Arsenal №6
(Mao Zedong)

« Sais le jour, saisis l’heure! »

À travers le monde entier, la jeunesse a la chance immense d’être placée là où il le faut pour pouvoir répondre aux questions les plus importantes.

Quelle politique? La politique de la révolution, ou la politique de l’enclos? L’audace, ou la soumission? La lutte des classes, ou le parlement? Le prolétariat, ou la bourgeoisie? La jeunesse politisée, ou la jeunesse politicienne? La conscience, ou la consommation? La guerre de partisans ou la guerre impérialiste? La connaissance ou la marchandise? La révolution ou sa négation?

Compte tenu des tensions et des risques que génèrent les contradictions actuelles du capitalisme, ainsi que de la probabilité d’une prochaine grande crise, les forces dominantes dans la société (la grande bourgeoisie, les appareils d’État, les milieux qui traduisent en idéologies les besoins du Capital) ne peuvent laisser se développer des formes d’opposition trop confrontantes et trop révélatrices de l’ampleur des contradictions sociales. Certes, contre la possibilité que ces oppositions maturent et gagnent en puissance, la répression directe est encore et toujours largement disponible. D’ailleurs, on doit noter que les capacités répressives de l’État, y compris au Canada et au Québec, s’appuient maintenant sur un dispositif beaucoup plus vaste, plus complexe et plus sophistiqué qu’il y a à peine dix ou vingt ans.

La répression directe demeure la protection la plus sûre dont dispose la bourgeoisie pour prévenir et mater toute pratique politique réellement dangereuse. Toutefois, la répression est aussi exigeante en terme de mobilisation matérielle et idéologique. Elle a un coût pour la bourgeoisie. Sur le long terme, elle appauvrit l’hégémonie «démocratique-libérale» qui pèse sur le prolétariat et sur une partie des couches intellectuelles au sein de la petite-bourgeoisie.

La répression est toujours l’irruption dans la vie politique d’un acte de guerre contre le prolétariat. Donc, par ricochet, c’est également l’irruption du prolétariat comme classe. Si bien qu’on peut dire sans se tromper, que par la répression, la société bourgeoise reproduit aussi contre son gré l’adversaire qu’elle s’efforce de vaincre : le prolétariat révolutionnaire.

Cet appauvrissement – dans la lutte directe – de sa propre hégémonie comme classe dominante est un fait avéré, familier à la bourgeoisie et aux capitalistes éclairés, et depuis longtemps il a été assimilé, en particulier par les milieux bourgeois chargés de produire et de répandre, sous forme d’idéologies, les supposées bases de cette hégémonie : l’université, le droit, les parlements, les sciences humaines, la presse, etc. C’est pourquoi on a l’impression que toute société bourgeoise s’efforce d’être d’abord une société pré-répressive ou anté-répressive (non pas anti!) c’est-à-dire qu’elle vient avant, et qu’elle parvient même à se présenter comme l’ultime garde-fou contre la violence (tout en entretenant en sous-main un fabuleux dispositif de violence). Pour illustrer cette conjugaison, on peut utiliser l’image de la prison et de l’enclos.

La prison et l’enclos

La prison, c’est, la pratique de la lutte directe par la bourgeoisie elle-même. C’est la répression. C’est l’élimination pure et simple des pratiques politiques dangereuses – ou devenues dangereuses avec le temps – (la lutte révolutionnaire, la résistance armée, le communisme authentique des prolétaires pauvres, etc.). C’est l’ensemble des moyens violents servant à protéger le système d’exploitation capitaliste. La prison, c’est le cœur de la société bourgeoise. C’est sa forteresse, c’est son «QG» comme on dit dans les films de guerre. Mais comme elle est le centre de son dispositif, la prison est aussi une instance que la lutte isole. La nature de son activité et son statut privilégié dispersent ses appuis et font tomber ses défenses. Plus la prison se comporte comme LA PRISON qu’elle doit être, plus le cercle de ses supporteurs se réduit à la classe des bourgeois pour laquelle le système fonctionne.

Il y a aussi l’enclos. L’enclos est beaucoup plus vaste que la prison. Il arrive qu’on ne voit même pas la clôture qui le ceint. Si la prison élimine les pratiques politiques dangereuses (révolutionnaires), l’enclos lui est à l’inverse un vaste espace où se multiplient et s’exercent les pratiques politiques inoffensives. La raison d’être de l’enclos est de retenir dans les limites convenues de la démocratie bourgeoise, l’activité politique des classes subalternes. L’enclos va donc de paire avec l’octroi d’un grand nombre de libertés subjectives qui contribuent à amalgamer autour de la bourgeoisie des couches et groupes sociaux qui y déploient autant de pratiques politiques sans conséquence qu’il est possible d’en concevoir. Ces pratiques et ces groupes sociaux font ceinture autour de la bourgeoisie, lui amènent des forces nouvelles, la régénèrent finalement.

L’enclos joue pleinement son rôle quand il est rempli par une pléthore de pratiques politiques de ce genre qui toutes, à un titre ou un autre, intéressent, retiennent et accaparent des dizaines de milliers de personnes qui ont ainsi le sentiment de participer à la démocratie. Comme ces pratiques ne modifient en rien les bases de la société capitaliste (elles se trouvent dans l’enclos justement à cause de cela), cette participation est une illusion.

À l’inverse, l’enclos est mis en échec quand les pratiques qu’il encourage sont désertées ou rejetées par les masses, soit parce que leur caractère illusoire est devenu évident, soit parce que les masses développent d’autres pratiques, plus vraies, plus «libres», qui échappent à l’enclos et se construisent à l’extérieur de cet espace-là. Échapper à l’enclos, c’est vraiment ce qui peut arriver de plus utile pour l’avenir d’une démocratie réelle. La conséquence est évidemment que l’enclos s’assèche et se vide. Il se fragilise, les masses le désertent, et la bourgeoisie, au centre, apparaît plus nue, plus vulnérable aussi. À ce moment-là, la véritable activité politique des masses se déroule ailleurs.

Des éditorialistes étroits, des sociologues empiristes, des politiciens creux diraient sans doute : «ailleurs, c’est nulle part, il n’existe pas d’autres pratiques, il n’y a que le danger de la dépolitisation et de la négation de l’action citoyenne». Là-dessus, nous sommes plutôt du côté de Karl Marx qui parlait avec justesse de la vieille taupe qui creuse son chemin sous la terre, longtemps invisible aux élites bourgeoises.

Pour contrer la taupe qui creuse ses souterrains, pour ramener sans cesse vers l’intérieur de l’enclos la masse des pauvres, du prolétariat et des jeunes tentéEs par une expérience politique plus vraie, la bourgeoisie a besoin de ce qu’on pourrait nommer des rabatteurs. C’est-à-dire : des groupes, des idéologies ou mouvements, dont la fonction est de s’adresser aux forces qui aspirent à se libérer de l’enclos et qui donc peuvent devenir dangereuses dans la mesure où elles réussissent à développer une lutte révolutionnaire conséquente. S’adresser à eux et elles pour les rabattre petit à petit (et s’il faut y mettre du temps, ce n’est pas un problème) vers le centre, vers le parlement, vers le syndicalisme bourgeois, vers la «démocratie étudiante» (que l’on nomme improprement syndicalisme étudiant), en somme vers l’activité réformiste et associative légale.

Cette fonction politique est essentielle à la continuité de la société bourgeoise. Elle est une clé de voûte du maintien de l’hégémonie démocratique libérale sur les pauvres et le prolétariat. Des bons rabatteurs vont donner, vingt ans plus tard, des parlements plus crédibles. Ainsi par exemple, en a-t-il été pour l’essentiel, depuis la fin des années soixante, des courants trotskystes de par le monde, qui ont servi de rabatteurs pour les partis socialistes et sociaux-démocrates. Des thèmes, des programmes, un discours aux tonalités radicales et révolutionnaires, ont objectivement servi entre leurs mains à ramener une partie de la jeunesse radicale vers les grands partis réformistes et électoralistes. On pourrait dire la même chose des courants anarcho-syndicalistes qui font également office de rabatteurs en utilisant les thèmes essentiellement positifs de la radicalité ouvrière (souvent inspirés de l’âge d’or du syndicalisme révolutionnaire) pour rapatrier à l’intérieur du syndicalisme actuel des jeunes travailleurs et travailleuses anti-capitalistes. Dans les années 1980, le courant de l’écologie politique a lui aussi servi à ramener vers les partis politiques bourgeois de grandes quantités de jeunes militantes et militants qui pourtant prétendaient fonder leur engagement sur une critique radicale du capitalisme.

À la fin des années 1960 au Québec, l’UGEQ (l’Union générale des étudiants du Québec) affichait partout sur les campus de grands posters artisanaux inspirés par la production artistique de Mai 68, sur lesquels on pouvait lire «Dialoguer c’est se faire fourrer». Ce thème d’inspiration anarchiste semblait être fermement hostile à ce que nous identifions aujourd’hui comme étant une politique de l’enclos. Pourtant, c’est par centaines, par milliers que les militantEs de la génération de l’UGEQ ont adopté, de repli en repli, une pratique politique essentiellement bourgeoise.

Dans les années 1980, un groupe étudiant nommé le CÉREF (Centre étudiant de recherche et de formation) avait mené une campagne dans les cégeps et universités sur le thème : «la récupération politique des jeunes est en marche!». Cette dénonciation de la dynamique de l’enclos – nommée récupération politique – sur le terrain même du mouvement de la jeunesse, avait bien sûr ses partisansEs et ses adversaires. Le CÉREF avait vu juste en identifiant cet enjeu. Et sur le moment, il semblait même exister une résistance réelle d’une bonne partie des étudiantEs et de la jeunesse face aux diverses manœuvres de récupération politique et de rabattage vers une activité totalement superficielle et inoffensive. Or les faits ont montré qu’en l’absence d’une pratique politique révolutionnaire organisée, dont les fondements et les assises doivent se situer à l’extérieur de la démocratie bourgeoise (i.e. dans le prolétariat révolutionnaire), il n’y a pas eu de combat véritable contre ce rabattage bourgeois : la démocratie étudiante (aussi nommée syndicalisme étudiant) devint à nouveau un large vivier, un club-école fournisseur de recrues pour tous les courants ayant une place – ou aspirant en obtenir une – à l’intérieur de la démocratie bourgeoise, cela incluant, il va de soi, les courants réformistes de toutes natures qui ont également besoin de se régénérer périodiquement.

On aurait tort de croire qu’il y a quelque chose s’apparentant à une fatalité dans tout cela. Il n’existe pas de pente naturelle qui amènerait la jeunesse de la radicalité vers le centre, de la contestation à la collaboration. Tout ça est de l’ordre du combat politique et des moyens dont on dispose pour le mener. C’est une lutte. Et si la jeunesse est actuellement investie par les appareils bourgeois, c’est que ceux-ci craignent, devant les difficultés que va connaître le capitalisme au cours des vingt prochaines années, l’effritement et la désertion de l’enclos bourgeois sous l’effet combiné des contradictions du capitalisme et de la montée en puissance de pratiques politiques plus réelles, donc plus dangereuses.

La bourgeoisie s’attaque à la «dépolitisation» de la jeunesse uniquement dans la mesure où elle craint que la laisse qu’elle tient en main puisse se rompre à tout moment. En vérité, la bourgeoisie lutte surtout contre la politisation révolutionnaire de la jeunesse, qui signifierait nécessairement une politisation révolutionnaire du prolétariat. Le centre de cet enjeu politique actuel, de cette lutte entre d’un côté la nouvelle politique révolutionnaire, et de l’autre côté la vieille politique de l’enclos où toutes les volontés de lutter viennent immanquablement s’échouer et mourir dans les officines bourgeoises, le centre de cela, la clé de voûte dans cette lutte, c’est le jeune prolétariat.

TravailleursSES exploitéEes dans la construction, l’industrie, les services; ex-étudiants exclus des filières bourgeoises; sans-emplois confinés à la pauvreté; marchandises qu’on ballotte, des fois excédentaires, d’autres fois surexploités, le jeune prolétariat est actuellement au cœur de la lutte des classes. Les cimes qu’il doit conquérir, ce sont celles-là mêmes que les bourgeois ont peur de dévaler dans le prochain quart de siècle.

Thoï co : la jeunesse et le moment favorable!

L’expression «Thoï co» était utilisée dans les conceptions stratégiques de la guerre du peuple au Viêt-Nam, en particulier au moment de la guerre héroïque contre l’impérialisme américain. Elle signifie tout simplement : le moment favorable. C’était une façon d’interpréter la conjoncture, les conditions de la lutte, les contradictions du système, les forces et faiblesses de l’ennemi, et toute autre chose s’inscrivant alors dans l’expérience immédiate du peuple, pour déterminer consciemment une manière subjective d’agir, une ligne politique et une ligne militaire.

Le moment favorable doit être saisi, et la lutte politique consiste à le saisir. Tous ceux et celles qui préfèrent inventer des modes d’agir pour la jeunesse (ou pour les travailleurs et travailleuses, plus largement) qui excluent la lutte politique révolutionnaire, ne font que remettre entre les mains de la bourgeoisie et de l’État le soin de transformer le moment favorable en quelque chose d’autre : défaite, recul, occasion manquée, etc.

C’est une lutte de chaque instant. Le communiste allemand Karl Liebnecht, assassiné à Berlin en 1919 en même temps que Rosa Luxembourg, qui avait été le seul député social-démocrate à voter contre les crédits de guerre au parlement, avait compris cette lutte de tous les instants conduite par la bourgeoisie contre ce qu’il disait être la «liberté» de la jeunesse prolétarienne, qui était dans les faits une lutte pour la liquidation (politique) du prolétariat. Lui-même fondateur des jeunesses socialistes en Allemagne au début du 20e siècle il vit, sous la question de la dépolitisation, une lutte politique bien réelle.

Ainsi s’adressa-t-il aux députés du parlement de Prusse en mars 1912 :

«Ce que vous voulez, ce n’est pas la dépolitisation de la jeunesse, mais que celle-ci soit politisée dans le sens qui vous convient. Vous ne luttez pas pour que la jeunesse ne soit pas attirée dans l’engrenage des partis, mais pour avoir le privilège exclusif d’inculquer à la jeunesse vos conceptions politiques. Et c’est parce que le mouvement libre de la jeunesse s’oppose à vous que vous luttez, et que vous luttez sous un faux masque, une fausse bannière. […] Dites franchement : c’est une lutte pour le pouvoir, une lutte pour la conquête des jeunes; nous voulons précisément politiser la jeunesse dans le sens qui nous convient, et vous voulez la politiser autrement; c’est pourquoi nous qui avons le pouvoir en main, nous l’utilisons dans notre intérêt, pour abattre le prolétariat.»

(K. Liebknecht, Militarisme, guerre, révolution, Maspéro, 1970)

On sait que la guerre impérialiste de 1914-18, le chauvinisme, le nationalisme et le militarisme qui s’exprimèrent alors eurent pour effet d’abattre politiquement le prolétariat, c’est-à-dire de le priver de voix et de moyens réels de lutter. Ses organisations syndicales et politiques (la social-démocratie) s’effondrèrent devant la bourgeoisie.

On peut penser que cette option tenace, ferme (et universelle) des réformistes à vouloir rester coûte que coûte au sein de l’enclos, et à ne jamais faire quoi que ce soit qui puisse aider soit la jeunesse, soit le prolétariat, à s’en échapper et à s’organiser «librement», a encore énormément à voir avec la faiblesse politique actuelle des prolétaires pauvres dans les sociétés capitalistes d’aujourd’hui. Car c’est bien cette question là d’une existence politique propre aux prolétaires et aux pauvres qui est niée par les pratiques réformistes les plus largement répandues.

Par exemple, quand un «intellectuel» comme Michel Venne du journal Le Devoir, directeur de l’Institut du Nouveau Monde, a l’occasion de revenir sur la grève étudiante de l’hiver 2005 au Québec, il salue avec enthousiasme cette grève dans un texte titré «Jeunes et lucides» (in Jeunes et engagés, sous la direction de M. Fahmy et A. Robitaille, Fides 2005). Son enthousiasme l’amène particulièrement à souligner les points suivants :

«Les grévistes se recrutaient dans tous les secteurs de la société. Autant les futurs médecins, ingénieurs et comptables, que les aspirants sociologues ont pris la rue. […] Cette grève fut exemplaire. D’abord, elle a été déclenchée par une injustice. […] Ensuite, elle a été menée par altruisme… […] Enfin, sauf quelques incidents mineurs… on ne signale aucune violence. […] L’esprit était manifestif […] Nous savons maintenant que le non-engagement des jeunes est un mythe»

et que la jeunesse est prompte «…à défendre les bienfaits de l’État providence hérité de la Révolution tranquille.»

Le projet derrière cette synthèse en raccourci de la grève de 2005, de la part d’un intellectuel centriste qui craint la lutte des classes, c’est clairement de «typer» le mouvement idéalisé d’une jeunesse qui resterait bien sage au centre de l’enclos : une jeunesse où les classes sociales ne compteraient pas; une jeunesse qui serait juste mais lucide; une jeunesse qui ne serait ni révolutionnaire, ni violente (comme le furent les méchantEs gauchistes des années soixante!), mais manifestive; une jeunesse dont l’engagement aurait comme horizon la défense de «l’État-providence» (quel projet emballant!).

Cette jeunesse n’existe pas. Mais l’évoquer au détour d’une grève étudiante, en plus d’aider à la promotion des idées de modération, de lucidité, de timidité dans l’action, sert une autre fin bien précise : celle d’assurer que les milieux plus privilégiés dans la jeunesse (la bourgeoisie, les «syndicats» universitaires, les jeunes professionnels, les structures concertationnistes autour de l’État, les réseaux carriéristes et politiciens) conservent la main haute sur le reste de la jeunesse pauvre et ouvrière, y compris sur la jeunesse ouvrière immigrante et la jeunesse autochtone qui, ni à l’échelle du Canada, ni à celle du Québec, ne se reconnaissent actuellement dans la jeunesse politicienne fonctionnaire du capital.

Quand nous parlons du moment favorable dont il faut se saisir, cela n’a rien de spectaculaire… pour l’heure! C’est encore pour un temps la vieille taupe qui continue son ouvrage. Mais l’occasion est là. Elle est là dans l’appauvrissement des jeunes au travail, dans l’extension du cheap labour et de la précarité, dans le rapport étroit – plus qu’étroit, riveté – entre les bas salaires des jeunes, l’armée de réserve et le rétablissement du taux de profit des capitalistes. Dans tout cela, jumelé à la faiblesse politique des institutions bourgeoises, au pourrissement des parlements, à la décrépitude des partis bourgeois, au discrédit des médias proxénètes et marchands. L’occasion est là de retourner la conjoncture : non plus la main haute des jeunes bourgeois sur la jeunesse pauvre et prolétaire; non plus la discipline politique de l’enclos jusqu’en n’en plus finir, mais l’impulsion révolutionnaire par le jeune prolétariat d’un mouvement puissant et nouveau.

Les capitalistes et l’exploitation des jeunes

Depuis la crise des années 1970, les différentes bourgeoisies et les grands États qu’elles dirigent, aidés des organisations financières internationales, sont parvenus à coup de politiques anti-populaires et d’attaques répétées contre le niveau de vie des prolétaires, à déplacer une part accrue de la richesse produite socialement dans les poches des grands capitalistes, et en particulier dans celles des secteurs financiers, du capital de prêts, des possesseurs d’actions et d’obligations, etc.

La baisse des taux de profit pendant toutes les années 1970 a induit un ralentissement de l’accumulation et conséquemment, une augmentation durable du chômage. Le BIT (Bureau internationale du travail) recensait pour 2003, en additionnant les statistiques nationales au chapitre du chômage, 185,9 millions de chômeurs et chômeuses. Le nombre «le plus élevé qui ait jamais été enregistré», écrit le BIT. La force de travail salariée et la classe ouvrière à l’échelle mondiale sont aussi pour la même période, même si cela peut paraître paradoxale, à des niveaux élevés historiques.

Une part du travail productif a quitté (et continue de le faire) les pays impérialistes d’Europe et d’Amérique. Mais une autre part, encore considérable, y demeure et s’y restructure progressivement, en misant sur une réduction obtenue des coûts de la force de travail. Les salaires des ouvriers et des ouvrières ont été parmi les plus atteints. Les économistes Duménil et Lévy ont montré la chute drastique des gains hebdomadaires des travailleurs de production aux États-Unis pendant toute la période des années 1970-2000 (voir le tableau ci-contre) (Duménil, Lévy, Crise et sortie de crise, Actuel Marx/PUF). Un constat semblable vaut pour la plupart des pays européens et pour le Canada.

Les capitalistes ont en partie obtenu la relance des taux de profit qu’ils désiraient avec la fin des années 1980 et les années 1990. Mais l’essentiel de cette reprise a été encaissée par les financiers, les actionnaires et le capital de prêts. L’accumulation n’a pas été relancée au même niveau par les capitalistes. Si bien que même quand ils parlent, comme au Canada actuellement, d’une situation économique favorable et d’une «croissance significative», c’est largement le prolétariat qui l’assume.

Ce qu’il faut comprendre c’est que les jeunes prolétaires constituent possiblement le front principal en direction duquel les capitalistes portent leurs attaques contre les coûts de la force de travail. Les jeunes de 15 à 24 ans comptent pour plus de 47% du total des chômeursSES dénombréEs par le BIT. Ils et elles forment le groupe principal à l’intérieur de l’armée de réserve. Le BIT écrit : «Les jeunes qui travaillent occupent souvent des emplois précaires, informels, intermittents, caractérisés par des horaires très longs, une faible productivité, des salaires médiocres, une protection sociale réduite.» (BIT, Pour bien démarrer dans la vie, un travail décent pour les jeunes, Genève, octobre 2004)

On aurait tort de croire que cette description ne s’applique qu’aux pays les plus pauvres. Au Canada également, et davantage même qu’en Europe, les jeunes des classes populaires font les frais de la crise du capitalisme.

On compte au Canada actuellement 4 400 000 jeunes de 15 à 24 ans. On peut dire que les deux tiers appartiennent au prolétariat. PasséEs 19 ans, six jeunes sur dix ne sont plus aux études. Malgré cela, et en dépit du fait que le taux d’activité général dans la population est élevé, le taux d’emploi des jeunes n’était en 2005 que de 57,5% (ces chiffres, ainsi que la plupart des chiffres suivants sont tirés de : Andrew Jackson, Rapport de recherche #33, Congrès du travail du Canada – CTC, juillet 2005). Dans les faits, les jeunes comptent pour 31% de tous les chômeursSES au pays, même s’ils ne représentent que 12,4% des nouveaux prestataires de l’assurance-emploi. Les capitalistes se désolent périodiquement de certaines pénuries de main-d’œuvre, mais ils laissent plus de 360 000 jeunes en chômage et des centaines de milliers d’autres dans des emplois de misère! L’économiste Andrew Jackson du CTC est formel : «Le salaire réel des jeunes travailleuses et travailleurs a chuté pour atteindre à peine 75% à 80% du salaire réel que gagnaient les jeunes de la génération précédente et ce, malgré une scolarité bien supérieure.»

La moitié des jeunes travailleursSES gagne moins de 9$ l’heure. À vrai dire, 45% de tous les jeunes qui ne sont plus aux études et qui travaillent à plein temps vivent malgré tout en deçà du seuil de pauvreté. Comme on l’a vu, les jeunes prolétaires ne sont à peu près pas couverts par l’assurance-emploi (12%). Pour les autres avantages sociaux, c’est aussi misérable. Six pour cent seulement sont couverts par un régime de retraite, 25% ont une assurance (dentaire, médicaments ou autre).

Il ne faut pas s’y tromper. Ce n’est pas, comme trop souvent on l’entend dire, que le moment de l’entrée des jeunes sur le marché du travail qui serait pénible, les choses se corrigeant après coup, avec de l’expérience et une meilleure insertion professionnelle. La situation des jeunes travailleurs et travailleuses n’est pas d’abord une question du niveau de maturité de la force de travail offerte sur le marché (une force nouvelle est moins bien payée qu’une force de travail plus ancienne), c’est une situation de sous-rémunération de la force de travail, qui tend à se prolonger avec le temps, à se déplacer d’un emploi à un autre, et à s’étendre finalement à des cercles de plus en plus larges au sein du prolétariat.

La pauvreté grandissante des jeunes sur le marché du travail capitaliste, qui devient par effet de généralisation une pauvreté grandissante du prolétariat dans son ensemble, la cherté des logements, l’éducation inégalitaire, la culture marchandisée à travers laquelle la consommation devient presque tout alors que la connaissance n’est plus rien, la pauvreté politique de la démocratie bourgeoise, les inégalités qui sont de plus en plus apparentes et qui accablent d’un poids plus lourd les millions de personnes qui les subissent; on se demande finalement : à quoi bon soutenir la société bourgeoise? La combattre n’est-il pas plutôt le meilleur signe de vitalité dont puisse faire preuve la jeunesse? Et si on brisait les limites de l’enclos?

Des jeunes et des prolétaires qui iront à contre-courant!

Pour briser les limites de l’enclos, ça va prendre des prolétaires drôlement têtus, des jeunes sérieusement organiséEs, des militants et des militantes qui n’auront pas peur de passer à travers tous les milieux bourgeois totalement sclérosés, et qui ne craindront pas non plus d’aller à contre courant. En combattant par exemple les élections et le parlementarisme. Ou encore en forgeant dans la lutte des organisations prolétariennes et communistes pour décupler nos capacités d’agir qui sont actuellement brimées sous le capitalisme. Un Front rouge des jeunes serait, dans la tourmente à venir que le capitalisme imposera à la population, un acquis inestimable.

Ça voudra dire aussi nier la négation de la révolution. Certains, qui ne contestent même plus la captivité politique que l’enclos reproduit, s’expriment maintenant comme des anarcho-défaitistes pour lesquels «le rêve révolutionnaire n’est plus qu’un champ de ruines…» et qui affirment avoir pris «…conscience que la révolution est maintenant impossible» (F. Dupuis-Déri, in Argument, vol. 6 n° 2, 2004). Cette négation de la révolution est une traduction idéologique de la toute puissance (apparente) des institutions bourgeoises. Il s’agit de nier la matérialité de l’histoire, de nier la matérialité des rapports sociaux, donc du pouvoir de la bourgeoisie, pour prétendre par cette négation parvenir à dissoudre ce pouvoir.

Comparons le matérialisme de Karl Marx dans sa onzième des Thèses sur Feuerbach : «les philosophes n’ont fait qu’interpréter différemment le monde, ce qui importe c’est de le transformer» à l’anarchisme idéaliste d’un John Holloway, propagateur de l’idée de changer le monde sans prendre le pouvoir : «nous ne voulons pas comprendre le monde mais le nier». Dans l’une il y a toute la puissance du réel, dans l’autre ne se trouve que le vide sidéral de la pure spéculation. Actuellement, les bourgeoisies du monde entier s’accommodent fort bien de thèses comme la seconde. Tellement bien qu’elles les assimilent et les reproduisent. Mais les bourgeoisies combattent encore le matérialisme de Marx et le communisme révolutionnaire qui en découle.

Les pauvres, les prolétaires, les jeunes en particulier, dès lors qu’ils et elles parviennent à une conscience des injustices et des inégalités de la société capitaliste, soit par leur propre expérience, soit en assimilant l’expérience des autres, adhèrent tout compte fait mille fois plus à l’idée de transformer le monde, plutôt qu’à celle de le nier. Si bien que, malgré les immenses difficultés qui quelquefois peuvent nous apparaître insurmontables, la perspective de la révolution est objectivement plus réaliste que celle, abstraite, de sa négation décrétée avec frivolité par tous les «défaitistes».

William Locas
e p D T F s