!

Un monde – et une région – en plein bouleversement

Il y a, dans tout ce qui se passe en Amérique latine, des aspects positifs qu’il serait bien mal venu de rejeter, au nom d’une pureté idéologique désincarnée de la lutte des classes. Dans un monde marqué par la poursuite de la guerre et par l’offensive débridée, déclenchée par l’impérialisme US, pour assurer sa domination absolue, les gestes posés par ces nouveaux gouvernements et qui ont pour effet de freiner les ardeurs de l’administration américaine et de lui poser quelques embûches supplémentaires, sont loin d’être méprisables.

Cela dit, faut-il pour autant abandonner tout point de vue de classe et laisser des forces non-prolétariennes diriger la résistance à l’impérialisme US? Faut-il se fermer les yeux sur les intérêts contradictoires qui s’entrechoquent en Amérique latine – ceux des masses populaires qui subissent le plus lourd fardeau de l’oppression impérialiste, ceux des classes réactionnaires qui tentent de sauver leur peau, des bourgeoisies nationales qui souhaitent s’émanciper des limites que leur impose la domination états-unienne, des autres puissances impérialistes qui cherchent à tirer leur épingle du jeu?

En Bolivie, on l’a vu, les capitalistes français, espagnols et britanniques (notamment) profitent du refroidissement des relations avec l’impérialisme US pour augmenter leurs investissements et mettre la main sur la plus grande part des ressources de ce pays. Ces gestes s’inscrivent dans une tendance générale qui va en s’approfondissant depuis une dizaine d’années, qui voit les pays de l’Union européenne (et la Chine, dans une moindre mesure) investir de plus en plus massivement en Amérique latine.

Durant la dernière décennie, les investissements européens y ont en effet augmenté de 300%, le facteur le plus important de cette croissance ayant été la privatisation massive des services publics et des entreprises d’État. [8] De fait, l’Union européenne constitue désormais le deuxième investisseur en importance en Amérique latine (celle-ci étant constituée par l’ensemble des pays situés au sud du Mexique), avec 192 milliards $ US de capitaux investis, comparativement à 284 milliards $ pour les États-Unis. Si on isole les pays de l’Amérique du Sud (ceux qui se situent au sud de Panama), l’Union européenne atteint toutefois le premier rang, avec des investissements totalisant plus de 96 milliards $, à comparer à 67 milliards $ pour les États-Unis. Parallèlement, l’UE est devenue le deuxième partenaire commercial des pays d’Amérique latine, le commerce entre les deux entités ayant plus que doublé entre 1990 et 2004.

Les soulèvements de masse qui ont ébranlé le continent depuis quelques années – et qui continuent à le secouer encore aujourd’hui, comme on peut le voir en ce moment même en Équateur – reposent sur la pauvreté chronique, le chômage et la misère, eux-mêmes conséquence de la domination impérialiste. Cette situation a poussé certains secteurs des classes réactionnaires au pouvoir à vouloir nouer des rapports potentiellement un peu moins défavorables avec d’autres puissances impérialistes, qui sont justement à la recherche de nouveaux marchés, de matières premières et d’une main-d’œuvre à bas prix. C’est dans ce contexte que se produisent les changements qu’on constate actuellement dans le visage politique de l’Amérique latine.

Les gestes que des secteurs des classes réactionnaires et de la bourgeoisie nationale peuvent être amenés à poser pour promouvoir leurs intérêts au stade de développement actuel du capitalisme à l’échelle mondiale ne devraient aucunement déterminer ou limiter ce que le prolétariat et les autres classes opprimées peuvent accomplir. Dans tous les cas, le prolétariat doit diriger la lutte contre l’impérialisme, ses laquais et leur État, et se préparer à conquérir lui-même le pouvoir, en ralliant derrière lui et en dirigeant l’ensemble des masses exploitées dans une guerre populaire prolongée. C’est là la seule façon pour lui de s’assurer que ses espoirs ne seront pas trahis, comme cela s’est si souvent produit dans le passé.

Serge Gélinas

  • [1] James PETRAS, New winds from the left or hot air from a new right, mars 2006, www.lahaine.org.
  • [2] Heinz DIETERICH, «Evo Morales, el socialismo comunitario y el Bloque Regional de Poder», Rebelión, 27/12/2005, www.rebelion.org.
  • [3] Cette théorie ressemble étrangement à celle dite de la «compétition pacifique» que défendaient autrefois les révisionnistes soviétiques, et qui postulait que les pays capitalistes allaient pouvoir passer pacifiquement, sans bouleversement révolutionnaire, au socialisme, de par la supériorité économique évidente des pays du camp socialiste.
  • [4] Hal WEITZMAN, «Bolivia’s Morales rejects US domination», Financial Times, 22/01/2006.
  • [5] H. DIETERICH, op. cit., note 2.
  • [6] Chris KERR et Jim McILROY, «World Social Forum – Chavez calls for “socialism or death”», Green Left Weekly, 01/02/2006.
  • [7] Gabriel BÉLAND, «À l’ombre du président», Montréal Campus, 08/02/2006, p. 14.
  • [8] Cédric DURAND, Les transnationales européennes en Amérique latine, risal.collectifs.net.
  • Entre le discours et la réalité…

    Au Brésil, James Petras rappelle que Lula a signé une lettre d’entente avec le Fonds monétaire international, avant même son élection, dans laquelle il s’est engagé à poursuivre les réformes néo-libérales et à rembourser la dette étrangère. Depuis son élection en 2003, il a coupé les pensions de vieillesse des employéEs de l’État de 30%. Malgré ses promesses, il n’a redistribué la terre qu’à 25 000 paysanNEs par année, alors que son prédécesseur le faisait à un rythme deux fois supérieur (le pays compte toujours plus de 4,5 millions de familles paysannes sans terre). Les budgets de la santé et de l’éducation ont subi une coupure drastique de 5% pour chacune des trois premières années de son mandat. Les lois du travail ont été fortement assouplies, notamment pour permettre aux employeurs de congédier plus facilement leurs salariéEs. Pendant ce temps, le Brésil a continué à rembourser sa dette, rubis sur l’ongle (plus de 150 milliards $ US en trois ans!), au point où le pays est désormais présenté comme un débiteur modèle par les grandes institutions impérialistes. Et il a joué un rôle de premier plan dans le coup d’État qui a renversé le président élu Jean-Bertrand Aristide en Haïti.

    En Argentine, malgré une croissance annuelle du produit intérieur brut se chiffrant à 8,5% et une certaine augmentation des salaires et des pensions, les revenus des salariéEs et des retraitéEs atteignent maintenant tout juste ce qu’ils étaient en 1998, avant la crise économique qui a secoué le pays. Le taux de pauvreté se situe toujours aux alentours de 40%, en dépit du fait que le pays produise suffisamment de viande et de céréales pour nourrir une population six fois plus que grande que ce qu’il compte actuellement. Les profits des grandes entreprises des secteurs agro-industriels et pétroliers ont augmenté en flèche depuis trois ans, bien plus fortement que les salaires. Le président Kirchner a certes désavoué l’ancienne loi qui accordait l’impunité aux militaires ayant commis des crimes contre la population civile, mais aucune nouvelle accusation n’a encore été portée contre eux. À l’échelle internationale, si l’Argentine s’est opposée aux complots fomentés par les États-Unis pour renverser Hugo Chavez, elle a soutenu et participé à l’occupation américano-brésilienne en Haïti, et elle vient d’appuyer la proposition de George W. Bush de citer l’Iran devant le Conseil de sécurité des Nations unies.

    En Uruguay, le président Tabaré Vasquez a été élu par une coalition formée d’un éventail d’ex-guérilleros du mouvement des Tupamaros, de «communistes», de socialistes, de démocrates-chrétiens et de libéraux. Lors du sommet économique tenu en novembre 2005 à Mar de Plata, Vazquez et son ministre des Finances Danilo Astori ont signé une importante entente avec les États-Unis protégeant les investissements américains en Uruguay et garantissant le libre-échange entre les deux pays. Le gouvernement Vasquez a annoncé officiellement son intention de privatiser les plus importantes entreprises d’État, dont la compagnie nationale des eaux et ce, malgré le fait que 65% de la population ait voté contre cette proposition lors d’une consultation référendaire. Fait à souligner, les membres du gouvernement qui proviennent du mouvement des Tupamaros sont parmi les plus virulents à défendre les politiques réactionnaires du nouveau régime. Ainsi, le ministre de l’Agriculture a soutenu la loi qui prévoit l’expulsion des paysans qui occupent «illégalement» des terres revendiquées par les grandes multinationales de l’industrie agroalimentaire.

    e p D T F s