(NDLR) Nous poursuivons la publication du texte de l’auteur et militant maoïste Raymond Lotta sur le socialisme et le communisme.

Après la mort de Lénine en 1924, Staline a assumé la direction du Parti communiste de l’Union soviétique. Déjà, la question se posait : était-il vraiment possible de construire le socialisme dans un pays aussi arriéré que celui-là, et sans aucune certitude que la révolution allait triompher à d’autres endroits?

Pour Staline, l’URSS pouvait et devait emprunter la voie vers le socialisme – autrement, elle n’allait tout simplement pas survivre, ni pouvoir soutenir le mouvement révolutionnaire dans d’autres pays. À partir de cette orientation générale, Staline a donc initié des luttes aiguës et complexes, notamment dans le but de socialiser la propriété des industries et collectiviser l’agriculture.

Quelle était donc la situation économique de l’Union soviétique? La production agricole était encore largement insuffisante pour combler les besoins fondamentaux de la population. La production industrielle, quant à elle, était beaucoup trop faible pour fournir les machines nécessaires à la modernisation de l’économie. Avant la révolution, la Russie était une société peu éduquée, dans laquelle les intellectuelLEs ne formaient qu’une part minuscule de la population. De plus, le pays faisait face à la menace permanente d’une attaque impérialiste. Telles étaient les contradictions économiques et sociales réelles, à laquelle des êtres humains non moins réels mais déterminés à changer le monde devaient faire face. […]

PLANIFICATION ÉCONOMIQUE. Sous le socialisme, les moyens de production ne sont plus la propriété privée d’une minorité; ils sont désormais placés sous la direction collective de la société, telle qu’exprimée par l’entremise de l’État prolétarien. Les diverses ressources ne servent plus à rentabiliser le capital : elles sont dorénavant utilisées pour satisfaire les besoins des masses et pour servir la révolution mondiale. La production ne se développe plus de manière anarchique et imprévisible, mais à partir d’objectifs déterminés consciemment et de manière coordonnée.

En URSS, le premier plan quinquennal fut établi en 1928. On décida alors de mettre l’accent sur la production de fer et d’acier. De nouveaux complexes industriels furent mis sur pied, à partir de zéro. On accorda une haute priorité à la construction d’usines de tracteurs, dont la production s’avérait grandement nécessaire. En outre, en cas de guerre, ces usines allaient pouvoir être rapidement converties pour la production de chars d’assaut. On augmenta rapidement la production de machines-outils, de façon à ce que l’économie n’ait plus à dépendre autant des importations.

Le slogan du premier plan quinquennal était : «Bâtissons un nouveau monde». Des millions d’ouvrières, d’ouvriers, de paysannes et de paysans furent mobiliséEs dans cet esprit. Dans les usines et les villages, les gens furent incités à en discuter et à bien saisir les changements que son application entraînerait, concrètement, pour eux et pour les autres peuples. Les gens à la base exprimèrent leurs attentes et discutèrent de ce qu’il fallait faire pour les satisfaire.

Des plans locaux furent élaborés et soumis aux agences de planification centrales pour être accordés avec le plan national, avant d’être retournés à la base. Dans les usines, des conférences furent organisées pour que les ouvrières et ouvriers puissent discuter de la réorganisation du procès de production. Certains se sont portés volontaires pour aider à la construction du chemin de fer dans les endroits les plus reculés. D’autres ont volontairement choisi d’allonger leurs heures de travail, afin de contribuer au bien collectif. Jamais auparavant n’avait-on été témoin d’une telle mobilisation populaire pour atteindre des objectifs économiques et sociaux planifiés collectivement et consciemment.

Cet élan et cet enthousiasme contrastaient grandement avec ce qui se passait ailleurs. Au début des années 1930, l’économie capitaliste mondiale languissait dans la grande dépression, avec des taux de chômage atteignant plus de 20%, et parfois même 50%. Pendant ce temps, l’URSS avait mis fin au chômage massif. En fait, il y avait même des pénuries de main-d’œuvre… La production industrielle augmentait en moyenne de 20% par année, au point où la part de l’Union soviétique dans le rendement industriel global a augmenté de 2% qu’elle était en 1921, à plus de 10% en 1939.

LA COLLECTIVISATION DE L’AGRICULTURE. En 1929, le Parti communiste lança une vaste campagne pour favoriser la collectivisation agricole. L’histoire officielle anticommuniste retient de cet épisode qu’il s’agit d’un cas évident de «totalitarisme stalinien». Staline, nous dit-on, souhaitait consolider son pouvoir absolu et pour ce faire, il se devait d’écraser et d’affamer les paysans.

Mais il s’agit là d’une déformation grossière! La vérité est que la collectivisation répondait aux contradictions sociales et économiques qui existaient dans les campagnes, et aux besoins immédiats de la révolution. En fait, la vraie histoire derrière toute cette affaire, c’est que la collectivisation fut l’étincelle qui a donné naissance à un soulèvement de masse des paysannes et paysans, qui traditionnellement avaient été enchaînéEs dans la pauvreté et des rapports sociaux esclavagistes.

Au moment où cette idée a fait surface, l’Union soviétique connaissait un sérieux problème d’approvisionnement, dû pour une large part au développement industriel et à la hausse rapide de la population urbaine. En outre, des problèmes économiques et sociaux importants s’étaient développés dans les campagnes. Après la révolution, la terre avait été redistribuée aux paysannes et paysans. Mais les paysans riches, qu’on appelait aussi les koulaks, s’étaient trouvés renforcés, dans une économie marquée par la petite agriculture privée. Les propriétés détenues par les koulaks étaient beaucoup plus grandes. Ils possédaient notamment des moulins à farine, et contrôlaient la majeure partie du marché du grain et des céréales. Plusieurs agissaient comme prêteurs usuraires. Tout cela contribuait à accentuer la polarisation de classe dans les campagnes.

Il y avait donc un réel danger que l’agriculture retombe dans les conditions qui existaient avant la première guerre. Il faut dire que ces koulaks n’étaient pas de simples innocents. Plusieurs avaient mis sur pied des gangs ou des milices, qui faisaient régner la terreur. Les koulaks constituaient une force organisée contre le régime soviétique, et tentaient de rassembler d’autres forces autour d’eux.

La collectivisation constitua en quelque sorte la réponse que la direction révolutionnaire apporta à cette situation. Les terres et instruments agricoles furent transformés en propriété collective. Entre 1930 et 1933, pas moins de 14 millions de petites possessions rurales inefficaces furent combinées dans l’équivalent de 200 000 grandes fermes de propriété collective. L’État leur a fourni des tracteurs et des machines. En retour, les fermes remettait leur production à l’État. Tel est le rapport marchand de base qui fut établi entre les deux.

La collectivisation fut accueillie de manière variée. Elle fut généralement très bien reçue par les paysans pauvres. D’autres secteurs, toutefois, n’ont pas voulu s’y soumettre. Il fallut donc utiliser des méthodes coercitives pour les y forcer. Au total, la collectivisation fut un énorme mouvement social. Des ouvrières et ouvriers, venuEs des villes, sont alléEs sur la ligne de front. Certains ont ainsi été amenés à jouer un rôle important dans la gestion des nouvelles fermes.

À plusieurs endroits, les ouvriers agricoles et les paysans pauvres, qui étaient auparavant effrayés par les koulaks, se sont soulevés pour s’emparer des terres : ils avaient désormais l’État derrière eux. Les femmes, dont la vie avait été jusque là déterminée par les traditions patriarcales, se retrouvaient soudainement à conduire des tracteurs. Des bibliothèques mobiles furent envoyées auprès de chaque équipe de travail. Sur certaines fermes, des troupes de théâtre furent créées. La religion, les superstitions et les traditions abrutissantes se sont vues remettre en question. Fondamentalement, ceux et celles qui étaient autrefois maintenus au bas de l’échelle pouvaient enfin lever la tête et prendre part à la société, notamment en discutant des plans et événements nationaux.

Il va sans dire que les koulaks ont fortement résisté à ces changements. L’histoire, telle que racontée par les adversaires du socialisme, est toujours à sens unique. Selon eux, les koulaks furent essentiellement des «victimes». Mais les koulaks n’ont pas hésité à tuer des communistes. Ils ont organisé des raids contre les fermes collectives. Ils ont saboté les moissons et lâché leurs troupes qui se sont livrées à de nombreuses exactions, violant les femmes et massacrant les paysans pauvres. En fin de compte, les koulaks ont subi la défaite : plusieurs furent arrêtés, un certain nombre ont été déportés, et un nombre assez important furent éliminés.

Mais ce ne fut pas là le résultat de la «cruauté» de Staline ou du «stalinisme». La collectivisation mettait en cause l’avenir des campagnes de l’Union soviétique : est-ce que l’industrialisation et les transformations sociales allaient se poursuivre, ou est-ce le capitalisme qui allait l’emporter? La collectivisation fut le centre d’une lutte de classe intense, dont le pouvoir d’État était l’objet.

La collectivisation agricole représente en fait un élément important de la construction d’une économie socialiste. Éventuellement, Mao allait toutefois critiquer assez sévèrement la façon dont Staline l’a abordée. Il a notamment critiqué le fait qu’elle ait eu lieu avant même que les paysans aient acquis une expérience minimale de coopération, au niveau de l’organisation du travail ou du partage des outils et machines. De plus, Staline n’a pas fait suffisamment reposer la collectivisation sur un engagement politique et idéologique ferme des paysans, qu’il aurait fallu mobiliser consciemment pour réaliser la propriété collective. Mao était également d’avis que l’État avait prélevé une trop grande quantité des récoltes, ce qui devait affecter les rapports entre les villes et les campagnes. Partant de cette expérience, la Chine maoïste devait aborder la collectivisation de manière bien différente, comme on le verra un peu plus tard.

Néanmoins, la collectivisation agricole en Union soviétique reste une tentative puissante, visionnaire et novatrice de trouver une façon de sortir du vieux système de la petite agriculture privée et d’aller de l’avant dans la construction du socialisme. Elle a donné de l’espoir aux paysans pauvres. Et sans elle, l’Union soviétique n’aurait pu combattre les Nazis avec succès, comme elle l’a fait éventuellement.

(À suivre)
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