Drapeau Rouge №62
ÉLECTIONS : BOYCOTT VS PARTICIPATION

Sortir du capitalisme ou faire avec?

La campagne électorale s’est ouverte au Québec dans un contexte politique assez volatile, caractérisé par la volonté de la bourgeoisie impérialiste canadienne – disons plutôt la nécessité, pour elle – de tenir sa place avec plus d’agressivité dans le cadre des rivalités inter-impérialistes qui marquent la situation internationale. Loin de signifier l’écrasement pur et simple du Canada face au voisin américain comme certains ont pu le penser à première vue, l’élection du gouvernement Harper à Ottawa a témoigné de cette volonté de défendre avec plus de vigueur les intérêts des secteurs qui montent au sein de la bourgeoisie canadienne, dans le cadre d’une alliance politique renforcée avec l’impérialisme US.

C’est dans ce contexte assez trouble que se déroule la présente élection provinciale. À l’évidence, les choses changent sur la scène politique canadienne. La bourgeoisie nationale québécoise, qui est partie intégrante de l’impérialisme canadien et qui contrôle l’appareil d’État provincial, veut saisir l’ouverture qui se présente à elle; elle souhaite consolider les gains qu’elle a remportés politiquement et économiquement depuis une quarantaine d’années, dans le cadre du fédéralisme canadien. Cela force ainsi le PQ à revoir l’ensemble de sa stratégie basée sur l’accession (ou la menace d’accession) du Québec à la souveraineté – lui qui est directement associé à la progression plutôt fulgurante de la bourgeoisie québécoise, ayant lui-même exercé le pouvoir pendant plus de 17 ans au cours des 30 dernières années.

Pour nous, prolétaires, cette campagne électorale ressemblera aux précédentes, mais elle comportera aussi un certain nombre de différences et de pièges, qu’il faudra éviter.

Elle ressemblera aux précédentes en ce que nous verrons défiler, une fois de plus, toute la cohorte des démagogues et autres aspirants à la responsabilité publique (anciens, nouveaux ou «améliorés») qui solliciteront notre appui, en agitant leurs sacs de promesses toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

Elle sera semblable aux autres en ce que ces politiciens bourgeois feront encore une fois leur mea culpa, en promettant que «ça changera» et que désormais, ils seront «à l’écoute des besoins de la population».

Elle ressemblera aux autres en ce qu’aucun, parmi eux, n’osera remettre en question les fondements mêmes du système capitaliste dans lequel on vit : la propriété privée des moyens de production, la division de la société en classes et l’exercice effectif du pouvoir par la minorité possédante; au mieux, certains souhaiteront peut-être «l’humaniser», tout au plus.

Enfin, la campagne actuelle ressemblera aux campagnes habituelles en ce que son objectif sera surtout de nous amener à conférer une légitimité à un système qui en a de moins en moins : en nous faisant «participer», la bourgeoisie souhaitera obtenir notre consentement à nous soumettre au régime d’exploitation.

Le Parti libéral du Québec sollicite donc un deuxième mandat, ce qui est la norme dans le cadre du système parlementaire québécois et canadien, sachant qu’après deux mandats, les partis bourgeois ont habituellement épuisé leur capital de sympathie auprès des masses et que leur capacité de les duper s’en trouve atrophiée. À cet égard toutefois, l’incompétence manifeste du PLQ a créé un cas d’espèce; son taux de popularité est descendu si bas que sa réélection, qui aurait dû normalement n’être qu’une formalité, est encore loin d’être acquise.

Le PQ, quant à lui, aurait dû profiter de la déroute des Libéraux pour s’imposer comme une solution de rechange viable et «naturelle», ce qu’il n’a pas réussi à faire, de toute évidence. Il est vrai que les électeurs et électrices, même si leur mémoire telle qu’entretenue par les faiseurs d’opinion de la bourgeoisie demeure assez courte, n’ont pas nécessairement oublié ce que le PQ a fait de 1995 à 2003, quand il était au pouvoir : la lutte au déficit, prioritaire et absolue; les coupures sauvages dans les programmes sociaux, la santé et l’éducation; etc.

En outre, le Parti québécois est condamné à se questionner sur ce qu’il présente comme sa «raison d’être» (i.e. la création d’un État bourgeois séparé sur le territoire québécois) et à se repositionner, dans le cadre du développement actuel du capitalisme au Canada et dans le monde. Certains attribueront au leadership pour le moins peu charismatique (!) de son nouveau chef André Boisclair ce qui commence à ressembler à une déroute de la part du PQ; cette explication n’est pas totalement fausse, mais il faut voir que le problème de ce parti est bien plus profond; et il est loin d’être certain qu’une Pauline Marois ou un François Legault auraient fait une énorme différence.

Au cours des dernières semaines, le chef de l’Action démocratique du Québec, Mario Dumont, a profité du «débat» sur les accommodements raisonnables pour s’éviter ce qui s’annonçait comme un enterrement de première classe pour son parti. Dumont et l’ADQ se distinguent du PQ et des Libéraux dans la mesure où ils ciblent, plus particulièrement, les secteurs de la petite et de la moyenne bourgeoisie, majoritairement francophones et «de souche», qui arrivent difficilement à surnager dans le cadre de la mondialisation impérialiste : entrepreneurs locaux, petits commerçants, notables souhaitant préserver leurs fiefs, etc. Pour autant, le programme de l’ADQ n’est ni plus, ni moins au service des capitalistes que ceux du PQ et du PLQ : même s’il ne cesse de répéter que les gouvernements doivent «mettre leurs culottes», devant les big shots, Mario Dumont ne sera jamais plus qu’un p’tit-cul en culottes courtes.

À l’évidence, l’élection du 26 mars n’annonce rien de bon pour les travailleurs et travailleuses. Le système parlementaire autorisé dans le cadre de la démocratie bourgeoise est ainsi fait qu’on ne peut attendre autre chose que l’élection d’un gouvernement bourgeois, qui se consacrera servilement à ce pour quoi il aura été élu, i.e. à gérer le capitalisme. Ce phénomène «d’épuisement» de la démocratie bourgeoise, nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à le constater. L’évolution du taux de participation, qui diminue régulièrement d’un scrutin à l’autre, est là pour nous le rappeler.

La bourgeoisie s’inquiète de ce phénomène, au point où elle a favorisé l’émergence d’une «nouvelle alternative de gauche», dont l’objectif premier est de ramener les électeurs et électrices désabuséEs dans les bureaux de scrutin (la bourgeoisie préfère nous voir à cet endroit plutôt que dans la rue en train de nous révolter). Voilà pourquoi les grands médias accordent tant d’importance à Québec solidaire.

Ce parti prétend «faire de la politique autrement», ce qui constitue dès le départ un premier mensonge : il suffit de jeter un coup d’oeil à ses pancartes électorales pour constater que tel n’est pas le cas (il faut voir tous ces anciens ML ou trotskistes qui ont troqué leurs «habits d’ouvriers» pour le veston-cravate ou le tailleur réglementaire!).

Québec solidaire représente la couche sociale grandissante des «professionnels du militantisme» qui font carrière dans les syndicats, les groupes communautaires, les groupes de femmes, etc. Cette couche joue un rôle de plus en plus important dans l’appareil de domination idéologique de la bourgeoisie. Elle voudrait se voir reconnue à sa juste valeur. Pour y arriver, elle prétend régler les problèmes du capitalisme mieux que les capitalistes eux-mêmes. Mais il ne saurait être question, pour Québec solidaire, d’envisager de sortir du cadre autorisé par le capitalisme.

Ainsi, dans ses «engagements électoraux», QS propose d’augmenter le salaire minimum à 10$, mais seulement «progressivement» (50¢ par année, peut-être?), et en assortissant cette mesure d’un programme d’aide aux PME pour assouplir le fardeau qu’elles devraient assumer si une telle hausse leur était imposée… Comme on le voit, on est à des lunes de ce que le mouvement syndical mettait de l’avant à une certaine époque, quand même un Louis Laberge parlait de «casser le système».

Comme travailleurs et travailleuses, dans un monde où on a de moins en moins notre mot à dire et où notre avenir est de plus en plus suspendu aux exigences destructrices du capitalisme, il est plus important que jamais qu’on s’affirme comme classe et qu’on se batte avec vigueur, pour nos intérêts, contre ceux des capitalistes.

Ceux et celles parmi nous qui refuseront de jouer le jeu des élections auront bien raison de le faire. Il n’y a plus de temps à perdre! Chaque minute consacrée à tenter de replâtrer le vieux système décrépit est une minute perdue. Et chaque minute consacrée à bâtir notre parti et à développer le mouvement dont on a besoin pour mettre fin au capitalisme est un pas vers notre libération. Voilà pourquoi les maoïstes, cette fois-ci encore, appellent au boycott des élections!

Un nombre record de vire-capots!

Avec l’apparition du nouveau parti Québec solidaire, qui rassemble à peu près tout ce que le Québec compte d’ancienNEs militantEs fatiguéEs et agglutinéEs à l’appareil d’État, les élections provinciales de 2007 comptent un nombre record de candidats et de candidates ayant autrefois milité dans les organisations d’extrême-gauche.

Un rapide coup d’œil aux sites Web du PQ et de Québec solidaire nous a permis d’en repérer une bonne douzaine, dont la majorité se retrouvent évidemment sur les rangs de la nouvelle formation. Les candidatEs au passé d’extrême-gauche sont assez équitablement répartiEs, selon qu’ils proviennent des défuntes organisations marxistes-léninistes des années 1970 (le groupe EN LUTTE! et le Parti communiste ouvrier) ou des organisations trotskistes. CertainEs espèrent sans doute rejoindre leur ex-camarade Gilles Duceppe, le chef du Bloc québécois à Ottawa, désormais bien installé dans les hautes sphères de la politique bourgeoise.

Du côté du PQ, on retrouve bien sûr les deux porte-parole du «club politique SPQ-libre», Marc Laviolette et Pierre Dubuc. Candidat dans la circonscription de Soulanges, Laviolette est un ex-membre du PCO, dont il fut même candidat aux élections fédérales de 1980. Quant à Dubuc, au moment d’aller sous presse, il briguait l’investiture du PQ dans le comté de Groulx. Également connu comme directeur du mensuel nationaliste L’aut’journal, Pierre Dubuc est un ex-membre de l’Union bolchevique du Canada – une organisation «stalinienne» fortement opposée à EN LUTTE! et au PCO au tournant des années 1980.

Moins connu est le cas du député sortant et candidat du PQ dans la circonscription de Masson, Luc Thériault, un ex-sympathisant du groupe EN LUTTE! du temps où il était étudiant au Cégep de Maisonneuve, en 1978-1979. Ainsi donc, le PQ, qui se targue de former une «coalition de souverainistes», a effectivement réussi le tour de force de rallier les «frères ennemis» de trois anciennes organisations marxistes-léninistes! Ne manquerait plus que l’arrivée du trotskiste Pierre Paquette, actuel député du Bloc à Ottawa, pour que le portrait soit complet.

Du côté de Québec solidaire, on retrouve au moins neuf militantEs (ou ex-militants) d’extrême-gauche parmi ses candidates et candidats, dont trois proviennent du PCO, deux du groupe EN LUTTE!, et quatre de l’organisation trotskiste Gauche socialiste (ou de l’une des organisations qui l’ont précédée). Ces candidates et candidats ont été repéréEs parmi la soixantaine dont la candidature était officiellement annoncée au moment d’aller sous presse. Il est probable qu’on en retrouvera quelques autres dans les dernières circonscriptions où Québec solidaire nommera des «poteaux» pour s’assurer de présenter une équipe complète à défaut d’y faire véritablement campagne, faute d’organisation : les trotskistes, notamment, ont su développer une certaine expertise pour servir de bouche-trous au sein des «partis ouvriers bourgeois».

La fondatrice et co-porte-parole de Québec solidaire Françoise David, pour une, n’a jamais caché son appartenance au défunt groupe EN LUTTE! Un autre «candidat vedette» de Québec solidaire, François Saillant, qui se présente dans la circonscription de Rosemont et qui est surtout connu comme porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain, a lui aussi milité au sein d’EN LUTTE! jusqu’à sa dissolution en 1982.

Fait étrange, deux ex-membres du PCO, André Parizeau et Antonio Artuso, qui font désormais chacun partie d’un des deux groupes qui se disputent le titre de «Parti communiste du Québec», apparaissent sur la liste des candidatEs de Québec solidaire. Le moins qu’on puisse dire, toutefois, c’est que Françoise David ne leur a pas offert ce qu’on pourrait appeler un «comté sûr» : Parizeau sévira en effet dans le comté de L’Acadie à Montréal, tandis qu’Artuso se retrouve candidat dans la circonscription hautement bourgeoise de Mont-Royal.

Nous disons qu’il s’agit d’un fait étrange dans la mesure où ces deux individus ont été directement impliqués dans la scission qui a littéralement brisé le vieux parti révisionniste en deux au printemps 2005. Parizeau dirige en effet son premier avatar, le «Parti communiste du Québec» – du moins celui qui est toujours officiellement reconnu par le Directeur général des élections (le PCQ a toutefois choisi de ne pas présenter de candidats et d’appuyer Québec solidaire). Quant à Artuso, il fait partie de l’autre groupe qui revendique le titre de «PCQ» et qui est toujours reconnu comme tel par la maison-mère, i.e. le Parti communiste canadien.

La scission entre les deux groupes s’est supposément produite autour de questions de principe, les uns et les autres s’accusant mutuellement «d’infidélité aux principes du marxisme-léninisme». La bataille, virulente, s’est même retrouvée devant les tribunaux! Bizarrement toutefois, ces groupes «ennemis» se rejoignent de nouveau dans le cadre de Québec solidaire, un parti électoraliste et nationaliste. Cela en dit long sur la valeur des «principes» qui étaient en jeu dans le débat entre ces deux sectes révisionnistes.

À noter que Parizeau et Artuso ont tous deux fait partie du défunt groupe Action socialiste, qu’ils ont quitté en 1994 lorsque ce groupe a décidé de soutenir le marxisme-léninisme-maoïsme. L’actuel Parti communiste révolutionnaire, nouvellement formé et qui qui a succédé au groupe Action socialiste, tient d’ailleurs à préciser que ces deux individus n’ont plus rien à voir avec lui, ni de près, ni de loin.

Serge Gélinas
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