Le 22 février 2000, une manifestation historique avait lieu à Québec à l’occasion de la soirée d’ouverture d’une de ces grandes messes que le gouvernement péquiste de l’époque avait l’habitude de célébrer : en l’occurrence, il s’agissait du Sommet du Québec et de la jeunesse, organisé sous le patronage direct du Premier ministre «Lucide» Bouchard.

Fidèle à son projet corporatiste visant à institutionnaliser la collaboration de classes, le PQ avait convoqué tous les «partenaires sociaux» (syndicats, organisations patronales, groupes de jeunes, organisations communautaires, associations étudiantes…) à un grand forum de deux jours, pour discuter des problèmes des jeunes et laisser croire qu’il allait s’en occuper.

Quelques semaines avant la tenue de l’événement, des militantes et militants, notamment du défunt groupe Action socialiste (qui a donné naissance au PCR[co] en novembre 2000), du non moins défunt Mouvement pour le droit à l’éducation (le MDE) et de l’Association de défense des droits sociaux du Montréal-métropolitain (l’ADDS), ont lancé un appel à manifester à l’ouverture de ce forum, prévue pour le 22 février au Grand théâtre de Québec. Le journal Le Drapeau rouge avait en outre publié un numéro spécial qui fut diffusé à plusieurs milliers d’exemplaires, appelant à attaquer le sommet! et à faire en sorte qu’il n’ait tout simplement pas lieu.

Après une mobilisation intense de plusieurs semaines, le soir du 22 février 2000, des centaines de manifestantes et manifestants (jusqu’à 2 000 personnes, une fois que tous les autocars ont fini par arriver) ont pris d’assaut le Grand théâtre, où elles et ils ont été accueilliEs par des flics littéralement paniqués et inaptes à défendre la forteresse péquiste. À l’intérieur se massait tout le gratin de la bourgeoisie, y compris même la représentante du consulat des États-Unis. Les flics ont exceptionnellement utilisé les gaz lacrymogènes (ce n’était pas encore devenu une pratique systématique, comme c’est désormais le cas aujourd’hui!), dans l’espoir de repousser les manifestantEs. Mais les vitres du Grand théâtre ayant volé en éclats, l’effet des gaz s’est fait sentir jusqu’à l’intérieur, au point où Lulu 1er fut contraint d’annuler l’événement et de s’enfuir par la voie des airs.

Comment se fait-il qu’en quelques mois, à partir de pas grand chose, il y eut un tel événement spectaculaire pour l’époque? On peut évoquer différentes hypothèses. Il y avait eu bien sûr, quelques semaines plus tôt, l’exemple de Seattle où le sommet de l’Organisation mondiale du commerce avait été pris d’assaut par plusieurs milliers de manifestantEs et cela, pas nécessairement, de manière pacifique. Mais aussi, localement, il y avait une remontée de la radicalisation de la jeunesse, en rupture et en opposition avec l’embrigadement réformiste et pacifiste.

En outre, il était clair pour plusieurs que le Sommet qui s’en venait n’allait pas vraiment permettre l’expression des aspirations de la jeunesse et que tout cela n’était qu’une opération pour légitimer les politiques du gouvernement péquiste. Les dés étaient pipés d’avance, et plusieurs abhorraient la bande de «représentantEs» autoproclaméEs qui se préparaient docilement à aller parler en leur nom.

Des politiques gouvernementales anti-jeunes

Après l’échec du référendum de 1995, il ne servait plus à grand chose de donner des cadeaux aux citoyenNEs pour les embarquer dans le projet indépendantiste. Les dirigeantEs péquistes, avec l’ex-conservateur Lucien Bouchard à leur tête, s’engagèrent dans une politique dite du «déficit zéro» pour «assainir» les finances publiques de l’État québécois et, disait-on, relancer l’économie québécoise. Cette opération de «fortification économique» devait servir à créer des conditions gagnantes pour un éventuel référendum subséquent sur la souveraineté. Il y eut un certain nombre de dirigeantEs d’organismes syndicaux, communautaires et étudiants qui achetèrent cette politique.

En 1996, le gouvernement tint un premier sommet socio-économique pour faire avaler cette politique. Les dirigeantEs syndicaux et communautaires étaient tellement contentEs d’être consultéEs qu’ils l’acceptèrent. Les représentantEs des fédérations étudiantes FECQ et FEUQ acceptèrent également la proposition gouvernementale. Par contre, un large mouvement de grèves étudiantes initiées par le MDE, força les dirigeantEs de la FECQ et de la FEUQ à faire semblant d’être opposés au gouvernement. C’est donc dire que le gouvernement péquiste devait trouver une manière de solidifier ses appuis dans le mouvement étudiant et le mouvement de la jeunesse.

Il y avait aussi des priorités économiques qui touchaient la jeunesse. Notamment, le gouvernement identifiait qu’il était important de favoriser la formation de la main-d’œuvre, en particulier des jeunes. Le gouvernement du Québec avait rapatrié une bonne partie des sommes fédérales consacrées à la formation professionnelle, ce qui contribua à la mise sur pied d’Emploi-Québec qui, en principe, aide les gens à s’orienter pour se trouver des emplois qui leur conviennent.

La bourgeoisie québécoise s’inquiétait, à l’époque, du taux de chômage de longue durée. Sous le capitalisme, ce que les marxistes appellent l’armée de réserve du travail (les chômeurs et chômeuses) sert à créer une pression à la baisse sur les salaires de celles et ceux qui travaillent. Or, quelqu’unE qui est en dehors du marché du travail pour une période trop longue ne sert plus à grand chose quand il s’agit de faire baisser les salaires, parce que ses compétences retardent trop sur celles des personnes encore en emploi. L’idée est simple : au lieu de verser de l’argent à des gens qui ne travaillent pas et ne font pas baisser les salaires, il vaut mieux les former pour les amener à compétitionner celles et ceux qui travaillent et faire baisser leurs salaires. Ça ne crée pas nécessairement plus d’emplois, mais ça sert beaucoup les capitalistes.

Par ailleurs, mondialisation oblige, la division du travail se fait internationalement. Les jobs de crève-la faim se localisent de plus en plus dans les pays dominés par l’impérialisme, et nos capitalistes se disent que les salaires trop élevés d’ici ne permettent pas de compétitionner ces pays sur le terrain des emplois qui demandent peu de qualification. C’est ainsi que la bourgeoisie des pays impérialistes souhaiterait réorienter différemment notre économie, dans des secteurs qui demandent davantage de haute qualification à l’emploi. S’il y a de trop gros besoins de main-d’œuvre dans ces secteurs économiques et qu’il n’y a pas assez de main-d’œuvre qualifiée, les salaires risquent d’être très élevés, ce qui va réduire les marges de profit des entreprises. Il se peut aussi qu’un manque de main-d’œuvre puisse ralentir la progression de l’emploi dans ces secteurs qui demandent beaucoup de qualifications, ce qui déclasserait le Québec impérialiste au niveau mondial.

Pour encadrer la jeunesse et la rendre utile sur le marché du travail, il fallait avoir une orientation et créer des organismes pour que cette mission se réalise. Le Sommet de février 2000 permit au PQ d’adopter une telle orientation sur la question de la jeunesse, et de déterminer quelles sortes de pilules merdiques enrobées de sucre il pourrait faire avaler. L’homme de la ligne blanche, André Boisclair [1], était alors ministre responsable du dossier de l’aide sociale; un an après, quand on lui confia le dossier, il publia une politique de la jeunesse qui ne disait pas grande chose, à part qu’il était important de régler les problèmes de la jeunesse, notamment celui du chômage de longue durée.

Rappelons que durant son mandat à l’aide sociale, André Boisclair s’occupa de mettre en œuvre un programme de cheap labor pour les jeunes, Solidarité jeunesse, qui n’offrait pas tellement plus d’argent aux prestataires que celui qu’ils et elles auraient reçu autrement à l’aide sociale. Toutes ces politiques devaient se faire en partenariat avec les acteurs locaux.

Durant les années ayant suivi le référendum de 1995, le PQ avait déjà créé le Réseau des carrefours jeunesse-emploi du Québec. Il était très facile pour un petit groupe de péquistes à la recherche d’un emploi de mettre sur pied un tel organisme dans un comté et d’obtenir rapidement des subventions. D’ex-militantEs de la FEUQ et de la FECQ ont d’ailleurs pu se retrouver assez aisément dans un Carrefour jeunesse-emploi. Entre 1996 et 2000, il en apparaîtra beaucoup de ces organismes. Ainsi, il n’est pas surprenant que plusieurs des participantEs au Sommet du Québec et de la jeunesse en février 2000 aient eu des liens avec soit la FECQ/FEUQ, soit le Réseau des carrefours jeunesse-emploi.

En réalité, à l’intérieur du Sommet, on retrouvait celles et ceux qui participaient à l’encadrement de la majorité de la jeunesse, bien souvent prolétarienne. Il y avait bel et bien le «club école» de la bourgeoisie d’un bord, et la jeunesse populaire de l’autre.

La lutte en marche

À la fin de l’été 1999, quelques groupes s’occupant de dossiers jeunesse se réunirent dans une coalition pour s’opposer aux orientations du gouvernement en vue du Sommet du Québec et de la jeunesse. Cette coalition, appelée CAP Jeunesse, fut initiée par le Regroupent autonome des jeunes, le RAJ (d’obédience trotskiste). Dans les années 1980, cette organisation avait joué un rôle appréciable dans la lutte contre la discrimination à l’aide sociale. Après que la nette discrimination envers les jeunes de moins de 30 ans fut éliminée du régime d’aide sociale, ce regroupement cessa de jouer un rôle important. CAP Jeunesse aurait pu devenir un RAJ revampé après le Sommet du Québec et la jeunesse, mais ce ne fut pas le cas.

À vrai dire, cette coalition qui se voulait large et prétendait fédérer toute l’opposition au Sommet du Québec et de la jeunesse, ne s’enlignait que sur l’organisation d’un «contre-sommet», où des gens parleraient des «vrais problèmes» de la jeunesse, sans toutefois confronter les bandits au pouvoir qui appliquaient les mesures anti-jeunes. Dans les faits, parmi les participantEs à cette coalition, il y avait beaucoup d’organisations qui ne voulaient pas rompre avec l’État bourgeois mais qui étaient forcées de s’opposer à l’opération gouvernementale parce que sinon, elles se seraient trouvé dans une position intenable auprès de celles et ceux qu’elles disaient représenter.

CAP Jeunesse avait reçu l’appui de certains militants syndicaux, de la CSN notamment, qui souhaitaient jouer sur les deux tableaux (la CSN avait annoncé qu’elle allait participer au Sommet péquiste, tout en appuyant le contre-sommet…). La centrale s’était d’ailleurs engagée à payer les autocars pour transporter les participantEs au contre-sommet à Québec. Toutefois, à peine quelques jours avant l’événement, constatant que les jeunes embarqueraient dans les autobus davantage pour manifester leur colère que pour se laisser endormir par des discours interminables, le Conseil central de Montréal de la CSN a rompu l’engagement qu’il avait pris.

Dans cette coalition, on ne retrouvait pas que des «mous» honteux et des ambivalentEs. Il y avait aussi des militantes et militants plus conséquentEs, qui assistaient aux réunions sans grand enthousiasme. On peut comprendre qu’entre des groupes comme Force Jeunesse et le MDE, il n’y avait pas une grande chimie, ce qui ne pouvait que condamner la pérennité de cette coalition qui voulait rassembler tout ce qui se réclamait de la jeunesse.

Les groupes plus combatifs défendirent la perspective d’une manifestation sérieuse à l’ouverture du Sommet. Il apparut de plus en plus clairement, avec le temps, que CAP Jeunesse ne patronnerait pas cette manifestation et qu’elle n’allait se concentrer que sur son contre-sommet.

Pour ces groupes, ce n’était pas suffisant de montrer qu’il y avait des idées différentes, que le gouvernement devait «écouter» : il fallait aussi lui montrer que ses politiques étaient inacceptables. Une démonstration de colère s’imposait. Un dialogue à l’intérieur du Sommet officiel ou par l’intermédiaire d’un contre-sommet parallèle (si on ne combat pas, on légitime la partie adverse), ça ne montrait pas qu’il y avait une vraie opposition. En réalité, les moyens d’action reflétaient le contenu de classe des différentes revendications mises sur la table. Celles et ceux qui étaient à l’intérieur du Sommet officiel portaient les revendications les plus bourgeoises. Celles et ceux qui n’ont participé qu’au contre-sommet avaient encore des illusions sur les possibilités progressistes de la démocratie bourgeoise actuelle. Celles et ceux qui ont relancé les grenades lacrymogènes aux flics ou qui ont lancé des balles de billard dans les vitres du Grand théâtre en avaient beaucoup moins, voire même pas du tout.

Ce n’était pas l’origine de classe ni même la situation de classe qui était le discriminant le plus fondamental au niveau du choix des actions et des revendications, mais plutôt la position de classe. Les organisations qui avaient une ligne politique davantage prolétarienne s’enlignèrent sur la mise en œuvre d’une manifestation sérieuse.

Pour le petit noyau de maoïstes qui tentaient alors de renouveler l’action politique révolutionnaire au Québec, la campagne contre le Sommet du Québec et de la jeunesse constitua une extraordinaire occasion d’en promouvoir la nécessité et d’en montrer la possibilité. Jusque là, une manifestation, plus souvent qu’autrement, c’était essentiellement un spectacle destiné aux médias où on allait s’asseoir par terre en attendant que Philippe Duhamel nous ordonne de se laisser mettre en état d’arrestation. (Pour les plus jeunes parmi nos lectrices et lecteurs, précisons que le dénommé Duhamel était un apôtre de la «désobéissance civile non-violente» qui sévissait dans plusieurs mouvements sociaux; cet individu est aujourd’hui tombé dans l’oubli, fort heureusement.) Dans une certaine mesure, on peut affirmer que la mobilisation populaire du 22 février 2000 a rendu possible l’attaque historique qui a eu lieu un an plus tard, toujours à Québec, à l’occasion de la tenue du Sommet des Amériques.

Avant le Sommet du Québec et de la jeunesse, la bourgeoisie québécoise, tellement arrogante, se croyait autorisée à tout. Elle pensait avoir domestiqué complètement la jeunesse par l’intermédiaire de ses subventions à de supposés groupes de jeunes. Elle pensait que les syndicats pouvaient faire passer plein de «p’tites vites» au prolétariat sans que celui-ci ne grogne un peu. Devant le Grand théâtre, il n’y avait que très peu de flics pour accueillir les manifestantEs. Les semaines précédant le Sommet, la FECQ/FEUQ et leurs amis des groupes communautaires modérés avaient tenté de faire une «journée d’action», à laquelle bien peu de personnes avaient participé. La bourgeoisie avait pris pour acquis que ces groupes avaient le monopole de la mobilisation et qu’il n’y aurait que quelques dizaines de «gauchistes» devant le Grand théâtre. Ce furent toutefois près de 2 000 contestataires qui accueillirent la bande de «professionnels de la représentation» et de dégustateurs de petits canapés, qui pensaient se régaler sans que personne ne les dérange.

Les mots d’ordre très combatifs comme Attaquons le sommet! ou encore, Feu sur le sommet!, furent repris avec enthousiasme. Habituellement, dans les manifs, il y a toujours des «hippies» et autres apôtres de Gandhi qui font tout pour étouffer la colère avec leur idéologie hégémoniste non-violente. Cette fois-là, ils et elles ne réussirent pas à imposer leur point de vue. Avec les mots d’ordre radicaux qui circulaient assez largement, les participantEs savaient à quoi s’attendre. Mobiliser avec une orientation floue permet de rameuter n’importe qui, sauf les gens vraiment prêts à combattre, qui jugent à l’avance que l’action va être trop molle. La franchise avec les masses paie. Les histoires de colère spontanée peuvent arriver, mais vaut mieux ne trop pas compter là-dessus!

Martin Leclerc

  • 1) À l’époque où il sévissait au sein du mouvement étudiant dans les années 1980, André Boisclair s’était associé à un groupe de militantes et de militants qui avait pour objectif de combattre la principale organisation étudiante de l’époque, l’ANEEQ. Mise sur pied en 1975 par des militantEs proches du PCCML (le «Parti communiste du Canada [marxiste-léniniste]»), l’ANEEQ avait longtemps été identifiée au communisme et à la «ligne rouge» au sein du mouvement étudiant. Ses opposants, dont Boisclair, avaient donc eux-mêmes adopté le nom de «ligne blanche», pour qualifier le courant qu’ils représentaient. Vingt ans plus tard, il semble bien que cette étiquette sied toujours parfaitement à celui qui est désormais candidat à la chefferie du PQ (au moment d’aller sous presse, les résultats du scrutin péquiste ne nous étaient pas encore connus)…
e p D T F s