De nombreux idéologues bourgeois prétendent que les classes sociales n’existent pas, ou plus. Qu’il n’y aurait dans la société capitaliste que des individus plus ou moins fortunéEs, à la limite plus ou moins favoriséEs, ou «chanceux-ses». Et comme, de toutes façons, «on fait soi-même sa chance» (c’est bien connu !), alors ce n’est qu’une question de volonté pour se hisser dans les hautes sphères de la société…

Comme classe dominante, la bourgeoisie canadienne a certes intérêt à masquer la réalité des classes sociales, et surtout celle de la lutte qui l’oppose inévitablement au prolétariat. En fait, elle a même intérêt – et elle y travaille constamment – à dissimuler, voire à nier… sa propre existence ! Elle a d’ailleurs, pour ce faire, souvent pu compter et elle compte encore aujourd’hui sur ses alliéEs parmi la gauche officielle, qui lui ont toujours été d’une grande aide pour éviter qu’on puisse bien la connaître, et surtout en faire notre cible.

Ainsi, pendant longtemps, des éléments de ladite gauche influencés par le nationalisme canadien (et aussi, étrangement, par le nationalisme québécois, du moins à une certaine époque) ont prétendu qu’il n’y avait pas vraiment de grande bourgeoisie au Canada ; que le pays n’était en quelque sorte qu’une colonie de l’impérialisme américain. Pour eux, l’ennemi se trouvait à l’étranger, en conséquence de quoi, il fallait chercher à unir «tout le peuple» (toutes classes confondues) pour défendre et promouvoir l’indépendance du Canada (et/ou du Québec).

D’autres, plus réalistes, ont admis l’existence d’une bourgeoisie monopoliste mais ils la limitaient à plus ou moins deux douzaines de «grandes familles» contre lesquelles, encore là, il était possible, et même nécessaire, d’unir à peu près 99,9 % de la population du pays.

De nos jours, avec le phénomène grandissant de la «mondialisation» des échanges commerciaux et du renforcement des grands monopoles transnationaux, il est de bon ton dans certains milieux de laisser entendre que dorénavant, on ne fait plus face comme avant à une classe bourgeoise en bonne et due forme, mais que l’ennemi est désormais «insaisissable» ; que nous sommes dominéEs par une «force occulte» quelconque, qu’on ne saurait nommer, identifier et encore moins atteindre, par la force des choses.

Le point commun de tous ces points de vue, c’est qu’ils conduisent tous, sinon à nier carrément l’existence de la bourgeoisie canadienne, à tout le moins à faire l’économie de l’analyse, et surtout de la critique, de notre propre classe dominante. En bout de ligne, les courants qui les portent – qu’ils soient nationalistes, révisionnistes, opposantes et opposants à la mondialisation, etc. – en viennent tous à promouvoir de fausses solutions qui constituent autant de pièges pour le prolétariat : en lui disant, par exemple, qu’il lui faut s’unir avec toutes les autres classes de la société contre une cible qui, bizarrement, loge toujours ailleurs que chez nous (aujourd’hui, c’est l’impérialisme américain ; demain, ce sera l’impérialisme allemand ou japonais, ou même le social-impérialisme chinois). Qu’il lui suffirait de se débarrasser de certains politiciens retors ou particulièrement «traîtres» (ceux qui sont prêts à «abdiquer» et à vendre «notre pays» à une superpuissance étrangère) pour que tout aille pour le mieux. Ou pire encore, qu’il faudrait renforcer et augmenter les pouvoirs de l’État bourgeois, supposément mis à mal par le néolibéralisme et la mondialisation (ce qui est tout le contraire de ce qui se passe réellement) – un État qui pourrait, selon eux, servir de rempart contre le… capitalisme.

Ainsi, non seulement ces points de vue tendent à masquer notre ennemi réel et à nous détourner de la cible, ils nous conduisent en fait à soutenir et à renforcer le combat que la bourgeoisie canadienne mène dans la guerre économique qui l’oppose à ses principaux concurrents ; à l’aider à mieux tirer son épingle du jeu et à soutenir sa participation à des guerres bien réelles pour le partage du monde. Car le capitalisme, c’est la guerre.

Nous disons, quant à nous, d’abord que l’ennemi… existe ! Que cet ennemi est bel et bien devant nous et que c’est à lui qu’on doit s’attaquer en priorité si on veut gagner notre libération. Cet ennemi, c’est la bourgeoisie impérialiste canadienne, qui contrôle l’État canadien, incluant ses paliers provinciaux. Et il s’agit d’une classe puissante, qu’on ne saurait réduire juste à son sommet, à la couche des millionnaires ou aux grandes familles les plus puissantes, sous peine encore là de rater la cible.

Certes, la bourgeoisie canadienne ne serait rien sans l’existence du prolétariat qu’elle exploite et des peuples des pays dominés qu’elle opprime et dont elle tire des surprofits fabuleux. Les capitalistes canadiens, comme tous les bourgeois, ne produisent rien par eux-mêmes. Toutes leurs richesses, par ailleurs immenses, ne reposent sur rien d’autre que la plus-value qu’ils réussissent à nous extorquer. Tout leur pouvoir, celui de leur appareil d’État, repose également sur le même socle. À cet égard, la bourgeoisie canadienne n’est elle non plus rien de plus qu’un tigre en papier, pour reprendre cette célèbre expression popularisée par Mao à la fin des années 1960, que le prolétariat peut et devra balayer à la poubelle de l’histoire.

Quantitativement parlant, la bourgeoisie canadienne est une classe on ne peut plus minoritaire. Il est relativement difficile de la chiffrer avec exactitude : les données livrées par les organismes de statistique gouvernementaux vont en effet parler de «catégories d’occupation» ou de «secteurs d’activité», plutôt que de propriété des moyens de production ou de la place qu’occupe tel ou tel individu dans les rapports de production (le niveau de commandement exercé, sa capacité réelle de prendre et appliquer des décisions, etc.). Mais en recoupant certaines études qui ont été faites sur le sujet, on peut raisonnablement considérer que la bourgeoisie représente environ 5 à 7 % de la population canadienne. Ce qui est à la fois bien peu, et en même temps beaucoup : on parle quand même ici de 1,5 à 2 millions d’individuEs, qui ont un intérêt direct et certain au maintien du capitalisme et qui se battront sans aucun doute pour le défendre. Bref, un tigre en papier, mais néanmoins assez «lourd» et volumineux…

Mais de qui donc est-il précisément question lorsqu’on parle de la bourgeoisie canadienne ?

D’abord, on y retrouve un noyau solide de grands bourgeois impérialistes qui concentrent entre leurs mains la plus grosse part du capital financier. Celui-ci est d’ailleurs un des plus concentré au monde. Ainsi, les cinq plus grandes banques à charte canadiennes contrôlent près de 80 % du marché. Et à peine 1 % de toutes les compagnies canadiennes (i.e. moins d’un millier d’entre elles) contrôlent plus de 80 % des avoirs.

En 1992, 42 groupes sur les 988 multinationales canadiennes contrôlaient les deux tiers de tous les investissements directs du Canada à l’étranger. Sept ans plus tard, ceux-ci s’élevaient à 240 milliards $. Au cours des 25 dernières années, la bourgeoisie monopoliste canadienne s’est considérablement fortifiée. L’actif net des multinationales canadiennes à l’étranger est désormais supérieur au passif (i.e. aux investissements étrangers au Canada). Sur les 250 plus grosses compagnies au Canada, 70 % sont sous contrôle canadien, 19 % sous contrôle américain et 10 % sous contrôle européen ou asiatique.

À ce noyau principal de la bourgeoisie, se greffent l’ensemble des petits et moyens capitalistes qui possèdent les moyens de production et utilisent une main-d’œuvre salariée ; les cadres supérieurs ; les propriétaires, les directeurs et les administrateurs des firmes de professionnels dans les services administratifs ; les avocats associés au sein des gros bureaux ; les firmes privées d’ingénieurs ; les juges ; les administrateurs des grands appareils de communication ; les administrateurs et les cadres supérieurs des entreprises d’État (Loto-Québec, Hydro-Ontario, Hydro-Québec, Société générale de financement, Énergie atomique du Canada, etc.) ; la haute fonction publique aux niveaux fédéral, provincial et municipal ; les officiers supérieurs dans l’armée et la police ; les diplomates ; les dirigeants et organisateurs politiques ; les dirigeantes et dirigeants des grands syndicats intégrés à l’appareil d’État.

L’important, pour nous prolétaires, c’est de considérer – et tout en tenant compte qu’il s’agit fondamentalement d’une classe parasitaire et vouée à l’extinction – qu’il s’agit bel et bien d’une classe, i.e. d’un «vaste groupe d’hommes et de femmes» uniEs par le rapport qu’ils et elles entretiennent, collectivement, au prolétariat, et qui disposent d’une puissance considérable, même si elle demeure relative.

Cela ne veut évidemment pas dire qu’il ne puisse y avoir parfois – voire même souvent – des conflits et des divisions à l’intérieur de ses rangs. C’est d’ailleurs là l’essence même du capitalisme – un système basé sur la compétition et la concurrence à tous les niveaux, y compris donc entre les capitalistes eux-mêmes. Ces divisions opposent parfois certains capitalistes pris individuellement. Elles peuvent aussi mettre aux prises des secteurs ou des groupes de capitalistes bien définis, qui se battent entre eux pour défendre leur peau (et surtout leurs profits).

Ainsi, dans le débat sur la libéralisation du commerce et des échanges, par exemple, les capitalistes qui exportent une grande part de leur production ont généralement intérêt à favoriser toute mesure qui tend à élargir leur possibilité d’accès aux marchés étrangers. Tandis que ceux dont l’essentiel de la production est destiné au marché intérieur vont plutôt soutenir le maintien ou même le renforcement des barrières douanières et/ou tarifaires qui empêchent ou limitent les capitalistes étrangers qui voudraient leur faire concurrence.

Il peut aussi y avoir des divisions entre les capitalistes de différentes régions ou provinces. Et toutes ces divisions vont trouver leur prolongement au niveau politique. On le voit bien avec les querelles qui opposent souvent les provinces au gouvernement fédéral, ou certaines provinces entre elles. Ces divisions ou intérêts divergents entre certains secteurs de la bourgeoisie expliquent aussi en partie les différences qu’on retrouve entre tel ou tel parti politique bourgeois.

Encore là, ce qu’il faut comprendre, c’est que ces divisions sont toutes relatives. La bourgeoisie pourra d’autant plus se permettre de les étaler au grand jour que son pouvoir n’est pas contesté par la lutte de classe du prolétariat. Dans certaines circonstances, le fait de les étaler ainsi peut même servir aux différents secteurs de la bourgeoisie à convaincre plus fortement encore les couches prolétariennes qui se trouvent sous leur coupe de se liguer et de faire front derrière eux (ce qui fut encore là on ne peut plus évident dans le cadre des débats sur le libre-échange, alors qu’on a vu, par exemple, les capitalistes de l’industrie du vêtement mobiliser les ouvrières et ouvriers de ce secteur en faveur du maintien des mesures protectionnistes qui restreignaient l’importation de vêtements confectionnés ailleurs qu’au Canada).

Mais il est clair que dès l’instant où le prolétariat se met à agir indépendamment, comme classe, et conteste et ébranle un tant soit peu le pouvoir de la bourgeoisie, c’est l’unité qui reprend bien vite le dessus au sein de la classe dominante. Et la bourgeoisie canadienne dans son ensemble dispose de moyens considérables pour défendre son règne.

D’abord, il y a bien sûr l’appareil d’État, hautement puissant et sophistiqué dans un pays impérialiste comme le Canada, et notamment son armée, sa police, ses services de renseignement et de surveillance et son système judiciaire chargés d’assurer la loi et l’ordre. Cet État, c’est aussi un formidable appareil idéologique (système d’éducation, industries culturelles, communications…) qui lui sert à façonner les esprits et à assurer la domination de ses points de vue.

Le système électoral et parlementaire constitue lui aussi un des moyens que possède la bourgeoisie, à la fois pour assurer sa domination politique sur la société, et surtout pour maintenir les masses prolétariennes dans l’illusion qu’elles peuvent changer les choses et donc qu’il est inutile, pour elles, de vouloir bouleverser la société ou renverser le pouvoir bourgeois.

Grâce à l’État, la bourgeoisie a également pu mettre en place un tas de mécanismes qui ont contribué et contribuent toujours à intégrer et à récupérer la majorité des organisations prolétariennes et celles de la petite-bourgeoisie, et à en faire des instruments qui lui servent à assurer son contrôle sur les masses. Parmi ces moyens, mentionnons, entre autres :

  • les généreuses subventions accordées aux organisations syndicales, notamment celles qui sont versées aux fins de «former» et d’«éduquer» leurs membres (dans les faits, c’est essentiellement pour les éduquer au capitalisme) ;
  • la multiplication des comités de toutes sortes et d’instances dites «participatives» dans lesquelles des milliers, littéralement, d’officiers syndicaux et de représentantes et représentants de la «société civile» sont amenés à se perdre dans la gestion des affaires courantes de la bourgeoisie, i.e. à penser et à agir comme des bourgeois ;
  • les politiques de financement des organisations communautaires, des groupes de femmes, des groupes de jeunes et associations étudiantes, etc., qui les incitent à inscrire leur action dans le cadre des différentes «missions» choisies et déterminées par l’État selon ses propres besoins (qui sont ceux de la bourgeoisie) ;
  • la création, directe ou indirecte, de groupes ou d’organisations qui viendront concurrencer, et éventuellement remplacer, avec les énormes moyens mis par l’État à leur disposition, les organisations de défense légitimes qui ont choisi de préserver leur autonomie face à l’État ; etc.

La forme particulière de l’État canadien, auquel se greffent pas moins de dix appareils d’État provinciaux jouissant chacun de larges pouvoirs et donc de moyens considérables de contrôle social, économique et politique, contribue par ailleurs fortement à rendre le pouvoir bourgeois plus «efficace». Bien sûr, cela implique aussi que la bourgeoisie doive parfois consacrer quelque effort supplémentaire pour gérer les contradictions qui peuvent ainsi se développer plus ouvertement entre ses différents secteurs. Mais tout compte fait, il s’agit là d’un moyen fort efficace de diviser les rangs du prolétariat et de le détourner de la cible, en l’empêchant de voir qu’il fait bel et bien face à une seule et même classe bourgeoise (sans parler du fait que les États provinciaux s’avèrent souvent mieux placés pour intervenir concrètement auprès des masses et ainsi prévenir et/ou contrôler les mouvements d’opposition).

Ce phénomène, on l’a vu on ne peut mieux au cours de la dernière décennie alors que tous les gouvernements provinciaux, suivant en cela la décision du gouvernement fédéral de diminuer les paiements de transfert aux provinces pour les programmes sociaux, ont effectué des coupures drastiques dans leurs programmes d’aide sociale respectifs, visant à rendre encore plus précaire la situation des travailleurs et travailleuses les plus exploitéEs, à développer le travail forcé et à exercer une pression à la baisse sur les salaires de tout le prolétariat. De nombreuses luttes ont été menées, notamment en Ontario et au Québec, contre ces coupures, mais elles ont toutes visé tel ou tel programme en particulier (contre les coupures de Mike Harris en Ontario, contre les réformes des Libéraux et ensuite celles du PQ au Québec), sans jamais attaquer la bourgeoisie dans son ensemble, et surtout sans jamais développer quelque coordination entre elles, ou à peu près. On ne peut trouver un meilleur exemple d’une attaque parfaitement orchestrée et coordonnée par la classe bourgeoise, contre laquelle la réalité du système politique canadien nous a conduit à agir en ordre dispersé.

Alors, à bien des égards, il faut admettre, certes, que la bourgeoisie canadienne est une classe puissante. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit invulnérable et inattaquable – bien au contraire. Seulement, il est évident qu’on ne saura lui porter les coups qu’elle mérite, et encore moins celui qui lui sera fatal, sans lui opposer une force conséquente. Contre l’immense capital collectif que représente la bourgeoisie canadienne, sa bureaucratie et son État, il faudra nous dresser et agir nous-mêmes comme une classe, consciente de ses responsabilités historiques et prête à mener la lutte jusqu’au bout pour les assumer.

e p D T F s