Drapeau Rouge №62
FERMETURES D’ENTREPRISES

Ne sauvons pas les capitalistes, défendons nos intérêts!

Depuis quelques années, les médias nous rapportent de fréquentes fermetures d’entreprises : dans le secteur du textile à Huntingdon, dans l’automobile à Boisbriand, dans le vêtement à Montréal, dans les porcheries en Beauce ou encore à Valleyfield avec Goodyear. On nous annonce aussi qu’il y a de la création d’emplois, mais plutôt dans les domaines de la nouvelle économie ou de la finance. À en croire le sentiment général, on a l’impression d’assister à une «désindustrialisation» croissante au Québec, c’est-à-dire que le secteur de la fabrication et de l’industrie perdrait des emplois, au profit des secteurs des services ou des finances.

Les fermetures et les ouvertures d’entreprises, les créations et les pertes d’emplois, le développement de certains secteurs de l’économie aux dépens d’autres sont pourtant une réalité de tous les jours du capitalisme et ce, depuis les débuts de son existence. Nous devons donc regarder la situation actuelle au Québec et au Canada à partir des faits.

Or les faits montrent qu’il n’y a pas de désindustrialisation généralisée : l’emploi dans les différents secteurs de la fabrication est même plus important au total qu’il ne l’était au début des années 1970. La réalité, c’est que le nombre d’emplois ne cesse de fluctuer, au gré de la conjoncture économique. Ce n’est donc pas de «désindustrialisation», mais de transformation des emplois et d’instabilité dont il faut parler. Ces transformations exigent sans cesse plus de flexibilité des travailleuses et travailleurs, qui changent d’emploi de plus en plus souvent au cours de leur vie, sans jamais améliorer leurs conditions de travail.

Les concessions énormes qu’on exige des travailleurs et travailleuses lorsqu’il y a danger de fermeture ne garantissent jamais le maintien des emplois. Tout ce que ces sacrifices permettent, c’est d’empirer encore plus les conditions déjà pénibles dans certains secteurs, pour que les entreprises puissent «étirer» leur période de profits et de rentabilité… jusqu’à la fermeture définitive. Il ne faut donc pas faire le jeu des capitalistes qui veulent des concessions de notre part pour leur permettre de mieux se positionner sur les marchés mondiaux. Par nos concessions, on en vient seulement à rendre le capitalisme plus flexible, ce qui va totalement à l’encontre de nos intérêts. Il faudrait au contraire l’affaiblir, et prendre pleinement conscience du potentiel de pouvoir que nous avons comme travailleurs et travailleuses. Quand on exige de nous des concessions sous la menace de fermeture, nos actions devraient toujours aller dans le sens de défendre nos droits et notre dignité, plutôt que de sauver une entreprise qui ne «rapporte» qu’à ses propriétaires. Ceux-ci de toutes façons, ne feront jamais de sacrifices pour nous sauver.

La classe ouvrière ne diminue pas, elle change d’emploi!

S’il est vrai qu’entre 2001 et 2005, le Québec a connu une baisse des emplois de production de 455 520 à 411 402, il faut quand même remarquer qu’en 1993, il n’y avait que 315 043 emplois du même type. En fait, avant la fin des années 1990, on n’avait jamais atteint 400 000 emplois de production dans les manufactures (tableau 1). La fluctuation de ce type d’emploi s’explique par la conjoncture économique : elle monte et descend… puis remonte. Les mêmes tendances peuvent s’observer pour l’ensemble du Canada. La croissance ou la décroissance de l’emploi quand il s’agit de l’ensemble des emplois du secteur industriel (emplois de bureau et cadres compris) suit la même évolution économique.

Source : Enquête annuelle des manufactures, Statistique Canada 2006.

Ce qu’on en déduit, c’est que loin de développer l’économie et la production de façon planifiée afin qu’elle réponde aux besoins de la population travailleuse, les capitalistes ne fonctionnent qu’avec le seul profit comme objectif. L’économie et la production se développent de façon anarchique : quand les opportunités sont là, les capitalistes vont en profiter. Dès qu’elles n’existent plus, ils vont changer de secteur. La grande «vision» des capitalistes et des politiciens bourgeois n’a pas grand chose à voir là-dedans. C’est plutôt cet esprit froidement calculateur qui va les amener à fermer des entreprises dans des secteurs où les possibilités de profits ne sont pas au rendez-vous.

C’est le cas actuellement dans les secteurs du textile, du vêtement et du cuir. De 1998 à 2005, le nombre d’emplois y est passé de 66 288 à 54 731. Cette baisse était attendue et prévisible. En fait, dès l’an 2000, on connaissait la concurrence avec la Chine et on savait qu’en 2005, les quotas sur l’importation des produits textiles seraient levés. On savait aussi que les usines y étaient plus performantes, dotées de machinerie ultra-moderne et d’une productivité supérieure. Ceux et celles qui travaillent dans ce domaine au Canada et au Québec vont le dire : la machinerie ici était de plus en plus désuète et les patrons ne faisaient pas grand chose pour réinvestir.

Les capitalistes de ces secteurs ont maintenu les entreprises en marche le temps qu’elles pouvaient encore rapporter, mais sans investir. Ils ont pu profiter de la période où la devise canadienne était très faible par rapport au dollar américain. Ils ont fait beaucoup d’argent durant cette période (souvenons-nous des profits record de la compagnie Gildan). Mais à partir de 2005, ce n’était plus assez payant.

D’autres domaines comme celui de la fabrication du matériel de transport suscitent encore plus d’inquiétude. Pour l’Ontario, principale province industrielle du pays, ce secteur de fabrication qui comprend notamment l’industrie automobile représente 18% à 19% de l’emploi industriel total. Plus de 70% des emplois de ce secteur se retrouvent dans cette province. De 2002 à 2006, pour l’ensemble du Canada, la valeur de la production de ce secteur a chuté à lui seul de 126,5 à 114 milliards $.

Dans ce domaine, on retrouve de très grosses entreprises. Or, pendant que pour tous les secteurs économiques confondus, l’emploi dans les établissements de 500 employéEs et plus a augmenté de 490 399 entre 2001 et 2005, il a diminué dans le secteur de l’automobile, passant de 906 229 à 834 633.

Ces très grosses entreprises industrielles étaient pour la presque totalité syndiquées. On peut dire qu’on y retrouvait un fort contingent de l’aristocratie ouvrière, une couche socialement ambiguë, gagnée généralement au réformisme mais capable de combativité. Ces pertes d’emploi affectent fortement le poids de l’aristocratie ouvrière dans les syndicats.

Par ailleurs, les industries de la fabrication du bois, du meuble et du papier connaissent aussi une décroissance au niveau de la valeur de la production. Ces différents secteurs ont souvent un rôle moteur dans les économies régionales. Voilà pourquoi les petites élites locales (des petits entrepreneurs de la place souvent) s’énervent lorsqu’il y a des fermetures d’entreprises et font souvent des pressions sur les ouvriers/ères pour qu’ils et elles acceptent des concessions.

TABLEAU 2 : Valeur de la production en millions ($)
Québec 2002 Québec 2006 Canada 2002 Canada 2006
Toutes les industries manufacturières 133 624,50 141 083,00 559 902,70 587 878,70
Aliments 14 548,90 14 634,40 64 089,50 67 675,00
Boissons et produits du tabac 3 933,50 3 222,40 12 074,40 11 779,30
Usines de textiles 2 682,30 1 578,70 4 260,60 2 637,00
Usines de produits textiles 1 153,10 679,20 2 950,40 2 283,10
Vêtements 4 909,70 2 933,90 8 024,40 4 787,50
Produits en cuir et produits analogues 451,10 254,50 933,60 451,10
Produits en bois 8 868,10 6 896,30 32 801,60 28 233,50
Papier 11 444,00 10 673,70 34 284,40 31 708,90
Impression et activités connexes de soutien 3 259,70 3 454,60 12 155,30 11 443,60
Produits du pétrole et du charbon 7 085,40 14 793,70 33 690,10 59 226,60
Produits chimiques 8 342,60 10 708,10 40 469,20 51 070,60
Produits en caoutchouc et en plastique 5 930,10 6 127,70 25 286,60 25 452,70
Produits minéraux non métalliques 2 657,20 2 890,10 11 630,80 12 864,60
Première transformation des métaux 13 740,40 19 390,20 36 074,90 50 469,00
Produits métalliques 6 769,30 6 901,60 32 210,50 32 877,40
Machines 5 209,20 5 331,60 27 448,50 31 543,80
Produits informatiques et électroniques 6 843,40 5 157,60 22 656,30 17 327,40
Matériel, appareils et composants électriques 3 339,50 3 769,90 10 135,90 9 887,10
Matériel de transport 15 692,20 16 044,00 126 451,60 113 927,70
Meubles et produits connexes 4 206,10 3 529,50 13 916,50 12 654,10
Activités diverses de fabrication 2 558,90 2 111,30 8 357,60 9 578,80
Source : Enquête annuelle des manufactures, Statistique Canada 2006.

Dans la plupart des autres secteurs industriels toutefois – comme l’alimentation, les produits du pétrole et du charbon, les produits chimiques, etc. – on est loin d’avoir subi des pertes comparables. Si on n’y a pas nécessairement observé une hausse des emplois, la valeur de la production y a en tous les cas augmenté (tableau 2).

Certains observateurs bourgeois disent que les disparitions d’emplois dans les secteurs mentionnés sont salutaires. Les entreprises qui demeurent sont celles qui seront les plus performantes au niveau mondial. Les disparitions seront compensées dans les domaines où le Québec est performant. Il s’agit là d’hypothèses très hasardeuses; les travailleursSES qui viennent de perdre un emploi n’ont pas nécessairement toutes les compétences nécessaires pour occuper un nouvel emploi, à moins de recommencer au bas de l’échelle au salaire minimum alors qu’auparavant, ils et elles avaient des salaires de 15$ et plus.

Par ailleurs, selon une étude de Statistique Canada (Les disparitions du monde industriel : fermetures d’usines et retrait de capitaux), plus de la moitié des nouvelles entreprises ferment leurs portes six ans après avoir démarré. Leur durée de vie moyenne serait de neuf ans et demi environ. C’est donc dire qu’aujourd’hui, après avoir travaillé pour une compagnie pendant 30 ans, unE employéE ne se voit plus garantir de finir sa vie dans une même entreprise.

On doit changer de système!

Le capitalisme a besoin de flexibilité. Les capitaux doivent circuler librement d’un secteur vers l’autre, dépendant des possibilités de rendement. Mais la flexibilité a un coût, et c’est la classe ouvrière qui doit le payer.

Sous le socialisme, les règles économiques seraient totalement différentes. La rentabilité financière ne serait pas le critère principal pour évaluer la performance des entreprises. On tiendrait compte de son utilité sociale et des besoins des travailleurs de cette entreprise. Les «propriétaires» des entreprises seraient les travailleurs et travailleuses puisque les usines seraient collectivisées et n’appartiendraient plus à des capitalistes. Le mécanisme du marché cesserait de jouer le rôle de maître qu’il joue sous le capitalisme dans la distribution des biens et services. En fait, sous le socialisme, puisque les prolétaires seraient collectivement propriétaires, les biens qu’ils et elles auraient produits seraient partagés, ce qui fait toute une différence.

S’il fallait fermer une entreprise sous le socialisme, ça prendrait des maudites bonnes raisons et il faudrait que les travailleurs et travailleuses n’aient pas à en subir les contrecoups. Des mesures comme la reconversion graduelle de la production seraient davantage promues. Les travailleursSES n’auraient pas à subir les problèmes et la production de l’entreprise servirait les besoins généraux de la société et ceux de la révolution mondiale.

Dans le régime capitaliste, en demandant à l’État d’intervenir et en acceptant de faire des concessions à des entreprises qui menacent de fermer, on se cale davantage. On en vient à renforcer le système capitaliste qui a besoin de plus de flexibilité. Nous devons prendre la voie de la résistance opiniâtre face au capitalisme et tout faire pour éviter les concessions aux entreprises. On doit aussi mener une résistance qui fera mal paraître les compagnies et construira notre conscience de classe. On doit arrêter de dire qu’on «comprend» les besoins des entreprises. En disant cela, on en devient des alliés objectifs dans leurs luttes contre d’autres entreprises, alors qu’il faut combattre l’ensemble des capitalistes.

Cette résistance, nous devons l’articuler avec la lutte pour la révolution socialiste. En résistant, c’est sûr que nous limitons la flexibilité d’emploi et les tendances à la multiplication des fermetures d’entreprises. En même temps, si on n’abolit pas le capitalisme, les entreprises vont toujours s’essayer pour réduire les conditions de travail des prolétaires. Ce n’est que sous le socialisme qu’on va pouvoir régler pour de bon le problème.

Mathieu Linhart
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