«Connais ton ennemi, connais toi toi-même»

– Sun Tzu, stratège militaire chinois

Depuis plusieurs semaines au Québec, il y a un climat politique assez spécial, marqué par un soi-disant débat sur le thème très vague des «accommodements raisonnables». On en a vu des vertes et des pas mûres : des journalistes qui recherchent le moindre incident relié à une communauté immigrante comme si leur chèque de paie en dépendait, des politiciens (avec Mario Dumont à l’avant-garde) qui tentent de s’attirer des votes en surfant sur la vague de racisme et de xénophobie, des chroniqueurs qui nous répètent leur avis sur la question tout en ne connaissant pas du tout le contenu des lois sur les accommodements, les porte-parole de la classe dominante qui deviennent tout à coup de grands défenseurs de l’égalité homme/femme alors que sur bien des aspects ils s’y opposent, comme lorsqu’il est question des écarts salariaux (25% en moyenne), etc.

En résumé, si on croit sur parole les grandes gueules de la société québécoise, que ce soit Dutrisac à TQS, Lévesque à TVA, la mairie d’Hérouxille ou encore les flics racistes du SPVM, il y aurait une confrontation, une contradiction d’intérêts entre «Québécois» et «immigrants». Les groupes d’extrême-droite y vont plus fort en déclarant carrément les immigrantEs comme des «ennemis publics».

Cette peur de la différence est complètement irrationnelle, voire dans certains cas, hystérique. Bien sûr qu’il ne faut pas abolir la séparation de l’Église et de l’État (il faut même la renforcer en continuant à supprimer l’influence de la religion chrétienne sur le système d’éducation). Mais qui a dit que les communautés culturelles mettent en danger cette séparation? Comme le montre la section ci-contre sur les mythes entourant les accommodements raisonnables [nous manquons d’espace pour aborder chacune de ces légendes urbaines, mais vous pouvez nous écrire pour en débattre], aucun des cas qui ont récemment fait les manchettes n’a remis en question le principe de laïcité.

Il faut mettre fin aux préjugés et à cette ridicule peur des autres. Les immigrantEs ne sont pas du tout des ennemiEs pour les personnes nées au Québec. Si les nouveaux arrivants et arrivantes amènent avec eux des cultures venant des quatre coins du monde, tant mieux! Une société avec plusieurs cultures et pensées différentes est bien préférable à une société avec une culture et une pensée unique. Et la culture des autres, ce n’est pas obligatoirement contagieux : si vous n’aimez pas le chapeau de votre voisin, rien ne vous oblige à en porter un pareil!

Traçons la démarcation au bon endroit!

Il n’y a pas de contradiction d’intérêts entre «Québécois» et «immigrants», tout d’abord parce que ces deux catégories ne forment pas de regroupements logiques. Il n’existe pas d’intérêt commun à tous les Québécois et Québécoises, parce que nous vivons dans une société profondément divisée sur le plan social et économique.

La division en classes sociales (environ 10% dans la bourgeoisie, 30% dans la petite-bourgeoisie et 60% dans le prolétariat) est facile à voir dans plusieurs villes du pays, comme le montrent ces photos prises à Montréal.

La seule démarcation qui devrait nous intéresser, c’est celle entre les classes sociales. Les membres du prolétariat, c’est-à-dire de la classe actuellement au bas de l’échelle au Canada (comme les employéEs de commerces et de restaurants, les travailleurs et travailleuses dans l’industrie et le transport, les employéEs qualifiéEs et les employéEs de bureau, une bonne partie des étudiantEs, les sans-emploi, etc.) ont tout intérêt à s’unir le plus possible (peu importe leurs cultures et leurs origines) pour être le plus efficaces possible dans le combat contre le véritable ennemi de la majorité : la classe dominante (ou bourgeoisie) qui ne cesse d’accaparer tout le pouvoir politique (parlement, tribunaux, police) et qui en profite pour amasser toujours plus de richesses, à notre détriment.

Travailleurs et travailleuses : cessons de nous diviser pour rien et combattons ensemble pour détruire le système d’exploitation qu’est le capitalisme!
Révolution : seule solution!

Immortal Technique,un rappeur de New York,
donne son avis sur le sujet dans son album
Revolutionary Vol. 1 :

«Mon ennemi n’est pas l’homme blanc moyen; ce n’est pas le jeune du bloc d’à côté ou les jeunes que je vois dans la rue. Mon ennemi est l’homme blanc que je ne vois pas. Les gens à la Maison-Blanche, les propriétaires de grandes entreprises, les pseudo politiciens de gauche : ce sont eux mes ennemis. Les généraux de l’armée qui sont en majorité réactionnaires; ce sont eux les vrais salauds que je dois combattre. Pas le pauvre trou de cul paumé à la campagne qui est trop stupide pour comprendre la façon dont le système fonctionne! En réalité, j’ai plus en commun avec la plupart des Blancs de la classe ouvrière et moyenne qu’avec la plupart des riches Noirs et Latinos. Tout autant que le racisme déchire l’Amérique, nous devons comprendre que c’est le classisme qui est la vraie question. Plusieurs d’entre nous sommes dans le même bateau – et il est en train de couler, pendant que ces enculés de bourgeois se promènent sur des yachts de luxe. Et aussi longtemps qu’on va continuer à se battre pour pousser du monde en dehors du petit bateau dans lequel nous sommes tous et toutes, nous allons passer à côté d’une opportunité de gagner un meilleur niveau de vie pour l’ensemble.»

(Traduction d’un passage de The Poverty of Philosophy)

C’est qui ça, «les immigrants»?

Selon plusieurs journalistes et (malheureusement) plusieurs prolétaires, il y aurait une confrontation entre une majorité menacée, «les Québécois», et une minorité qui prend de plus en plus de place, «les immigrants».

L’idée générale selon eux, c’est qu’il faut que «les immigrants» se plient davantage aux exigences «des Québécois», car ce devraient être ces derniers qui décident.

Mais de qui parle-t-on au juste? Dans de nombreux cas, il y a des concepts racistes derrière ce choix de mots. Il semble que pour bien des gens, la catégorie «immigrants» englobe beaucoup de monde, c’est-à-dire toutes les communautés qui partagent une culture minoritaire, qu’elle soit basée autour d’une religion (surtout l’islam et le judaïsme) ou autour d’une région d’origine – du moins quand c’est l’Asie, l’Amérique latine ou l’Afrique, parce que les communautés venant d’Europe de l’Ouest, ça ne dérange pas grand monde, apparemment…

Bref, le discours de plusieurs journalistes et politiciens fait indirectement comprendre que tout ce qui n’est pas blanc et chrétien (ou athée?) rentre nécessairement dans la catégorie «immigrant», même s’il ne s’agit pas d’immigrantEs! C’est là que tout ce discours devient particulièrement raciste et dangereux, quand on se rend compte que le concept de «majorité québécoise» véhiculé par les réactionnaires exclut, par exemple, les jeunes nés à Gatineau de parents libanais ou haïtiens, les gens de la communauté juive pourtant établie à Montréal depuis des siècles, et même les Montagnais ou les Mohawks.

Qui a décidé que le territoire québécois appartient seulement aux descendantEs des colonisateurs français? D’accord, les premiers colons français sont arrivés il y a un bon 400 ans, mais il y aussi d’autres communautés qui sont établies ici depuis longtemps. Par exemple, la communauté ukrainienne est établie au Québec depuis environ 100 ans. Comment tracer une limite arbitrairement et décider que 400 ans c’est assez pour devenir une communauté avec des droits reconnus et un pouvoir spécifique, mais pas 100?

Et dans le fond, il faudrait se rappeler que les soi-disant «Québécois de souche» sont eux et elles aussi issuEs de l’immigration, et que quand les Français sont arrivés sur le territoire qui deviendrait le Canada, il y avait déjà un million de personnes qui y habitaient depuis plusieurs siècles. Si on veut absolument jouer le jeu du principe «d’ancienneté», il faut réaliser que ce sont clairement les autochtones qui sont les mieux placéEs pour revendiquer la propriété du territoire canadien.

Amusons-nous à démolir la désinformation sur les accommodements raisonnables…

Mythe n° 1 : Les accommodements raisonnables, c’est une loi qui sert juste aux immigrants.

Faux. La majorité des cas récents d’accommodements raisonnables concernent des personnes handicapées.

Mythe n° 2 : Les plaintes pour discrimination sur base religieuse viennent surtout des communautés musulmanes et juives.

Faux. Selon la Commission des droits de la personne, ce sont les chrétiens qui déposent le plus souvent des plaintes reliées à la religion.

Mythe n° 3 : Les accommodements, ça vient de la Charte canadienne des droits et de Trudeau qui voulait écraser la culture traditionnelle du Québec.

Faux. Le concept d’accommodement raisonnable est apparu en premier au Québec (en 1975), avant que la Charte canadienne voie le jour en 1982.

Mythe n° 4 : L’histoire du YMCA du Parc à Montréal est un argument contre les accommodements raisonnables.

Faux. Cet événement n’a aucun rapport avec les accommodements raisonnables, puisqu’il s’agit d’une entente privée qui n’a rien à voir avec les tribunaux ou les lois.

En passant, il est tout à fait possible que la direction du YMCA ait fait un mauvais choix, mais il faut arrêter de grimper dans les rideaux à cause de cette décision, qui n’enlève rien à personne (pas même à Hérouxville). Il faut aussi tenir compte de l’avis des clients et clientes du centre qui appuyaient le givrage des vitres, car ils et elles «n’aimaient pas s’entraîner à la vue de tous», selon les explications du directeur du YMCA.

Mythe n° 5 : Le cas où un ambulancier a été expulsé de l’Hôpital juif de Montréal pour avoir voulu manger du jambon dans une cafétéria casher est un argument contre les accommodements.

Faux. C’est un argument pour les accommodements raisonnables. Comme institution publique gérée par la communauté juive, l’Hôpital a parfaitement le droit d’interdire la consommation de jambon; mais en corollaire, elle a l’obligation d’accommoder les minorités qui ne sont pas «casher». Dans ce cas-ci, elle aurait pu facilement proposer à l’ambulancier l’accès à une autre pièce où celui-ci aurait pu manger son maudit sandwich en paix, plutôt que de l’expulser.

Mythe n° 6 : Le port du voile à l’école menace sa laïcité.

Faux. On peut parler du principe de laïcité (de séparation de l’Église et de l’État) quand il s’agit de symboles mis de l’avant par des institutions publiques, mais pas quand ils sont portés personnellement par des individus.

Ce qu’il faut interdire, ce sont les croix chrétiennes – ou croissants islamiques ou étoiles de David – sur les murs des écoles, mais il faut respecter le droit des élèves de porter un voile, un crucifix ou un autre symbole. De cette façon, l’école devrait promouvoir l’athéisme, mais aussi respecter pleinement les choix religieux personnels.

Mythe n°7 : Le kirpan est une menace pour les écoles.

Faux. Le port du kirpan est permis à condition qu’il soit dans un étui impossible à ouvrir sans un autre couteau… Si l’on veut à tout prix aborder la question des armes dans les écoles, il serait bien plus logique (et moins xénophobe) de s’intéresser à l’étude de 2006 qui affirme qu’un élève sur cinq a déjà amené une arme à sa polyvalente de Montréal. Étrange que quand il y a des milliers de couteaux dans les écoles, toute l’attention va vers les quatre ou cinq kirpans…

Notre avis en général sur les accommodements

On conçoit habituellement la discrimination comme une situation où un groupe en particulier ne reçoit pas le même traitement que le reste des gens. Par exemple, quand les CV d’immigrantEs sont moins bien perçuEs par un employeur. C’est la discrimination directe.

Mais il existe aussi des situations où il y a discrimination quand un groupe donné reçoit le même traitement que le reste. Par exemple, quand une école n’a pas de rampe d’accès pour ses élèves handicapéEs ou quand l’obtention d’un emploi comme policier empêche le port d’un turban. C’est la discrimination indirecte.

La discrimination directe est interdite et serait censée ne pas exister (on est loin de là, mais ça c’est une autre histoire). La discrimination indirecte est permise à condition qu’on accorde un accommodement raisonnable au groupe désavantagé. Ce principe juridique issu du droit bourgeois est tout à fait logique : il n’y a aucune raison de l’abolir. Pourquoi revendiquerait-on moins de droits que ceux que la bourgeoisie a été contrainte de nous concéder?

La position des communistes sur la religion

Le Parti communiste révolutionnaire (PCR) lutte pour l’instauration d’un nouveau type de société (le socialisme) dans laquelle il y aurait un État prolétarien complètement séparé de l’Église, qui ferait la promotion de l’athéisme et de la science, mais qui garantirait la liberté pour chaque personne de pratiquer sa religion (voir le Programme du PCR, au chapitre 9).

La réflexion derrière cet objectif du programme, c’est que l’influence des religions (incluant évidemment les religions chrétiennes, dominantes au Canada) est néfaste pour la lutte des peuples opprimés.

En effet, on peut y voir plusieurs impacts négatifs : 1) la religion est une source de divisions et de tensions au sein du peuple; 2) la religion fait la promotion d’une pensée non-scientifique, ce qui fait que plusieurs croyantEs vont se contenter de réponses idéalistes face à des questions politiques (exemple : «Pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres? Parce que Dieu en a décidé ainsi.»); et 3) la quasi-totalité des religions entérinent les rapports d’oppression (dans la sphère privée) et encouragent la soumission aux lois en place (dans la sphère publique), disant à leurs fidèles de ne pas se plaindre de leur sort, même s’ils et elles vivent dans la misère.

C’est ce qui explique pourquoi le PCR soutient la laïcité et l’athéisme, et entend les faire progresser grâce au débat le plus libre possible, et à la transformation de l’organisation économique de la société (car l’exploitation et la pauvreté favorisent la progression de la religion). Toutefois, et cela est très important pour nous, la croyance religieuse est un droit inattaquable pour chaque individu. Chaque personne doit pouvoir pratiquer sa religion, que ce soit en privé ou en public, en autant que ça ne chamboule pas la vie des autres (mais il y a rarement des problèmes de ce côté, contrairement à ce que pensent certains à Hérouxville).

Actuellement, le «débat» sur la religion qui découle du «débat» sur les accommodements se fait de façon tout croche. La religion n’est pas remise en question en tant que telle, mais c’est uniquement des pratiques de certaines religions en particulier – celles des minorités, et surtout celles qui proviennent des pays dominés – qui sont sérieusement attaquées, et en plus, les propositions qui sont lancées (interdiction du voile, fermeture de lieux de prières, etc.) prennent la direction de la restriction religieuse et de l’imposition d’une pensée, alors qu’il faut viser la liberté de religion et le débat.

La résolution des conflits sous le socialisme

On peut regrouper les différents conflits qui éclatent dans notre société en deux catégories : 1) les contradictions entre le peuple et ses ennemis et 2) les contradictions au sein du peuple.

Le conflit d’intérêts entre le patron qui vise à augmenter ses profits et les travailleursSES qui cherchent à améliorer leurs conditions est une contradiction du premier type (les coupures dans les services publics, la répression, les guerres menées par l’impérialisme à l’étranger entrent aussi dans cette catégorie). Un conflit d’intérêts entre les employéEs de deux secteurs économiques serait une contradiction du deuxième type.

Le problème actuellement, c’est que nous restons trop souvent passifs et passives dans les conflits entre le peuple et les bourgeois, ce qui fait que c’est presque toujours ces derniers qui gagnent. Nous, en tant que communistes, on lutte pour renverser la vapeur : le socialisme, c’est une société où il n’y a aucun compromis, aucun accommodement possible pour les bourgeois, pour l’ancienne classe dirigeante. Le peuple y exerce lui-même le pouvoir, à travers un État basé sur les comités ouvriers et populaires (les «soviets»), et les bourgeois sont forcés de céder peu à peu leurs richesses et leur pouvoir.

En ce qui concerne la dynamique au sein du peuple, c’est tout le contraire. La participation à une vie politique véritablement démocratique est encouragée et nous croyons fermement que les conflits entre travailleurs et travailleuses doivent être résolus par la discussion et la critique, jamais avec des méthodes répressives.

Notre point de départ, ce sera d’appuyer tous les accommodements qui favorisent l’unité du prolétariat et qui le placent dans une meilleure position pour transformer la société et atteindre le communisme; et de décourager tout accommodement avec la bourgeoisie et les impérialistes.

Ce qu’en disait ce bon vieux Mao :

«Il est hors de doute que nous devons soumettre à la critique toute espèce d’idées erronées. Certes, on aurait tort de ne pas critiquer les idées erronées et de les regarder tranquillement se répandre partout et s’emparer du marché – toute erreur est à critiquer, toute herbe vénéneuse est à combattre –, mais cette critique ne doit pas être dogmatique; il faut écarter la méthode métaphysique et faire tout son possible pour employer la méthode dialectique. Une analyse scientifique et une argumentation pleinement convaincante sont ici de rigueur.»

– De la juste solution des contradictions au sein du peuple (1957)
Frédéric Morency
e p D T F s