Drapeau Rouge №63
«CIEN HORAS CON FIDEL»

Le testament politique de Fidel

Soyons réalistes : le livre Cien horas con Fidel est un monstre. Huit cent pages d’entrevues serrées avec l’un des meilleurs journalistes de notre époque, Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique. Le dit monstre vient tout juste d’être publié en français chez Fayard. Un coup de pouce inattendu pour les révolutionnaires soucieux de réussir chez eux le processus de la guerre populaire prolongée, à déguster entre amiEs pour moult années à venir.

Les 26 chapitres de Cien horas sont le testament politique de celui qui a dirigé en 1953 l’insurrection «manquée» de la Moncada et surtout celle réussie, depuis la Sierra Maestra en 1956 jusqu’à la prise du pouvoir, 1 000 km plus loin, deux ans et un mois plus tard, en 1959, avec l’entrée triomphale des 2 000 guérilleros.

Les chapitres 5 à 9 discutent librement des «bêtises» du premier assaut révolutionnaire par 1 200 jeunes en 1953 et des leçons qui en ont été retenues par les survivants alors qu’ils croupissaient en prison. «Les thèses de Giap, de Ho Chi Minh, de Mao au sujet de la guerre révolutionnaire, les connaissiez-vous?», demande Ramonet.

«Comprends-moi, répond Castro, nous savions que les Vietnamiens étaient d’extraordinaires soldats… Lorsque Mao a initié la Longue Marche en Chine en 1935, il a réalisé une prouesse militaire que très peu de gens connaissaient à Cuba. Depuis, j’ai lu beaucoup sur le sujet… ses tactiques et principes politico-militaires demeurent de grande valeur dans toutes les guerres. Mao a démontré que tout est possible puisqu’ils ont pu traverser 12 000 kilomètres tout en combattant.»

 [1]

Lorsque Castro dit que «tout est possible», c’est que de son groupe, après avoir subi une attaque dévastatrice le 5 décembre 1956, il ne restait que quelques survivants. Deux semaines ont été nécessaires pour rassembler une douzaine de révolutionnaires survivants et sept fusils. Le premier combat victorieux a eu lieu le 17 janvier 1957, 46 jours après le débarquement du Granma.

Avec le soutien actif du peuple, en menant une guerre éthique et «irrégulière» très près au fond des principes de la guerre populaire prolongée, le Mouvement du 26 juillet (date de l’attaque de la Moncada) a formé un front uni populaire contre la dictature de Batista, laquais des USA. Batista, bien que soutenu par une armée de 80 000 hommes disposant d’avions, de tanks, d’armes lourdes, etc., n’a pu contrer une armée de 2 000 barbudos soutenus par une population en situation insurrectionnelle.

À ce titre, le chapitre 8, intitulé «En la Sierra Maestra», demeure le meilleur moment de Cien horas. Nous apprenons au chapitre 9 («Lecciones de una Guerra») un exposé détaillé des acquis de la guerre populaire, à partir de la révolution cubaine victorieuse.

De 1959 à 1967, du chapitre 10 («Revolución, primeros pasos, primeros problemas») au chapitre 14 («La muerte de Che Guevara»), nous assistons au procès de la révolution, son combat entre la voie socialiste et la voie capitaliste : lire en particulier ce qu’on y trouve sur la «crise des missiles cubains» (1962) qui fut, à mon avis, le point de départ de la perte de la souveraineté cubaine vis-à-vis le social-impérialisme soviétique.

Et c’est à peine si Castro a la capacité d’expliquer la décomposition par l’intérieur de l’ex-«bloc socialiste» au chapitre 17 («El derrumbe de la Unión Soviética») : «…La tradition du gouvernement absolu, la mentalité hiérarchique, la culture féodale, sa tendance à abuser du pouvoir, son habitude d’imposer l’autorité d’un pays, d’un État, d’un parti hégémonique à d’autres pays et partis…» [2]

Les 11 derniers chapitres sont plus faibles et sont à mon avis à lire au deuxième degré; il va sans dire que pour Castro, Cuba reste toujours socialiste et il n’aborde pas de façon scientifique la nature du mode de production du type capitaliste d’État qui écrase le prolétariat cubain : ce que n’importe quel des milliers de «gens d’affaires» canadiens, latino-américains, européens ou asiatiques établis à La Havane pourrait vous expliquer le plus naturellement du monde.

Dans cette seconde moitié de Cien horas, il est certes question des quelques dizaines de «nouveaux riches» cubains issus de la politique économique de crise dite «spéciale» (1991-2001) et de comment les «contenir»; de campagnes du type contre le vol de l’essence grâce à la mobilisation de 20 000 jeunes communistes à l’automne 2005; de la bataille des idées; du soutien internationaliste par l’envoi de milliers de médecins cubainEs aux quatre coins du globe; etc.

Ce qui nous donne le goût de répondre à la question finale du chapitre 26 («Après Fidel, quoi?») par une affirmation sans équivoque : remplaçons-le par une nouvelle révolution prolétarienne socialiste. Un arbre tombe, un autre se lève.

La révolution socialiste de 1959 a été le premier soulèvement prolétarien réussi en Amérique, bravo! La prochaine révolution à venir en protègera non seulement les acquis actuels (esprit internationaliste des masses, systèmes de santé et d’éducation uniques par leurs qualités, protection de la biodiversité et de l’environnement, place importante des arts dans la société, interdiction du jeu et autres plaies du même genre, etc.), elle jugulera le cancer capitaliste au sein de l’appareil d’État et propulsera la société cubaine vers le communisme.

La bourgeoisie cubaine, forte de quelque 300 000 personnes dont une bonne partie est membre du Parti communiste cubain [3], a bien d’autres projets, mais elle connaîtra un jour le même sort que Batista et ses acolytes.

Et le plus curieux, c’est que ce même testament politique de Fidel, en particulier les quinze premiers chapitres, réédité récemment à prix populaire en supplément au journal Juventud Rebelde, pourrait servir aux masses prolétariennes cubaines fortement scolarisées comme combustible pour allumer un nouvel incendie, de la Sierra Maestra à La Havane.

Cien horas con Fidel. Conversaciones con Ignacio Ramonet
Oficina de Publicaciones del Consejo de Estado de Cuba. 799 pages

  • [1] Cien horas con Fidel, p. 192-193 (notre traduction). La non disponibilité des œuvres de Mao Zedong pour les masses cubaines durant le processus révolutionnaire, et encore aujourd’hui, demeure un handicap majeur pour le changement de société souhaité par et pour le prolétariat cubain. Ainsi, alors que je donnais en 2001 à La Havane un cours de dialectique à une vingtaine de médecins cubains, personne, sauf une exception, n’avait lu ou même entendu parlé des textes De la pratique ou De la contradiction de Mao Zedong. La majorité de ces médecins étaient pourtant membres du Parti communiste cubain.
  • [2] Id., p. 409 (notre traduction).
  • [3] Avancer que 300 000 personnes sur une population de 11 millions font partie de la bourgeoisie cubaine est affirmation approximative. Fidel Castro avance dans Cien horas que les «nouveaux riches» ne sont que quelques dizaines de milliers et, à part quelques rares exceptions, qu’ils se situent à l’extérieur du Parti communiste cubain. Mon hypothèse à l’effet que cette bourgeoisie est de 10 à 15 fois plus nombreuse et qu’elle agit au cœur même du Parti et de l’État cubains me vient de dizaines d’échanges tenus avec de nombreux Cubains, dont certains maoïstes. Une analyse plus exacte et complète des classes sociales à Cuba reste toutefois à faire.
  • Edouard (collaboration spéciale)
    e p D T F s