Le chapitre du programme du PCR(co) qui présente notre ligne idéologique (i.e. le marxisme-léninisme-maoïsme) se propose de situer le développement de la science révolutionnaire du prolétariat à travers les différentes étapes que le mouvement communiste international a franchies tout au long de son histoire. Après avoir rappelé le rôle absolument crucial joué par Marx, Engels et Lénine, à la fois aux niveaux théorique et pratique, notre programme présente une évaluation assez sommaire de la place occupée par celui qui a pris la relève de Lénine à la tête du premier pays socialiste et dirigé le mouvement communiste international pendant près d’une trentaine d’années – à savoir, ce personnage tant décrié que fut Joseph Staline :

«Après la mort de Lénine, les bolcheviks et Staline ont poursuivi l’expérience socialiste en Union soviétique et ont tenté de faire avancer la révolution mondiale. Staline a lutté fermement contre l’ancienne bourgeoisie et contre certaines déviations opportunistes comme le trotskisme, et dirigé la mobilisation du prolétariat et des peuples contre la montée du fascisme dans les années 1930 et 1940, y compris pendant la Seconde Guerre mondiale lors de laquelle le prolétariat soviétique a fait d’énormes sacrifices. Globalement toutefois, Staline a été incapable de comprendre les contradictions de la société socialiste; les conceptions erronées et les faiblesses d’alors du Parti bolchevik l’ont empêché de voir le développement d’une nouvelle bourgeoisie qui a éventuellement réussi à renverser les acquis de la révolution d’Octobre. À l’échelle internationale, Staline et le Parti bolchevik ont fait preuve d’une tendance à l’hégémonie qui a eu en plus pour effet d’étendre certaines de ces conceptions erronées à l’ensemble du mouvement communiste international.

«Avec le temps, ajoutons-nous, la direction du Parti communiste de l’URSS s’est engagée dans la voie du capitalisme d’État : une nouvelle bourgeoisie est apparue autour de l’appareil d’État, qui a soumis de nouveau le prolétariat à des rapports d’exploitation.»

Au cours des prochains mois, les militantes et militants du PCR(co) comptent étudier et débattre de cette période importante à tous points de vue – celle de la construction du socialisme en URSS – afin d’en arriver à une compréhension plus achevée des grands enjeux liés à la transition du capitalisme vers une société sans classes. C’est dans ce cadre général que nous souhaitons mener plus spécifiquement la discussion sur la «question de Staline», si controversée.

Alors, Staline fut-il le plus grand génie, éducateur et chef de l’humanité, comme certains l’ont louangé à sa mort? Ou plutôt un vulgaire assassin, bandit, despote et idiot, comme les mêmes gens l’ont affirmé trois ans plus tard, ouvrant la porte à ce qu’on a appelé la «déstalinisation» en URSS?

Dans un important article publié en 1963 qui visait à répondre à la campagne de dénigrement alors menée par le Comité central du PC de l’Union soviétique (PCUS) à l’encontre de Staline, la direction du Parti communiste chinois (PCC) écrivait :

«La question de Staline est une grande question, une question d’importance mondiale qui a eu des répercussions au sein de toutes les classes du monde et qui, jusqu’à présent encore, est largement controversée. Les classes et les partis politiques ou factions politiques qui représentent les différentes classes ont des opinions divergentes sur cette question. Et il est à prévoir qu’une conclusion définitive ne puisse lui être donnée en ce siècle.»

[1]

Maintenant que ce siècle est terminé, quelle conclusion définitive lui donnerons-nous? En d’autres termes, quels acquis et quelles leçons peut-on et doit-on tirer de l’expérience soviétique pour aller de l’avant dans la lutte pour le socialisme et le communisme? Telles sont les grandes questions auxquelles le mouvement communiste de notre époque doit répondre.

Les principaux détracteurs de Staline – qu’ils soient impérialistes, trotskistes ou anarchistes – ne peuvent concevoir qu’on puisse reconnaître ne serait-ce que quelques qualités à ce «monstre fini». Pour eux, le personnage même de Staline – son «caractère» – impose qu’on le rejette parmi les figures les plus honnies de l’histoire.

Cette critique unilatérale de Staline reflète la conception du monde bourgeoise selon laquelle ce sont les individus, et non la lutte des classes, qui font l’histoire et qui en constituent le moteur. Ainsi, pour les idéologues bourgeois, l’URSS fut d’abord et avant tout la création des grands personnages qui l’ont «imaginée», puis dirigée : au tout premier chef Lénine, et ensuite son successeur. À ce titre, Staline incarne pour eux non pas la «tyrannie» dans l’absolu, mais la tyrannie exercée contre leur propre classe. En effet, pendant des dizaines d’années, le dirigeant soviétique a personnifié le spectre de la fin des valeurs et des privilèges de la minorité bourgeoise et le «cauchemar» d’une société où il ne lui serait plus possible de se livrer aux pillages et à l’exploitation du plus grand nombre. Lorsqu’ils critiquent Staline, les bourgeois – qui n’ont habituellement aucune difficulté à fermer les yeux sur la terreur et le despotisme – dévoilent en fait leur haine du projet communiste lui-même et de ce qu’il représente.

Fondamentalement, c’est la même conception bourgeoise et idéaliste qu’on retrouve derrière les critiques trotskistes (qui imputent à l’individu Staline la responsabilité principale des échecs et des difficultés rencontrées en URSS) et anarchistes (pour qui l’existence même d’une direction politique – incarnée, ou pas, par un dirigeant en particulier – constitue une entrave à l’avènement d’une société sans classes).

Il ne s’agit aucunement ici de nier le rôle, positif ou négatif, qu’a pu jouer tel ou tel individu à tel ou tel moment de l’histoire. Seulement, pour l’apprécier correctement, il faut pouvoir le situer dans le cadre de la lutte des classes réelle et des conditions objectives et subjectives qui prévalaient à une époque et un endroit donnés. C’est ainsi, et seulement ainsi, que la critique de Staline nous permettra d’en arriver à une compréhension juste et plus avancée des exigences de la lutte pour le socialisme et le communisme. Bref, comme le disaient les camarades chinois dans l’article précité, «il ne s’agit pas seulement de porter un jugement sur sa personne, mais, ce qui est plus important, de faire le bilan de l’expérience historique de la dictature du prolétariat et du mouvement communiste international».

La répudiation du «stalinisme» par Khrouchtchev et le PCUS

Au sein du mouvement communiste, la question de Staline fut soulevée pour l’essentiel à partir de la présentation du fameux «rapport secret» par celui qui était devenu le premier secrétaire du Comité central du PCUS après son décès, Nikita Khrouchtchev. Ce dernier profita de la tenue du 20e congrès du Parti en 1956 pour lâcher cette «bombe» en présence des déléguéEs de la plupart des «partis frères» du PCUS, parmi lesquels le Parti communiste chinois. Selon Khrouchtchev, loin d’être «le grand maréchal toujours victorieux», voire même son «propre père» (comme Khrouchtchev l’avait lui-même affirmé à la fin des années 1930!), Staline n’était en fait qu’un imbécile, «un despote du type d’Ivan le Terrible» ainsi que «le plus grand dictateur de l’histoire russe».

Tout en admettant la pertinence d’une partie des critiques portées par Khrouchtchev, Mao a alors tout de suite vu que ce n’était pas tant les erreurs de Staline, en soi, qui étaient visées par les nouveaux dirigeants du PCUS, mais la légitimité même du marxisme-léninisme et de la construction du socialisme.

Tandis que les révisionnistes Liu Shaoqi et Deng Xiaoping se rangeaient du côté de Khrouchtchev dans le rapport final qu’ils ont présenté au 8e congrès du PC chinois ayant eu lieu en septembre de la même année, Mao pressentait que la répudiation de Staline faite par le PCUS visait à ouvrir la porte à la restauration du capitalisme en URSS et à la consolidation du pouvoir de la nouvelle bourgeoisie qui s’y développait. C’est pourquoi il a tenu à ce que le PC chinois s’en distance, par la publication de deux articles, «De l’expérience historique de la dictature du prolétariat» (1956) et «Encore une fois à propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat» (1957).

En accord sur ce point avec le Parti communiste chinois, le Parti du travail d’Albanie (PTA), alors dirigé par Enver Hodja, se porta lui aussi à la défense de Staline. Un an après la tenue du 20e congrès du PCUS, le Plénum du PTA affirmait : «Nous ne sommes pas d’accord avec ceux qui liquident toute l’activité révolutionnaire de Staline…» [2]

Suivant la tenue de deux grandes rencontres des partis communistes et ouvriers ayant eu lieu à Moscou en 1957 et 1960, il est apparu de plus en plus clairement qu’une ligne révisionniste consolidée se cristallisait autour de Khrouchtchev et de la direction du PCUS. C’est ainsi que ce qu’on a qualifié de grand débat sur la ligne générale du mouvement communiste international est apparu au grand jour au début des années 1960. C’est dans ce cadre que les forces révolutionnaires au sein du mouvement, qui ont donné naissance au nouveau mouvement marxiste-léniniste, ont abordé la question de Staline.

L’article publié par le Parti communiste chinois en 1963, auquel nous avons fait référence plus haut, s’inscrivait précisément dans le cadre de cette polémique. C’est dans ce contexte que Mao a livré sa fameuse évaluation à l’effet que les mérites de Staline prédominaient sur les erreurs qu’il a commises, dans une proportion qui fut évaluée à «70/30» (i.e. 70% d’aspects positifs vs 30% d’aspects négatifs).

Cette évaluation fut rejetée par une partie du mouvement marxiste-léniniste naissant, en particulier par le Parti du travail d’Albanie, pour qui le fait même de reconnaître que Staline ait pu commettre des erreurs constituait une concession inacceptable à l’impérialisme et la réaction. Ce point de vue est encore défendu de nos jours par une organisation comme le Parti du travail de Belgique (le PTB), dont le principal dirigeant Ludo Martens a écrit plusieurs textes en défense de Staline. [3]

À l’opposé, d’autres organisations, issues du mouvement maoïste, en sont venues à renverser l’équation faite par Mao : c’est le cas notamment de l’organisation Voie prolétarienne, en France, qui a remis en question «l’approche positive» de Staline. Pour ces organisations, ses aspects négatifs dépassent en effet les 30% évalués par Mao et se situent plutôt dans une fourchette s’étendant entre 30% et… 100%.

Mais au-delà de l’aspect purement quantitatif de la chose, quel est donc le contenu idéologique et politique réel de la critique maoïste de Staline et surtout, quelle fut son utilité dans l’évolution de la ligne générale du mouvement communiste international?

La réplique de Mao et du Parti communiste chinois

Dans l’article signé par la rédaction du Renmin Ribao et celle du Hongqi, précité, on peut lire :

«Le PCC a toujours estimé qu’il faut faire une analyse complète, objective et scientifique des mérites et des erreurs de Staline, en recourant à la méthode du matérialisme historique et en représentant l’histoire telle qu’elle est, et non pas répudier Staline de façon totale, subjective et grossière, en recourant à la méthode de l’idéalisme historique, en déformant et en altérant à plaisir l’histoire.

«Le PCC a toujours considéré que Staline a commis un certain nombre d’erreurs qui ont une source ou idéologique ou sociale et historique. La critique des erreurs de Staline, celles qui effectivement furent commises par lui et non pas celles qu’on lui attribue sans aucun fondement, est chose nécessaire lorsqu’elle est faite à partir d’une position et par des méthodes correctes. Mais nous avons toujours été contre la critique de Staline lorsqu’elle est faite d’une façon incorrecte, c’est-à-dire à partir d’une position et par des méthodes erronées.»

Après avoir présenté de manière exhaustive la longue liste des apports positifs de Staline (lutte contre le tsarisme et pour la diffusion du marxisme en Russie, participation au Parti bolchevik et à la révolution d’Octobre, défense des conquêtes de la révolution prolétarienne, lutte contre les opportunistes et les ennemis du léninisme, lutte antifasciste, soutien à la lutte révolutionnaire des peuples du monde, etc.), le PCC conclut que «la vie de Staline fut celle d’un grand marxiste-léniniste, d’un grand révolutionnaire prolétarien», puis ajoute :

«Il est vrai que tout en accomplissant des exploits méritoires en faveur du peuple soviétique et du mouvement communiste international, le grand marxiste-léniniste et révolutionnaire prolétarien que fut Staline commit aussi des erreurs. Des erreurs de Staline, certaines sont des erreurs de principe, d’autres furent commises dans le travail pratique; certaines auraient pu être évitées tandis que d’autres étaient difficilement évitables en l’absence de tout précédent dans la dictature du prolétariat auquel on pût se référer.

«Dans certains problèmes, la méthode de pensée de Staline s’écarta du matérialisme dialectique pour tomber dans la métaphysique et le subjectivisme, et, de ce fait, il lui arriva parfois de s’écarter de la réalité et de se détacher des masses. Dans les luttes menées au sein du Parti comme en dehors, il confondit, à certains moments et dans certains problèmes, les deux catégories de contradictions de nature différente – contradictions entre l’ennemi et nous, et contradictions au sein du peuple – de même que les méthodes différentes pour la solution de ces deux catégories de contradictions. Le travail de liquidation de la contre-révolution, entrepris sous sa direction, permit de châtier à juste titre nombre d’éléments contre-révolutionnaires qui devaient l’être; cependant, des gens honnêtes furent aussi injustement condamnés, et ainsi il commit l’erreur d’élargir le cadre de la répression en 1937 et 1938. Dans les organisations du Parti et les organismes de l’État, Staline ne fit pas une application pleine et entière du centralisme démocratique du prolétariat ou y contrevint partiellement. Dans les rapports entre partis frères et entre pays frères, il commit aussi des erreurs. Par ailleurs, il formula, au sein du mouvement communiste international, certains conseils erronés. Toutes ces erreurs ont causé des dommages à l’Union soviétique et au mouvement communiste international.»

Ceci dit,

«en prenant la défense de Staline, le PCC défend ce qu’il eut de juste, il défend la glorieuse histoire de la lutte du premier État de la dictature du prolétariat instauré dans le monde par la révolution d’Octobre, il défend la glorieuse histoire de la lutte du PCUS, il défend le renom du mouvement communiste international auprès des peuples laborieux du monde entier».

Les communistes chinois étaient bien placés pour comprendre l’importance des erreurs que Staline a commises, puisque eux-mêmes les ont parfois payées chèrement. Comme le rappelle l’article,

«dès la fin des années 1920, puis durant les années 1930, enfin au début et au milieu des années 1940 [bref, à toutes les étapes de la révolution chinoise, jusqu’à la prise du pouvoir…], les marxistes-léninistes chinois [se sont attachés] à enrayer l’influence de certaines erreurs de Staline, puis, après être progressivement venus à bout des lignes erronées, celles des opportunismes “de gauche” et de droite, ils ont fini par mener la révolution chinoise à la victoire».

Ces erreurs dont parle ici le PCC, ce sont notamment les directives en provenance de l’Internationale communiste, qui favorisaient la stratégie insurrectionnelle en Chine et sous-estimaient le rôle de la paysannerie, et qui se sont avérées particulièrement néfastes pour la révolution chinoise. Mao et les révolutionnaires au sein du Parti communiste chinois se sont battus contre ces conceptions erronées et ont fini par imposer leur propre stratégie – la révolution de démocratie nouvelle dans le cadre d’une guerre populaire prolongée – qui a conduit aux victoires que l’on sait.

On voit donc que la critique maoïste de Staline est loin d’être complaisante. Mais elle n’a jamais ouvert et n’ouvre aucunement la porte à la déferlante anticommuniste de la bourgeoisie et des opportunistes, qui rejettent Staline non pas parce qu’il aurait failli à conduire l’Union soviétique au communisme mais au contraire, parce qu’il est allé trop loin dans cette direction. C’est une critique matérialiste, qui fut complétée en outre par d’autres études et d’autres textes, dont certains ont été regroupés dans un recueil qui fut publié en français au début des années 1970. [4]

Certains de ces textes furent écrits par Mao en réaction à un article publié par Staline en 1952 [5] et au Manuel d’économie politique du PCUS. Mao y relevait le fait que le PCUS, sous la direction de Staline, avait négligé de mobiliser les masses dans la réalisation des transformations nécessaires à la consolidation du socialisme, et éventuellement à l’atteinte d’une société sans classes. En outre, Staline considérait que la collectivisation de l’agriculture, l’industrialisation et le développement rapide des forces productives, grâce à la planification économique centralisée, étaient le facteur clé et suffisant en soi, pour garantir le triomphe du socialisme. Ce faisant, il en était venu à sous-estimer gravement la nécessité de révolutionnariser les rapports de production afin de résoudre les contradictions qui continuent à exister, celles qui naissent et se développent dans le cadre même du socialisme. De fait, dès les années 1930, la direction du PCUS en était venue à considérer que les contradictions de classe s’atténuaient en Union soviétique et que la menace principale qui pesait sur l’existence du socialisme provenait de l’extérieur, et non de l’intérieur du pays.

Pour Mao, on l’a vu, certaines erreurs commises par Staline auraient pu être évitées, tandis d’autres étaient inévitables, étant donné qu’il s’agissait de la première véritable expérience de construction du socialisme dans la jeune histoire du mouvement communiste. L’important, pour lui, c’était d’apprendre de ces erreurs et de cette expérience, afin d’aller plus loin dans la compréhension de ce qu’est le socialisme et de ce qu’il faut faire pour le consolider et le faire progresser.

Pour une approche juste de la question de Staline

La critique maoïste de Staline et de l’expérience soviétique, liée à la pratique et à l’expérience même de la révolution chinoise, a permis à Mao et aux révolutionnaires au sein du Parti communiste chinois de développer grandement la théorie révolutionnaire, sur toute la question de la transformation de la société vers le communisme. C’est cette critique, ainsi que la systématisation à laquelle elle a contribué, qui ont éventuellement permis le déclenchement de la révolution culturelle.

Par l’étude de l’expérience historique de la dictature du prolétariat en URSS, des limites et erreurs qui ont été commises, les maoïstes chinois ont compris un certain nombre de choses et théorisé un certain nombre de concepts qui font désormais partie de la ligne générale du mouvement communiste international :

  • le fait que la lutte des classes se poursuit pendant la période du socialisme;
  • qu’à cette étape, la contradiction principale oppose toujours le prolétariat à la bourgeoisie;
  • qu’une nouvelle bourgeoisie se développe sur la base des conditions matérielles sur lesquelles s’édifie la nouvelle société;
  • que cette nouvelle bourgeoisie se concentre au sein du Parti et de l’appareil d’État;
  • que le Parti est traversé par une lutte de lignes constante, qu’il faut mener consciemment pour faire avancer la ligne prolétarienne;
  • qu’il faut distinguer les contradictions au sein du peuple des contradictions «entre nous et l’ennemi»;
  • qu’il faut restreindre et viser à éliminer le droit bourgeois;
  • qu’il faut combattre les anciennes divisions (entre travail intellectuel et manuel, entre hommes et femmes, entre villes et campagnes, etc.) qui peuvent faire naître de nouveaux rapports d’exploitation;
  • qu’il faut transformer les rapports de production, ainsi que les rapports sociaux qui en font partie, de façon à assurer la direction du prolétariat;
  • qu’il faut oser aller à contre-courant;
  • qu’il faut assurer la direction prolétarienne au sein du Parti, et la direction du Parti sur l’ensemble de la société;
  • qu’il faut mener une ou plusieurs révolutions culturelles pour liquider le quartier général de la bourgeoisie et surtout pour réaliser les transformations nécessaires dans la superstructure, en mettant notamment en place des mécanismes qui permettront de consolider la dictature du prolétariat;
  • bref, qu’on a raison de se révolter, pas seulement sous les conditions de la dictature de la bourgeoisie, mais plus encore dans le cadre du socialisme.

Ce corpus théorique, qui justifie à lui seul qu’on considère le maoïsme comme une étape supérieure dans le développement de la science révolutionnaire du prolétariat (et qu’on pourrait résumer sous le vocable de théorie et pratique de la révolution culturelle, qu’on appelle parfois aussi le concept de la continuation de la révolution sous la dictature du prolétariat), il est bon de le comparer avec ce qu’a produit la critique idéaliste de Staline (en excluant ici la critique purement bourgeoise, qui n’a jamais prétendu, de toutes manières, viser au communisme, ainsi que la critique révisionniste, du type Khrouchtchev, qui a conduit l’URSS là où l’on sait) : 1) les trotskistes, qui ont sans doute été historiquement les plus virulents critiques «de gauche» du stalinisme, n’ont jamais avancé plus loin que la queue du mouvement spontané des masses et sont restés parfaitement incrustés dans la légalité bourgeoise; 2) les anarchistes, de leur côté, n’ont jamais réussi à développer une conception générale valable de la transition vers une société sans classes, qui permettrait de résoudre les difficultés objectives réelles auxquelles quelque mouvement révolutionnaire que ce soit sera toujours confronté (il ne suffit pas de crier «à bas l’État et tous les tyrans» pour empêcher qu’une nouvelle classe dominante se forme sur la base même des rapports de production, et qu’elle les transforme en de nouveaux rapports d’exploitation); 3) enfin, ceux que le mouvement maoïste a fort justement qualifié de «dogmato-révisionnistes», comme le Parti du travail d’Albanie, ont vu leur «socialisme» s’effondrer comme un château de cartes, sans même qu’il y ait eu quelque bataille de livrée, et leurs descendants se sont englués eux aussi dans la légalité bourgeoise, comme de vulgaires trotskistes.

Il en est, au sein du mouvement marxiste-léniniste, qui, sans nécessairement adopter le discours du PTA (qui prétendait que Staline était le plus grand marxiste-léniniste que le monde ait jamais enfanté alors que Mao n’a été qu’un révolutionnaire démocrate petit-bourgeois), ont néanmoins choisi d’opposer Staline à Mao : c’est le cas, notamment, du Parti du travail de Belgique. Le PTB dit reconnaître, sur papier, les apports théoriques et politiques de Mao, tout en rejetant la critique maoïste de Staline. [6]

Officiellement, le PTB reconnaît la pertinence de la lutte menée par le Parti communiste chinois contre le révisionnisme de Khrouchtchev (bien qu’il juge que le PCC a fait preuve d’un «scissionnisme de gauche» néfaste en rompant avec le PCUS). Il dit même accepter la théorie de la continuation de la révolution sous la dictature du prolétariat. Mais pour lui, la révolution culturelle, qu’il dit avoir été nécessaire, visait d’abord et avant tout à «combattre le bureaucratisme et le révisionnisme», et à débusquer les «bureaucrates, technocrates, arrivistes et révolutionnaires démocrates bourgeois»

Mais la révolution culturelle, ce n’était pas seulement ça – en fait, ce n’était pas ça du tout. En effet, il ne s’agissait pas tant de dégommer la poignée de responsables du Parti engagés dans la voie capitaliste (bien qu’il ait été certainement juste et nécessaire de le faire) : en rester là, c’eût été s’arrêter seulement à la surface des choses. L’objectif de la révolution culturelle, c’était d’abord et avant tout, comme Mao l’a si bien dit, «de résoudre le problème de la conception du monde» et «d’éradiquer les racines du révisionnisme». Et bon, par «racines du révisionnisme», Mao ne référait évidemment pas aux deux pieds de Liu Shaoqi et de Deng Xiaoping (bien qu’on n’aurait certainement pas pleuré si les pieds de ce salaud avaient été éradiqués). Mao, qui était un grand marxiste, n’a jamais cru que le révisionnisme naissait de la «mauvaise volonté» ou des mauvaises intentions de tel ou tel individu – fut-il aussi sombre et maléfique que Deng Xiaoping. Dans une société socialiste comme la Chine, les racines du révisionnisme, on les retrouve dans les bases matérielles mêmes du régime qui engendrent, «à chaque jour et à chaque heure» comme le disait Lénine, une nouvelle bourgeoisie.

Du fait même qu’il soutient que la Chine est encore de nos jours un pays socialiste (parce que formellement, y domine encore la propriété étatique des principaux moyens de production), on voit bien que le PTB n’a rien compris à la critique de la «théorie des forces productives», qui est au cœur du maoïsme (et de la critique maoïste de Staline). Pour le PTB, la propriété juridique formelle des moyens de production détermine si on a affaire, ou pas, au socialisme : le contenu réel des rapports de production reste secondaire. Sans doute à son corps défendant, le PTB rejoint ainsi le point de vue trotskiste, qui considérait que l’URSS, sous Khrouchtchev, Brejnev et même Gorbatchev, restait toujours un «État ouvrier»«dégénéré», certes, mais néanmoins prolétarien du seul fait que la propriété des principaux moyens de production restait publique.

Alors, s’agit-il d’opposer Staline à Mao? À notre avis – et Mao s’est lui-même clairement exprimé en ce sens – il y a bel et bien une continuité entre les deux, ancrée dans l’histoire du mouvement fondé par Marx et Engels. Ayant bénéficié de l’expérience soviétique et de celle de la révolution chinoise, et parce qu’il avait brillamment assimilé le marxisme-léninisme, Mao a été en mesure d’amener la théorie révolutionnaire à une étape supérieure.

Pour les révolutionnaires d’aujourd’hui, qui consacrent tous leurs efforts à relancer le combat communiste dans les conditions du début du 21e siècle, il pourrait s’avérer tentant de remettre en question l’évaluation de Staline faite par Mao. Il est vrai qu’on pourrait facilement aligner quelques aspects négatifs de plus (remise en question des acquis des femmes en matière d’accès au divorce ou du droit à l’avortement; propagation d’une tendance conservatrice en matière de culture; etc.) pour ramener la balance à «50/50», ou même à «30/70».

Cela nous éviterait de subir les foudres de la bourgeoisie (qui nous demanderait toutefois sûrement d’aller jusqu’au bout et de remettre aussi en question Lénine, pour ensuite remonter jusqu’à Marx), ainsi que les sarcasmes de nos amiEs anarchistes, qui n’en ratent pas une pour nous tirer la pipe – mais qui refusent, pour plusieurs, de débattre avec nous politiquement. Mais cela nous mettrait-il dans une meilleure position pour contribuer utilement à faire progresser cette grande lutte amorcée il y a 150 ans dans le but d’abolir toute forme d’exploitation?

Il nous sera certainement plus utile de nous concentrer sur le «30%», déjà relevé par Mao, afin de bien saisir la grande profondeur et toute la portée des conceptions que les communistes chinois ont su développer et appliquer, particulièrement dans le cadre de la révolution culturelle.

Telle est la voie qu’ont suivie les partis et organisations maoïstes qui ont rejeté à la fois le révisionnisme des Khrouchtchev et Deng Xiaoping, de même que le dogmato-révisionnisme du PTA et la vision métaphysique et subjectiviste de tous les Ludo Martens de ce monde et qui ont fondé, en 1984, le Mouvement révolutionnaire internationaliste (MRI).

Comme le souligne la déclaration publiée par le Comité du MRI à l’occasion du 1er mai,

«l’idéologie communiste progresse à travers des zones de turbulence. Les nouvelles conceptions nous permettent de dépasser l’inertie dans laquelle certaines anciennes façons de voir les choses ont pu nous mener; on doit démêler les points de vue justes et ceux qui ne le sont pas. Les idées qui surgissent des différents domaines de l’expérience humaine seront développées et testées au fur et à mesure que le monde se transformera. […]

«Le communisme demeure le seul espoir de l’humanité. Mais cet espoir ambitieux ne pourra se réaliser qu’à travers une lutte, une dure lutte dans tous les domaines de la vie. Le mouvement communiste international a mis au monde des légions de héros et d’héroïnes qui ont bravé l’emprisonnement, la torture et la mort face à l’ennemi. Ce mouvement doit faire preuve du même courage en s’auto-examinant sans pitié et en affichant sa détermination à démontrer que son idéologie demeure vivante et qu’elle nous permet de comprendre, encore plus complètement, toute la complexité et la richesse de la société humaine et de la lutte des classes. Le mouvement communiste international doit démontrer qu’il est capable de rejoindre et d’unir des millions de personnes, d’apprendre d’elles et d’en gagner des millions d’autres, tout en combattant avec ténacité pour soutenir et mettre en pratique notre idéologie de libération.»

Cette approche, réellement marxiste-léniniste-maoïste – et cette approche seule – nous permettra d’aller de l’avant et de remporter de nouvelles victoires, encore bien plus grandes que celles que notre classe a déjà réalisées.

Eric Smith

1) Rédaction du Renmin Ribao et du Hongqi, «Sur la question de Staline – À propos de la lettre ouverte du Comité central du P.C.U.S. (II)» (13 septembre 1963), dans Débat sur la ligne générale du mouvement communiste international (1963-1964), Beijing, Éditions en langues étrangères, 1965, p. 123-148. Ce texte est réputé avoir été écrit par Mao lui-même, ou à tout le moins sous sa supervision.

2) Staline, grand marxiste-léniniste, recueil de textes albanais et chinois, Paris, Nouveau bureau d’édition, 1976, p. 12.

3) Ludo MARTENS, Un autre regard sur Staline, Antwerpen, Éditions EPO, 1994. Bien qu’il repose sur une défense absolue de Staline, ce livre n’en reste pas moins une référence utile pour réfuter les mensonges de la bourgeoisie à son sujet.

4) Hu CHI-HSI (dir.), Mao Tsé-toung et la construction du socialisme, Paris, Éditions du Seuil, 1975.

5) Joseph STALINE, Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S., Beijing, Éditions en langues étrangères, 1974.

6) Voir par exemple : Ludo MARTENS, Mao Zedong et Staline, texte publié le 5 novembre 1993.

e p D T F s