Drapeau Rouge №60
CRÉATION DU PARTI QUÉBEC SOLIDAIRE

La « gauche » se regroupe, une fois de plus!

En février dernier, les 2 500 membres d’Option citoyenne, appuyés des 1 500 membres de l’Union des forces progressistes (UFP), ont fondé le nouveau-nouveau regroupement des partis électoralistes de gauche du Québec : Québec solidaire. Dans les faits, et après plus de 25 ans de projets «alternatifs de gauche», qu’est-ce que ce nouveau parti a à offrir à la population du Québec? Que propose-t-il face aux fermetures d’usines et aux pertes d’emplois, face à la pauvreté grandissante et à l’augmentation continuelle du coût de la vie, face à la détérioration dramatique de l’environnement, face à la misère et la destruction que produit le système capitaliste, jour après jour? Québec solidaire peut-il s’attaquer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, à ce système injuste qui, pour permettre à une petite minorité de capitalistes d’augmenter sans cesse leurs profits, se nourrit de l’exploitation et de l’appauvrissement de la majorité?

On sait que Québec solidaire compte tenir, ce printemps, son premier conseil national afin, entre autres, d’élaborer son programme en se basant sur la déclaration de principes qui a été adoptée lors du congrès de février. Nous serons alors en mesure de mieux comprendre les bases politiques sur lesquelles ce parti compte se construire. Cependant, si l’on se fie à leur déclaration de principes, ce programme risque fort d’être construit sur du vent.

Lorsque Françoise David a publié, il y a deux ans, Bien commun recherché – Une option citoyenne, certains avaient critiqué la faiblesse de son analyse. Ce livre était bourré de belles valeurs et… de belles valeurs. Elle évitait alors soigneusement de parler de capitalisme ou de l’existence des classes sociales, préférant parler de la «société civile» et du «bien commun». La même approche, fondée sur un concept imaginaire plutôt que sur la réalité, traverse la déclaration de principes de Québec solidaire.

Ainsi, un amendement qui visait à présenter le néolibéralisme comme étant la version actuelle du capitalisme a été rejeté, avant même la tenue du congrès. Quelle raison a alors été invoquée afin de justifier ce rejet? Cela aurait pu donner lieu à «des débats inutiles à ce moment-ci» (sic). Pour Québec solidaire, le fait d’essayer de comprendre les fondements du capitalisme et ses impacts actuels est inutile. Commençons par écrire notre programme, nous réfléchirons plus tard, peut-être!

La direction de Québec solidaire a aussi fait les choix suivants, avant la tenue de son congrès :

  • offrir une «alternative progressiste aux partis existants», plutôt que «d’offrir une alternative de gauche en rupture avec les partis néolibéraux, en particulier le PQ, le PLQ et l’ADQ»;
  • ne pas faire allusion au socialisme;
  • remettre en question le «système productiviste à courte vue», plutôt que le système capitaliste;
  • «encadrer» l’économie plutôt que de la diriger;
  • parler d’une minorité de «possédants», plutôt que d’une minorité de capitalistes.

Ces choix ne portent pas que sur des questions de vocabulaire. Tous ces amendements présentés par des membres de l’UFP et d’Option citoyenne et qui ont été rejetés du revers de la main, nous aident à mieux comprendre les véritables bases politiques du nouveau parti. Ce parti en est un qui, comme tous les autres qui se présentent aux élections, accepte le système capitaliste comme cadre social et le fonctionnement de la démocratie bourgeoise qu’il impose.

Mais alors, si Québec solidaire appuie le système capitaliste, qu’est-ce qui peut bien le différencier des autres partis pro-capitalistes du Québec (PQ, PLQ, ADQ)?

Déclaration de principes, ou vœux pieux?

La réponse est simple : ce sont les belles valeurs qui font la différence! Il suffit de se pencher sur la déclaration de principes adoptée en février pour comprendre immédiatement la différence entre ce parti et ceux qui sont déjà en place à l’Assemblée nationale. Ainsi, on peut y lire :

  • «Nous sommes écologistes. Nous estimons que notre planète doit être viable pour les gens qui y vivent maintenant, mais aussi pour les générations à venir.» Y a-t-il bien des partis qui prônent la destruction de la planète dans leur programme?
  • «Nous sommes de gauche. Nous faisons la promotion de la justice sociale, de l’égalité, de la solidarité.» Une déclaration qui ressemble au PQ en période électorale.
  • «Nous sommes démocrates. La démocratie est malade. L’absentéisme électoral ne cesse d’augmenter au Québec, tout comme la désillusion et le cynisme par rapport à la chose politique et aux personnes qui y sont engagées. L’exercice démocratique doit donc être repensé pour encourager la participation des citoyennes et des citoyens.»

    Le problème résiderait donc dans l’exercice démocratique, et non dans le fondement même d’un système basé sur la reproduction des inégalités nécessaires au profit, objectif obligé du capitalisme.

Québec solidaire se dit également pour l’égalité hommes-femmes, pour la solidarité envers les peuples du monde entier et pour la souveraineté du Québec. Tout cela ne nous dit toujours pas ce que ce parti a de si différent. On peut toujours dire que c’est le seul parti à avoir deux porte-parole (Françoise David, du mouvement Option citoyenne, et Amir Khadir, de l’UFP), mais ça sent davantage le compromis que la différence.

Une fausse idée de l’État

Si ce parti ne se différencie pas des autres au niveau des valeurs, alors c’est peut-être dans son analyse de la situation que nous pourrons commencer à percevoir l’ombre d’une différence. Comment Québec solidaire perçoit-il le monde dans lequel nous vivons et quels outils compte-t-il employer afin de le transformer?

Pour commencer, Québec solidaire nous présente l’État comme une entité neutre, placée entre les citoyenNEs et les entreprises. Ainsi, on peut lire dans sa déclaration de principes : «Nous estimons que l’État doit intervenir pour garantir le respect des droits humains, redistribuer la richesse, encadrer l’économie.» On peut aussi y lire que, avec «les moyens à sa disposition (lois, règlements, fiscalité, campagnes de sensibilisation, etc.), l’État doit favoriser les comportements responsables et pénaliser les pollueurs corporatifs ou autres». Cette analyse n’est pas différente de celle présentée par tous les gouvernements capitalistes en place, au Québec comme ailleurs.

C’est d’ailleurs l’une des forces du capitalisme : on a l’immense privilège de choisir parmi différents bandits celui ou celle qui nous volera au profit des capitalistes, des riches, des puissants, jusqu’aux prochaines élections. On a l’impression d’avoir un choix. Du coup, cet État semble devenir notre État, alors qu’à l’époque de l’esclavage ou du féodalisme, il était plus évident que l’État n’était pas celui des esclaves ou des serfs travaillant dans les champs. C’est pourtant cela que les élections tentent de nous faire oublier, de façon périodique.

L’État n’a jamais été neutre. Durant toute la période où l’humanité a vécu dans des rapports égalitaires, sans classes sociales, aucun État n’a été nécessaire. Il n’y avait alors ni gouvernement, ni système de justice, ni police, ni prison. Les États ne sont apparus que lorsque certains êtres humains ont commencé à en exploiter d’autres. Aucune classe sociale n’accepterait bien longtemps d’être volée et exploitée alors que d’autres s’enrichissent sur son dos. C’est pourquoi les États sont devenus essentiels. Ils ont servi et servent toujours à contrôler les classes sociales dominées. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’aller voir bien loin pour comprendre que c’est encore le cas. Le maintien des privilèges économiques pour les riches, la présence de notre armée en Afghanistan malgré l’opposition de la population canadienne, le traitement réservé à la majorité des acteurs principaux du scandale des commandites qui ne verront jamais une prison de près, sinon pour quelques semaines à peine…

C’est la même chose au Québec : les subventions accordées aux grosses compagnies alors que les travailleurs et travailleuses voient leurs conditions se détériorer sans arrêt, l’augmentation des coûts de l’électricité, la privatisation du système de santé… Tout cela nous permet de comprendre que ces États penchent toujours du même bord – celui des capitalistes. Et ceci n’a rien de surprenant, quand on sait que ce sont ces capitalistes qui ont forgé les États actuels, et que ce sont encore eux qui les dirigent. L’État québécois ne fait pas exception à la règle. Il n’est qu’un outil entre les mains de la bourgeoisie.

Pour Québec solidaire, il est possible de prendre tout en douceur le contrôle de cet État, de l’enlever des mains des capitalistes en leur disant : merci beaucoup! Par magie, ils parviendront à transformer cet État pour qu’il soit au service de la majorité des citoyenNEs.

Quant à la question nationale, un compromis a été trouvé entre l’UFP, qui prônait l’indépendance du Québec, et Option citoyenne, qui ne semblait pas savoir quoi en penser. Ainsi, pour Québec solidaire, le projet national ne s’orientera pas vers l’indépendance, mais plutôt… vers la souveraineté!

Selon Québec solidaire, «le Québec doit disposer de tous les pouvoirs nécessaires à son plein développement aux plans social, économique, culturel et politique, ce qui lui est refusé dans le cadre fédéral». Toutefois, Québec solidaire semble prioriser le projet social avant le projet souverainiste : «Notre parti met l’essentiel de ses énergies à construire un projet social et politique fondé sur la recherche du bien commun.»

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la démarche proposée ici est bien difficile à suivre. Pour Québec solidaire, le plein développement du Québec est impossible à cause du fédéral, alors soyons souverainistes, mais sans y mettre d’efforts puisque la priorité, c’est le développement du Québec. Pour faire du pain, il faut faire pousser du blé, mais puisque notre priorité, c’est le pain, alors nous nous occuperons du blé plus tard!

Cette analyse ne tient pas debout, et c’est normal. Quand Québec solidaire parle du développement du Québec, il fait de cette nation un bloc uni où tout le monde se développera en même temps. Le concept de nation cache l’existence des classes sociales, et celles-ci n’ont pas d’intérêts communs dans cette histoire. Quand la bourgeoisie parvient à s’enrichir et à mieux vivre, c’est toujours le prolétariat qui paie la note. Alors, quand Québec solidaire parle du développement du Québec, il serait intéressant de savoir de qui il parle.

Cette analyse nationaliste totalement floue est, dans les faits, très opportuniste : avoir le programme le plus vague possible afin de rallier le plus de gens possible. Quand on parle de nationalisme, on n’a pas besoin de parler de la nécessité, pour les prolétaires, de renverser ce système débile.

On a beau chercher; la différence entre Québec solidaire et les autres partis semble introuvable. Penchons-nous finalement sur les statuts qui ont été adoptés lors du congrès de février. C’est peut-être là que se cache cette fameuse différence, si petite soit-elle!

Tout pour les élections, rien pour les luttes

Ce qui frappe, au premier abord, quand on parcourt les statuts adoptés par ce parti et les amendements qui ont été rejetés, c’est l’absence du désir de lutter. En jetant un coup d’œil à quelques amendements rejetés avant la tenue du congrès, on peut voir les choix que Québec solidaire a faits :

  • Devient et demeure membre du parti toute personne «qui appuie son programme», plutôt que «qui s’engage à promouvoir son programme».
  • L’amendement suivant a été rejeté : le parti «contribue au développement des luttes sociales». La raison présentée est toute simple : cela «déborde les ententes UFP-OC». Le nouveau porte-étendard de la gauche officielle au Québec n’a même pas pris la peine de s’entendre sur la nécessité de contribuer aux luttes sociales.
  • L’amendement suivant a aussi été rejeté : «le rôle de l’association régionale est d’abord de favoriser l’implication du parti et de ses membres dans les luttes sociales». Pour justifier ce rejet, les grands penseurs de l’UFP et d’Option citoyenne admettent que cela va «à l’encontre des ententes UFP-OC sur l’importance relative de la lutte électorale et de l’engagement dans les luttes sociales».

Le véritable terrain de jeu de Québec solidaire, ce sont les élections. Ils se battront, de toutes leurs forces, afin d’augmenter le pourcentage microscopique de votes que la gauche obtient traditionnellement aux prochaines élections. Et même cet objectif ne sera pas facile à atteindre pour eux.

Si Québec solidaire n’a rien de différent des autres partis électoralistes, sauf sa taille réduite, pourquoi y accorder autant d’importance? La position entre deux chaises de cet autre fleuron du «flanc gauche» de la bourgeoisie – les partis comme Québec solidaire, le NPD et même les directions syndicales – a des conséquences désastreuses :

  • elle ramène les masses vers les élections et le parlementarisme (confiance en l’État);
  • elle ramène les travailleuses et les travailleurs vers le syndicalisme de collaboration;
  • elle prône l’importance du pacifisme et de la paix sociale à tout prix, alors que la classe bourgeoise augmente les attaques violentes de toutes sortes contre les classes exploitées;
  • elle gaspille l’énergie de plusieurs militantEs qui s’engouffreront à nouveau dans cette énième tentative de regroupement des forces de gauche du Québec sans comprendre pourquoi rien ne progresse, malgré leurs efforts;
  • elle redonne à une partie des masses l’illusion que cette «nouvelle voie» est porteuse d’espoir.

Québec solidaire et toutes ces petites organisations électoralistes de gauche, au Québec comme ailleurs, malgré la bonne volonté évidente de plusieurs de leurs membres, ne sont qu’un outil de plus entre les mains des capitalistes. C’est pourquoi les révolutionnaires se doivent de critiquer leurs positions et le travail qu’elles font.

Mais se contenter de critiquer Québec solidaire, c’est largement insuffisant. Il est temps qu’un véritable parti prolétarien voie le jour. C’est pourquoi touTEs les révolutionnaires du pays doivent redoubler d’ardeur, appuyéEs par tous ceux et toutes celles qui en ont assez du capitalisme, afin que puisse naître le Parti communiste révolutionnaire, dès cet automne.

– De notre correspondant
e p D T F s