Critiquer le système capitaliste, ce n’est pas très difficile. Après tout, il faut être drôlement riche et borné pour penser que tout va bien sur cette petite planète! La misère humaine, les famines, les guerres impérialistes, la crise de l’environnement, la corruption, le «terrorisme», les gens qui meurent du SIDA sans même avoir accès au moindre médicament, les usines qui ferment et celles qui exploitent sauvagement hommes, femmes et enfants, les ouragans de plus en plus fréquents, l’effet de serre, Charest, Martin et Bush au pouvoir, etc., etc., etc., et encore et cetera. Ouf! La liste des problèmes qui secouent l’humanité en ce début de millénaire est carrément interminable et extrêmement préoccupante. Ça, tout le monde peut le comprendre. Ce qui est parfois difficile, c’est de trouver un peu d’espoir au travers de toute cette merde. On peut facilement avoir l’impression qu’il n’y a plus rien à faire et que, de toutes façons, l’être humain est fondamentalement mauvais et qu’il vaudrait peut-être mieux qu’il disparaisse. En effet, toute l’histoire nous montre que l’humain est un loup pour l’humain et qu’il ne sait faire qu’une chose : exploiter l’autre dans le but de s’enrichir. Alors, malgré toute leur bonne volonté, que peuvent bien faire les maoïstes pour empêcher cela? La nature humaine n’est-elle pas plus forte que nos espoirs?

Réécrire l’histoire

Quand, dans nos écoles modernes, on nous enseigne l’histoire de l’humanité, le récit débute avec l’apparition de l’écriture, il y a environ 5 300 ans. L’historien américain Samuel Noah Kramer écrivait d’ailleurs en 1957 que «l’Histoire commence à Sumer» [1], c’est-à-dire dans le sud de l’Irak actuelle. Pourtant, en choisissant ce moment pour faire débuter le récit, les historiens mettent de côté tout un pan, formidablement instructif, de ce qu’a été l’être humain.

C’est, en effet, dans cette région de Sumer que nous avons retrouvé les plus vieilles traces d’écriture. Ce qu’il y avait auparavant, c’est la préhistoire, qui ne représente qu’une part minuscule dans les programmes du ministère de l’Éducation du Québec. C’est également le cas dans le reste du Canada et ailleurs.

Il est vrai qu’à première vue, il peut sembler difficile d’enseigner une époque qui n’a pas laissé de traces écrites. La découverte d’ossements, d’outils et autres vestiges de la préhistoire, c’est bien beau, mais pas toujours évident à interpréter. De toutes façons, quels liens peut-il bien y avoir entre l’humain préhistorique, poilu, stupide, violent et plus près de la bête que de nous et nos problèmes actuels?

Pourtant, le fait que les gouvernements capitalistes, partout sur la planète, n’accordent que si peu d’attention à ce qu’ils nomment la préhistoire devrait déjà nous mettre la puce à l’oreille. On sait très bien que la bourgeoisie est, depuis longtemps, passée maître dans l’art de nous faire des cachotteries afin de mieux nous faire avaler sa vision des choses. Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci?

L’approche maoïste, pour être digne de ce nom, doit être scientifique. Le fait que l’être humain, durant toute la période préhistorique, n’ait pas laissé de traces écrites ne doit pas nous faire oublier que d’autres indices peuvent nous en apprendre beaucoup sur cette fameuse «nature humaine». Nous ne pouvons nous contenter de l’image caricaturale de l’être humain préhistorique si nous désirons vraiment étudier ce qu’il est. Ce que nous devons faire, c’est de remettre la préhistoire là où elle devrait être : au cœur même de notre histoire!

Ainsi, quand les premiers Européens ont mis les pieds sur le continent américain, ils ont fait face à des populations vivant encore «de façon préhistorique». Les manuels classiques dépeignent souvent la «découverte de l’Amérique» comme une magnifique aventure où certains individus, transformés en héros légendaires, représentent à eux seuls les différentes nations qui entrèrent alors en contact. Pour bien comprendre ce qui s’est produit à cette époque et pour en tirer les meilleures connaissances possibles, il nous faut plutôt nous pencher sur les différentes économies qui se sont fait face et sur le rôle qu’y ont joué les différentes classes sociales.

L’Europe

Avant d’étudier les caractéristiques de certaines nations qui peuplaient l’Amérique à l’arrivée des Européens, il est essentiel de tenter de dépeindre, même rapidement, le visage de l’Europe de cette époque.

Ainsi, il faut se rappeler que le système économique féodal européen, basé sur l’exploitation des serfs (paysans et paysannes) par les maîtres des terres (rois, seigneurs et Églises) connaît une crise majeure au 14e siècle. Les principaux pays (Espagne, Hollande, France et Angleterre, entre autres) poussés par les révoltes et les révolutions, en viendront tous, durant les siècles qui suivront, à transformer leur économie féodale en une économie capitaliste.

Si l’on exclue les incursions de pêche des Vikings au nord du continent américain qui ne donnèrent jamais lieu à une véritable colonisation, l’Espagne a été le premier pays européen à débarquer en Amérique. Ce pays

«venait à peine d’achever l’unification de son territoire et de rejoindre le groupe des États-nations modernes que formaient la France, l’Angleterre et le Portugal. La population espagnole, constituée en grande partie de paysans pauvres, travaillait à cette époque pour une noblesse qui ne représentait que 2% de l’ensemble mais possédait 95% des terres.»

[2]

La somme phénoménale de richesses que l’Espagne volera au continent américain durant le siècle qui suivra l’arrivée de Christophe Colomb en 1492, étrangement, finira par ralentir son élan vers le capitalisme. En effet, au lieu de favoriser la production de masse, le développement de la grande industrie et l’apparition du salariat, ces immenses richesses permirent aux artisans de se concentrer sur la production artisanale d’objets de luxe. Pendant ce temps, la noblesse espagnole continuait de posséder les terres, empêchant ainsi la transformation de l’agriculture féodale en production de type capitaliste. C’est pourquoi l’Espagne connaîtra un déclin rapide : «L’activité maritime entre l’Espagne et ses colonies américaines de quelque 55 navires et 20 000 tonnes par an en 1600-1604, s’est trouvée réduite à 27 navires et 9 000 tonnes en 1640-1650, et 8 navires et 2 500 tonnes en 1701-1710.» [3]

Quant à la Hollande, on a souvent tendance à l’oublier, elle formait la seule véritable puissance capitaliste à l’époque où elle fonda, en 1621 au Brésil, la Compagnie des Indes occidentales. En effet, durant toute la période du Moyen Âge, ce pays n’était rien d’autre qu’une grande zone de marécages. Ce territoire presque exclusivement utilisé pour l’élevage, se prêtait très mal à un système féodal solide puisque la majorité de la population se promenait d’une zone de pâturage à une autre. Comment, dans ce contexte, aurait-il été possible d’obliger des serfs à demeurer sur une terre précise afin de faire de l’agriculture?

«Tout au long du Moyen Âge, le peuple hollandais a bâti son pays en faisant reculer la mer. Dans tous ces polders nouveaux, les paysans-colons se sont partagés la terre en hommes libres : à chaque paysan sa terre. […] Dans les faits, et ce malgré certaines contraintes formelles d’apparence féodale, la paysannerie est libre et majoritairement propriétaire.»

[4] Dans ces conditions, les paysans et paysannes avaient tout intérêt à augmenter le plus possible la productivité sur leurs terres, sachant que personne ne viendrait leur voler les surplus.

Cette agriculture, même si elle n’était pas à proprement parler capitaliste, devint vite florissante et permit le développement rapide de la production capitaliste dans les autres secteurs (transport maritime, pêches, chantiers navals, métallurgie, textile…) Ainsi, quand en 1579, la Hollande se libère de la domination de l’Espagne, la bourgeoisie est déjà prête à prendre le contrôle de l’État : «Signe de mûrissement du secteur financier, la première véritable banque y fut fondée en 1609, de même que la première Bourse.» [5]

Le contrôle quasi total que la Hollande exerce sur le transport maritime lui assurera une suprématie économique durant la majeure partie du 17e siècle. C’est aussi ce développement très rapide qui entraînera son déclin. En effet, très peu de Hollandais seront intéressés à coloniser l’Amérique, les conditions de vie étant déjà très acceptables dans leur propre pays. De cette façon, l’économie hollandaise se concentrera davantage sur le transport maritime que sur l’exploitation directe des ressources naturelles de l’Amérique. Après trois guerres (1652-54, 1665-67 et 1672-74), la Hollande cèdera sa place à l’économie anglaise.

La France, pour sa part, est très mal placée au niveau économique au moment où Jacques Cartier, en 1534, prend possession de la Nouvelle-France au nom de François 1er. Le régime féodal français, tout comme celui de ses voisins, avait été fortement secoué par la crise économique du 14e siècle. Toutefois, au lieu de disparaître, le féodalisme parvint à y trouver un second souffle. En effet, puisque la production paysanne et familiale y était déjà très fréquente, les seigneurs ne parvinrent pas à exproprier les populations de leurs terres afin d’y faire de l’élevage. Le pouvoir des seigneurs affaibli fut alors épaulé par celui de la monarchie. Sous ce pouvoir centralisé, les paysans et paysannes n’étaient plus considéréEs comme des serfs. Ils et elles devaient toutefois remettre une part énorme de leur production à l’impôt royal.

L’agriculture française, écrasée par le poids des impôts, parvenait difficilement à subvenir aux besoins des gens de la campagne. Il était alors impossible pour elle de supporter un développement important dans les villes. Les serfs avaient disparu, mais pas le féodalisme. Dans ces conditions, la production capitaliste ne parvenait pas à se développer.

La France devient «le pays le plus peuplé d’Europe (20 millions d’habitants en 1600). Aucun autre pays, pas même la Russie, n’atteint la moitié de cette population.» [6] Les gens prêts à quitter le pays pour trouver une terre ou un emploi ailleurs sont nombreux, mais la flotte française est ridiculement petite et contrôlée par la Hollande, qui sait que ce n’est pas dans son intérêt de voir les Français coloniser massivement la Nouvelle-France.

Les efforts des Jésuites pour civiliser (lire : assimiler et exploiter) les peuples autochtones ne parviendront jamais à contrebalancer les effets d’une économie arriérée et d’une trop faible colonisation. En 1763, la France devra céder la majeure partie de son empire colonial à l’Angleterre.

Enfin, c’est l’Angleterre qui parviendra le plus efficacement à transformer son économie féodale en une économie capitaliste, en se basant sur un empire colonial de plus en plus important.

L’Angleterre, contrairement à la Hollande, avait un mode de production féodal très bien implanté quand, au 14e siècle, ce mode de production connut une crise majeure. Malgré les nombreuses révoltes qui eurent lieu au 16e siècle, les paysans et paysannes ne parvinrent jamais à obtenir un véritable droit de propriété sur leurs terres. Bien au contraire, la réforme protestante permit aux grands propriétaires de s’accaparer la majeure partie des terres qui appartenaient alors à l’Église catholique.

Ces grands propriétaires entreprirent de chasser les paysans et paysannes de leurs terres et de détruire les villages afin de faire de la place pour une occupation plus rentable : l’élevage des moutons.

«Ce mouvement d’expropriation des populations campagnardes par l’accaparement des terres communales, de même que la transformation des terres du domaine seigneurial en propriétés privées clôturées, n’étaient en rien le propre de l’Angleterre. On retrouve le même phénomène dans toute l’Europe continentale sauf en Hollande, mais on l’observe mieux en Angleterre où ce mouvement connut une intensité inégalée.»

[7]

En peu de temps, un très grand nombre de personnes se retrouvèrent, avec leur famille, sans terre, sans logement et sans emploi. La majeure partie tenta de trouver refuge dans les villes. Cette immense quantité de chômeurs et chômeuses forma un bassin dans lequel la nouvelle industrie capitaliste anglaise puisa les prolétaires dont elle avait besoin. D’ailleurs, dès le début du 16e siècle, le charbon remplace le bois comme source d’énergie en Angleterre. Les nouvelles industries nécessitent d’importants investissements. Les artisans sont donc, dès le départ, exclus de ces secteurs au profit des grandes entreprises. L’Angleterre se construit alors sur des bases purement capitalistes.

Pour ce qui est des très nombreux et nombreuses chômeurs et chômeuses qui ne parviennent pas à se trouver d’emploi, le choix est simple : s’exiler ou affronter les lois anti-vagabondage qui furent établies afin de tenter de réduire la migration vers les villes.

«De là vers la fin du 15e siècle et pendant tout le 16e, dans l’ouest de l’Europe, une législation sanguinaire contre le vagabondage. Les pères de la classe ouvrière actuelle furent châtiés d’avoir été réduits à l’état de vagabonds et de pauvres. La législation les traita en criminels volontaires; elle supposa qu’il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé et comme s’il n’était survenu aucun changement dans leur condition. En Angleterre, cette législation commence sous le règne de Henri VIII : […] Les vagabonds robustes sont condamnés au fouet et à l’emprisonnement. Attachés derrière une charrette, ils doivent subir la fustigation [coups de bâton] jusqu’à ce que le sang ruisselle de leur corps […] En cas de première récidive, le vagabond doit être fouetté de nouveau et avoir la moitié de l’oreille coupée; à la deuxième récidive il devra être traité en félon et exécuté comme ennemi de l’État. […] De ces malheureux fugitifs, […] soixante-douze mille furent exécutés sous le règne de Henri VIII.»

[8]

On comprend alors mieux la facilité avec laquelle l’Angleterre parvint à trouver des gens prêts à immigrer en Nouvelle-Angleterre «comme ce fut le cas pour 80 000 d’entre eux entre 1620 et 1640». [9]

Tout était alors en place pour que l’Angleterre installe sa suprématie économique. La révolution bourgeoise de Cromwell (1640-50) allait faire sauter les deux derniers obstacles : la monarchie absolue, puis la domination hollandaise.

La «découverte» de l’Amérique

Voilà donc la situation au moment où les principaux pays européens sont prêts à se lancer à la «découverte de l’Amérique»! L’ensemble de ces pays, pour parvenir à développer une économie capitaliste naissante, ont terriblement besoin de nouvelles richesses afin d’accumuler un capital qui servira de base au développement de cette économie :

«La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de varenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore.»

[10] Voilà les bases sur lesquelles se sont construites nos «si belles démocraties»!

Nous sommes loin des beaux idéaux de découvertes et de transmission de la bonne parole. Ainsi,

«[TRADUCTION] si l’objectif religieux faisait partie des objectifs de Colomb ou de ses commanditaires royaux, il n’apparaît nullement dans le contrat. Les clauses de l’entente du 17 avril 1492 parlent de marchandises, de biens, de marchands, d’échanges et de commerce […]. Nulle part il n’est fait mention d’une obligation de type missionnaire afin que Colomb puisse avoir droit aux titres et pouvoirs qui lui seront conférés par la suite.»

[11] «En retour de l’or et des épices qu’il ramènerait, les monarques espagnols promirent à Colomb 10% des profits, le titre de gouverneur général des îles et terres fermes à découvrir, et celui, glorieux – créé pour l’occasion –, d’amiral de la mer Océane.» [12]

C’est dans ces conditions que Colomb et son équipage partirent à la recherche des Indes et de ses trésors mythiques. Puis, après 33 jours de navigation,

«le 12 octobre (1492), un marin nommé Rodrigo, ayant vu la lumière de l’aube se refléter sur du sable blanc, signala la terre. Il s’agissait d’une île de l’archipel des Bahamas, dans la mer des Caraïbes. Le premier homme qui apercevrait une terre était supposé recevoir une rente perpétuelle de 10 000 maradévis. Rodrigo ne reçut jamais cet argent. Christophe Colomb prétendit qu’il avait lui-même aperçu une lumière la veille et empocha la récompense.»

[13]

C’est de cette façon que se fit cette fameuse découverte de l’Amérique. Il est d’ailleurs bien étrange d’oser parler de découverte alors que le continent était déjà peuplé d’un bout à l’autre par d’innombrables nations depuis plusieurs dizaines de milliers d’années. En fait, si l’on tient à parler de découverte, il faudrait surtout se pencher sur la découverte de sociétés humaines complètement différentes de tout ce qu’avaient, jusqu’alors, rencontré les Européens.

Tous les efforts de colonisation auraient dû en venir à la même découverte. La richesse principale du continent américain, ce n’était ni l’or, ni les épices, ni les fourrures ou le bois. La richesse de ce continent, c’était les populations qui l’habitaient.

Rencontre d’un type d’humain différent

Les Espagnols se sont installés à Hispaniola (actuellement Haïti et la République dominicaine) en 1492. Les Anglais ont fondé Jamestown en 1607. Pour leur part, les Français se sont établis à Québec en 1608. Quant aux Hollandais, c’est en 1614 qu’ils fondèrent Fort Nassau. Pourtant, peu importe la date et le lieu, tous furent soumis au même problème : les populations autochtones étaient tellement différentes des populations européennes, asiatiques et même africaines de l’époque qu’il ne restait qu’une possibilité pour eux. Ces autochtones ne pouvaient pas être considérés comme de véritables humains, ou alors il fallait démolir la notion même de nature humaine, ce qui était impensable! Au mieux, pouvait-on les considérer comme des sauvages. D’ailleurs, «ces pauvres enfants des bois, comme aimaient à les appeler leurs missionnaires, ne pouvaient assurément que profiter de cette chance unique que représentait leur rencontre avec la société occidentale» [14].

Avec une telle approche, il était normal que les Européens ne soient pas en mesure de bien comprendre l’ampleur de leur découverte. Il faut dire que la surprise des nouveaux arrivants fut totale à plusieurs points de vue.

Il nous est impossible, ici, de parler de façon détaillée de chacune des innombrables nations qui peuplaient alors le continent américain. Nous ne nous attarderons qu’aux caractéristiques principales qui les unissaient.

• Environnement

Tout d’abord, il n’est pas inutile de faire un bref survol de l’environnement dans lequel vivaient les peuples amérindiens. Cet environnement pouvait prendre, du nord du Canada au sud de l’Argentine, des formes très variées. Sa richesse était cependant inégalée ailleurs sur la planète.

Les nombreuses forêts y étaient vastes et anciennes. La faune était d’une richesse prodigieuse. Ainsi, dans son journal, le célèbre naturaliste John James Audubon dit avoir été «témoin en 1813, sur l’Ohio, de la migration vers le sud d’un vol de pigeons sauvages s’étendant à perte de vue d’ouest en est […] et obscurcissant la lumière du soleil pendant trois jours consécutifs» [15].

En Amérique du Nord, les bisons, chevreuils, orignaux, caribous et wapitis se comptaient par dizaines de millions. La richesse des cours d’eau était, elle aussi, incroyable. Par exemple, dans la région de Québec, Pierre Boucher, seigneur de Boucherville, parle «d’une pêche d’anguille qui se fait en automne, qui est si abondante, que cela est incroyable à ceux qui ne l’ont pas vue» [16].

Dans de telles conditions, il peut nous sembler évident que le continent était à peine peuplé. Pourtant, ce n’était absolument pas le cas.

• Démographie

«Combien étaient-ils, ces premiers habitants des deux Amériques au moment de l’arrivée de Colomb? Entre 70 et 100 millions, soit plus que la population totale de l’Europe, ce vieux continent “vide” avec seulement 60 ou 65 millions d’habitants. […] On évalue entre 72 000 et 90 000 la population amérindienne de la Nouvelle-Angleterre avant l’arrivée des puritains. À Long Island seulement, la population se chiffrait à environ 6 000 […] soit une densité de population de 43 habitants au kilomètre carré. […] Ces évaluations demeurent imprécises. […] Néanmoins, une certitude demeure : l’Amérindien est partout sur ce continent. Quelle que soit la direction que prennent les missionnaires, même en gagnant la Mer du Nord, ils parlent toujours de la multitude des peuples.»

[17]

En fait, ce sont trois millions d’individus appartenant à plusieurs centaines de tribus et parlant plus de 200 langues différentes, qui peuplent l’Amérique du Nord. Cette région est pourtant la partie la moins peuplée du continent!

• Modes de subsistance

L’image d’autochtones préhistoriques luttant difficilement pour parvenir à se nourrir et vivant dans une misère sans nom doit aussi être éliminée. Dans les faits, la vaste majorité des tribus ne connaissaient pas les famines qui étaient pourtant fréquentes sur le reste de la planète :

«L’absence de famine et la hausse lente mais régulière de la population amérindienne s’explique par le développement d’une horticulture aux rendements extraordinaires et par la présence d’une flore et d’une faune dont l’abondance dépassait l’imagination. On a calculé que seize kilomètres carrés de forêts dans l’Illinois pouvaient fournir en un an des centaines de kilos de glands et de noix, cent chevreuils, dix mille écureuils, deux cents dindons et même cinq ours. Au plan de l’horticulture, rappelons que le taux de rendement céréalier en France était de 1 pour 1 les mauvaises années et de 6 pour 1 les meilleures années, et que le taux record détenu par la Hollande était de 15 pour 1. En Amérique, le taux de rendement du blé d’Inde atteint facilement, en moyenne, sur les meilleures terres 200 pour 1.»

[18]

Dans ces conditions, les Amérindiens sont, en général, en meilleure santé que les Européens. Ils sont plus grands, mieux bâtis et ont une espérance de vie qui se compare avantageusement à celle des Européens de l’époque. Pourtant, à plusieurs niveaux différents, on pourrait croire que les autochtones venaient d’une autre planète.

• Générosité

L’un des traits qui semblent caractériser la vaste majorité des nations qui vivent sur le continent américain, c’est une générosité sans bornes. Ainsi, quand Colomb parle des Arawaks, les premiers autochtones qu’il ait rencontré, il dit d’eux qu’ils étaient «si naïfs et si peu attachés à leurs biens que quiconque ne l’a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur demandez quelque chose qu’ils possèdent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se proposent de le partager avec tout le monde.» [19]

Las Casas, un jeune prêtre qui participa à la conquête de Cuba, note également que les gens qui peuplent l’île «sont extrêmement généreux concernant ce qu’ils possèdent et, par là même, convoitent les biens d’autrui en attendant de lui le même degré de libéralité» [20].

«Ces Arawaks des îles de l’archipel des Bahamas ressemblaient fort aux indigènes du continent dont les observateurs européens ne cesseront de souligner le remarquable sens de l’hospitalité et du partage, valeurs peu à l’honneur, en revanche, dans l’Europe de la Renaissance, alors dominée par la religion des papes, le gouvernement des rois et la soif de richesses.»

[21]

Il est également intéressant de noter que les autochtones n’étaient pas généreux qu’avec les étrangers. En effet, les pauvres obligés de mendier afin de subvenir à leurs besoins, phénomène important en Europe, étaient inexistants sur le continent américain.

Les autochtones étaient différents des Européens à plusieurs autres niveaux. Il est toutefois impossible de parler d’une seule culture autochtone, comme il serait irréaliste de ne parler que d’une seule culture européenne. C’est pourquoi nous nous pencherons maintenant davantage sur les caractéristiques des autochtones qui peuplaient l’Amérique du Nord. En effet, les différences entre les grandes caractéristiques européennes de l’époque et celles des trois millions d’Amérindiennes et Amérindiens du nord de l’Amérique sont encore plus frappantes.

• État

Contrairement aux sociétés inca présente en Amérique de Sud et aztèque qui peuple le Mexique et l’Amérique centrale, les sociétés du nord du continent n’ont pas encore, à cette époque, commencé à développer d’État centralisé. Une exception : sur la côte de l’actuelle Colombie-Britannique on pouvait observer «des sociétés sédentaires très complexes, dotées de systèmes hiérarchiques élaborés caractérisés par un début d’esclavage. Jusqu’à l’arrivée des Européens, les esclaves [y] servaient à des fins domestiques plutôt qu’à la production.» [22]

Pour sa part, le système politique iroquois est particulièrement intéressant, parce que beaucoup plus démocratique que nos supposées démocraties actuelles.

«Fondé sur le système de parenté, le pouvoir politique représentait effectivement toute la population. Dans les villages, chaque lignage élisait un chef de la paix ou sachem […]. Chaque lignage pouvait aussi élire, au besoin, un chef de la guerre. Les sachems […] étaient élus, ils étaient aussi révocables. […] Les individus trop anxieux de prestige personnel étaient écartés du pouvoir. […] Prises à l’unanimité, les décisions reflètent nécessairement le consensus que seules l’éloquence et la capacité de persuasion peuvent faire respecter. […] Bien que chaque tribu considère un de ses sachems comme premier ou principal sachem, il n’y a pas véritablement de “grand chef” ou de hiérarchie chez les sachems. […] Dans les villages, les réunions sont très fréquentes, presque quotidiennes, et y assiste qui veut […]. Les privilèges des chefs sont pour l’essentiel symboliques. La quantité de produits qu’ils consomment n’est pas supérieure à celle des autres. […] [Ils sont] logés et habillés de la même manière que leurs compatriotes».

[23]

• Système de justice

En Amérique du Nord, à cette époque, il n’y a pas, à proprement parler, de système de justice, pas plus qu’il n’y a de policier pour faire respecter les lois. Pourtant, chez les Iroquois comme chez les autres tribus de cette partie du continent,

«les limites du comportement acceptable y étaient clairement déterminées. Bien que mettant en avant la notion d’individu autonome, les Iroquois n’en avaient pas moins un sens aigu du bien et du mal. […] Celui qui volait de la nourriture ou se conduisait lâchement au combat était “couvert de honte” par son peuple et mis à l’écart de la communauté jusqu’à ce qu’il eût expié sa faute par ses actes».

[24] Les

«Hollandais qui habitaient et commerçaient avec les Indiens étaient tout étonnés de voir comment de telles sociétés pouvaient se maintenir sans institutions judiciaires. Chez nous, [précisaient-ils], même avec une police aux aguets, les crimes sont plus fréquents que chez les Indiens.»

[25]

• Éducation des enfants

Le mode d’éducation des enfants, même s’il comportait des variantes très importantes d’une nation autochtone à l’autre, était, en général, à l’opposé de celui pratiqué en Europe.

Ainsi, comme

«les Iroquoiens et l’ensemble des Algonquiens, les Hurons ont un profond respect pour les enfants. Jamais et sous aucune considération ne les frappent-ils ou ne leur infligent-ils un quelconque châtiment corporel. Ils ont avec les enfants une très grande patience. Autant les Européens ont été scandalisés de voir comment les Hurons élevaient sans contraintes leurs enfants, autant les Hurons ont été horrifiés d’apprendre que les Européens frappaient, giflaient et fouettaient leurs enfants.»

[26]

Pour les autochtones, la liberté et l’autonomie semblaient être les valeurs principales à transmettre aux enfants. D’ailleurs, lorsque les Jésuites tentèrent de rééduquer les enfants hurons afin de faciliter leur assimilation, ils n’y parvinrent à peu près pas. Ainsi, ce qu’ils en disaient, c’était que

«d’une manière générale, les autorités ecclésiastiques considèrent qu’on n’arrive pas à [y] “dresser” les enfants : le libertinage des enfants en ces pays est si grand, et ils se trouvent si incapables de règlement et de discipline, que tant s’en faut que nous puissions espérer la conversion du pays par l’instruction des enfants»

[27].

• Religion

Le rôle que joue la religion chez les AmérindienNEs de l’Amérique du Nord est aussi très différent de celui qu’elle joue en Europe. En Europe, celle-ci développe une vision dans laquelle le paradis n’est accessible qu’après la mort. La religion aide ainsi les classes dominantes à faire accepter aux gens leur vie misérable. Après tout, il faut bien gagner notre ciel!

Chez les autochtones, cette vision est totalement différente. Dans les faits, la religion contribue plutôt à améliorer les conditions de vie des gens. Les shamans, contrairement aux chefs religieux européens, n’ont aucune autorité particulière en Amérique du Nord. Il n’y a ni lieux de culte, ni Église, ni clergé. Pour l’essentiel, le shaman a la responsabilité de décoder les rêves des gens afin de les aider à mieux organiser leurs vies.

Ainsi, contrairement à la tradition religieuse judéo-chrétienne qui conçoit l’humain comme étant un être supérieur sur la planète, les autochtones se perçoivent comme faisant partie de la nature. Ceci facilite le maintien d’un environnement sain et riche.

De plus,

«les cérémonies religieuses […] visent à la fois le développement d’un sentiment d’appartenance à la société et l’imposition de pratiques redistributives pour assurer le partage égal des biens. Bref, la sorcellerie, le rêve, les fêtes ont été de puissants moyens de redistribution. […] [D’ailleurs, par] crainte de sorcellerie […], les individus plus chanceux à la chasse ou encore privilégiés dans le commerce s’empressaient de partager.»

[28]

Encore une fois, on se retrouve face à deux cultures qui semblent totalement opposées.

• Médecine

En médecine, on peut également voir le fossé énorme qui sépare ces autochtones des Européens. Sur les deux continents, la médecine se base encore sur un mélange de connaissances empiriques (anatomie, plantes médicinales) et de croyances et superstitions. Cependant, l’approche est complètement différente!

«Contrairement aux Européens, les Amérindiens faisaient beaucoup de bruit, dansaient, jouaient de la musique autour du malade. Au-delà de l’intention de désensorceler, ces rituels lui communiquaient la sympathie et l’appui de la communauté. […] Dans ce rituel, la jeunesse célibataire venait faire l’amour près du malade pour le réconforter.»

[29]

On peut imaginer la surprise des missionnaires quand ils sont entrés pour la première fois en contact avec ces rituels!

• Guerres et torture

Même les guerres ne se vivaient pas de la même façon en Europe et en Amérique du Nord.

«Avant les premiers contacts avec les Européens, les mobiles économiques ne semblent pas avoir eu beaucoup d’importance dans le déroulement des guerres [même s’ils] n’étaient pas pour autant inexistants. […] La guerre se limite à un cercle infernal de vendetta où chacun, à tour de rôle, venge ses morts. […] Ni sac de village, ni extermination de population.»

[30]

Cette façon de faire la guerre s’observe également ailleurs. Par exemple, selon Las Casas, chez les Arawaks,

«s’ils n’étaient pas exactement pacifiques – les tribus se combattaient, en effet, de temps en temps –, les pertes humaines restaient peu importantes. En outre, ils ne se battaient que pour des motifs personnels et non sur ordre de leurs chefs ou de leurs rois.»

[31]

Même la torture est pratiquée d’une façon différente en Amérique du Nord et en Europe. Chez les AmérindienNEs, la torture est réservée aux prisonniers de guerre provenant de tribus étrangères. Toute la communauté y participe et, paradoxalement, les souffrances du prisonnier doivent être accompagnées du plus grand respect. Le torturé est d’ailleurs encouragé par ses bourreaux afin de vivre l’épreuve avec le plus de courage possible!

En Europe, la torture est utilisée pour soutirer des aveux ou pour punir les criminels. C’est l’État qui s’en occupe, la population n’y joue qu’un rôle de spectateur. L’objectif de la torture, c’est l’humiliation. De cette façon, l’État parvient à exercer un contrôle sur son propre peuple basé sur la peur.

Ainsi, la torture chez les Amérindiens

«symbolisait la solidarité de tous les membres d’une communauté contre l’étranger auquel on attribuait force, intelligence et courage. Aussi fallait-il la lui soutirer. Si dans la tribu amérindienne le nous renvoie à tous les membres de la communauté, en Europe le nous regroupe non pas tous les individus membres d’un peuple, mais tous ceux qui dans ce peuple reconnaissent la légitimité d’un souverain dont ils craignent le glaive. C’est un nous de peuple à genoux inscrit dans un rapport de domination.»

[32]

Le «communisme primitif»

Arrêtons ici les comparaisons Europe-Amérique. Bien d’autres aspects auraient pu être abordés (la famille, la place de la femme dans la société, le logement, le domaine des arts, divers aspects technologiques…), mais ces éléments sont déjà amplement suffisants pour bien comprendre que le fossé entre les humains qui habitaient ces deux continents était gigantesque!

Mais alors, comment expliquer ces différences? Marx, on le sait, avait déjà la réponse à cette question il y a plus de 100 ans. Toutes ces différences prennent leur origine dans les rapports de production présents dans ces différentes sociétés. Alors que, comme nous l’avons vu, les différentes nations européennes vivaient une époque de transition entre le féodalisme devenu invivable et le capitalisme naissant, les sociétés amérindiennes vivaient des rapports de production bien différents.

«Dans les villages iroquois, la terre était détenue et travaillée en commun. La chasse se faisait en groupe et les prises étaient partagées entre les membres du village. Les habitations étaient considérées comme des propriétés communes et abritaient plusieurs familles. La notion de propriété privée des terres et des habitations était parfaitement étrangère aux Iroquois. Un père jésuite français qui les rencontra en 1650 écrivait : “Nul besoin d’hospices chez eux car ils ne connaissent pas plus la mendicité que la pauvreté […] Leur gentillesse, leur humanité et leur courtoisie les rendent non seulement libéraux en ce qui concerne leurs possessions mais font qu’ils ne possèdent pratiquement rien qui n’appartienne également aux autres.”»

[33]

Les Iroquois n’étaient pas les seuls à baser leur production de richesses sur des rapports communistes. Ainsi, chez les Hurons, la

«terre est la propriété collective de la communauté. La propriété privée se limite généralement à quelques outils, armes et vêtements personnels. Il n’existe ni obligation de travail ni hiérarchie au niveau du travail. Personne ne surveille les femmes dans les champs ou les hommes qui construisent les palissades. […] Il n’existe aucune mesure coercitive pour obliger quelqu’un à travailler, et pourtant tout le monde travaille. Si le travail est souvent dur pour chacun des sexes, il n’est jamais harassant, d’autant qu’une fois les besoins satisfaits, on passe à d’autres activités. Aussi reste-t-il beaucoup de temps pour palabrer, placoter, fumer, danser, sculpter, chanter, jouer avec les enfants et faire la fête.»

[34]

Ces rapports de production sont également présents ailleurs que dans l’Amérique du Nord de cette époque. Même chez les civilisations où existaient déjà des classes sociales différentes et un commencement d’État centralisé, les rapports de production communistes pouvaient demeurer. Par exemple, chez les 10 millions d’Incas qui peuplaient une partie de l’Amérique du Sud, la

«société était basée sur l’aylu, groupe de famille unie par des liens de parenté ou d’alliance, possédant un territoire dirigé par un chef, le curaca, le plus souvent descendant du fondateur. Ils jouissaient des terres voisines au village qui était souvent protégés par une forteresse en pierre appelée pucara. Ces terres étaient distribuées aux familles suivant des règles précises afin d’être exploitées mais restaient la propriété de la collectivité.»

[35]

Le communisme inca était également basé sur d’autres aspects que l’agriculture : «propriété collective des eaux, des pâturages et des bois par la […] tribu […]; coopération dans le travail; appropriation individuelle des récoltes et des fruits» [36].

Comme on peut le voir, la très vaste majorité des nations autochtones étaient fondées sur une économie communiste. Pourtant, les échanges de produits entre nations étaient fréquents :

«Ce continent était alors hautement organisé sous forme de réseaux d’échanges complexes et étendus, dans lesquels les divers groupes humains se disputaient les meilleures places. Suite à la dernière glaciation, l’Amérique s’était déployée à la façon d’un éventail de zones écologiques, appelant de la part des peuples qui s’y adaptèrent autant de spécialisations et d’inventions, lesquelles ne tardèrent pas à donner lieu à des échanges franchissant des distances importantes.»

[37]

Ces réseaux d’échanges étaient si importants qu’il était possible d’observer chez les Hurons des produits provenant de la Baie James ou du Golfe du Mexique! Les rapports communistes qui gèrent l’échange à l’intérieur d’une tribu ont aussi des impacts sur les échanges avec d’autres nations. Par exemple, chez les Hurons, pour

«prévenir les inégalités, un code de générosité, d’hospitalité et d’échange cérémoniel assure la circulation et le partage des biens produits sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours à un marché. À cet égard, il n’y a jamais de place du marché, même pas temporaire, dans un village huron. Qu’ils soient d’origine locale ou étrangère, les biens circulent exclusivement à l’intérieur des réseaux de partage et de redistribution […]. C’est dire qu’il n’y a pas de transactions commerciales. […] La pratique généralisée des dons qu’exige à tout moment le code de politesse, l’engouement généralisé pour les jeux de hasard, les contributions aux fêtes, rituels et carnavals, l’obligation de satisfaire les désirs exprimés par les membres de sa communauté, le mépris qu’entraîne l’accumulation des biens, tout cela a pour fonction d’assurer l’égalité, si bien qu’il n’y a chez les Hurons ni vendeurs ni acheteurs, ni commandants ni exécutants, ni riches ni pauvres.»

[38]

Le choc des économies

C’est donc dans ce contexte que la rencontre des deux continents s’est vécue. D’une part, une Europe sortant du féodalisme pour entrer dans une nouvelle ère d’exploitation : celle du capitalisme. D’autre part, le continent américain qui ne connaît à peu près pas l’exploitation parce qu’il est construit sur des rapports essentiellement communistes.

«En histoire, on a généralement eu tendance à réduire la conquête de l’Amérique […] au modèle harmonieux de la création de sociétés nouvelles dans lesquelles chacune des communautés ethniques aurait contribué à sa manière à la création d’un grand tout canadien ou américain. À ce titre, on réduit la “contribution” amérindienne à “notre” histoire à quelques apports techniques : raquettes, canots, traîne sauvage […], etc.»

[39] On ne tient absolument pas compte du choc gigantesque de ces deux types d’économie.

Dès les premiers contacts, ce choc fut brutal. Ainsi, en 1495, sur l’île d’Hispaniola,

«les Espagnols organisèrent une grande chasse à l’esclave et rassemblèrent mille cinq cents Arawaks – hommes, femmes et enfants – qu’ils parquèrent dans des enclos sous la surveillance d’hommes et de chiens. Les Européens sélectionnèrent les cinq cents meilleurs “spécimens”, qu’ils embarquèrent sur leurs navires. Deux cents d’entre eux moururent durant la traversée. […] Aussi Colomb, désespérant de pouvoir reverser des dividendes aux promoteurs de l’expédition, se sentait-il tenu d’honorer sa promesse de remplir d’or les cales de ses navires. […] Lorsqu’il devint évident que l’île ne recelait pas d’or, les Indiens furent alors mis en esclavage sur de gigantesques propriétés […]. Exploités à l’extrême, ils y mouraient par milliers.»

[40]

Las Casas écrit qu’à son arrivée à Hispaniola en 1508, «soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose?» [41] La situation n’allait pas s’améliorer par la suite. «En 1515, il ne restait plus que quinze mille Indiens, et cinq cents seulement en 1550. Un rapport daté de 1650 affirme que tous les Arawaks et leurs descendants ont disparu à Haïti.» [42]

Ce que Colomb et ses hommes ont fait à Hispaniola a ensuite été répété par les hommes de Cortés chez les Aztèques du Mexique et par ceux de Pizarro chez les Incas du Pérou. Ces peuples ont également été victimes d’un véritable génocide basé sur les guerres, les épidémies, mais principalement sur l’esclavage.

L’Espagne ayant besoin d’accumuler rapidement les richesses afin de sortir du féodalisme s’est concentrée principalement sur l’exploitation des mines. Ce domaine se prêtait particulièrement bien à l’esclavage puisqu’on avait alors besoin de bras, mais pas nécessairement d’outils perfectionnés ou de connaissances techniques plus avancées.

C’est ainsi que le peuple inca fut décimé. Il est vrai que la société inca était déjà composée de classes sociales différentes et que certaines de ses lois étaient très dures (peine de mort, torture). Mais,

«contre tous les reproches qu’on peut faire au régime inca […] s’inscrit le fait historique […] qu’il assurait la vie et la croissance d’une population qui atteignait dix millions quand les conquistadores arrivèrent au Pérou et qui, en trois siècles de domination espagnole, descendit à un million»

[43].

Chez les Aztèques, un début d’esclavage avait déjà commencé à naître avant l’arrivée des Espagnols. C’est d’ailleurs chez ces derniers que l’existence des classes était la plus évidente :

«Les Aztèques régnaient par le biais d’une hiérarchie sévère. […] [La parole du roi] avait valeur de loi et il était traité en demi dieu. Pour le seconder, une classe de nobles en charge des affaires de l’État était dotée en récompense d’une richesse et d’un pouvoir considérables. La noblesse avait un statut équivalent à celui des prêtres, représentants des dieux et responsables des rituels religieux, de l’écriture, de la médecine et de l’astronomie. Puis venaient les négociants, les commerçants, les artisans et autres simples sujets. Le niveau le plus bas était occupé par les esclaves, soit des prisonniers capturés à l’occasion d’une bataille et attendant leur mort sacrificielle, soit des personnes ayant pris l’état d’esclave de leur propre chef, en paiement d’une dette ou pour survivre à une mauvaise récolte.»

[44]

«Le statut d’esclave était comparable à celui de serviteur lié par contrat. Bien que les enfants de parents pauvres pussent être vendus et asservis, ce n’était que pour une période limitée dans le temps. Les esclaves pouvaient acheter leur liberté; ceux qui réussissaient à s’enfuir de chez leurs maîtres et atteignaient le palais royal sans être pris se voyaient immédiatement accorder la liberté.»

[45]

Mais ce début d’esclavagisme, loin de les protéger, a plutôt semblé faciliter leur acceptation de l’esclavage brutal que les Espagnols allaient installer. «Entre 1519 et 1605, la population de l’Anahuac [Mexique] serait passée de 25 à 1 millions.» [46]

Pour ce qui est des peuples d’Amérique du Nord, on aurait pu croire que leur destin serait différent. En effet, la population y était, en général, moins dense qu’au Sud. De plus, les classes sociales y étaient totalement inexistantes, ce qui rendait ces peuples encore plus résistants que les autres à l’idée de subir l’esclavage. Enfin, dans le Nord-Est du continent, le commerce des fourrures ne pouvait être basé sur l’esclavage pour des raisons évidentes : comment maintenir en esclavage des gens qui doivent demeurer libre de leurs mouvements afin de parcourir le territoire à la recherche des castors?

Cependant, le contact ne pouvait pas se faire simplement. Quelques tentatives, la plus part du temps infructueuses, ont été faites en Nouvelle-Angleterre et en Nouvelle-France afin d’installer les AmérindienNEs sur des terres pour y reproduire des rapports féodaux.

Mais, même là où les Amérindiens sont parvenus à demeurer libres, la survie de leur économie communiste devenait impossible dès qu’ils commencèrent à échanger des biens avec les Européens. Le développement du commerce des fourrures, par exemple, a rapidement contraint ces peuples à se spécialiser. Ainsi, les Hurons qui avaient rapidement vu le castor disparaître de leurs territoires à la suite d’une chasse trop intensive, se spécialisèrent dans l’échange avec les Français. Cette spécialisation dans les rapports de production a, par la suite, rapidement isolé les différentes nations autochtones qui, jusqu’alors, étaient parvenues à maintenir un équilibre grâce à l’échange de biens sous la forme de dons plutôt que sous la forme de marchandises dans le but de faire du profit.

En très peu de temps, la disparition rapide des ressources naturelles, l’augmentation importante des guerres entre les nations et l’apparition de classes sociales à l’intérieur même de chacune de ces nations ont eu pour effet l’affaiblissement considérable de ces sociétés :

«Déjà vers 1660, on observe l’éclatement de la civilisation amérindienne. À l’est, guerres et maladies ont fait le vide. À l’ouest, toute la région des lacs Michigan et Supérieur devient une zone de réfugiés qui bouleversent l’équilibre humain et provoque de nouvelles guerres.»

[47]

Plus que cela, l’existence même des sociétés basées sur une économie communiste représentait un immense danger pour les classes dominantes de l’Europe. En effet, pour les classes exploitées venues coloniser l’Amérique,

«on peut imaginer ce que représentaient ces sociétés où les gens ne savent ce que c’est que de se faire servir et où chacun se sert soi même, ces sociétés où les gens se contentent seulement de la vie et où pas un d’eux ne se donne au diable pour acquérir des richesses, ces sociétés où on ne voit pas pourquoi un homme devrait être tellement plus élevé qu’un autre […]. On peut imaginer d’un seul coup quel type de menace représentait l’existence même de ces sociétés sans classes pour les classes dominantes des sociétés européennes, quel danger cela pouvait représenter pour des sociétés où tout était partage inégal, tant au niveau matériel que symbolique, où l’on pendait les mendiants, où l’on condamnait les chômeurs aux galères et où les […] nobles […] ne se seraient jamais abaissés à travailler de leurs mains, si bien qu’une multitude de gens devaient travailler à les nourrir, à les habiller et à les loger.»

[48]

Pour que les populations exploitées d’Europe continuent d’accepter cette exploitation, il n’y avait qu’une solution : le génocide ou la réserve pour les Amérindiens qui avaient survécu à l’esclavage, aux épidémies et aux guerres. L’histoire de la conquête de l’Ouest aux États-Unis n’est d’ailleurs qu’une suite ininterrompue de traités non respectés qui servaient à repousser sans cesse plus loin les nations autochtones afin de prendre leurs territoires et de les éloigner le plus possible des populations européennes.

De nombreux traités se terminant généralement par une formule du type «aussi longtemps que l’herbe poussera et que couleront les rivières» promettaient aux nations autochtones de nouveaux territoires en échange de leur exil vers l’ouest.

Speckled Snake, un Amérindien Creek plus que centenaire, a su bien résumer ces politiques de déplacement :

«Frères, j’ai entendu bien des discours de notre Grand-Père blanc. Quand il est arrivé d’au-delà des grandes eaux, il n’était qu’un petit homme […], un tout petit homme. Ses jambes lui faisaient mal d’avoir été assis si longtemps dans son grand bateau et il mendiait un peu d’aide pour lui allumer son feu. […] Mais quand l’homme blanc se fut réchauffé au feu des Indiens et nourri de leur bouillie de maïs, il devint très grand. En un seul pas il enjambait les montagnes et ses pieds couvraient les plaines et les vallées. Ses mains se saisissaient des mers de l’est et de l’ouest tandis que sa tête reposait sur la lune. Alors il devint notre Grand-Père. Il aimait ses enfants rouges et leur disait : “Allez vous mettre un peu plus loin de crainte que je ne vous écrase.” Frères, j’ai entendu bien des discours de notre Grand-Père et ils commencent et se finissent toujours ainsi : “Allez vous mettre un peu plus loin, vous êtes trop près.”»

[49]

Ainsi, au nord comme au sud du continent, le résultat fut le même : de 90 à 95% des populations amérindiennes furent exterminées par l’arrivée d’une économie basée sur l’exploitation!

Leçons à tirer pour mieux comprendre le futur de l’humanité

À partir de ceci, il faut à tout prix tenter d’éviter les conclusions naïves du genre : les gentils Amérindiens ont été exterminés par les méchants hommes blancs et le paradis terrestre est disparu du même coup. Dans les faits, nous ne pouvons ignorer le fait que des sociétés comportant des classes sociales différentes avaient déjà commencé à se former dans le sud de l’Amérique et sur la côte ouest du Canada. Ces sociétés auraient très bien pu suivre un développement économique (esclavagisme-féodalisme-capitalisme) comme celui qu’avaient connu les Européens sans intervention de l’extérieur.

Deux conclusions doivent cependant ressortir de la comparaison Europe-Amérique et du choc de ces deux économies. Premièrement, il devient impossible d’affirmer, comme on nous le répète souvent, que la nature humaine pousse les gens à exploiter leurs semblables, qu’il en a toujours été et en sera toujours ainsi. Marx et Engels savaient déjà à leur époque que l’exploitation n’est apparue qu’avec la modification des rapports de production, au moment où les surplus provenant de l’élevage des troupeaux a permis la transformation de l’économie communiste primitive en esclavagisme sur le continent européen.

Bien au contraire, l’exploitation des humains par d’autres humains pourrait plutôt être considérée comme un accident de parcours, si l’on tient compte de l’histoire de l’humanité depuis ses tout débuts. Ainsi, si l’on considère que notre espèce (Homo sapiens) est présente sur la planète depuis 195 000 ans [50] et que les premiers signes d’esclavage en Europe remontent à environ 8 000 ans, on peut alors affirmer que les économies basées sur l’exploitation n’ont représenté que 4% de l’histoire humaine. Pour les peuples amérindiens, ce n’est que 0,25% de leur histoire. Alors, ceux et celles qui tiennent absolument au concept de nature humaine devraient, à tout le moins, parler d’une nature humaine généreuse basée sur la coopération et le communisme plutôt que sur l’exploitation!

Du même coup, on comprend mieux la distance qui est maintenue de nos jours entre les populations autochtones et le reste des gens qui peuplent maintenant le continent. Les réserves, le racisme, la désinformation continuelle provenant des médias bourgeois entretiennent cette distance. Il est, en effet, primordial pour la bourgeoisie des différents pays du continent de garder les prolétaires dans l’ignorance de l’histoire des peuples amérindiens afin de maintenir l’illusion qu’il n’y a rien de possible en dehors du capitalisme.

Deuxièmement, pour Engels, le communisme primitif correspondait à une époque où les rapports de production communistes étaient les seuls possibles.

«Pour le barbare du stade inférieur, l’esclave était sans valeur. Aussi, les Indiens américains procédaient-ils avec leurs ennemis vaincus tout autrement qu’on ne fit à un stade supérieur. […] À ce stade, la force de travail humaine ne fournit pas encore d’excédent appréciable sur ses frais d’entretien.»

[51] Selon lui, le communisme primitif venait du fait qu’il était impossible, de toutes façons, d’exploiter quelqu’un dans ces conditions.

Pourtant, comme nous l’avons vu, les recherches plus récentes portant sur la capacité de production des AmérindienNEs de l’Amérique du Nord démontrent qu’il était beaucoup plus facile pour eux de produire des surplus de richesses que nous ne le pensions auparavant. Ce fait ne les a pas empêché de conserver une économie de type communiste durant une très longue période. Cette possibilité de produire des surplus n’a pas été automatiquement suivie de l’apparition de l’esclavagisme chez ces populations, bien au contraire!

Le capitalisme est en crise et cherche par tous les moyens à survivre. Cependant, dans plusieurs pays, des luttes révolutionnaires importantes sont en marche afin de renverser ces rapports de production basés sur l’exploitation des populations mondiales et sur la recherche de profits de plus en plus démesurés.

Si ces révolutions, en se basant sur les avancées et sur les erreurs des révolutions passées, parviennent à transformer véritablement les rapports de production, la face de l’humanité se transformera probablement plus rapidement qu’on ne pourrait le croire. Quand on connaît mieux l’extraordinaire histoire de l’humanité, on peut voir à quel point l’avenir est porteur d’espoir.

Émile Parent



1) Samuel Noah KRAMER, L’histoire commence à Sumer, Flammarion, coll. «Champs», 1993 (1re édition 1957).

2) Howard ZINN, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, Lux, 2002, p. 6.

3) Denys DELÂGE, Le pays renversé, Boréal, 1991, p. 20.

4) Id., p. 22-23.

5) Id., p. 27.

6) Id., p. 34.

7) Id., p. 29.

8) Karl MARX, Le capital livre 1, Garnier-Flammarion, 1969, p. 543-544.

9) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 29.

10) K. MARX, op. cit., note 8, p. 557.

11) Francis JENNINGS, The Invasion of America – Indians, Colonialism, and the Cant Conquest, W.W. Norton & Company, 1976, p. 34.

12) H. ZINN, op. cit., note 2, p. 6.

13) Id., p. 7.

14) Rémi SAVARD, Destins d’Amérique – les autochtones et nous, Éditions de l’Hexagone, 1979, p. 77.

15) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 50.

16) Id., p. 51.

17) Id., p. 54-56.

18) Id., p. 58.

19) H. ZINN, op. cit., note 2, p. 8.

20) Id., p. 10.

21) Id., p. 5.

22) Union bolchévique du Canada, Génocide ou la formation d’une nation, 1978, p. 2.

23) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 72-73.

24) H. ZINN, op. cit., note 2, p. 28.

25) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 73.

26) Id., p. 71.

27) Id., p. 189.

28) Id., p. 84.

29) Id., p. 81-82.

30) Id., p. 74-75.

31) H. ZINN, op. cit., note 2, p. 10.

32) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 77-78.

33) H. ZINN, op. cit., note 2, p. 26.

34) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 63.

35) perso.infonie.be/m.art.guy/admin2.html.

36) J.C. MARIATEGUI, Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne, Librairie François Maspero, 1969, p. 62.

37) Rémi SAVARD, op. cit., note 14, p.77-78.

38) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 64.

39) Id., p. 303.

40) H. Zinn, op. cit., note 2, p. 8-9.

41) Id., p. 12.

42) Id., p. 9.

43) J.C. MARIATEGUI, op. cit., note 36, p. 62.

44) abc-latina.com – L’Amérique latine sur Internet : www.abc-latina.com/civilisations/azteque.htm.

45) Le Mexique des Indiens : www.arizona-dream.com/Mexique/Indiens/hazteques.php.

46) Rémi SAVARD, op. cit., note 14, p. 76.

47) D. DELÂGE, op. cit., note 3, p. 163.

48) Id., p. 304.

49) H. ZINN, op. cit., note 2, p. 160-161.

50) Hominidés – Les évolutions de l’homme : www.hominides.com/html/ancetres/ancetres-homo-sapiens.html.

51) Friedrich ENGELS, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Les Éditions du Progrès, 1976, p. 86.

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