Arsenal №6
El Diario Internacional et Luis Arce Borja

Le parcours tordu d’un « compagnon de route »

Le 17 mai 1980, il y a déjà vingt-cinq ans, le Parti communiste du Pérou (PCP) initiait un mouvement de lutte armée qui allait profondément marquer le mouvement communiste international. Pendant près d’une vingtaine d’années, la guerre populaire dirigée par le PCP a constitué un phare et une référence incontournable pour des milliers d’oppriméEs aspirant à la révolution, au Pérou comme à l’étranger.

Après la mort de Mao Zedong et la victoire des partisans du capitalisme en Chine, le nouveau mouvement marxiste-léniniste, créé dans la foulée de la grande lutte dirigée par Mao et le Parti communiste chinois contre le révisionnisme et l’abandon de la révolution de la part des dirigeants soviétiques, est entré en crise et s’est retrouvé très affaibli. Peu de temps après, le courant révisionniste, déjà moribond, entrait en phase terminale, jusqu’à l’implosion de l’URSS en 1991. Tout au long des années 1980 et jusqu’au tournant des années 1990 alors qu’elle a atteint son sommet, la grande lutte dirigée par le PCP, qui a mobilisé des millions d’oppriméEs au Pérou, est venue réaffirmer la légitimité de la révolution (on a raison de se révolter!) et surtout, la validité du projet communiste et de son idéologie – cela, dans un contexte où la bourgeoisie internationale osait prétendre à la «fin de l’histoire».

Au Canada également, la révolution péruvienne a grandement influencé les maigres forces qui se réclamaient du combat pour le socialisme et le communisme. Vers la fin des années 1980, les communistes québécoises et québécois étaient regroupéEs au sein du groupe Action socialiste [1]. La volonté que nous avions de relancer le projet communiste impliquait nécessairement qu’on étudie l’expérience historique du mouvement communiste international – de ses victoires comme ses échecs – mais aussi qu’on se solidarise avec ceux et celles qui persistaient sur la voie de la révolution. Des camarades ont alors mené la lutte pour que collectivement, le noyau de révolutionnaires regroupéEs au sein d’Action socialiste commencent à s’emparer des acquis de la révolution chinoise et de la nouvelle synthèse de la science de la révolution qu’elle a permis de développer : le marxisme-léninisme-maoïsme (MLM). Une organisation française, l’OCML Voie prolétarienne, avec laquelle nous avions de bonnes relations, nous a également encouragé à aller dans cette direction.

Ces mêmes forces nous ont poussé à nous tourner vers ce qui se passait au Pérou. Depuis dix ans, la guerre populaire n’avait cessé de progresser dans ce pays, au point où elle occupait désormais le devant de la scène politique. Les classes réactionnaires péruviennes et l’impérialisme US qui les soutenait (et les soutient toujours), craignaient d’ailleurs très ouvertement une éventuelle victoire des forces révolutionnaires. Le 22 mars 1992, le New York Times résumait ainsi l’opinion des milieux gouvernementaux les mieux informés sur le Pérou :

«[TRADUCTION] Au Congrès, au Département d’État, à l’OEA et dans de nombreux centres de recherche, l’opinion grandit à l’effet que le momentum étonnant démontré par la guérilla du Sentier lumineux […] constitue le test politique le plus crucial de l’après-guerre froide pour les pays occidentaux.»

[2]

En outre, le Parti communiste du Pérou était lié au Mouvement révolutionnaire internationaliste (le MRI) – un regroupement international de partis et organisations communistes, qui tirait lui-même son origine de la lutte contre la prise du pouvoir par les révisionnistes et la restauration du capitalisme en Chine. [3] Le PCP défendait et soutenait le maoïsme, et il montrait en pratique la possibilité de développer la guerre révolutionnaire. Non seulement défendait-il l’intégrité de l’idéologie prolétarienne mise à mal par des décennies de déformations et de trahisons révisionnistes, mais encore il la développait et la rendait plus pertinente dans le contexte du Pérou et de la situation internationale du moment.

Après avoir amorcé un travail de solidarité avec la révolution péruvienne, le quatrième congrès du groupe Action socialiste, tenu à l’été 1992, a adopté une résolution d’appui enthousiaste au PCP. [4] Peu de temps après, deux événements cruciaux se sont toutefois produits, qui sont venus bouleverser notre organisation – pas seulement notre organisation, bien sûr, mais aussi l’ensemble du mouvement de solidarité qui s’était développé à l’échelle internationale : le 12 septembre 1992, la police péruvienne capturait l’homme le plus recherché au pays, Abimael Guzmán (le chef du PCP, mieux connu sous le pseudonyme de «président Gonzalo»), ainsi que plusieurs dirigeantes et dirigeants du Parti, dans la résidence où elles et ils se trouvaient à Lima. Puis, un an plus tard, le président-dictateur Alberto Fujimori, qui régnait en maître depuis «l’auto-coup d’État» qu’il avait réalisé en avril 1992, présentait une vidéo dans laquelle on voyait apparemment Guzmán, ainsi qu’une autre dirigeante du Parti (Elena Iparraguirre), signer une lettre dans laquelle ils appelaient à la négociation d’un «accord de paix» avec le régime, dans le but de mettre fin à la guerre populaire.

Tout de suite après l’arrestation du président Gonzalo, une vaste campagne de mobilisation avait été entreprise à l’échelle internationale, à l’initiative du MRI, dont l’objectif était de «remuer ciel et terre» pour défendre la vie du chef du PCP. À ce moment-là, le régime envisageait très ouvertement la possibilité de l’exécuter, sans même tenir de procès. Dans une entrevue qu’il avait accordée à la chaîne de télé Panamericana le 19 septembre, Fujimori avait ainsi déclaré : «Personnellement, je pense qu’il mérite la peine de mort. Car quelle autre punition devrait-on infliger à un criminel comme lui?»

En fin de compte, Abimael Guzmán a été jugé quelques semaines plus tard par un tribunal militaire formé de juges anonymes et masqués, lors d’un simulacre de procès au terme duquel il fut condamné à perpétuité, sans aucune possibilité de libération conditionnelle. Après sa condamnation, le chef du PCP a été transféré dans une prison souterraine spécialement aménagée sur la base navale de Callao, près de Lima, où ni ses avocats, ni même la Croix rouge internationale ne pouvaient le rencontrer. [5]

Un impact considérable

Dans ce contexte, il va sans dire que l’impact de la publication de ce qu’on a appelé les «lettres de paix», qui ont été présentées une première fois par le chef d’État péruvien le 1er octobre 1993 devant l’assemblée générale des Nations unies à New York (!), fut considérable, au Pérou et à l’étranger.

Outre un certain nombre d’individus, principalement en Europe, qui prétendaient qu’il fallait appuyer cette nouvelle grande décision et lutter pour un accord de paix, deux tendances sont apparues, grosso modo, au sein du mouvement de solidarité avec la révolution péruvienne : celle défendue notamment par le Comité central du PCP, que nous avons soutenue, qui y voyait essentiellement un «bobard». [6] Et celle du MRI et de son Comité dirigeant, qui disaient qu’il s’agissait là d’un développement extrêmement grave et préoccupant, témoignant de l’émergence probable d’une lutte de lignes au sein du PCP. Selon le Comité du MRI, la position favorable à l’abandon de la guerre populaire était en effet défendue par «[TRADUCTION] un groupe de personnes historiquement associées au PCP, centrées principalement dans les prisons, mais qui reçoivent un soutien au moins minimal parmi les membres du Parti à l’extérieur des prisons et à l’étranger» [7].

Indépendamment de la question de savoir si le président Gonzalo était vraiment l’auteur de ces fameuses lettres (une question importante, certes, mais non déterminante pour juger de la ligne qu’elles exprimaient), le Comité du MRI considérait qu’il était absolument crucial de mener la lutte entre les deux lignes jusqu’au bout. Le point de vue favorable à un accord de paix s’était exprimé dans un certain nombre de textes, outre les lettres déjà mentionnées, dont l’origine n’était pas toujours claire, certes, mais qui soulevaient néanmoins plusieurs questions fondamentales pour l’avenir de la révolution : parmi elles, la question de l’utilisation tactique des négociations, comme Mao l’avait fait en Chine, comme moyen de poursuivre la guerre populaire, à la différence des révisionnistes qui conçoivent la lutte armée essentiellement comme un moyen d’augmenter leur «rapport de force» pour une éventuelle négociation; les difficultés d’initier, de maintenir et de faire triompher une guerre populaire dans un contexte international marqué par la domination absolue de l’impérialisme US; la question de savoir comment la direction d’un parti communiste peut et doit faire face à un revers aussi sérieux que celui qui s’est produit avec l’arrestation d’Abimael Guzmán et des autres dirigeantEs du PCP; etc. Comme on le voit, il s’agissait là de questions extrêmement sérieuses, de l’ordre de celles qu’on ne peut résoudre simplement en niant qu’elles existent.

Tout en continuant à soutenir la guerre populaire et le Comité central du Parti communiste du Pérou qui avait clairement appelé à la poursuivre, le Comité du MRI a néanmoins tenu à apporter une réponse précise et détaillée aux questions soulevées dans l’affaire des «lettres de paix». Cette démarche d’enquête et d’étude, qui aura duré près de 18 mois, a finalement donné lieu à la publication d’un communiqué [8] et surtout, d’un important article écrit par l’organisation qui s’appelait alors l’Union des communistes d’Iran (Sarbedaran) (désormais le Parti communiste d’Iran [marxiste-léniniste-maoïste]) [9]. Cet article répondait en détail au principal texte favorable à un accord de paix – un texte ayant largement circulé au Pérou et à l’étranger, connu par son titre («Asumir – Combatir por la Nueva Decision y Nueva Definicion») – en défendant les principes de la guerre populaire.

Quant à nous, comme nous l’avons mentionné plus haut, nous avons fait nôtre la ligne qui disait qu’il s’agissait essentiellement d’un «bobard». Lors d’une conférence publique tenue le 22 janvier 1994, le porte-parole du groupe Action socialiste avait d’ailleurs mis en doute l’authenticité des dites lettres, en disant qu’il s’agissait vraisemblablement d’un «coup monté par le régime». Nous en tenions pour preuve le fait que trois mois plus tard, Fujimori refusait toujours à Abimael Guzmán la possibilité de s’exprimer publiquement et librement à ce sujet. Nous insistions également pour dire que de toutes manières, «il n’y a[vait] rien qui justifiait un tel revirement» (à savoir, le fait de vouloir cesser la lutte armée et de conclure un accord de paix).

«Cela serait contraire, ajoutions-nous, à tout ce que le Parti communiste du Pérou a défendu par le passé, et en particulier à tout ce que le président Gonzalo lui-même nous a enseigné. Cela serait contraire, de plus, à ce que le président Gonzalo a défendu lors de la seule et unique occasion où le régime a accepté, depuis son arrestation, de le présenter publiquement.»

[10]

À partir de là, nous nous sommes lancés assez furieusement dans une bataille politique tous azimuts, contre le régime Fujimori et les lettres de paix et en appui à la guerre populaire. Dans ce cadre, nous nous sommes associés à d’autres forces – certaines maoïstes, d’autres pas (tel le Parti du travail de Belgique, un groupe néo-révisionniste) – qui soutenaient la thèse du «bobard».

Assez rapidement, nous en sommes venus à nous dissocier ouvertement et de façon purement subjectiviste, du processus d’étude et d’enquête amorcé par le MRI et sa direction. Bien que nous n’ayons jamais affirmé, pour notre part, qu’il était «impossible» que le président Gonzalo ait été l’auteur (ou un partisan) des lettres de paix, nous avons publié, dans notre presse, plusieurs articles, dont certains écrits par le directeur du journal El Diario Internacional, Luis Arce Borja, qui soutenaient cette position et qui allaient jusqu’à prétendre, d’un point de vue tout à fait contraire au maoïsme, que le fait même d’affirmer qu’une lutte de lignes avait émergé au sein du PCP revenait à miner la crédibilité et la qualité de cette organisation.

Dans un article publié en mars 1995, Arce avait ainsi écrit qu’«[TRADUCTION] admettre que la question d’un “accord de paix” fait partie d’un processus et d’un conflit internes au PCP, revient à présenter le PCP comme une organisation rongée par une division scandaleuse et faiblissante, à la limite de la destruction» [11].

Nous-mêmes avons accrédité et soutenu cette conception erronée de la lutte entre les deux lignes. Dans un article écrit expressément pour El Diario Internacional, un porte-parole du groupe Action socialiste avait tenu à dénoncer le Comité du MRI parce qu’il persistait à «[TRADUCTION] présenter le PCP comme un parti profondément divisé entre deux factions rivales» [12].

Parmi les nombreux textes que nous avons publiés ou diffusés, plusieurs attaquaient ouvertement le MRI, son Comité dirigeant et certaines de ses organisations membres (en particulier le Parti communiste révolutionnaire des États-Unis), à la fois pour ce qu’on avait qualifié de «silence» de leur part; parce qu’ils reconnaissaient qu’une lutte de lignes avait émergé au sein du PCP; et enfin, parce qu’ils refusaient d’affirmer qu’il était «impossible» que le président Gonzalo soit l’auteur ou un partisan des lettres de paix.

En mars 1996, nous avons rendu publique une déclaration officielle du groupe Action socialiste [13] dans laquelle on affirmait que suite au «silence» qu’il avait observé pendant près de 18 mois, le Comité du MRI avait «perdu le leadership qu’il [avait] déjà cru détenir en ce qui a trait à la solidarité avec la révolution péruvienne», et que sa résolution du 28 mars 1995 et la réponse détaillée à «Asumir» qu’il avait publiée, arrivaient tout simplement «trop tard».

Notre autocritique

Rétrospectivement, il apparaît clairement que nous nous sommes totalement fourvoyés dans l’affaire des lettres de paix : après l’arrestation du président Gonzalo et la publication de ces lettres, le PCP faisait face à des difficultés bien plus importantes que ce que nous en avions compris. Notre mauvaise compréhension des questions qui étaient en jeu nous a amenés à nous mettre la tête dans le sable et à opérer une sorte de fuite en avant : ainsi, avons-nous prétendu, avec d’autres, que la guerre populaire continuait à progresser; qu’elle était toujours à l’étape de l’équilibre stratégique et que les forces révolutionnaires étaient à la veille de conquérir le pouvoir dans tout le pays; que tout cela n’était qu’un simple «détour», que le PCP avait aisément surmonté; que si on avait l’impression que le niveau d’activité du PCP avait diminué, c’est simplement parce que la bourgeoisie nous «cachait la vérité»; etc.

Le PCR(co), qui a succédé au groupe Action socialiste, reconnaît aujourd’hui avoir sous-estimé l’importance de la lutte idéologique, dans le cadre du processus de lutte entre les deux lignes au sein des organisations communistes. En outre, nous nous sommes mépris sur le rôle qu’un centre international comme le MRI, et plus généralement, les partis et organisations maoïstes dans les autres pays, sont appelés à jouer lorsque surgit une bataille de cette envergure au sein d’un parti donné.

Nous avons cru que la bataille à mener était uniquement d’ordre politique (infliger une défaite aux partisans d’un accord de paix, sur le terrain), ce qui a justifié la construction d’alliances douteuses, grâce auxquelles nous souhaitions remporter une victoire qu’on croyait pouvoir être rapide et décisive. Cette lutte politique pour écraser la ligne opportuniste de droite appartenait au premier chef aux militantes et militants du PCP, et notre contribution à cet égard ne pouvait être qu’infinitésimale. Par contre, il eut été bénéfique, pour les partisanes et partisans de la guerre populaire au sein de ce Parti, de pouvoir s’appuyer sur une critique et une répudiation d’envergure des thèses défendues par les tenants d’un accord de paix, qui s’attaquent à leurs fondements. Ce travail était justement à la portée des partis et organisations maoïstes à l’échelle internationale.

Outre le fait qu’elle était clairement animée par l’intention de «faire notre part» dans ce qui nous apparaissait, non sans raison, comme une bataille décisive pour l’avenir de la révolution péruvienne (et partant, celui de la révolution mondiale), notre attitude fut certainement marquée par une appropriation encore faible du maoïsme, et en particulier de l’expérience historique du mouvement communiste international, et par une pratique révolutionnaire qui restait embryonnaire.

Ainsi, nous n’avions pas encore suffisamment assimilé l’expérience de la lutte pour relancer le mouvement communiste après la mort de Mao et la perte de la Chine socialiste en 1976, et du rôle que le MRI avait joué à cette époque. L’eut-on reconnu à sa juste valeur que nous aurions évité de critiquer ouvertement le MRI et de faire écho aux attaques vicieuses – dont certaines provenant de groupes ou individus non-maoïstes, voire même carrément révisionnistes – qui furent portées contre lui. Il eut alors été possible d’en arriver à trouver la vérité et à mieux assimiler le marxisme-léninisme-maoïsme.

On pourrait maintenant se contenter de dire qu’en quelque sorte, la réalité nous a rattrapé, ce qui serait partiellement exact, tellement il est évident que le «détour» s’est avéré beaucoup plus complexe qu’on l’a cru. Mais ce serait là un bilan insuffisant et surtout, bien peu utile. Nous croyons donc qu’il importe de revenir sur les erreurs que nous avons commises, afin de les déraciner et de faire un nouveau pas en avant dans notre appropriation de la science de la révolution.

Sur nos relations avec Luis Arce Borja

Pendant toute la période que nous avons évoquée, allant grosso modo de 1992 jusqu’à la dissolution du groupe Action socialiste et la création du PCR(co) en l’an 2000, nous avons à peu près constamment affiché notre solidarité avec Luis Arce Borja et son bulletin El Diario Internacional.

Luis Arce Borja est un ressortissant péruvien, qui vit désormais à Bruxelles. Autrefois directeur du quotidien El Diario de Lima, il s’est mis à sympathiser avec le PCP et la guerre populaire alors que celle-ci prenait son envol au cours des années 1980. À ce titre, il fut le co-auteur de la fameuse «entrevue du siècle» avec le président Gonzalo, que ce dernier a accordée à El Diario en 1988. Victime de la répression et de l’ostracisme du régime, il fut contraint à l’exil au début des années 1990, suite à quoi il a lancé une nouvelle publication, appelée El Diario Internacional (depuis quatre ans, celle-ci n’est désormais publiée que sur Internet).

Pendant plusieurs années, nous avons régulièrement traduit et publié dans notre presse les articles qu’il écrivait pour El Diario Internacional. Nous en avons également assuré la distribution et avons même collaboré à sa rédaction. De plus, le groupe Action socialiste a appuyé la plupart des initiatives qu’il a prises : ainsi avons-nous signé l’appel qu’il avait lancé en 1996 à la formation d’une «Commission de mobilisation mondiale en appui à la révolution péruvienne» – un organisme qui devait finalement s’avérer tout simplement fictif et inexistant.

Ce faisant, nous avons fait nôtre sa ligne idéologique et politique, basée sur le refus du maoïsme, la conciliation avec un «mouvement communiste international» aux contours mal définis et faisant la part belle aux révisionnistes, et une hostilité irrationnelle à l’endroit des authentiques forces maoïstes regroupées au sein du MRI – une ligne qui au total, s’est avérée improductive et même néfaste pour la révolution péruvienne.

Comme on l’a vu plus haut, Arce Borja n’a jamais compris la conception maoïste de la lutte entre les deux lignes; par conséquent, il s’est avéré incapable de formuler une critique sérieuse de la ligne opportuniste de droite apparue au sein du PCP, qui eut dépassé la simple anecdote (toute l’affaire n’était selon lui que le résultat d’un complot policier, sans implication politique ou idéologique au sein du Parti).

Arce Borja s’est opposé à ce que le Comité du MRI procède à une enquête et une étude sérieuses des grandes questions qui étaient en jeu. Il disait alors que «n’importe quelle hésitation, n’importe quel doute au sujet des “lettres de paix” ne [faisait] que favoriser les ennemis de la guerre populaire». [14] Plus tard, quand le MRI a publié le résultat de ce travail d’enquête et lancé l’appel à se rallier derrière le Comité central du PCP, Arce a jugé que la critique implacable de la ligne opportuniste de droite préparée par les camarades iranienNEs n’était en fait qu’une critique «timide» [15]. Selon lui, si tant est qu’on ait pu parler à un moment donné d’une «ligne opportuniste de droite» au sein du PCP (les guillemets étant de lui), celle-ci avait été totalement défaite par le Comité central dès 1993. [16]

À la question «lutte de lignes ou bobard contre-révolutionnaire?», le journaliste avait de toutes manières déjà répondu clairement : «[TRADUCTION] C’est une erreur d’affirmer que les “lettres de paix” correspondent essentiellement à un processus de lutte entre les deux lignes à l’intérieur du PCP.» Preuve qu’il considère les choses de manière non dialectique et purement formaliste, Arce expliquait qu’à son avis, le point de vue des partisans d’un accord de paix ne pouvait être considéré comme reflétant une véritable ligne, parce qu’il «n’origin[ait] pas d’une instance du Parti» et qu’il «ne résult[ait] pas d’un processus et d’un débat interne au sein du Parti». Bien sûr, ce point de vue étant d’abord apparu dans les prisons, on comprendra aisément qu’il n’ait pas passé par les instances officielles du Parti. Cela ne veut pas dire, pour autant, que ce point de vue n’existait pas et qu’il n’était pas susceptible de faire des ravages parmi ses militantEs de base et les masses révolutionnaires.

Les faiblesses théoriques et idéologiques d’Arce Borja l’ont même conduit à épouser la thèse largement défendue au sein de la gauche officielle latino-américaine postulant à l’infaillibilité du leadership d’un parti révolutionnaire (la fameuse théorie de la jefatura) :

«[TRADUCTION] Qui donc, dans le camp du peuple, pourrait même seulement imaginer que le président Gonzalo puisse être l’auteur de ces abominables pavés qui ont été écrits pour soutenir “théoriquement” un “accord de paix”? Les doutes exprimés quant à la position du président Gonzalo par rapport aux négociations avec Fujimori ne favorisent que le régime péruvien et l’impérialisme nord-américain.»

[17] Cette phrase peut sembler très «révolutionnaire», à première vue. Mais il est loin d’être certain que le fait de ne pas douter et de s’en tenir à une «certitude» non vérifiable et non prouvée soit vraiment utile pour les masses révolutionnaires : et si, au contraire, c’est cette politique de l’autruche qui favorisait l’ennemi, en contribuant à désarmer les masses, politiquement et idéologiquement?

Le pire, c’est que Luis Arce Borja ait persisté si longtemps à défendre la thèse du «bobard», avant de se retourner soudainement contre le président Gonzalo (comme on le verra plus loin) :

  • En 1997, au moment où on entend des rumeurs faisant état d’une «division» entre le chef du PCP et celui qui dirige alors le Comité central du Parti (Oscar Ramirez Durand, le «camarade Feliciano»), Arce écrit : «[TRADUCTION] La “guerre entre Feliciano et Gonzalo” n’est rien d’autre qu’une fable inventée par le régime péruvien et la CIA nord-américaine.» [18]
  • En 1999, lorsque le PCP a formulé la revendication exigeant que le régime accepte de «présenter le président Gonzalo à la télévision», Arce persiste : «[TRADUCTION] L’intention de présenter le président Gonzalo à la télévision est une méthode que la police prétend utiliser pour réactiver le bobard fabriqué en 1993 et connu sous le nom des “lettres de paix”.» [19]
  • En 2002, Arce relance son hypothèse à l’effet que le président Gonzalo a «probablement été exécuté en avril 1993». Il rappelle ce qu’il qualifie toujours de

    «mensonges que le gouvernement a tenté de propager afin d’occulter durant neuf ans la disparition du chef guérillero en le présentant comme l’auteur d’un “accord de paix” qui n’a jamais existé. […] Ces impostures ont largement été réalisées avec l’assurance que le président Gonzalo a disparu depuis longtemps et qu’il ne pourra répondre à ses détracteurs.»

    [20]
  • En 2003, lorsque le magazine péruvien Caretas publie une entrevue avec Feliciano dans laquelle ce dernier affiche ouvertement son repentir, Arce émet encore une fois l’hypothèse comme quoi l’affaire origine «[TRADUCTION] du même laboratoire qui avait fabriqué, en 1993, les “lettres de paix” que la mafia fujimoriste a attribuées à Abimael Guzmán» [21].

Le Luis Arce Borja de 2005 : la totale dérive d’un journaliste déboussolé

Aujourd’hui toutefois, Luis Arce Borja n’hésite plus à condamner Abimael Guzmán. De la même manière qu’il était «certain à 100%» que celui-ci ne pouvait être l’auteur des lettres de paix et que tout ça n’était qu’un «bobard» (voire même, qu’il avait été exécuté en avril 1993), Arce est désormais tout aussi «certain à 100%» que celui qu’il appelle le Gonzalo de 1993 est un traître et un capitulard. C’est du moins ce qu’il a écrit l’an dernier, lorsque a eu lieu la première tentative (avortée) de tenir un nouveau procès civil contre le chef du PCP. Le fait que Guzmán soit alors apparu publiquement et qu’il ait négligé de profiter de l’occasion pour affirmer qu’il n’avait rien à voir avec l’affaire des lettres de paix est venu «prouver», aux yeux d’Arce, qu’il n’est qu’un faux jeton. [22]

Convaincu de son bon droit (sinon, de sa propre «infaillibilité»), il n’était évidemment pas question pour Arce de reconnaître qu’il avait eu tort sur toute la ligne et que le MRI avait eu raison de vouloir mener la lutte correctement, selon la méthode maoïste, contre la ligne opportuniste de droite ayant émergé au sein du PCP. Au contraire, notre ami journaliste maintient la même hostilité à l’endroit du MRI. Celle-ci l’a amené tout récemment à publier un nouvel article, dont on pourrait dire qu’il est presque amusant s’il n’était pas si pathétique, dans lequel il accuse désormais le MRI d’avoir fait «[TRADUCTION] campagne en faveur d’un Gonzalo qui s’est placé depuis octobre 1993 en marge de la révolution» [23].

C’est bien le comble, et certainement la quadrature du cercle : le MRI était coupable, en 1993, de ne pas acheter l’idée qu’il était «impossible» que le président Gonzalo ait été partisan d’un accord de paix; et il est tout aussi coupable – sinon plus! – douze ans plus tard, de défendre les droits du même individu «qui dirige le PCP depuis la prison», dixit Arce, et qui s’avère, selon lui, être un capitulard de premier ordre! Le tout, sans plus d’explications et sans même l’ombre de la queue de l’embryon de ce qui pourrait ressembler à une quelconque forme d’autocritique de la part de ce grand observateur du «processus péruvien» et pourfendeur du «faux maoïsme»

Décidément, quand on suit la trajectoire de Luis Arce Borja, la seule chose qui apparaît «certaine à 100%», c’est que sa pensée est pour le moins sinueuse et qu’elle s’appuie beaucoup plus sur l’empirisme que sur une conception du monde vraiment scientifique.

Ce récent article de Luis Arce Borja contient un tas d’attaques grossières et de mensonges à l’endroit du MRI, sans parler de la démagogie de bas étage à laquelle il a recours. Ainsi, il y présente constamment le MRI comme «un groupe nord-américain», ce qui est non seulement inexact mais ne veut rien dire en soi : sauf que dans la logique nationaliste d’Arce, cet «argument» lui apparaît comme absolument imparable – ce qui en dit long, au passage, sur la «profondeur» de ses conceptions politiques.

Parmi les attaques les plus malhonnêtes qu’il porte à l’endroit du MRI, nous ne pouvons passer sous silence le fait qu’il ait tenu à critiquer la position développée par le MRI au milieu des années 1980 sur la pratique des groupes favorisant la lutte armée en Europe (la Fraction armée rouge en Allemagne de l’Ouest, les CCC en Belgique, etc.). Arce écrit ainsi que le MRI «est entré sur la scène politique [au début des années 1980] en commençant par déclencher une attaque typiquement policière contre les groupes armés qui se développaient alors en Europe». Précisons dans un premier temps que cette attaque «typiquement policière» à laquelle Arce fait référence consiste essentiellement en une critique publique et politique de l’orientation de ces groupes et de la validité de leur pratique – une critique qui nous est toujours apparue erronée, quant à nous, mais qui n’a définitivement rien de «policière».

Sauf que la question se pose : qu’en est-il, au juste, de la position d’Arce lui-même sur ces mouvements, que le président Gonzalo considérait quant à lui comme représentant «une avancée importante» [24] ? Lors d’une rencontre privée qu’un militant du groupe Action socialiste a eue avec Arce Borja en décembre 1998, ce dernier avait bien voulu livrer le fond de sa pensée à ce sujet : à savoir que selon lui, la guerre populaire n’a aucune pertinence dans les pays impérialistes et que le président Gonzalo avait raconté vraiment n’importe quoi à ce sujet dans l’entrevue qu’il lui avait accordé dix ans plus tôt!

Aussi, il nous faut absolument mentionner la question de l’Inde, que soulève Arce et qui témoigne encore là de sa profonde malhonnêteté. Le scribe écrit en effet que «les gens du MRI […] ont tenté d’infiltrer les partis révolutionnaires de l’Inde […] semant la division et la discorde interne». Cette affirmation farfelue est d’autant plus choquante quand on sait le rôle notoire que le MRI et son Comité dirigeant ont joué, au tournant du millénaire, pour inciter les deux principaux partis maoïstes indiens à décréter un cessez-le-feu et à cesser de s’entre-tuer mutuellement (les deux partis ont finalement entrepris un processus d’unité au terme duquel ils ont fondé un nouveau parti unifié, le Parti communiste de l’Inde [maoïste], en septembre 2004).

Cela dit, l’article de Luis Arce Borja nous montre à nouveau son incompréhension du maoïsme sur au moins deux questions importantes, qu’il soulève ou qui apparaissent en filigrane dans un passage ou un autre.

Ainsi, comme on l’a vu dans l’extrait mentionné plus haut concernant l’Inde, Arce accuse systématiquement le MRI de «susciter la division et la lutte» au sein des partis communistes. D’après lui, c’est ce que le MRI a fait notamment en Turquie, en Italie, au Pérou, en Inde, au Bangladesh, et même aux Philippines (où le MRI n’a pourtant pas d’organisation participante). Pour un groupe qualifié essentiellement de «nord-américain», avouons que ses ramifications s’étendent quand même assez loin…

En soulevant cet argument, Luis Arce Borja montre que la compréhension déficiente de la lutte entre les deux lignes qu’il affichait en 1993 au moment du débat sur les lettres de paix au Pérou, n’a pas évolué d’un iota. Pour lui, le fait de mener la lutte de lignes et de vouloir clarifier les différentes questions qui se posent dans le cadre du développement d’une organisation et/ou d’une pratique révolutionnaires revient à «susciter la division» au sein du parti.

Le problème, c’est que ces différentes lignes – ou ces «divisions» comme les appelle Arce – existent et se développent objectivement, indépendamment de la volonté d’une organisation telle le MRI. En Turquie, par exemple, le mouvement communiste regroupé autour du TKPML n’a pas eu besoin du MRI pour connaître une scission et se diviser en une huitaine d’organisations différentes à la fin des années 1980. Cette division reposait sur des facteurs internes liés à la ligne idéologique et politique dominante au sein du mouvement communiste de Turquie et à l’expérience antérieure des forces maoïstes qui s’étaient regroupées au sein du TKPML après l’assassinat de son fondateur, Ibrahim Kaypakkaya, au début des années 1970.

Pour les maoïstes, lorsqu’une situation comme celle-là se produit, il est d’autant plus important de mener la lutte correctement, dans le but de renforcer et de faire triompher la ligne prolétarienne. Il faut donc identifier les différentes lignes qui sont en jeu et les qualifier en conséquence; mener le débat en s’appuyant sur les principes marxistes-léninistes-maoïstes; consolider la gauche, neutraliser le centre et isoler la droite – le tout, dans le but d’en ressortir plus fort à tous les niveaux (idéologique, politique et organisationnel). Mais pour Arce, tout ça se résume à des divisions et des «chicanes» dont il vaudrait mieux se passer! S’il avait fallu que Mao suive sa logique au moment où ce dernier «suscitait la division» (!) au sein du Parti communiste de l’Union soviétique au début des années 1960, il n’y aurait jamais eu de mouvement marxiste-léniniste et le mouvement communiste international serait resté sous la coupe des révisionnistes dans sa totalité. [25]

L’autre question à propos de laquelle Arce nous dévoile sa compréhension pour le moins simpliste du maoïsme est celle des négociations et de leur possible utilisation tactique dans le cadre de la guerre populaire. On se rappellera qu’au moment où les lettres de paix avaient été rendues publiques au Pérou et que l’appel à négocier la fin de la lutte armée avait été lancé, Arce avait jugé superflu et inutile de répondre aux arguments de la ligne opportuniste de droite et de leur opposer le vrai point de vue maoïste sur la question (à savoir qu’il est possible d’utiliser tactiquement les négociations pour renforcer le mouvement de guerre populaire sur le terrain, mais que cela n’a rien à voir avec une négociation pour rendre les armes et cesser la guerre populaire). Selon lui, toute forme de négociations est condamnable et équivaut à une trahison (il serait intéressant de savoir, en passant, ce qu’il pense des négociations poursuivies par les maoïstes du Parti communiste des Philippines avec le gouvernement de ce pays, ou encore celles qu’a menées le Parti communiste de l’Inde [maoïste] il y a quelques mois avec les autorités de l’État d’Andhra Pradesh, tout en observant un cessez-le-feu…).

Arce déverse donc son fiel contre le Parti communiste du Népal (maoïste), parce que celui-ci a décrété début septembre un cessez-le-feu unilatéral de trois mois, dans le cadre de la guerre populaire qu’il poursuit depuis près de dix ans pour établir une république populaire dans ce pays. Il va même jusqu’à prétendre que «le compte à rebours régressif vers la défaite est déjà amorcé au Népal».

Déjà, au moment du cessez-le feu précédent et des négociations entre le PCN (maoïste) et le régime en 2003, Arce avait écrit un long brûlot rejetant toute possibilité de négociations, non seulement d’un point de vue stratégique, mais également de manière tactique. [26]

Dans les premières années ayant suivi le déclenchement de la guerre populaire au Népal, Arce avait pourtant tenté d’utiliser le prestige rapidement récolté par le PCN (maoïste) pour ses propres fins. Il avait d’abord laissé entendre que ce Parti était «[TRADUCTION] opposé au groupuscule qui dirige le MRI». [27] Puis, soudainement, il n’a pas hésité à qualifier le PCN (maoïste) de «révisionniste» en 2003, parce qu’il avait convenu d’un cessez-le-feu avec le régime. Par la suite, une fois le cessez-le-feu abandonné, les négociations rompues et les actions armées relancées, El Diario Internacional a recommencé à publier des articles présentant les actions de la guérilla maoïste sous un jour favorable, sans dire un mot sur le fait qu’elles étaient menées par de maudits suppôts du MRI!

Et là, en 2005, hop! Nouveau cessez-le-feu, et nouveau revirement de la part d’Arce. C’est dire à quel point sa position ne relève pas d’une position de principe mais qu’elle tient uniquement à l’impression qui se dégage du moment présent – le tout étant alimenté bien évidemment par une hostilité constante à l’endroit des véritables forces maoïstes (on cherchera en vain, dans les innombrables articles qu’il a commis depuis 15 ans, ne serait-ce qu’une seule ligne de critique à l’endroit de ses bons amis du PTB en Belgique, qu’il a côtoyés et soutenus sans jamais émettre le moindre bémol contre leur réformisme et leur électoralisme puants et les attaques «typiquement policières» que ce Parti n’a cessé de mener contre les communistes des CCC dans ce pays!).

Le problème des «compagnons de route»

L’incompréhension du marxisme-léninisme-maoïsme de la part de Luis Arce Borja et son ralliement purement conjoncturel au PCP et à la guerre populaire (il s’y est rallié [28] parce que l’impression qu’il en avait, c’est que c’était ça qui «marchait») l’ont amené sur des positions de plus en plus éloignées du maoïsme, au fur et à mesure que des difficultés sont apparues. Ainsi, rien que depuis la mi-août de cette année, son journal a publié au moins trois communiqués provenant d’un groupe notoirement révisionniste du Chili, le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria). Arce publie désormais toutes sortes de textes en provenance d’auteurs «de gauche», allant de l’anarchiste Noam Chomsky jusqu’au néo-trotskiste James Petras, en passant par toute une kyrielle de journalistes et de commentateurs de la «gauche latino-américaine» (de l’agence Argenpress, du quotidien mexicain La Jornada, etc.), qui sans être nécessairement inutiles ou inintéressants, ont tous comme caractéristique leur rejet du maoïsme.

Au moment de la guerre contre l’Irak en 2003, Arce est allé jusqu’à publier un communiqué conjoint des vieux partis révisionnistes du monde arabe [29], tout en se gardant bien de faire état des positions du MRI, ou même de ses organisations participantes en Iran et en Afghanistan qui étaient aux premières lignes dans la lutte contre la guerre impérialiste.

Même s’il n’ose pas encore le dire ouvertement, il est assez clair, à la lecture de son magazine, qu’Arce rejette désormais l’héritage même du PCP – le maoïsme, la stratégie maoïste de la guerre populaire prolongée, ainsi que les apports théoriques et politiques indéniables du président Gonzalo.

Sa position, au fond, ressemble à celle des trotskistes et des révisionnistes (y compris les dogmato-révisionnistes, tel Enver Hodja) à l’endroit de Staline : un rejet total et définitif ou sinon, une adhésion inconditionnelle; mais rien qui fasse avancer le point de vue communiste. À défaut de s’appuyer sur une conception du monde générale et scientifique (le MLM), Arce s’avérera incapable de distinguer les apports positifs des erreurs du président Gonzalo et du Parti communiste du Pérou, alors que c’est précisément ce que les maoïstes du Pérou et d’ailleurs sont tenus de faire pour pouvoir aller de l’avant et relancer la guerre populaire.

Un simple coup d’œil à son site Web nous permet de voir que Luis Arce Borja erre désormais comme un chien perdu à la recherche d’un nouveau maître. Il mange actuellement à tous les râteliers et finira éventuellement par se fixer sur celui qui lui offrira la meilleure possibilité de se mettre en valeur comme «commentateur marxiste» patenté.

La trajectoire sinueuse et la dérive actuelle de Luis Arce Borja nous rappellent, par la négative, l’absolue nécessité de s’appuyer sur le marxisme-léninisme-maoïsme, de s’en emparer, de l’appliquer et de le développer. Cela ne peut évidemment pas se faire quand on reste sur le bord de la clôture, en se contentant d’observer les «processus révolutionnaires» qui se développent, sans y participer directement.

La révolution a certes besoin de ces «compagnons de route», de ces intellectuelLEs issuEs de la petite-bourgeoisie qui se rallient au mouvement révolutionnaire. De fait, il s’agit là d’une exigence et d’une tâche incontournable pour l’avant-garde prolétarienne, que de rallier et diriger les éléments progressistes des classes intermédiaires. Mais il ne faut jamais laisser ces éléments s’ériger eux-mêmes en «avant-garde», au-dessus du Parti et de son idéologie.

Les révolutionnaires d’aujourd’hui, où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, doivent être partie prenante de la construction de la nouvelle avant-garde de la révolution mondiale; ils et elles doivent se lier aux partis et organisations maoïstes qui existent et au centre embryonnaire – le MRI – qui les regroupe et qui aide à les développer au niveau international, en s’appuyant sur une conception vivante de la science de la révolution, i.e. du marxisme-léninisme-maoïsme.

Un militant du PCR(co), ex-membre du groupe Action socialiste

La conception maoïste de la lutte entre les deux lignes

La conception maoïste de la lutte entre les deux lignes et la profonde incompréhension qu’en a Luis Arce Borja (et que nous partagions avec lui à une certaine époque) ont fait l’objet d’une démonstration convaincante, dans un article publié en 1996 par le magazine A World to Win («An Initial Reply to Arce Borja: On the Maoist Conception of Two-Line Struggle», n° 1996/22, disponible sur www.awtw.org/back_issues/1996-22/on_the_maoist_conception_22_eng.htm).

L’auteur de l’article, KJA, y rappelait que

«bien plus qu’un simple enseignement parmi d’autres, la thèse de Mao sur la lutte entre les deux lignes au sein du parti est inextricablement liée à l’analyse générale qu’il a faite de la nature de la société socialiste, de la lutte de classes qui s’y poursuit, de la persistance de la bourgeoisie et de la nécessité d’approfondir la révolution dans le cadre de la dictature du prolétariat».

Il ajoutait avec justesse que c’est cette conception maoïste qui a sous-tendu, voire permis, le déclenchement de la Grande révolution culturelle prolétarienne.

Appliquant les lois du matérialisme dialectique au parti communiste, Mao croyait en effet que celui-ci représentait en quelque sorte une «unité des contraires» entre la ligne prolétarienne marxiste-léniniste-maoïste, d’une part, et d’autre part les lignes et points de vue erronés qui reflètent tous, en dernière analyse, la conception du monde des autres classes sociales. Mao était d’avis que c’est précisément en assumant et en poursuivant la lutte entre les deux lignes qu’on peut faire avancer le parti.

De fait, cette lutte constitue une caractéristique permanente de tout parti communiste. Mao disait d’ailleurs que sans elle, sans contradictions et sans luttes idéologiques pour les résoudre, «la vie du parti prendrait fin», purement et simplement (De la contradiction, août 1937). Toute la question étant de savoir comment la reconnaître et l’appréhender, de façon à pouvoir la mener correctement, faire triompher la ligne prolétarienne et renforcer ainsi l’ensemble du parti.

Dans la polémique qu’ils ont lancée contre Mao au milieu des années 1970, Enver Hodja et le Parti du travail d’Albanie ont eux aussi critiqué sa conception de la lutte de lignes, un peu de la même façon que Luis Arce Borja l’a fait par rapport au MRI, en disant que Mao n’était qu’un «ultra-démocrate» qui tolérait l’existence de la ligne bourgeoise au sein du parti – voire même qu’il en favorisait l’émergence quand elle n’existait pas! Il s’agit là bien sûr d’une vulgaire déformation de son point de vue.

Mao n’a jamais prétendu qu’il fallait développer la ligne bourgeoise, c’est évident! Ce qu’il a dit et expliqué avec une grande clarté, c’est que la ligne bourgeoise existe, objectivement et indépendamment de notre volonté. On aura beau le nier que ça ne changera rien à la réalité. Ce qui risque plutôt de se produire, c’est qu’en niant cette réalité, on s’empêchera de lutter correctement pour la transformer, i.e. pour écraser la ligne bourgeoise et consolider la ligne prolétarienne. On peut bien décréter que la ligne bourgeoise n’existe pas et utiliser des méthodes administratives pour taire le fait qu’elle existe (en pensant ainsi préserver la «pureté» de notre organisation), cela ne règlera jamais le problème, sauf peut-être à très court terme (et encore).

Bien sûr, lorsque les conditions l’exigent, un parti communiste doit savoir se débarrasser des tenants de la ligne bourgeoise – y compris en leur imposant les mesures les plus sévères. Mais cela n’atténue en rien la nécessité de répudier leurs points de vue et leurs conceptions fondamentales. Autrement dit, s’il faut s’en débarrasser physiquement, il faudra surtout s’en débarrasser idéologiquement.

Comme Mao l’a si bien expliqué au moment où il a déclenché la Révolution culturelle, «on aura beau destituer 2 000 partisans de la voie capitaliste, si on ne transforme pas notre conception du monde, il y en a 4 000 autres qui vont apparaître la prochaine fois». Ce qu’on doit faire, en plus (et surtout), «c’est de résoudre le problème de la conception du monde; c’est d’éradiquer les racines du révisionnisme».

Dans l’affaire des «lettres de paix», Luis Arce Borja a cru, tout comme nous, qu’il suffisait de stigmatiser les partisans d’un accord de paix, en faisant ressortir leurs liens (réels ou supposés) avec l’appareil répressif de l’État péruvien et en les traitant d’imposteurs (ce qu’ils étaient sans aucun doute). Mais à l’évidence, cela n’était pas suffisant : la ligne que ces gens-là défendaient – et il importe peu, encore là, de savoir si Abimael Guzman était vraiment mêlé à toute l’affaire – a éveillé des résonances certaines au sein du PCP. D’où l’utilité et la nécessité d’entreprendre la critique sévère, implacable et systématique de leur point de vue, comme le MRI l’a fait.

E.S.

  1. Pour un bilan du groupe Action socialiste, voir : «Action socialiste (1986-2000) : Petite histoire d’une riche expérience», Socialisme Maintenant!, n° 8 (nouvelle série), printemps 2002.
  2. «Sentier lumineux» est le nom que les réactionnaires ont attribué au PCP pour le caricaturer et surtout, pour tenter de masquer le fait qu’il s’agissait d’un véritable parti politique. Pour connaître plus en détails l’opinion des cercles impérialistes «éclairés» sur la guerre populaire au Pérou, on peut relire les études réalisées par Gordon McCormick, chercheur au Rand National Defense Research Institute, notamment celle-ci : The Shining Path and the Future of Peru, disponible en téléchargement sur www.rand.org/publications/R/R3781.
  3. Pour mieux situer le MRI, on peut lire le communiqué publié par son Comité dirigeant le 1er mai 2004, à l’occasion de son vingtième anniversaire (voir Arsenal-express, n° 3, 18/04/2004).
  4. «Nous appuyons le Parti communiste du Pérou!», Socialisme Maintenant!, n° 51, septembre 1992.
  5. Pour mémoire, on se rappellera que l’avocat qui avait tenté de le défendre lors de son procès, Alfredo Crespo, fut lui-même poursuivi et condamné à la prison à vie pour avoir fait «l’apologie du terrorisme». Me Crespo vient d’ailleurs tout juste d’être libéré de cette accusation principale, le 31 octobre dernier, après avoir passé 12 ans et 9 mois en prison…
  6. Dans un communiqué émis le 7 octobre 1993, le Comité central du PCP avait qualifié l’annonce faite par Fujimori de «[TRADUCTION] mensonge si ridicule que quiconque possédant au moins deux onces de cervelle ne peut le prendre au sérieux».
  7. Rally to the Defence of Our Red Flag Flying in Peru!, déclaration du MRI publiée le 28 mars 1995.
  8. Ibid.
  9. Publié en 1995 dans le numéro 21 du magazine A World to Win, cet article est disponible sur : www.awtw.org/back_issues/1995-21/its_right_to_rebel_21_eng.htm.
  10. «Sol-Pérou ou Sol-Fujimori?», Socialisme Maintenant!, n° 63, mars 1994. La dernière phrase fait référence au fameux «discours dans la cage» du 24 septembre 1992, dans lequel le président Gonzalo avait appelé le PCP et les masses péruviennes à poursuivre la lutte armée.
  11. «En defensa de la révolucion peruana», El Diario Internacional, n° 25, mars 1995.
  12. «Por un movimiento de solidaridad de nuevo tipo», El Diario Internacional, n° 38, février 1997.
  13. «Le drapeau rouge, c’est celui du PCP!», Socialisme Maintenant!, n° 79, mars 1996.
  14. «Le silence des agneaux», El Diario Internacional (édition française), n° 23, avril 1994.
  15. «En defensa de la révolucion peruana», op. cit., note 11.
  16. «Del silencio a la charlataneria : MRI y el ejercicio del saltimbanqui», El Diario Internacional, n° 26, juin 1995.
  17. «En defensa de la révolucion peruana», op. cit., note 11.
  18. «Nuevas patrañas con el PCP : “Feliciano contra Gonzalo” – CIA y SIN dirigen la campaña», El Diario Internacional, n° 38, février 1997.
  19. «Los socios “maoistas” de Fujimori», El Diario Internacional, n° 50, octobre 1999.
  20. «Le plan “Alluvion dans les Andes” et l’assassinat du président Gonzalo», El Diario Internacional, n° 59, 17/05/2002, www.eldiariointernacional.com/Archivos/EDI%2059/planfrancais.htm.
  21. «“Feliciano” : Metamorfosis en la base naval del Callao», El Diario Internacional, n° 67, 15/04/2003, www.eldiariointernacional.com/Archivos/EDI%2067/Feliciano.htm.
  22. «Gonzalo: ¿El de las cartas de paz o el de la guerra popular?», El Diario Internacional, n° 129, 12/11/2004, www.eldiariointernacional.com/Archivos/EDI%20129/gonzalo129.htm.
  23. «Los “maoístas” del imperialismo : Los guardias rojos del trafico politico», El Diario Internacional, n° 159, 09/09/2005.
  24. C’est ainsi qu’il s’est exprimé dans la fameuse «entrevue du siècle» qu’il a accordée à Luis Arce Borja en 1988, alors que ce dernier était directeur du quotidien El Diario.
  25. Il n’est pas inutile de mettre en parallèle le point de vue d’Arce avec celui de Khrouchtchev, à l’époque du grand débat sino-soviétique : dans une lettre ouverte adressée au Parti communiste chinois le 22 février 1962, le Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique avait proposé de «mettre fin aux discussions inutiles sur les questions à propos desquelles nous avons une compréhension différente», par crainte que ces débats aient pour effet «non pas d’estomper mais d’approfondir nos divergences».
  26. «Critica a las negociaciones de paz», El Diario Internacional, n° 68, 03/05/2003, www.eldiariointernacional.com/Archivos/EDI%2068/critica.htm.
  27. Voir la déclaration politique du «Premier séminaire international d’analyse sur la guerre populaire au Pérou», publiée par El Diario Internacional, n° 54, avril 2001.
  28. «Rallié» au sens politique et non organisationnel du terme, puisque Luis Arce Borja n’a jamais adhéré au PCP, ayant toujours jalousement voulu préserver son «indépendance».
  29. «Comunicado de los Partidos Comunistas de los Países Árabes», El Diario Internacional, n° 67, 10/04/2003, www.eldiariointernacional.com/Archivos/EDI%2067/ComunicadodelosPartidos.htm.
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