Drapeau Rouge №63
ENTREVUE AVEC SK, DU GROUPE HIP-HOP BARTENDERS

«The content is the consequence of the context»

Comme tous les autres domaines de la société actuelle, la musique n’échappe pas à la logique bornée du capitalisme. La majorité des artistes dits populaires ont un point de vue de classe bourgeois et sont soit déconnectéEs de la réalité des travailleurs et travailleuses d’ici et d’ailleurs, ou bien y accordent peu d’importance.

À la fin mars, un militant du PCR a pu interviewer un jeune artiste qui est à l’opposé de la description précédente. Pour Sakrafice (ou SK) et son band Bartenders, la musique n’est pas une fin en soi. Elle doit devenir un outil mobilisateur au service du changement social. Tandis que le rap de MTV nous parle d’une vie de luxe que la grande majorité d’entre nous ne verra jamais, glorifie la violence, le proxénétisme et le trafic de drogue, le rap de Bartenders nous parle de la vie réelle du prolétariat, de la lutte de la majorité des gens d’ici pour boucler les fins de mois, de la lutte des peuples des pays opprimés pour tout simplement ne pas mourir de faim, et aussi du besoin d’une bonne révolution pour venir changer tout ça de A à Z…

S’il est vrai que les positions politiques du groupe ont aussi leurs défauts (certaines illusions sur le rôle de l’État capitaliste; et aussi certains clichés homophobes), de façon générale il s’agit d’une bonne bouffée d’air frais pour le hip-hop québécois.

DR : Peux-tu nous présenter le groupe?

SK : Bartenders, c’est un band de Montréal avec trois membres : Explicit, Dace et moi. Ça fait environ deux ans qu’on enregistre, mais un an qu’on enregistre plus professionnellement dans le but de faire notre premier album, qui est sorti en novembre 2006. On est un groupe qui a un mélange d’influences musicales; c’est certainement hip-hop, mais on essaie de faire quelque chose d’un peu original.

On a parti un label qui s’appelle Revolutionary Propaganda Records, qui regroupe actuellement Bartenders, Moïse et Tanganika. L’objectif c’est de donner une voix à quiconque veut faire du hip-hop plus politisé, mais qui n’est vraiment pas intéressé à s’impliquer dans le commerce du rap, qui veut juste s’impliquer d’un point de vue activiste afin que la musique soit un outil au lieu d’être une fin.

DR : Quand on parle de hip-hop, la première image qui vient dans la tête de la plupart des gens, c’est le gangster rap commercial, c’est 50 Cent avec son slogan «Get Rich or Die Tryin’». Vous pensez quoi de cet aspect majeur du hip-hop?

SK : Le hip-hop et le gangster rap, comme n’importe quelle autre musique, ça reflète ce qu’il y a dans la société. L’art c’est toujours une image miroir du monde dans lequel il a été créé. The content is the consequence of the context.

Aux débuts du gangster rap, je crois que c’était complètement légitime car ça sortait vraiment d’un mode de vie gangster. Si c’est comme ça que tu vis, fais ta musique comme ça. Maintenant, ce qui est arrivé avec le gangster rap, c’est qu’il y a des identités corporatives qui s’en sont emparées et qui l’ont gonflé à 200% quand ils ont vu comment c’était lucratif. Toutefois le gangster rap, ce n’est pas la majorité du hip-hop. En fait, c’est de la musique populaire, pas du hip-hop.

Le gangster rap, nous on essaie vraiment de se battre contre ça parce que c’est rendu à un point que c’est dangereux. Le pouvoir qu’ils ont, les gars avec ce qu’ils disent, avec les albums qu’ils vendent partout sur la terre, ils se rendent même plus compte que c’est rendu un problème. C’est quelque chose qui détruit des communautés, qui met du monde en prison.

DR : Ton groupe dit vouloir propager des idées révolutionnaires. C’est quoi que vous voulez dire par là?

SK : Une idée révolutionnaire, ça veut dire une idée qui va contre ce que t’as appris quand t’es très jeune. C’est quelque chose qui change radicalement comment tu perçois ton monde et comment tu te perçois toi-même. Une idée révolutionnaire, c’est quelque chose que la première fois que tu l’entends, tu vas sûrement pas être d’accord avec. C’est dans le sens qu’il faut voir c’est quoi réellement les fondements de notre société et se questionner si ce sont des fondements solides et valables.

DR : Dans vos paroles, vous dites : «Personne ne veut s’unir. Tout le monde est occupé à créer des divisions.» De quelles divisions parlez-vous?

SK : La rap c’est rendu comme la boxe : le monde écoute ça à cause que c’est des combats, des conflits entre les gens. C’est comme le hockey, il y a des équipes qui se battent et ça fait du divertissement. Dommage, parce que si c’était bien organisé, le hip-hop ce serait une force politique incontestable parce que ça touche tellement de gens et ça vient des masses.

C’est pareil dans la rue, les gens sont trop préoccupés par leur ego, ils veulent être l’alpha male. Alors au lieu de rassembler le troupeau et de faire comme «the ants will overcome the elephant», les fourmis se battent entre elles. Les gens réalisent jamais que leur force est dans leur unité et quand tant qu’ils essaient d’être le plus fort individuellement, leur communauté va être moins forte.

C’est comme dans notre chanson Générations en conflit, qui fait un parallèle entre le colonialisme et le hip-hop commercial. Quand les puissances coloniales arrivaient sur n’importe quel continent, la première chose qu’il fallait faire c’était de diviser les groupes qui existaient déjà, comme en Afrique où les frontières ne sont jamais tracées sur les mêmes lignes que les tribus. Une fois que les groupes sont divisés, ils perdent leur force et tu peux les contrôler, les faire bouger dans une direction ou une autre.

DR : Votre chanson Earth 06 vise à conscientiser à propos de l’exploitation des pays opprimés. Penses-tu vraiment que les gens ici sont prêts à entreprendre des luttes pour soutenir le «tiers-monde»?

SK : Tu ne vas jamais lutter pour quelqu’un que tu ne connais pas ou quelqu’un qui n’est pas dans ton quartier si t’as pas un amour profond pour l’être humain. En ce moment malheureusement, je ne pense pas qu’il y a beaucoup de monde qui sont prêts à lutter pour soutenir le tiers-monde; le monde ont pas l’impression d’être une famille encore.

Personnellement, je pense que le racisme c’est un des plus gros problèmes actuels, et je ne parle pas du racisme superficiel auquel on pense en premier, mais le racisme profond – le fait d’accepter que le tiers-monde soit comme il est, ça c’est raciste, et t’accepterais jamais ça d’un pays occidental. C’est un racisme qui fait qu’on peut être indifférents, on peut changer de poste quand on voit ça aux nouvelles.

Une fois que t’aimes l’être humain et que tu te dis : c’est mal quand le monde meurent, c’est bien quand le monde vivent, là tu vas faire des luttes pour les gens du tiers-monde. Il faut qu’on réussisse à faire sentir ça au monde, une fois qu’ils sentent ça, il y a plus rien qui va les arrêter parce que toute la misère qu’on répand va être inacceptable.

DR : Encore dans une de vos chansons, il y a une ligne pour saluer la lutte des maoïstes au Népal. Pourquoi ce soutien au mouvement révolutionnaire népalais?

SK : Quand j’ai écrit ça, j’étais au Népal. J’étais dans les communautés où les gens voyaient la possibilité d’un vrai changement. Le monde voyait que la monarchie était bien présente d’un côté, mais là il y avait une alternative à quelque part, il y avait du monde vraiment organisé et c’était pas des fous armés, c’était du monde qu’ils connaissaient, c’était le cousin de leur ami, du monde de la communauté, qui représentaient un pouvoir, un vrai pouvoir, qui leur disaient : on peut changer les choses.

Moi j’avais trouvé ça très noble comment les gens se ralliaient à ça, incluant les mamans, les cousines, pas juste les gars entre 15 et 25 ans. C’était vraiment quelque chose de populaire. Et moi je n’avais jamais réalisé avant que ça soit dans ma face qu’à quelque part, les mouvements révolutionnaires c’est quelque chose qui commence dans la cuisine avec grand-maman. Je veux dire, quand grand-maman est là-dedans, tout le monde est là-dedans!

C’est pour ça que ce que j’avais vu, j’avais trouvé ça beau. Parce qu’à partir d’ici, si tu suis les luttes armées, que ce soit au Chiapas ou au Népal ou n’importe où, t’as toujours l’impression que c’est juste des guerres violentes. Dans les journaux, tout ce que tu vas voir c’est le nombre de décès, c’est la face des gars avec les masques, les gars armés, c’est toujours des images de conflits. Mais étant là, tu voyais que c’était des humains, pas des animaux qui veulent tuer tout le monde. C’est juste du monde qui ont un but, du monde comme moi pis toi qui n’aiment pas la violence, mais qui font ce qu’il faut pour arriver au but.

Donc, de voir tout ce monde là s’organiser et réaliser qu’ils ont un pouvoir, je trouve ça beau et je voulais saluer ça. Par contre il va falloir voir dans 10 ans si je les supporte après qu’ils aient été au pouvoir, parce que c’est là qu’on va voir s’ils étaient authentiques dans ce qu’ils disaient.

DR : Qu’est-ce que tu penses de l’histoire des «accommodements raisonnables»?

SK : Je pense que juste le fait que les accommodements raisonnables soient devenus un débat aussi important, c’est vraiment une insulte à la société québécoise, parce que c’est comme si les gens qui vivent au Québec se croyaient spéciaux, c’est comme si on était les premiers qui dealaient avec des cultures ou des religions différentes. La majorité des places sur la terre c’est des mix, c’est des mosaïques de différentes cultures et religions qui cohabitent souvent parfaitement ensemble, alors je trouve que c’était vraiment immature de la part du Québec de se sentir assiégé comme ça.

Donc l’affaire que le monde se sentaient menacés par une femme qui voulait pas qu’il y ait un homme dans un cours prénatal, ou par des vitres teintées, c’était une joke pour moi, c’était : est-ce qu’on peut passer à la game de hockey s’il vous plaît parce que ça m’ennuie?

DR : Un autre sujet qui a fait les manchettes récemment, c’est la question des «gangs de rue», particulièrement en ce qui concerne Montréal. Plusieurs journalistes et certains policiers ont fait circuler leur opinion comme quoi le «phénomène grandissant des gangs de rue» devient une des principales menaces à la sécurité de nos villes. T’en penses quoi?

SK : Ça aussi, c’est une joke. J’ai grandi à Rosemont, j’allais à Georges-Vanier, l’école supposément la plus dangereuse de Montréal, et c’est toutes des conneries, ça. Si tu veux parler de gangs de rue, va à Caracas au Venezuela, va à Rio de Janeiro, va à Bogota, là-bas il y a des gangs de rue, là-bas c’est une guerre. Le fait que le monde sont en train de parler de ça, c’est la preuve qu’ils sont des proies à la propagande médiatique, parce que Montréal c’est une des villes les plus sécuritaires sur la terre.

C’est dans l’intérêt de beaucoup de gens qui ont de l’argent dans les poches que les gens aient peur en général. Et une bonne façon de faire ça, c’est de parler de gangs de rue, parler des luttes des autochtones. Des cagoules pis des bandanas rouges et bleus ça fait peur au monde, fait que montres-en autant que tu peux et le monde vont faire ce que tu veux parce qu’ils ont peur, et ça plein de gens le savent, c’est loin d’être une nouvelle.

En 2001, les Hells Angels se sont fait démanteler, supposément. Et là maintenant il y a plein de petites gangs qui reprennent le contrôle du commerce de stupéfiants partout à Montréal. Et il y en a qui sont surpris! Mais c’est l’affaire la plus naturelle; quand un contrôle débarque, il y en a un autre qui va embarquer. Alors si tu voulais pas qu’il y ait des petites gangs, tu débarques pas la grosse gang. Tu peux pas toujours te plaindre que quelqu’un contrôle la dope, la dope s’en ira pas.

DR : Tu dénonces les inégalités causées par le capitalisme et l’impérialisme. C’est bien beau dénoncer, mais comment on agit?

SK : Premièrement, faut réaliser que les ressources qu’on consomme au Canada c’est ridicule, c’est pas ce que l’humain a besoin, c’est purement par luxe, par confort, par vanité. Si premièrement on comprenait ça et on acceptait de vivre pas moins bien, mais moins luxueusement et avec moins de gaspillage, ça donnerait la chance à d’autres de consommer un peu plus. Pour réparer les inégalités, faut que les gens qui en ont en cèdent, et que ceux qui n’en ont pas en prennent. Il n’y a aucune autre façon. Tu peux pas juste dire : moi je vais rester riche et le pauvre va devenir riche lui aussi. Notre mode de vie, on l’a juste à cause de l’oppression du tiers-monde.

DR : Ce que tu dis est vrai, mais en même temps, je pense que c’est loin d’être tout le monde au Canada qui vit dans le luxe, et qu’on ne devrait pas dire aux gens qui ont déjà de la misère à joindre les deux bouts de diminuer leur consommation.

SK : Je veux pas m’attaquer aux gens des quartiers populaires, parce que c’est vrai que la vie qu’ils mènent c’est encore une lutte à chaque jour. Moi je blâme la personne qui est riche, la personne qui vit aisément en Amérique du Nord parce que déjà, moi pis toi je nous considère sur le haut de l’échelle mondiale du niveau de vie, ce qui fait que le monde qui sont en haut de nous, c’est juste ridicule.

DR : Penses-tu que c’est possible qu’une bonne partie de la classe riche – de la bourgeoisie – accepte volontairement d’abandonner ses privilèges, ou bien il va falloir user d’un peu d’autorité…

SK : L’histoire nous a appris que c’est très difficile de faire abandonner quelque chose, de faire lâcher quelque chose à quelqu’un. Donc oui, le monde riche tu peux essayer de les éduquer, mais à la fin de la journée je suis pas mal sûr que tu vas leur donner un coup de pied dans le cul, tu vas leur frapper dans la face, et tu vas le prendre carrément de leurs mains. Mais c’est pas un gros problème parce qu’il n’y en a pas beaucoup de monde riche! Le problème c’est mettre la volonté dans le monde pauvre, parce qu’une fois qu’ils comprennent que c’est eux qui ont le pouvoir, et que c’est eux qui reprennent ce qui leur est dû, ce qui est leur pays, ce qui est leurs richesses, ce qui est leurs terres, ça va finir là.

DR : Merci camarade. Ça conclut l’entrevue. Un mot de la fin?

SK : Ben… lâchez pas! Ce qui est triste avec les sentiments révolutionnaires, c’est que ça vient et ça part, mais comment je vois ça c’est qu’il faut avancer comme une tortue, lentement mais sûrement, jamais trop chaud, jamais trop froid. Quand t’as le cap sur l’azimut, t’avances tout le temps la même direction, il y aura rien qui peut t’arrêter!

Pour mieux connaître les Bartenders :
www.myspace.com/bartendersmusic

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