Arsenal №5

La mort aux lèvres II

«Mais je crois que la tendance doit ressortir de la situation et de l’action elle-même, sans qu’elle soit explicitement formulée, et le poète, n’est pas tenu de donner toute faite au lecteur la solution historique future des conflits sociaux qu’il décrit.»
F. Engels

«[…] Certaines périodes d’extrême développement de l’art sont sans lien direct avec l’évolution générale de la société, ni avec la base matérielle et l’ossature de son organisation.»

K. Marx

1) Avant de poursuivre le débat sur la corrélation entre les dimensions artistique et révolutionnaire, et dans quelle mesure elles interagissent entre elles, j’aimerais signifier mon appréciation face à votre ouverture d’esprit sur le sujet, malgré la critique acerbe de ma verve à votre égard sur quelques points. Ce n’est que dans l’ouverture totale des carcans qu’un débat peut s’articuler véritablement et rester pertinent.

2) Le premier point à éclaircir est celui qui touche la forme et le fond dans l’acte de créer. Cette facette est la première faille que vous amenez contre mon texte, et vous avez totalement raison de le faire, cette nuance est fondamentale et j’avais totalement oublié de le préciser.

Dans ma classification sur l’art, faite dans La mort aux lèvres II, nous avons l’art du divertissement, l’art pertinent et l’art révolutionnaire; la forme et le fond prennent différentes places, se collent, se mélangent et interagissent dans l’œuvre. L’art du divertissement est un foutoir sans nom, et ne vaut pas la peine d’être débattu plus longuement. L’art pertinent, quant à lui, joue sur les deux facettes, soit le fond et la forme – tout dépend de l’œuvre, c’est littéralement du cas par cas. Pour chaque cas, une facette prédomine sur l’autre, par exemple, les peintures ou les affiches de la GRCP [10] sont, pour la plupart, toutes pertinentes quant au fond, et non à la forme. L’inverse existe aussi, la poésie des surréalistes est pertinente quant à la forme d’écriture, avec l’arrivée du jet automatique, dans ce cas c’est le fond qui est délaissé. Mais pour ce qui est de l’art révolutionnaire, ce sont les deux facettes poussées à l’ultime, qui font que c’est une œuvre authentiquement révolutionnaire. [11]

Mais il ne faut pas que cela porte à confusion, le message n’a pas à être purement politique sur le fond, et la forme peut elle aussi être subversive, parce que «[…] l’efficacité révolutionnaire des peintres d’avant-garde, loin de venir d’un pathos idéologique, procédait directement de la radicalité et de l’importance de leurs démarche artistique». [12] De plus, comme le dit si bien Laurent-Michel Vacher, nous avons

«raison de railler la nullité et l’indigence des soi-disant “réalismes” socialisants qui ont voulu se politiser en renonçant au dynamisme libérateur de la progression stylistique : ils ont perdu le sens dialectique qui permet de voir dans l’évolution de la production artistique d’authentiques révolutions culturelles et idéologiques qui reposent avant tout sur le travail dans le matériaux esthétique».

[13] Pour conclure, il n’y a pas de meilleur argument, que de donner de bons exemples visuels. L’un des grands artistes révolutionnaires du milieu cinématographique, pour ne nommer que celui là, nul autre que Charles Chaplin, qui par son génie de la mise en scène révolutionna le monde comique, tout en gardant une lame acérée en tout temps, pour crier au monde sa haine des injustices. Le tout fait avec la plus exquise exactitude. Il existe aussi Claude Gauvreau, qui est le plus pur dans sa démarche esthétique et révolutionnaire, autant dans sa poésie que dans son théâtre, et je terminerais même cet aphorisme par ses propres mots : «Il faut poser des actes d’une si complète audace, que même ceux qui les réprimeront devront admettre qu’un pouce de délivrance a été conquis pour tous.» [14]

3) Vous dites aussi que je sous-estime le point de vue de classe, je dois dire que cela m’insulte, car je considère qu’un artiste qui n’est pas anti-bourgeois, ne mérite même pas d’oxygène. De plus, si ma connaissance du marxisme est exacte, le but ultime du communisme est d’éliminer toutes les classes sociales, pour ainsi détruire l’aliénation et libérer le travailleur. Si vous êtes d’accord jusque là, couper les chaînes du prolétaire signifie justement pour lui, le fait de se désengager de son titre de subalterne pour ainsi devenir un homme libre, tout simplement.

L’artiste n’a donc pas pour tâche de lui rappeler à tout bout de champs un être soumis, mais il est là pour le faire vibrer et lui faire ressentir la vie sans chaîne. Et là, vous allez me dire, qu’avant la libération, le prolétaire doit avoir une conscience de classe, pour ainsi qu’il s’unisse avec ses frères et sœurs pour la lutte finale; mais ce rôle ne doit pas être imputé à l’artiste, mais aux militants révolutionnaires. Ce n’est pas innocent quand je dit que «l’artiste prend le champ de l’imagination et le révolutionnaire celui de la raison»; que l’artiste ait une conscience de classe est important, mais de là à en faire un critère essentiel pour définir l’artiste révolutionnaire, il y a une énorme marge. Mais prêchons par l’exemple : Rimbaud était pour la Commune, Baudelaire s’est fait condamner par la censure pour avoir choqué, par quelques poèmes, les mœurs bourgeoises, Picasso était un rouge notoire, le mouvement Dada fut très actif lors de la révolution spartakiste, le groupe Refus Global était libertaire et Gauvreau l’annonce lui-même lors de La Nuit de la poésie de 1970, l’I.S fut la source d’inspiration de Mai 1968, sans parler de l’importance théorique capitale pour la mise à jour de l’idéologie révolutionnaire occidentale et le groupe surréaliste excommunia Dali, parce qu’il avait parodié Lénine sur quelques toiles. Dali est l’un des rares exemples d’artiste de grand talent qui était un idiot politique et un génie esthétique, mais de toute façon lorsque Dali s’éloignait de la subversion, pour aller se vendre et faire le fanfaron devant la haute bourgeoisie cultivée, il s’éteignait tranquillement.

Mais là ou vous marquez certains points, c’est que c’est totalement vrai de dire que les anciennes avant-gardes esthétiques ont sous-estimé l’angle de classe. Ils visaient uniquement l’académisme, et c’est justement pour cela que les grands artistes révolutionnaires se font maintenant accrocher aux murs bourgeois, mais ce sont les bourgeois les pires, ils portent sur leurs murs un virulent crachant qui leur est dédié. Et c’est pour éviter cette récupération systématique que la nouvelle avant-garde esthétique, qui n’existe pas encore, doit, comme l’énonce Vacher :

«L’art d’aujourd’hui, s’il veut rester – et telle est bien l’intention consciente de plusieurs des artistes québécois – contestataire, subversif, révolté, doit prendre pour cible les nouveaux conformismes de la nouvelle bourgeoisie, les nouveaux poncifs de notre nouvelle tradition moderniste. Pour l’instant, l’ennemi n’est plus l’académisme stylistique et moral. C’est au contraire le libéralisme – tant formel qu’idéologique.»

[15]

4)

«L’art ne peut rien faire pour empêcher la montée de la barbarie. Il est incapable, à lui seul, de conserver, dans et contre la société, la disponibilité de son domaine. Pour sa protection et son développement, l’art dépend de la lutte pour l’abolition du système social qui engendre la barbarie comme étape potentielle, comme forme potentielle de son progrès. Le sort de l’art reste lié à celui de la révolution. En ce sens, c’est vraiment une exigence interne de l’art que descendre l’artiste dans la rue – pour défendre la cause de la Commune, de la révolution bolchevique, de la révolution allemande de 1918, des révolutions chinoise ou cubaine, de toutes les révolutions qui portent une chance de libération historique. Mais, ce faisant, l’artiste quitte le domaine de l’art pour entrer dans le plus vaste univers dont l’art fait antagoniquement partie, l’univers de la pratique radicale.»

[16]

5) Voilà la réponse aux commentaires faits lors de l’introduction de mon texte dans le dernier Arsenal. J’espère avoir éclairci quelques bémols malgré la brièveté de ce texte. En somme, l’art et la révolution poursuivent un but similaire, par des moyens qui leur sont propres, pour le dépassement du réel, ils sont donc frères. Mais dès que l’artiste veut faire de la politique concrète, il cesse d’être un artiste et devient un citoyen en colère comme tous les autres. Bien sûr, ici, tout est une question de cas par cas, et la solution ultime n’existe pas. Seules des pistes d’orientation peuvent être prises pour aider le débat à vivre et les prises de position catégoriques n’ont aucune légitimité.

Le seul marxiste-léniniste qui traite de façon adéquate l’art, c’est l’ouvrage Littérature et Révolution de Léon Trotski, je vous rassure tout de suite, je ne suis pas trotskiste, mais à ma connaissance, c’est le seul ouvrage sérieux. Sa seule lacune, c’est qu’il se concentre seulement sur la littérature et la poésie. Cette dernière reste dans le domaine artistique, mais pas la littérature. [17] Et donc, nous n’avons aucune prise de position précise sur la peinture, le cinéma, le théâtre, la sculpture, l’architecture, la danse, etc, qui soit un temps soit peu tangible, il est donc naturel de dire que le MLM n’a aucune lanterne pour éclairer ce thème, il faut donc en sortir. Vous allez me dire : le réalisme socialiste, mais il est beaucoup trop borné pour être pris en compte. Le réalisme n’est qu’un genre parmi tant d’autres. Il est donc impertinent pour vouloir comprendre la marche de l’art depuis l’essor de la bourgeoisie jusqu’à nos jours.

Henri Saint-François
Collectif d’Agitation Culturelle et Politique (CACP)
cacp_25@hotmail.com



1) Henri SAINT-FRANÇOIS, «La mort aux lèvres II», Arsenal, n° 4, novembre 2004, p. 27.

2) Mao ZEDONG, «De la juste solution des contradictions au sein du peuple», dans Cinq essais philosophiques, Beijing, Éditions en langues étrangères, 1976, p. 226.

3) Un mot pour un autre est également le titre d’une pièce de théâtre de Tardieu.

4) Jacques LACAN, «L’instance de la lettre dans l’inconscient, ou la raison depuis Freud», dans Écrits, t. 1, Paris, Éditions du Seuil, 1999.

5) Bertolt Brecht, Poèmes, t. 3 (1930-1933), Paris, L’Arche Éditeur, 1966.

6) H. SAINT-FRANÇOIS, op. cit., note 1, p. 29.

7) David RIFFIN, «Meuble», dans Guerre Ouverte, publié par le Groupe Poésie Combattante.

8) Théodore PATATE, 50 sonnets poches, précédés de Intérieurs, Sainte-Foy, Thomas Kearns, 2002.

9) Myriam LAMOUREUX, «La difficulté», dans Poèmes Clandestins, publié par le Groupe Poésie Combattante.

10) GRCP : La Grande révolution culturelle prolétarienne en Chine.

11) Pour un exemple visuel, voir L’hommage à Rosa Luxembourg, de Jean-Paul Riopelle.

12) Charles DELLOYE, «Borduas et l’automatisme : art et révolution au Canada français», Les Temps modernes, Vol. 27, n° 304, novembre 1971, p. 701.

13) Laurent-Michel VACHER, Pamphlet sur la situation des arts au Québec, Montréal, L’Aurore, 1975, p. 85.

14) Claude GAUVREAU, La charge de l’orignal épormyable, Montréal, L’Hexagone, 1992, p. 205.

15) Laurent-Michel VACHER, op. cit., note 13, p. 59.

16) Herbert MARCUSE, Contre-révolution et révolte, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 152.

17) Pour bien saisir cette nuance importante voir Jean-Paul SARTRE, Qu’est-ce que la littérature?

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