Drapeau Rouge №60
STEPHEN HARPER S’INSTALLE AUX COMMANDES À OTTAWA

Comme les Libéraux, le masque en moins

Le 23 janvier dernier, nous avons assisté à l’élection d’un nouveau gouvernement minoritaire au Canada, celui du Parti conservateur. Qu’est-ce que cela annonce? La vente du Canada et sa soumission totale à l’impérialisme américain? Une répression sexuelle de la jeunesse? La libre circulation des armes à feu et la hausse des budgets pour réprimer la criminalité? La médecine à deux vitesses? À vrai dire, même si le Parti conservateur espère la réalisation de telles mesures, comme tout bon parti bourgeois qui participe au marché électoral, il a pris note qu’un tel produit ne suscitait que la controverse parmi une partie significative de la population. Il s’est donc enligné sur un message électoral suscitant moins de passion, mais dont les conséquences sont tout de même importantes pour la bourgeoisie canadienne.

Il se peut que l’impossibilité manifeste de remporter un scrutin majoritaire ait fait en sorte de «recentrer» le message conservateur. Par contre, sur les questions de dévolution de pouvoirs aux provinces et de décentralisation, les conservateurs n’ont pas reculé. De un, une des forces politiques à l’origine de la fusion des conservateurs, l’Alliance canadienne, n’a jamais caché son désir de réduire les champs de compétence du gouvernement fédéral. Ensuite, pour des raisons électorales, un tel discours a pu aller chercher des appuis chez une frange de l’électorat québécois, qui votait par défaut pour le Bloc québécois – voire le Parti libéral. Et effectivement, contre toute attente, le Parti conservateur a triplé son résultat au Québec, passant de 301 539 votes en 2004 à 906 741 votes en 2006. (Le Bloc québécois, quant à lui, a perdu 128 066 votes et les Libéraux, 400 951.)

Pour les communistes, le parlement représente une sorte de quartier général de la bourgeoisie, où les différentes fractions s’opposent librement pour convenir d’un consensus dans la «bonne marche» du pays. Par bonne marche, on doit entendre les conditions de profitabilité du capital. Bien sûr, différentes considérations accessoires nuancent les positions et en viennent même à nous faire oublier que tous ces partis travaillent en faveur du capitalisme. Ceci dit, les différentes fractions du capital ont des idées différentes sur la bonne marche du capitalisme. Ainsi, la bourgeoisie monopoliste de Montréal et celle de Toronto ont une vision qui diffère de celle de Calgary. Les différentes fractions bourgeoises de chaque région du Canada ont aussi leur vision. Cela reflète leurs intérêts. Des questions comme l’importance du commerce avec les États-Unis ou les autres pays du monde, les types d’échappatoires fiscaux et subventions pour les entreprises, les politiques de développement régional, etc. – tout cela crée des oppositions.

«Balkanisation» électorale

Depuis l’élection de 1984, aucun parti politique n’a été en mesure d’aller se chercher une représentation électorale où toutes les différentes fractions régionales du Canada ont pu être représentées. En 1984, les Conservateurs avaient réussi le tour de force de faire élire 211 députés sur 282, avec 50% des suffrages de celles et ceux qui avaient voté. Ils avaient fait élire des députés dans les grands centres comme Montréal, Toronto, Calgary et Vancouver, et dans toutes les régions du pays. Un tel appui leur donnait les coudées franches pour réaliser un programme qui convenait à l’ensemble de la bourgeoisie. Même si, pendant la campagne électorale, Mulroney avait affirmé ne pas vouloir d’un libre-échange avec les États-Unis, il a profité tout de même de son rapport de force au parlement pour le négocier.

En 1993, le Parti libéral est allé chercher 41,3% des suffrages exprimés, obtenant du même souffle 177 députés (sur 295). Par contre, sa représentation électorale n’était pas aussi diversifiée. Il avait très peu de députés dans l’Ouest et dans les régions du Québec. Le Reform Party (ancêtre de l’Alliance canadienne) et le Bloc québécois y occupaient la plus large place. L’échec du Parti progressiste-conservateur de l’époque à faire passer l’Accord du Lac Meech dans toutes les provinces et l’échec lors du référendum de Charlottetown lui ont été fatals. Deux secteurs de la bourgeoisie, celle de l’Ouest et celle du Québec, avaient décidé d’appuyer des partis avec des programmes décentralisateurs.

Depuis 1993, cette balkanisation électorale s’est poursuivie. Avec la dernière élection, on constate que les Libéraux ont des fiefs dans les Maritimes, dans la région de Toronto et certains secteurs de Montréal. Les Conservateurs ont un fort ascendant en-dehors des grands centres, en Ontario et en Colombie-Britannique, et ils dominent complètement en Alberta.

Au Québec, les résultats électoraux montrent aussi une grande découpure au niveau des appuis. Les Conservateurs ont percé dans la région autour de Québec, dans la Beauce et au Saguenay-Lac Saint-Jean, et le Bloc québécois a dominé le reste – sauf à Montréal. Seules les Maritimes semblent échapper à cette balkanisation électorale, puisqu’on n’y voit pas de régions franchement conservatrices ou libérales.

Le Parti conservateur cherchera maintenant à consolider ses assises dans l’ensemble du Canada. Se présenter comme un gouvernement qui tente de représenter «l’ensemble des Canadiens et Canadiennes» tout en respectant la spécificité de chaque région et province, peut sembler attrayant et faire oublier ses positions de droite les plus controversées. En même temps, et il ne faut pas s’y tromper, une plus grande décentralisation des pouvoirs permettrait de mettre en œuvre certaines politiques de droite dans certaines régions, comme la médecine à deux vitesses, des politiques encore plus rétrogrades envers les sans emploi, etc. Le gouvernement fédéral, par son intervention actuelle, limite cette possibilité. Ceci dit, un Canada avec trop de contrastes peut devenir une unité politique trop difficilement gérable, et cette unité politique représente tout de même le territoire où la bourgeoisie canadienne développe prioritairement ses activités économiques. La bourgeoisie, dans une situation qu’elle juge normale, va toujours préférer les changements dans la stabilité aux ruptures brutales qui ouvrent la porte à une contestation sociale qui lui échapperait. C’est donc dire que le Parti conservateur va prendre son temps pour faire passer certaines de ses politiques controversées.

Plus «dangereux» que les Libéraux?

Comment le Parti conservateur pourrait-il gouverner de façon tellement plus réactionnaire que les Libéraux, alors que ces derniers ont fait reculer comme jamais les acquis sociaux? C’est le gouvernement libéral qui a ouvert la porte à ce que les provinces puissent sabrer dans les montants de prestations d’aide sociale et mettre en œuvre des programmes de travaux forcés; c’est le Parti libéral qui a aboli le Régime d’assistance publique du Canada qui limitait l’apparition de régimes où les prestations sont conditionnées à l’exécution de travaux sous-payés. Ce régime a été remplacé par le Transfert canadien en matière de programmes sociaux, qui permet une très grande latitude de la part des provinces dans la définition de leur régime d’aide sociale, créant des disparités assez considérables d’une province à l’autre.

Ce sont les Libéraux qui ont fait en sorte que le programme d’assurance-chômage soit dénaturé à l’époque de la réforme Axworthy en 1994, au point où la majorité de celles et ceux qui perdent leur emploi n’y ont même plus droit. Depuis ce moment, les surplus de la caisse d’assurance-chômage sont considérables et sont comptabilisés de manière à augmenter les recettes de l’État – ce qui, par ricochet, justifie les baisses d’impôts des riches et des entreprises ou le remboursement de la dette aux banques. Les Libéraux se sont toujours gardés d’allouer ces sommes à des dépenses sociales.

Qui est responsable de l’implication militaire canadienne en Afghanistan qui, somme toute, permet à l’impérialisme américain de concentrer ses forces en Irak pour y massacrer des pauvres? Encore là, c’est le Parti libéral – avec l’appui de l’ensemble du parlement, incluant le Bloc québécois – qui a décidé d’envoyer les troupes en Afghanistan et qui a même décidé de les «parquer» à Kandahar, la zone la plus dangereuse de ce pays. Le mandat de l’armée canadienne n’a plus rien à voir avec celui de l’époque où il consistait surtout à réaliser des «missions de paix» avec les Casques bleus.

Évidemment, ces guerres d’agression font en sorte d’appauvrir des régions entières de la planète et créent beaucoup d’insécurité politique. Bien des ressortissantEs de ces pays tentent de venir dans les pays impérialistes pour améliorer leur sort. Qu’ont fait les Libéraux? Ce furent des centaines, voire des milliers de candidatEs au statut de réfugié qui ont été expulsés vers leur pays d’origine, comme on l’a vu avec les AlgérienNEs. C’est aussi sous le gouvernement libéral qu’ont été mis en place les fameux «certificats de sécurité», qui permettent d’emprisonner des réfugiés ou ressortissants à partir de simples soupçons dont l’État n’a même pas à faire la preuve.

Comme on le voit, le Parti libéral a mis la table pour l’implantation d’une politique réactionnaire. Il est remarquable de constater que lors des dernières élections, c’était le Parti libéral qui diabolisait à l’extrême les Conservateurs. Les Libéraux ont tenté de vendre aux électeurs et électrices l’idée qu’ils étaient les meilleurs défenseurs des «valeurs canadiennes» contre les «valeurs américaines» véhiculées par les Conservateurs. Sur certains aspects, notamment la question de la réduction du montant de la taxe sur les produits et services (TPS) où les Conservateurs ont répondu à une revendication des groupes anti-pauvreté du Canada, les propositions conservatrices ont même pu paraître plus proches des intérêts du peuple.

Cette diabolisation des Conservateurs n’est pas sans conséquences pour les forces de gauche modérées ou radicales. Le Nouveau parti démocratique, parti de la gauche électoraliste bourgeoise, en ressent lui-même les retombées négatives. Que des syndicalistes comme Buzz Hargrove aient pu exprimer l’idée qu’il fallait élire un gouvernement libéral minoritaire et faire ouvertement campagne pour ce parti n’a pu que semer la confusion chez une partie de l’électorat sensible aux thèmes néo-démocrates. Dans certains comtés, des gens partageant les idées néo-démocrates ont sans doute voté libéral, pour «barrer la voie» aux Conservateurs. C’est, possiblement, ce qui s’est passé dans le comté du transfuge David Emerson, qui s’est fait élire sous la bannière libérale en présentant les Conservateurs sous leur pire jour, avant de soudainement changer de chapeau…

Présenter l’élection des Conservateurs comme étant la fin du monde pour les forces progressistes ne peut que semer le défaitisme. Cela entretient une grande passivité dans la population, qui voit chez les politicienNEs des corrompuEs indélogeables, engendrant la misère pour des siècles et des siècles encore. À vrai dire, les Conservateurs, comme n’importe quel parti bourgeois quand il est au pouvoir, gèreront les contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie. Et comme n’importe quel parti bourgeois au pouvoir, ils ne se gêneront pas pour attaquer et faire reculer les droits des travailleuses et travailleurs.

Indépendamment des allégeances politiques, il est clair que le système actuel ne suscite pas une grande adhésion parmi les masses. Au mieux, on lui accorde un soutien passif. On le voit avec le taux d’abstention qui demeure élevé. Lors des dernières élections, ce sont 35% des électeurs/trices inscritEs qui se sont abstenuEs. Il y a eu certes une légère baisse de l’abstention par rapport à 2004, alors que ce taux avait été de 39%. Néanmoins, ça représente toujours plus du tiers des électeurs/trices inscritEs.

Ceci dit, si trop de gens refusent de jouer le jeu de la démocratie bourgeoise, les décisions des gouvernements risquent de perdre leur semblant de légitimité. Depuis les élections de 1993, un phénomène inquiétant (pour la bourgeoisie) s’est développé : les jeunes vont de moins en moins voter et conservent cette «mauvaise habitude» pour les élections subséquentes, faisant diminuer le taux de participation. Depuis 2004, la bourgeoisie a fait beaucoup d’efforts pour expliquer l’importance des élections dans les écoles, à tous les niveaux. Il est encore trop tôt pour dire si cela explique la légère remontée du taux de participation lors des dernières élections.

La tendance à la hausse de l’abstentionnisme est un phénomène mondial. Des pays aux modes électoraux très variés vivent la même situation. Le vote proportionnel, qui donne l’impression qu’il y a une plus grande diversité sur l’échiquier électoral, n’y change rien. Encore là, dans les différents pays, la faible participation des jeunes inquiète la bourgeoisie. C’est donc dire que la solution ne réside pas dans une réforme du processus électoral. La désaffection a des racines plus profondes et exige un règlement beaucoup plus radical.

Pour le moment, le Parti conservateur sera tenté de reconstruire la vieille coalition de l’époque de Mulroney, où les différents secteurs de la bourgeoisie monopoliste et régionale étaient représentés. Sa percée au Québec lui fait espérer cette possibilité. La prise de pouvoir lui permettra en outre de travailler à reconstruire cette coalition. Parce que le Parti libéral est en reconstruction, à la recherche d’un nouveau chef, et qu’il est lourdement endetté, il serait surprenant qu’il provoque rapidement des élections. Les Conservateurs ont donc du temps devant eux.

Ils vont donc poursuivre le sale travail des Libéraux. Pourquoi devrait-on s’en étonner et espérer mieux alors que tous les partis bourgeois, en fin de compte, cherchent à attaquer les prolétaires – travailleurs, travailleuses, sans emploi, immigrantEs, pauvres, etc. – pour servir les intérêts supérieurs de leur «nation», i.e. la bourgeoisie?

Le prolétariat ne doit pas se mettre à la remorque d’un parti bourgeois : il doit constituer son propre parti, en dehors du champ électoral, sur le terrain de la révolution et vers le renversement du système capitaliste. En mettant fin à la propriété privée et à la reproduction systématique des inégalités de classe qu’elle engendre, il sera possible d’élaborer de vraies stratégies de transformation sociale et économique. Ces stratégies susciteront l’enthousiasme et permettront de mobiliser les masses pour changer les choses pour le mieux. Au cours des prochaines semaines et prochains mois, les maoïstes comptent intensifier leurs efforts pour appuyer la création d’un parti d’un tout nouveau type, qui sera en mesure de défendre, non seulement en théorie mais aussi en pratique, la perspective d’une lutte globale et déterminée contre le pouvoir de la bourgeoisie, pour la construction d’un nouveau pouvoir prolétarien et populaire. Cette responsabilité appartient à tous ceux et celles qui souhaitent en finir avec le capitalisme.

e p D T F s