Arsenal №6
Les jeunes et la révolution

L’école québécoise, une école pour tous?

On le sait tous, l’éducation joue un rôle central dans la construction d’une société. Au Québec, elle est, en théorie du moins, accessible à tous et toutes. Plusieurs voient même dans le système d’éducation québécois un outil de démocratisation. Puisque tout le monde peut y avoir accès, ceci devrait favoriser une hausse du niveau de scolarisation de l’ensemble de la population et ainsi permettre à un plus grand nombre de personnes d’exercer des emplois intéressants et bien payés. Cette école devrait aussi permettre de former des citoyens et citoyennes aptes à s’impliquer afin de transformer (pour le mieux, bien sûr) la société dans laquelle on vit.

Ce système d’éducation peut-il vraiment contribuer à assurer l’égalité des chances? Le croire, c’est inverser la réalité, c’est «mettre la charrue avant les bœufs»! Tout, dans la société actuelle, est basé sur les rapports de production capitalistes. Croire que le système d’éducation y échappe, c’est ne pas vouloir voir les choses en face. La réalité, ce n’est pas que le système d’éducation puisse transformer le capitalisme afin de l’améliorer, mais plutôt que l’école, tout comme les médias, le système boursier ou l’État lui-même, n’est qu’un outil parmi d’autres entre les mains de la classe dominante.

La «démocratisation» de l’éducation au Québec

C’est le 26 mai 1943 que le Québec vote la Loi sur la fréquentation scolaire obligatoire. Cette loi, que fait adopter le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, rend la fréquentation scolaire obligatoire pour les enfants de 6 à 14 ans. Elle dicte aussi les bases de la gratuité scolaire et impose des amendes aux parents qui retirent leurs enfants de l’école avant l’âge permis. Ce qu’il faut cependant comprendre, c’est que cette loi était dictée par les intérêts de la bourgeoisie québécoise naissante.

En effet, les propriétaires de petites et moyennes entreprises québécoises, souhaitant augmenter leur productivité et du même coup leur richesse, insistaient sur la nécessité de développer une main-d’œuvre formée et instruite. C’est fort de ces appuis que le gouvernement libéral vient à bout de l’opposition – particulièrement celle du clergé – et réussit à faire passer cette loi.

En 1964, le rapport Parent vient, à son tour, transformer le système d’éducation. Au Québec, la bourgeoisie, afin de poursuivre son développement, souhaite prendre le contrôle de certains outils de pouvoir demeurés, jusqu’alors, entre les mains de l’Église. C’est dans ce contexte que l’école québécoise vit cette réforme. La création du ministère de l’Éducation et des commissions scolaires régionales permet à l’État d’en prendre le plein contrôle. Le remplacement des collèges classiques et des écoles de métiers par les cégeps et les polyvalentes se fait également à cette époque.

Puis, en 1995-96, une vaste consultation a lieu à l’échelle de la province : ce sont les États généraux de l’éducation. Officiellement, les objectifs sont très nobles : «[…] Les États généraux sur l’éducation se veulent :

  • l’expression des besoins et des attentes de la population en matière d’éducation […];
  • un forum de réflexion collective et de discussion […];
  • un lieu de définition des objectifs à privilégier pour l’école […];
  • un lieu d’émergence des consensus sociaux les plus larges possible en vue de l’action.» [1]

On nous sert donc la recette habituelle : une large consultation servira de prétexte pour élaborer, par la suite, une réforme au service des capitalistes. Bien entendu, cette réforme du système d’éducation, comme toutes celles qui l’ont précédée, est censée avoir pour but d’atteindre l’égalité des chances! Mais qu’en est-il réellement?

Les promesses de la réforme

Voici une partie des conclusions présentées dans le rapport final et sur lesquelles le ministère de l’Éducation était censé se baser afin de construire la réforme actuelle du système : «Il faut reconnaître que le Québec a réussi un rattrapage important en matière d’accès à l’éducation au cours des dernières décennies. Ainsi, alors que tout juste la moitié (55,8%) des jeunes d’une génération accédaient à la 5e secondaire en formation générale en 1982-1983, douze ans plus tard, soit en 1994-1995, les trois quarts (74,5%) y parvenaient. L’accès au collégial et à l’université a aussi connu une remontée considérable. Par contre, comme d’autres l’ont mis en évidence, la progression a été inégale d’un groupe social à l’autre. En effet, si les femmes, les francophones et les adultes ont gagné du terrain, on doit admettre que la situation des jeunes d’origine sociale modeste n’a pas changé de façon notable. […]

«L’objectif de diplomation de 85% d’un groupe d’âge, avant l’âge de 20 ans, pour le diplôme marquant la fin du secondaire […], de 60% pour le diplôme d’études collégiales (DEC) et de 30% pour le baccalauréat nous paraît réaliste. […] Il va sans dire que l’atteinte des objectifs fixés suppose que l’on intensifie les efforts en vue de prévenir et de combattre l’analphabétisme. […]

«Pour atteindre les objectifs fixés, nous devons renouer avec nos idéaux et nos pratiques démocratiques, qui ont subi, en particulier depuis une dizaine d’années, une certaine désaffection [sic]. Chez plus d’un, la préoccupation à l’égard de l’égalité des chances a cédé le pas à l’élitisme et ce, dès l’école primaire. Peu à peu, presque imperceptiblement, la stratification des lieux scolaires s’est installée, avec ses pratiques de sélection, créant sa minorité d’élus et son contingent d’exclus. La fréquentation des écoles privées a connu un essor marqué, en particulier au secondaire. En réaction contre ce qu’il percevait comme la fuite de nombre de ses meilleurs éléments, le réseau public a mis sur pied ses propres filières d’élite – école internationale, école ou programme à vocation particulière, classe pour élèves dits doués, avec des critères de sélection qui tentaient de rivaliser avec ceux des établissements privés les mieux cotés. […] Le résultat est alarmant : la classe ordinaire de l’école publique croule sous le fardeau pédagogique que lui imposent nos choix sociaux en matière d’éducation – fréquentation scolaire obligatoire, intégration des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage, francisation et accueil des élèves immigrants, maintien des petites écoles de village ou de quartier – parce que les obligations qui en découlent ne sont pas équitablement réparties. Ainsi, seul le réseau public est tenu de recevoir tous les élèves jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge limite de l’obligation scolaire fixé à 16 ans. L’école privée n’est pas tenue d’accepter ni de garder dans ses rangs les élèves moins performants ni d’intégrer les élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. […] De même, au sein du réseau public, c’est l’école ordinaire qui est aux prises avec ces obligations, étant donné que des écoles qui sélectionnent leurs élèves en fonction des performances scolaires ont vu le jour, créant ainsi une école publique “à deux vitesses”.

«On ne peut, d’une part, affirmer que l’on veut la réussite du plus grand nombre et, d’autre part, placer les élèves les moins privilégiés dans les conditions les plus désavantageuses. À l’inverse, la nécessité d’une scolarisation accrue pour toutes et tous comme condition de notre développement social et économique ainsi que la poursuite de notre idéal démocratique nous imposent, comme nous l’ont rappelé de nombreux participants et participantes aux assises, d’en faire plus pour ceux et celles qui en ont moins. De même, nous croyons que le regroupement, à l’école commune, d’élèves aux origines sociales et aux succès scolaires variés est une voie à privilégier pour favoriser leur socialisation et leur apprentissage du “vivre ensemble”. Voilà pourquoi il nous paraît urgent de mettre un frein à la stratification des écoles primaires et secondaires en s’assurant que la priorité soit accordée à la relance des écoles publiques et que celles-ci demeurent ouvertes à tous les élèves. Cela doit, d’une part, se traduire par un moratoire sur l’ouverture d’établissements privés et par une diminution progressive des subventions accordées à ce réseau, la possibilité d’une intégration au réseau public étant offerte aux établissements qui éprouveraient des difficultés. D’autre part, cela signifie que les écoles publiques ne pourront s’adonner à des pratiques de sélection durant la période de scolarité obligatoire

[2]

Wow! Quel beau rapport! À quelques nuances près, on pourrait presque croire que ce sont des communistes qui l’ont écrit! Ils en viennent même à reconnaître le lien direct entre les classes sociales et la réussite scolaire!

Maintenant, voyons un peu ce que les gouvernements (du Parti québécois, puis du Parti libéral) ont fait à la suite du dépôt de ce rapport sur les États généraux de l’éducation.

La question des écoles privées

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la conclusion demandant un moratoire sur la construction de nouvelles écoles privées, puis une diminution des subventions accordées au privé ne semble pas avoir été entendue.

On doit d’abord noter que, quelques années avant le dépôt du rapport, ce financement, loin de diminuer, avait plutôt augmenté. En effet, en 1990, le financement qui était réservé aux écoles privées de niveau secondaire a été étendu aux écoles primaires :

«En 2004-2005, l’État versait quelque 375 millions de dollars en subventions aux écoles privées du préscolaire, du primaire et du secondaire. […] En plus de subventionner de façon importante le réseau privé, le gouvernement du Québec va jusqu’à financer le transport scolaire pour une bonne partie de la clientèle de ce réseau.»

[3]

Ceci signifie que chaque élève fréquentant un établissement privé reçoit 60% du montant qu’il recevrait s’il était au public. La subvention par élève au privé est de 3 714$ alors que le montant alloué par élève au public est de 5 955$. [4]

Ce qui est le plus incroyable, pourtant, ce n’est pas l’importance des montants alloués, mais le fait que l’on accepte tout naturellement qu’il y ait deux réseaux scolaires différents, l’un d’entre eux excluant dès le départ tous les élèves provenant de milieux défavorisés. Les parents des classes sociales plus aisées peuvent ainsi avoir la certitude que leurs petits enfants chéris n’auront pas l’obligation de côtoyer la misère. Ces enfants de riches pourront donc, très tôt dans leur vie, comprendre qu’ils font partie d’une classe à part, d’une classe faite pour régner, d’une classe faite pour diriger le travail de la vaste majorité de la population mondiale afin de s’approprier le plus de richesses possible!

Et un peu de publicité avec ça?

Si l’on avait donné suite au rapport sur les États généraux de l’éducation, on aurait été en droit de s’attendre à observer, dans les années qui ont suivi, une baisse significative de la clientèle des écoles privées. C’est plutôt le contraire qui s’est produit.

On peut observer que cette clientèle, après avoir connu une légère baisse de 1997 à 1999 (passant de 74 885 à 72 635 élèves) a brusquement recommencé à augmenter à partir de l’an 2000 pour se situer à 81 102 élèves en 2004. Ceci représente une hausse de près de 12% en seulement quatre ans. Pendant la même période de temps, les écoles secondaires publiques voyaient leur nombre d’élèves baisser de 12 096 [5]. En fait, la «part du réseau privé au secondaire francophone est passée à 17,7% en 2003-2004. Dans les régions urbaines, elle dépasse désormais les 20% et atteint même 30% sur l’Île de Montréal» [6]. Le pourcentage élevé observé sur l’Île de Montréal peut s’expliquer par l’existence de transports en commun plus développés, mais aussi par le désir de parents provenant des couches sociales les plus favorisées de limiter les contacts que leurs enfants pourraient avoir avec les immigrantEs qui fréquentent le réseau public d’éducation! Après tout, on se sent tellement mieux quand on est entouré de gens riches à la peau bien blanche!

Mais à quoi peut-on attribuer cette hausse rapide qu’on peut observer à la grandeur du Québec? Tout porte à croire que l’impact du palmarès des écoles publié dans la revue L’actualité n’est pas à négliger. C’est d’ailleurs depuis l’an 2000 que ce magazine publie, pour le compte du très conservateur Institut économique de Montréal, le palmarès des écoles du Québec. Les écoles privées y sont, année après année, décrites comme le meilleur choix possible, alors que les écoles publiques viennent remplir la queue du palmarès.

La brusque hausse de la clientèle du privé provient donc, du moins en partie, du généreux coup de pouce de cette publicité largement diffusée : «En effet, autant au ministère de l’Éducation du Québec […] que dans les universités, on reconnaît un “effet palmarès” sur la fréquentation du réseau privé.» [7] On peut donc constater qu’encore une fois les classes capitalistes aisées font tout pour orienter le système d’éducation à leur avantage. Après tout, quand l’analyse est faite par l’Institut économique de Montréal, ça veut tout dire!

Le privé dans l’école publique

Puisque l’éducation, par le maintien du réseau privé, peut être considérée comme une source de profits, il devient indispensable, pour les écoles publiques, de s’intégrer à cette logique marchande. En effet, avec la clientèle du public drainée par le privée, ce sont les subventions qui disparaissent. À chaque fois qu’une école publique perd un élève, c’est près de 6 000$ qui s’envolent! C’est pour réagir à ces pertes que les écoles publiques doivent entrer dans la logique de la compétition.

Le gouvernement a d’ailleurs grandement facilité cette intégration au marché. Il est vrai que le rapport sur les États généraux demandait l’interdiction, pour les écoles publiques, de s’adonner à des pratiques de sélection durant la période de scolarité obligatoire. Ceci n’a pas empêché nos politiciens capitalistes d’élaborer des lois afin de permettre la libre concurrence entre écoles. Ainsi, lors de la refonte de la Loi sur l’instruction publique de 1997, les règles ont été modifiées afin que la commission scolaire puisse maintenant «permettre une dérogation à une disposition du régime pédagogique pour favoriser la réalisation d’un projet pédagogique particulier applicable à un groupe d’élèves» [8]. De plus, «l’élève ou, s’il est mineur, ses parents ont le droit de choisir, à chaque année, parmi les écoles de la commission scolaire dont il relève et qui dispensent les services auxquels il a droit, celle qui répond le mieux à leur préférence» [9].

Ainsi, les écoles publiques peuvent maintenant choisir de placer les élèves qui ont de meilleurs résultats dans des classes spéciales, bien à l’abri des élèves en difficulté. On peut donc créer une petite école privée à l’intérieur des écoles publiques afin de mieux concurrencer le secteur privé! Quel a été l’impact de ces nouvelles règles? Les «écoles à projets sélectifs auraient quintuplé entre 1998 et 2002 pour toucher plus du quart des écoles» [10].

Parmi les différents programmes permettant la création de classes «d’élites», le programme d’éducation internationale est assurément le plus fréquent au Québec. Dans les faits, il y a plus de 90 écoles secondaires (publiques, mais aussi privées) qui possèdent maintenant un tel programme. C’est en 1951 que ce programme voit d’abord le jour.

L’International School Association, encadrée par l’UNESCO, offrait dans ses écoles un programme de formation destiné essentiellement aux fils et filles de diplomates. Ce programme ne couvrait alors que les deux années qui précédaient l’entrée à l’université. Puis, dans les années 1980, ce programme a été étendu au primaire et au secondaire afin de permettre à une plus vaste clientèle d’y participer. Officiellement, il n’est pas interdit à une école d’offrir ce type de formation à l’ensemble de sa clientèle. Dans la réalité toutefois, ce programme a été conçu pour des élèves ayant de la facilité à l’école et c’est de cette façon qu’il est utilisé au Québec.

Il y a maintenant, au Québec, plus de 90 écoles secondaires qui se servent de ce programme afin de sélectionner les élèves «plus forts» et de les regrouper dans des classes spéciales. Les coûts permettant de participer à ce genre de programme varient d’un établissement à l’autre. On peut cependant constater que ce ne sont pas toutes les familles qui peuvent se payer l’école internationale. Prenons un exemple : l’école secondaire publique Saint-Pierre et des Sentiers, à Charlesbourg, exige des frais de 45$ afin de pouvoir passer le test d’habiletés scolaires permettant de sélectionner les candidatEs. Par la suite, il faut débourser 575$ par année lors des quatre premières années, puis 525$ la 5e année. [11] On parle donc de près de 3 000$ par enfant, sans compter les frais que l’ensemble des parents doivent débourser année après année (cahiers d’activités, sorties parascolaires, matériel scolaire…).

On le voit bien, ce genre de programme n’est pas fait pour tout le monde! Ses objectifs généraux ont l’air bien jolis, mais les véritables enjeux ne se cachent jamais loin derrière. Pour le comprendre, il suffit de se pencher sur la présentation du programme international faite par l’Académie Lafontaine (une école privée regroupant des élèves du primaire et du secondaire à Saint-Jérôme) : «Le but de ce programme est de développer pleinement le potentiel de chaque élève par le biais des aspects suivants :

  • acquisition d’une solide méthode de travail (apprendre à apprendre);
  • sensibilisation à l’environnement;
  • sensibilisation à la santé et à la participation dans la société (santé et formation sociale);
  • contact avec le génie créateur de l’être humain (homo faber);
  • implication des différents savoirs acquis dans chacune des matières scolaires (multidisciplinarité);
  • esprit d’ouverture aux autres et au monde par le respect des différences et de la tolérance (internationalisme).

«Ce programme s’adresse particulièrement aux élèves talentueux qui veulent relever des défis et faire partie des futurs chefs de file.» [12]

Et pour ceux et celles qui préfèrent faire partie de la queue afin d’être certainEs de pouvoir travailler fort toute leur vie pour des salaires de misère, où doit-on s’inscrire???

En fait, les tests de sélection permettant d’identifier les meilleurs élèves ne sont pas en mesure de déterminer le potentiel réel d’un individu. Ils servent plutôt à identifier ceux et celles qui proviennent des milieux les plus favorisés.

«Les élèves performants proviennent en proportion beaucoup plus élevée de milieux bien nantis. C’est ce que révèlent de nombreuses études qui confirment la corrélation étroite existant entre résultats scolaires et statut socio-économique; c’est aussi le cas au Québec où les taux d’abandon, de non-diplomation et de redoublement sont beaucoup plus élevés dans les milieux défavorisés.»

[13]

L’impact de ces tests de sélection est évident : les jeunes provenant de milieux plus riches sont regroupéEs séparément et auront droit à une part plus élevée du budget des commissions scolaires puisqu’il faut libérer des enseignantEs afin de superviser les projets, d’organiser des voyages «humanitaires» ou d’autres projets, d’assurer les liens avec l’Organisation du baccalauréat international, etc. Le calcul est simple : on donne plus à ceux et celles qui en ont déjà reçu plus alors que pour les autres, il y a de moins en moins de ressources.

Certaines personnes avanceront alors l’argument que le fait d’intégrer les élèves provenant de tous les milieux socio-économiques dans un même groupe, ça revient à niveler par le bas. Les élèves plus fortEs seraient automatiquement privés du niveau d’éducation auxquels ils ont droit puisqu’ils et elles seraient obligéEs de suivre le rythme des élèves plus défavoriséEs.

Il suffit pourtant de se pencher sur les études qui ont été réalisées sur le sujet pour comprendre qu’il n’en serait rien : «En effet, une grande quantité d’études pédagogiques démontrent que l’intégration d’élèves plus performants dans une classe profitera directement aux élèves éprouvant plus de difficultés, sans que les premiers perdent au change de la réussite.» [14]

«Le programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) a permis de confirmer que […] la culture de l’intégration des pays de l’Europe du Nord est favorable aux élèves faibles. […] Cet effet positif ne s’accompagne pas d’un effet Robin des bois qui serait préjudiciable aux meilleurs puisque, dans ces systèmes éducatifs, le pourcentage de bons lecteurs est généralement supérieur à la moyenne […]. Par contre, pour les systèmes plus hiérarchisés, comme celui de l’Allemagne, on observe de moins bons résultats et des inégalités plus marquées.»

[15]

Impacts de ces réformes

Quels ont été les effets de tous ces changements ayant affecté le système d’éducation québécois ces dernières années? Arrivera-t-on à atteindre les objectifs fixés par le rapport sur les États généraux qui souhaitait que 85% de la population de moins de 20 ans obtienne un diplôme d’études secondaires d’ici 2010? Un rapide coup d’œil sur le tableau ci-contre nous permettra d’en douter.

Plutôt que d’augmenter, la proportion de jeunes parvenant à obtenir un diplôme d’études secondaires diminue constamment. Avec l’augmentation continuelle de la pauvreté des familles du prolétariat, avec la course à la concurrence entre les établissements et la multiplication des classes qui ne sont ouvertes qu’aux élèves plus performants, il aurait été surprenant de constater autre chose.

Le véritable objectif, derrière toutes ces belles réformes, c’est la reproduction des classes sociales afin de permettre au capitalisme de survivre le plus longtemps possible. Pour y parvenir, le système doit continuer de produire une élite bourgeoise ayant reçu une formation «solide». Les gens qui sortent des écoles privées et des classes spéciales ont déjà appris que ce sont eux qui ont été choisis par le système afin de diriger la société.

Quant à celles et ceux qui sortent des classes «ordinaires» avec un diplôme entre les mains, ils s’intégreront, pour l’essentiel, à la masse des travailleursSES nécessaires à l’enrichissement des capitalistes. Enfin, une partie importante de ceux et celles qui ne parviendront pas à décrocher un diplôme contribueront à reproduire les couches plus pauvres (chômage, travail au salaire minimum, temps partiel…) permettant aux capitalistes de maintenir le plus de pression possible sur les conditions de vie de l’ensemble du prolétariat, afin de continuer à augmenter leurs profits. On continuera à dire aux gens : Si t’es pas contentE, on va te remplacer par d’autres. Toi, au moins, t’as un emploi, alors tais-toi et travaille!

L’école sert également à renforcer l’idéologie dominante. Les programmes sont principalement basés sur le «par cœur». On apprend aux jeunes à reproduire intégralement le contenu montré par l’enseignantE. Les différents programmes ne laissent que bien peu de place à la création, à l’imagination, à la critique et au développement d’une véritable compréhension des choses. On comprend d’ailleurs aisément pourquoi. Pour l’État, il serait suicidaire de former des personnes aptes à analyser scientifiquement la façon dont fonctionne la société capitaliste. Former des citoyenNEs afin de les amener à critiquer et à se révolter devant les injustices, ce serait beaucoup trop dangereux.

On le voit bien, tant que le système d’éducation sera contrôlé par un État bourgeois, les écoles ne pourront être autre chose qu’un outil de plus entre les mains du capitalisme. Cependant, cet outil sert une proportion de plus en plus faible de la population. Depuis que la Chambre des communes du Canada a voté une résolution, en 1989, qui disait que la pauvreté des enfants serait éliminée en l’an 2000, la situation n’a fait que se détériorer : «Au Québec, la proportion d’enfants pauvres est passée de 16,3% en 1989 à 21,6% en 1999, soit plus de 300 000 enfants. […] Près de 40% des familles de l’île de Montréal vivent sous le seuil de faible revenu.» [16] C’est donc un nombre de plus en plus grand de jeunes qui sont exclus du système d’éducation à cause de leur origine sociale.

Finalement, c’est encore ce bon vieux Karl Marx qui avait raison!

«Votre éducation à vous, écrivait-il, n’est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société? Déterminée par les rapports sociaux dans le cadre desquels vous élevez vos enfants […]. Les communistes n’inventent pas l’action de la société sur l’éducation; ils en changent seulement le caractère et ils arrachent l’éducation à l’influence de la classe dominante.»

[17] «Il faut proscrire de l’école au même titre toute influence du gouvernement et de l’Église. […] C’est au contraire l’État qui a besoin d’être éduqué d’une rude manière par le peuple.» [18]
Émile Parent



1) Site Web de la Commission des États généraux sur l’éducation : www.mels.gouv.qc.ca/etat-gen/rapfinal/fin.htm.

2) Rénover notre système d’éducation : dix chantiers prioritaires (rapport final de la Commission des États généraux sur l’éducation), www.mels.gouv.qc.ca/ETAT-GEN/RAPFINAL/s2-1.htm.

3) Déclaration du Regroupement pour la défense et la promotion de l’école publique, www.csq.qc.net/educat/publique/financement_prive_public.pdf.

4) Ibid.

5) «La CSQ et le palmarès des écoles secondaires : Un palmarès contesté mais très rentable pour certains», www.csq.qc.net/section2/nouvelles/nouvelle2098.html.

6) «CSQ et FSE : projet de loi n° 73 en éducation. Une autre dérive du système d’éducation ?», www.csq.qc.net/section2/nouvelles/nouvelle2151.html.

7) Jocelyn BERTHELOT, «Une mauvaise passe pour l’école publique», Options CSQ, n° 23, hiver 2005, p. 127.

8) Loi sur l’instruction publique, L.R.Q., c. I-13.3, art. n° 222.

9) Id., art. 4.

10) Jocelyn BERTHELOT, op. cit., note 7.

11) Site Web de la Commission scolaire des Premières-Seigneuries : www.csdps.qc.ca/csdps.asp?no=648.

12) Site Web de l’Académie Lafontaine : www.academielafontaine.qc.ca/article.php3?id_article=45.

13) CENTRALE DES SYNDICATS DU QUÉBEC, FÉDÉRATION DES SYNDICATS DE L’ENSEIGNEMENT, Garantir un curriculum commun et favoriser l’égalité des chances (mémoire présenté à la Commission de l’éducation sur le projet de loi n° 73 modifiant la Loi sur l’instruction publique et la Loi sur l’enseignement privé), décembre 2004, www.csq.qc.net/educat/D11486.pdf.

14) Déclaration du Regroupement pour la défense et la promotion de l’école publique, op. cit., note 3.

15) Jocelyn BERTHELOT, op. cit., note 7.

16) Jocelyn BERTHELOT, Le scandale de la pauvreté (conférence prononcée le 17 avril 2003), www.csq.qc.net/fiche83/fiche1418.html.

17) Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du parti communiste, 3e éd., Beijing, Éditions en langues étrangères, 1975, p. 54-55.

18) Karl MARX, Gloses marginales au programme du Parti ouvrier allemand, www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500d.htm.

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