Arsenal №1
UN DISCOURS INÉDIT DE MAO ZEDONG

« Les agresseurs vont subir la défaite »

Le texte qui suit est publié pour la toute première fois en langue française : c’est une primeur dont nous sommes particulièrement fiers ! Il s’agit de la transcription d’une conversation que Mao a eue avec des déléguéEs provenant de différents pays en août 1964. La 10e Conférence mondiale pour la paix venait alors tout juste d’avoir lieu au Japon et avait connu une importante lutte de lignes sur la question de l’attitude à adopter face à l’impérialisme américain. Les déléguéEs soviétiques et ceux et celles qui les suivaient avaient d’ailleurs quitté la conférence après avoir failli à y faire triompher leur ligne révisionniste. Au terme de l’événement, un groupe de déléguéEs a fait escale à Pékin pour y rencontrer Mao. L’intervention que celui-ci a faite et les échanges qu’il a eus avec les déléguéEs n’ont jamais été publiés officiellement en Chine. La transcription que nous avons utilisée pour la traduire en français n’a été publiée qu’en 1991 par un journal marxiste-léniniste de Nouvelle-Zélande, The Spark, qui la tenait lui-même d’un délégué ayant participé à la rencontre. Mao y traite de la lutte contre la guerre et l’oppression impérialistes avec le même optimisme révolutionnaire qui l’a toujours caractérisé. Il se prononce également sur quelques questions qui étaient brûlantes d’actualité en 1964… et qui le sont toujours, comme vous le verrez : occupation de la Palestine, émancipation des Afro-AméricainEs, libération de l’Afrique, etc. Un document précieux à ajouter, il va sans dire, aux autres textes de Mao, à lire et à étudier.
La rédaction

Mao : Je vous souhaite la bienvenue en Chine et vous remercie de votre présence. C’est la première fois seulement que nous nous rencontrons, mais nous partageons déjà certains points en commun. Nous sommes de nationalités, de pays et de croyances différentes, mais nous avons en commun le fait que nous nous opposons tous et toutes à l’impérialisme et au colonialisme – à l’ancien comme au nouveau. Tout comme la Chine, les pays dont vous provenez ne possèdent ni bombe atomique, ni bombe à hydrogène. En fait, il est vrai que la France possède la bombe atomique ; mais vous, les délégués qui venez de ce pays, vous opposez à la guerre atomique.

Quant à nous, il est possible qu’un jour, nous soyons en mesure de mettre au point un petit nombre de bombes atomiques. Mais nous ne prévoyons vraisemblablement pas même les tester. Alors, pourquoi donc souhaitons-nous en produire ? Simplement parce que nous en avons besoin pour nous défendre ! Présentement, les pays qui possèdent la bombe atomique – et en particulier les États-Unis – s’en servent pour intimider les peuples du monde. Les États-Unis en possèdent plusieurs mais ils ne l’ont utilisée que deux fois, à Hiroshima et à Nagasaki. Y a-t-il des amis japonais dans cette salle ? Le Japon a été victime d’une attaque à la bombe atomique. Les États-Unis ont lancé deux de ces bombes sur le Japon, et pour cette raison, ils ont vu leur réputation s’entacher encore plus auprès de l’immense majorité des peuples du monde. Les peuples s’opposent à l’utilisation des armes atomiques qui visent à tuer des innocents ; ils s’opposent à la préparation d’une troisième guerre mondiale et au fait que des troupes étrangères interviennent dans les affaires internes de différents pays, comme les États-Unis le font en ce moment avec la «guerre spéciale» qu’ils mènent contre le Vietnam. Comme on se plaît à la rappeler en France, «nous avons essuyé la défaite au Vietnam et maintenant que vous, les Américains, y intervenez, vous connaîtrez la défaite à votre tour». La France s’oppose à l’utilisation de la force pour régler les différends entre pays et se prononce pour une solution pacifique. Étant donné l’expérience qu’elle a elle-même vécue, la France, à cet égard, possède certes le droit de parler.

Le Japon, lui aussi, a le droit, dans une certaine mesure, de s’opposer à la guerre. Durant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement japonais a entraîné le peuple de force dans une guerre d’agression ; mais éventuellement, les choses ont changé et ce fut au tour du Japon de souffrir des calamités découlant des bombes américaines. Ainsi, le peuple japonais – et son gouvernement – s’opposent désormais à une guerre atomique.

La majorité d’entre vous représentez des pays qui, comme nous, ne possèdent pas la bombe atomique. En nous opposant aux agressions des États-Unis, nous partageons un intérêt commun, non seulement entre nous, mais avec le monde entier. On ne peut empêcher le changement de se produire : ceux qui commettent des actes d’agression contraires aux intérêts des peuples vont inévitablement subir la défaite. Vous représentez la vaste majorité des nations du monde. Les idées que vous défendez vont inévitablement l’emporter ! Bien sûr, cela dépendra des luttes dans lesquelles vous vous engagerez.

Je voudrais maintenant vous raconter quelques expériences personnelles. J’ai été enseignant au niveau primaire. J’ai appris des choses de Confucius – la pensée féodale. Puis j’ai appris autre chose de l’idéologie bourgeoise. J’ai étudié Cromwell de Grande-Bretagne, l’histoire de la Révolution française, celle de l’Allemagne. J’ai également étudié les théories de Kant et les théories idéalistes. À cette étape, je ne connaissais encore rien du marxisme ou du léninisme.

Je ne sais pas exactement ce qui a fait qu’un homme comme moi en soit venu à abandonner sa carrière pour se consacrer à l’activité politique. Selon moi, cela a surtout à voir avec le fait que les impérialistes étrangers opprimaient la Chine et le peuple chinois. Les actions des impérialistes et des réactionnaires ont jeté bien des hommes comme moi dans les bras du communisme. À partir de ce moment, j’ai cessé de croire au confucianisme et au capitalisme. Je me suis joint au mouvement ouvrier, en particulier au mouvement syndical, et j’ai fait la grève. Puis, j’ai organisé le mouvement paysan et coopéré pendant un certain temps avec le Guomindang. Durant une certaine période de temps, j’ai même été membre du Comité central du Guomindang et œuvré au sein de son département de propagande. À cette époque, Sun Yat-sen était encore en vie. Je l’ai rencontré et j’ai eu la chance de discuter avec lui. Son épouse est toujours vivante, elle demeure maintenant à Pékin. Elle n’est toutefois pas membre du Parti communiste. Un de nos amis ici présents, Kuo Mo-jo, est un communiste qui est également membre du Comité pour la paix. Son père fut lui aussi membre du Comité central du Guomindang, tout comme moi. Il faisait partie de l’aile gauche – ce pourquoi il fut d’ailleurs assassiné en 1925. Aujourd’hui, seule sa mère est encore en vie. Elle travaille toujours à Pékin. Elle est âgée de 87 ans – c’est une enseignante et une démocrate, et c’est aussi une artiste.

À l’époque, je n’étais pas préparé à combattre dans une guerre. Il n’y avait ni bombes atomiques, ni appareils radio… Qu’est-ce qui a fait que je me suis retrouvé à l’armée ? Encore une fois, cela est venu du fait que Chiang Kai-shek et les impérialistes massacraient les gens. En 1927, notre Parti comptait 50 000 membres. Chiang Kai-shek a écrasé la révolution et répandu la terreur blanche, tuant et assassinant des gens un peu partout. Parmi les membres du Parti, une bonne part ont été tués ; d’autres se sont rendus, et d’autres encore ont abandonné le combat. De ces 50 000 membres et quelque, seulement quelques milliers sont sortis indemnes puis se sont regroupés pour entreprendre la guerre de guérilla. Ensuite, nous avons combattu pendant plus de 10 ans.

Au départ, on ne savait pas comment combattre. Et qui nous a enseigné à le faire ? Ce fut Chiang Kai-shek. Nous n’avions pas d’armes non plus. Et qui nous en a «donné» ? Encore là, ce fut Chiang Kai-shek. À ce moment-là, Chiang Kai-shek n’avait pas beaucoup d’armes lui non plus, mais les impérialistes lui en ont donné une grande quantité. Nous lui avons soutiré à la fois des armes et des hommes. Nous avons construit notre armée, allant jusqu’à regrouper plus de 300 000 combattants et combattantes. À l’époque, nous portions le nom d’Armée rouge des ouvriers et des paysans et nous nous croyions très efficaces. Malgré tout, nous avons été défait. Nous avons dû prendre la route et marcher sur plus de 12 500 kilomètres – ce qui équivaut au diamètre de la planète tout entière… Nous avons marché du sud vers le nord de la Chine, mais nous ne pouvons blâmer Chiang Kai-shek pour avoir été contraint à entreprendre cette «longue marche» : nous n’avons que nous-mêmes à blâmer, étant donné les erreurs que nous avons commises. Des 300 000 que nous étions, nous nous sommes retrouvés seulement 25 000. Aujourd’hui, vue de loin, cette marche peut apparaître comme n’ayant pas été si éprouvante mais au moment où nous l’avons vécue, c’était très difficile de marcher sur une telle distance. Nous n’avions pas accès à toutes ces choses qu’on retrouve aujourd’hui autour de nous [Mao fait ici un geste autour de la salle] – du thé de qualité, des fruits, etc.

Chacun de nous ne disposait que de trois onces d’huile de cuisson et trois onces de riz par jour. Mais je ne pense pas que nous étions plus faibles qu’auparavant. Au contraire, nous étions plus forts, parce que nous avions appris. Puis, les troupes japonaises ont occupé la Chine, et nous avons lutté pendant encore huit années. Durant tout ce temps, nous étions ensemble pour lutter contre les Japonais. Nos troupes sont ainsi passées de 25 000 à 1,5 millions de combattants. Alors, le Japon a capitulé ! À la fin de la guerre, deux bombes atomiques ont causé des calamités au peuple japonais. Nous, le peuple chinois, avons également contribué à remporter la guerre. Les troupes japonaises se sont retirées et les Américains sont entrés. La Seconde Guerre mondiale s’est terminée en 1945. En 1946, Chiang Kai-shek a lancé une attaque contre nous et nous avons encore combattu pendant près de quatre ans. Puis, Chiang Kai-shek s’est finalement résigné. Il s’est dit : la guerre, c’est fini pour moi, et il s’est enfui à Taiwan. J’ai parlé plus tôt des changements qui se produisent dans l’histoire. Je veux dire par là que les choses changent, que les impérialistes peuvent être vaincus. Nous avons montré que les millions de soldats de Chiang Kai-shek pouvaient être défaits et que le peuple pouvait remporter des victoires. Je ne crois pas à l’idée qu’il soit impossible pour les peuples de l’emporter ou que vous ne pouvez pas remporter la victoire. Êtes-vous défaitistes ? Nous devrions célébrer le jour où les peuples du monde gagneront leur libération.

Question : Comment pourrons-nous en finir avec le problème du révisionnisme ?

Mao : À mon point de vue, les révisionnistes n’ont aucun moyen de s’en sortir parce qu’ils suivent les diktats des capitalistes à l’intérieur et des impérialistes à l’étranger, et que ces diktats sont contraires à ce que souhaitent les peuples. Pendant un certain temps, ils auront peut-être la majorité. Mais éventuellement, on verra qu’ils ne forment pas la majorité, mais qu’ils sont minoritaires. Ils ne parlent bien sûr pas de s’opposer au révisionnisme. Ils disent parfois s’opposer à l’impérialisme, mais ce ne sont que des mensonges. Il y a dans cette salle des amis d’Algérie et de France. Les partis communistes de ces deux pays sont révisionnistes et on ne peut s’appuyer sur eux. Toutefois, on peut faire un bout de chemin avec Ben Bella, et même avec de Gaulle. Non pas sur toutes les questions, dans le cas du président français, mais on peut s’appuyer sur son opposition aux États-Unis.

Question : Que pensez-vous de la situation des Arabes palestiniens qui sont privés de leurs terres ?

Mao : Eh ! bien, nous les soutenons ! [Applaudissements] Les Arabes palestiniens devraient pouvoir retrouver leur mère-patrie. Nous n’entretenons pas de relations diplomatiques avec le gouvernement israélien. Les Arabes représentent une immense majorité. L’ensemble des peuples arabes s’opposent au fait que leurs frères soient expulsés de Palestine. Si nous ne nous tenions pas de votre côté [l’auteur de la question était un Arabe], nous ferions une grave erreur ! Voilà pourquoi nous sommes avec vous. Mais il n’y a pas que la question d’Israël qui soit en jeu : il faut voir aussi qui se tient derrière Israël. Ainsi, il s’agit d’une question de portée mondiale, qui implique en premier lieu les États-Unis.

Question : Que pensez-vous de la lutte des Noirs américains ?

Mao : Les Noirs constituent une minorité nationale à l’intérieur des États-Unis, mais il s’agit d’une minorité importante de plus de 20 millions de personnes et la lutte qu’ils mènent contre l’oppression et la discrimination se développe impétueusement. Le jour viendra sûrement où ils remporteront la victoire et où le prolétariat américain s’éveillera. C’est-à-dire que la vaste majorité des prolétaires blancs et des progressistes s’uniront avec les Noirs et remporteront la victoire. Parce que la société américaine est divisée en classes. Chiang Kai-shek et nous représentons des classes différentes – voilà pourquoi il nous déteste autant. Nous faisons pourtant partie de la même «race jaune», de la même nation chinoise, et nous parlons la même langue. Certains diront ainsi qu’il faudrait être nationalistes et qu’on devrait s’unir avec Chiang Kai-shek !

Vous qui êtes ici aujourd’hui, vous êtes de nationalités différentes, mais sur la question de s’opposer à l’impérialisme, et en particulier à l’impérialisme U.S., nous nous tenons tous ensemble – peu importe que nous nous connaissions bien ou pas le moindrement. Je ne vous avais jamais rencontré avant aujourd’hui, et plusieurs d’entre vous ne m’avaient jamais vu auparavant. La Chine compte 700 millions d’habitants – il va sans dire que je ne les connais pas tous… Même vous, qui venez de France, n’avez jamais rencontré les dizaines de millions de Français – ce n’est tout simplement pas possible.

Question : Dans mon pays, nous luttons contre l’impérialisme et sommes reconnaissants envers la Chine pour le soutien qu’elle nous offre. Pouvez-vous dire quelques mots sur la situation en Afrique, et en particulier au Congo ?

Mao : En Afrique se déroule aujourd’hui une vigoureuse lutte contre l’impérialisme. Les révisionnistes n’en sont d’ailleurs pas très heureux. Et les impérialistes le sont encore moins. Le Congo devrait appartenir au peuple du Congo, au peuple de Lumumba. Lumumba a été liquidé physiquement, mais ses idées ne sont pas mortes. Nous appuyons la lutte du peuple congolais, non pas de façon cachée, mais très ouvertement. Nous soutenons la lutte qu’il mène contre ses ennemis. Notre cœur est toujours avec les peuples opprimés ; nous penchons toujours du même bord. Certains se plaignent que nous avons un parti pris et disent que nous devrions plutôt traiter les deux côtés également. Ils disent que nous devrions mettre l’impérialisme et ses laquais ainsi que les peuples sur le même plan. Mais on ne le fera pas ! Nous avons choisi notre camp. Si on nous dit : «vous êtes partiaux», nous répondons : bien sûr que nous le sommes, comme on l’est sur la question palestinienne et sur celle de la 10e conférence [du Congrès mondial pour la paix].

Cet homme, Liu Ning-l, a un parti pris. Il n’a pas pris part aux deux conférences, mais à une seule des deux. La plupart d’entre vous avez aussi un parti pris – vous n’avez pas participé aux deux conférences mais à une seule d’entre elles.

Question : Les dirigeants sud-africains sont armés jusqu’aux dents et sont soutenus par les impérialistes. Quelles sont les perspectives pour l’Afrique du Sud ?

Mao : Si le peuple veut remporter une victoire rapide, cela risque d’être plutôt difficile. Il faudra mener une lutte tortueuse et prolongée, parce que la situation en Afrique du Sud est différente de celle qu’on retrouve ailleurs en Afrique, y compris d’ailleurs en Algérie. Le peuple algérien a lutté pendant huit ans et a remporté la victoire. Le peuple d’Afrique du Sud risque de devoir mener une guerre encore plus longue et plus tortueuse. Toutefois, le peuple d’Afrique du Sud n’aura peut-être pas besoin d’autant de temps que nous, Chinois, avons dû prendre – nous qui avons dû combattre pendant plus de 22 ans, et même 25 si on ajoute la guerre de Corée. En fin de compte, les Sud-Africains risquent tout de même de devoir consacrer la moitié de leur vie au combat. Ils doivent savoir que les peuples du monde les appuient. En Afrique du Sud, il y a plus de 10 millions d’Africains et 3 millions d’étrangers. De ces 3 millions d’étrangers, une petite partie sympathise avec les Africains. J’ai demandé à des Africains si tous les étrangers s’opposaient à eux et ils m’ont répondu que ce n’est pas le cas, qu’il y a parmi eux des progressistes qui leur viennent en aide, comme certains avocats qui les défendent. Voilà pourquoi je recommande aux amis africains qui viennent me rencontrer de travailler avec les Blancs qui sont progressistes, parce que tous les Blancs ne sont pas mauvais. En fait, la vaste majorité des Blancs sont bons, seule une petite minorité d’entre eux sont mauvais. La majorité s’éveillera, ou à tout le moins elle se fera réveiller, éventuellement. Et puis même si ça n’arrive pas, il reste que ce sont de bonnes personnes.

Certains nous accusent de vouloir unir les gens de couleur contre l’ensemble des Blancs. Mais ce n’est pas vrai. Plusieurs d’entre vous êtes Blancs. De la même manière, on ne peut pas dire que tous les gens de couleurs sont bons – comme Chiang Kai-shek, par exemple, qui est mauvais !

Mao Zedong
Le 22 août 1964
Traduction : Arsenal
e p D T F s