Le mérite de notre programme est de faire de la question des femmes une question de classe. Il note que les femmes font partie de différentes classes et qu’elles ne peuvent avoir toutes les mêmes intérêts. Mais sa faiblesse est aussi de ne pas se tenir de façon conséquente sur cette analyse.

Ainsi, on parle de féminisme en général et du mouvement autonome des femmes et on leur reproche de ne pas organiser les femmes sur une base de classes. Qu’est-ce que le féminisme en général ? Y aurait-il un féminisme au-dessus des classes ou le féminisme serait-il en soi bourgeois ? Pourquoi n’y aurait-il pas un féminisme de classe ? Une telle analyse me semble idéaliste et non matérialiste. Avec une telle analyse, des féministes marxistes seraient-elles tentées de nous rejoindre, d’autant plus que si notre mouvement des femmes va lutter contre le capitalisme, l’on omet de dire s’il va travailler contre le patriarcat ? Je crois qu’ainsi, l’on va rejeter les féministes dans les bras des bourgeoises. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé parce que le mouvement a été influencé depuis les années 30 par le stalinisme même si ce dernier partage avec les féministes bourgeoises une même vision économiste de la libération des femmes ! Mais il est temps de répondre aux questions posées.

Existe-t-il un féminisme en général ? Non : affirmer le contraire serait affirmer qu’une femme perd contact avec sa classe parce qu’elle devient féministe ! Ce serait réintroduire par la porte d’en arrière la notion qu’il n’y a pas de différence de classes entre les femmes. Alors, pourquoi le féminisme serait-il en soi bourgeois ? Parce qu’il situerait la cause de l’oppression des femmes uniquement chez les hommes ? En fait, il n’existe pas de tel féminisme. Même le féminisme bourgeois prétend que le capitalisme y est pour quelque chose dans l’oppression des femmes : s’il est bourgeois, c’est qu’il pense réformer le capitalisme et libérer les femmes dans ce cadre. Alors, serait-il bourgeois de penser que l’oppression des femmes est due partiellement aux hommes ? Rappelons que Marx a vu la formation de la première société de classes par les hommes. De plus, écoutons certains classiques. Engels : «Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat.» [1] Bébel :

«Les femmes ont vraiment intérêt à se rebeller pour conquérir un statut qui les libère de cet avilissement et de cette dégradation. Elles ne peuvent avoir l’illusion que l’homme les aidera à sortir de leur condition de même que les ouvriers ont peu à espérer de la bourgeoisie.»

[2] Enfin Lénine : «Nous disons que la libération des ouvriers doit être l’œuvre des ouvriers eux-mêmes ; et exactement de la même façon, l’émancipation des ouvrières doit être l’œuvre des ouvrières.» [3] De la même façon ! De nouveau, Lénine :

«Laissons les menteurs et les hypocrites, les imbéciles et les aveugles, les bourgeois et leurs partisans berner le peuple en lui parlant de liberté en général, d’égalité en général, de démocratie en général. Nous disons aux ouvriers et aux paysans : arrachez le masque à ces menteurs, ouvrez les yeux à ces aveugles. Demandez-leur : l’égalité de quel sexe avec quel autre sexe ? De quelle nation avec quelle autre nation ? De quelle classe avec quelle autre classe ? La liberté par rapport à quel joug ou au joug de quelle classe ? Qui parle de politique, de démocratie, de liberté, d’égalité, de socialisme, sans soulever ces questions, sans les mettre au premier plan, sans lutter contre les tentatives de les cacher, les dissimuler, les estomper, est le pire ennemi des travailleurs, un loup déguisé en mouton, le plus féroce adversaire des ouvriers et des paysans, le valet des grands propriétaires fonciers, des tsars, des capitalistes.»

(souligné par nous) [4] Ainsi, non seulement n’est-il pas erroné d’admettre que les hommes exercent une oppression sur les femmes, mais aussi toute tentative de même estomper ce fait est répudiée. Aussi la formation d’une organisation de femmes n’est-elle pas seulement tactique (par exemple, simplement pouvoir recruter plus de femmes), mais stratégique puisqu’elles doivent prioritairement compter sur elles-mêmes pour combattre leur oppression spécifique. C’est donc dire que pour un marxiste, c’est le chauvinisme des hommes, y compris celui des prolétaires mâles, qui divise le mouvement, et non pas le féminisme des femmes.

Le féminisme vise l’égalité des femmes avec les hommes. En soi, il n’y a rien de contre-révolutionnaire à cela. Il n’y a rien qui interdise de penser qu’il y a des différences de classe parmi les femmes. Comme nous croyons que ces différences de classe existent, il aurait fallu se demander la provenance de classe de l’idée que les communautés d’intérêt effacent les différences de classes chez les femmes : on se serait aperçu que ce sont les bourgeoises qui ont imaginé cette idée pour installer leur hégémonie dans le mouvement des femmes. Pour ne pas avoir appliqué notre ligne politique, on se retrouve avec cette absurdité que prôner l’égalité des hommes et des femmes est bourgeois, car c’est cela le féminisme comme idéologie ! Il y a plusieurs sortes de féminismes : certains nient les différences de classe, d’autres les admettent. Plusieurs revendications du féminisme dépassent même les possibilités du capitalisme, par exemple un réseau universel de garderies gratuites ou encore un véritable salaire ménager. Par contre, il est juste aussi de dire que le féminisme n’est pas en soi révolutionnaire : tout dépend de la classe qui le porte. Si ce sont les bourgeoises qui le portent, elles ne feront pas les différences de classes. On peut également dire la même chose du socialisme : il existe des socialismes bourgeois (réformisme, révisionnisme, etc.) qui, tout comme le féminisme bourgeois, dominent à l’heure actuelle. Va-t-on abandonner l’idée de socialisme pour cela ? Même le marxisme-léninisme-maoïsme porté par un bourgeois comme Lin Piao perd sa substance révolutionnaire ! Il ne faut pas oublier que le marxisme-léninisme-maoïsme est le concentré et le bilan des expériences de lutte du prolétariat. Peut-on penser que l’on va retenir les expériences de luttes spécifiques au prolétariat féminin en rejetant le féminisme comme étant en soi bourgeois ? Assurément non. La majorité des femmes proviennent de la classe ouvrière et on ne peut se prétendre véritablement féministe si on ne défend pas les intérêts de la majorité des femmes. Voilà plutôt ce qu’on devrait répondre aux féministes bourgeoises ! Ici, il faut faire une distinction. Une féministe bourgeoise qui adapte ses revendications aux possibilités du système capitaliste (par exemple, en refusant de revendiquer un réseau universel de garderies gratuites) agit-elle en tant que féministe ou en tant que bourgeoise ? Elle agit en tant que bourgeoise, car une féministe doit défendre tout au moins la majorité des femmes. Dire le contraire est entretenir la confusion qu’elle-même veut entretenir. Veut-on adopter le même point de vue sur le féminisme que les bourgeoises ?

En rejetant le féminisme, on lance un message aux hommes qu’une femme qui se défend contre le chauvinisme mâle a une attitude bourgeoise. Par exemple, des réflexions du genre que les femmes prolétariennes sont beaucoup plus conciliantes que les bourgeoises ont déjà été entendues ! On risque même d’attirer des masculinistes qui vont nous dire que ce sont les femmes qui oppriment les hommes ! On risque de ne jamais parler des ouvrières en tant que femmes spécifiquement opprimées, mais uniquement en tant que combattantes contre l’impérialisme ou en tant qu’ouvrières. Les rares fois que l’on parlerait de leur spécificité, ce serait pour affirmer que c’est le capitalisme qui les opprime, pas les hommes ; par exemple, on pourrait dire que c’est l’industrie pornographique qui engendre la violence faite aux femmes et que les hommes en sont victimes tout comme les femmes. Et pour couronner le tout, on oublie de marquer qu’un mouvement des ouvrières doit combattre aussi le patriarcat ! Bref, on ferait tout pour ne pas poser la question des hommes en employant une phraséologie révolutionnaire pour légitimer une pareille omission. Une telle position, on l’a vu plus haut, est en désaccord avec le marxisme-léninisme-maoïsme. S’il est suffisant de se réclamer du marxisme-léninisme-maoïsme, cela ne nous dispense pas d’en exposer les principes (parti d’avant-garde, internationalisme, etc.). Le féminisme révolutionnaire me semble un de ces principes. Le rejet du féminisme va engendrer beaucoup plus de confusion que de se réclamer d’un féminisme révolutionnaire.

Trois démarcations de principe

Une féministe bourgeoise pourrait nous concéder qu’on défend sans doute mieux les ouvrières en tant qu’ouvrières, mais qu’elle défend mieux les ouvrières en tant que femmes. Non. Les communistes doivent être les meilleurs défenseurs des ouvrières en tant qu’ouvrières et en tant que femmes. Sur ce terrain, en plus d’affirmer que les femmes ne peuvent se libérer que dans un processus révolutionnaire de renversement du capitalisme, puis d’instauration du socialisme pour parvenir enfin au communisme, les communistes se démarquent de trois façons.

1)En n’adaptant pas leurs revendications aux limites du capitalisme, mais en partant des besoins des ouvrières. Il est évident que cela exclut des revendications du type accès des femmes à la prêtrise. Vu l’évidence de ce point, je n’élaborerai pas davantage.

2)Par une vision non économiste de la libération des femmes. Les bourgeoisEs, qu’ils ou elles soient rouges ou capitalistes comme notre système, voient tout au plus la libération des femmes comme une addition de réformes ayant des incidences économiques directement ou indirectement (par exemple, le droit à l’avortement libre, etc.) et certains droits démocratiques. À force d’accumuler ces réformes, la femme se libérerait. Par exemple, plusieurs féministes tablent sur peut-être la plus grande victoire du féminisme au Québec, l’accès des femmes aux études supérieures, pour se dire que les femmes, étant mieux diplômées et donc mieux placées dans la société, vont, par la force économique de leurs positions, pouvoir se libérer. C’est pourquoi elles deviennent encore moins revendicatrices qu’avant face à l’État et aux hommes. Mais les femmes avaient aussi accès aux études en Union soviétique et en Chine au moment où ces pays étaient socialistes. Aujourd’hui, au sein du capitalisme, elles ont été incapables de sauvegarder leurs positions. En outre, il se produisait certains choses témoignant de la survivance du patriarcat : ainsi, il suffisait que les femmes envahissent un domaine économique (par exemple, la médecine) pour que les salaires chutent. Les métiers occupés par des hommes ne subissaient pas cette baisse. Le maoïsme a bien démontré qu’il faut révolutionner les esprits, faire une révolution culturelle. Entre autres, il faut se défaire de la tradition bourgeoise d’isoler le travail manuel du travail intellectuel Cela a des implications directes au parti (formation des ouvrières, etc.) et à la maison : complet partage des tâches ménagères et de la responsabilité de les planifier. Aussi les communistes devraient, pour moi, être les seulEs qui n’ont pas peur d’adhérer intégralement à l’adage du féminisme que la vie privée est politique ! Ils et elles devraient se démarquer ainsi des bourgeoisEs, des réformistes, des révisionnistes, de bon nombre de trotskystes et des anarchistes centréEs sur la séparation entre vie privée et vie publique. Les communistes savent que ça prendra du temps : selon Mao, il faudra plusieurs révolutions culturelles avant de parvenir au communisme. Avant de rendre les hommes conscients des mille et un harcèlements quotidiens qu’ils imposent aux femmes, il faudra les éduquer et les bousculer. Il y va aussi de la pleine implication des ouvrières et des femmes qui se mettent sur les positions de la classe ouvrière dans la révolution. De cette façon, nous pourrons vraiment dire que nous sommes les meilleurs défenseurEs des ouvrières en tant qu’ouvrières et en tant que femmes. Il faut tirer la conséquence logique du fait que les bourgeoises sont maintenant mieux installées dans la société capitaliste : la lutte contre le patriarcat est plus que jamais une question ouvrière.

3)L’utilisation de la violence. Malgré des évidences, certaines féministes bourgeoises associent la non-violence à la féminité. Pourtant, face à un homme violent, la femme doit riposter aussitôt avec la même violence, sinon elle sera victime de violences toujours accrues. Plus généralement, les communistes se démarquent par l’emploi de la violence révolutionnaire.

Soyons matérialistes

L’oppression des femmes date des sociétés de classes. Ainsi, le fait qu’une oppression affectant plus de la moitié de l’humanité pendant plusieurs millénaires subsiste encore aujourd’hui ne peut être le résultat d’une simple idéologie ! Pour un marxiste, la règle, c’est le changement ; la permanence, l’exception. Le programme parle uniquement d’idéologie patriarcale : c’est être idéaliste. Il faut un fondement matériel au patriarcat.

Je lance donc la discussion. Pour moi, les classes dominantes veulent contrôler la reproduction : avoir plus d’enfants, c’est avoir plus de soldats pour des conquêtes ou plus de consommateurs. Il s’ensuit que, contrairement aux hommes, ce n’est pas seulement la force de travail des femmes qu’on veut exploiter, mais leur corps. Il s’ensuit que les hommes, n’étant pas réduits à un rôle d’objet ou de machine à reproduire, se voient accorder une identité supérieure leur donnant droit à des privilèges. La forme change selon les divers modes de production, mais la règle est constante. Cette différence donne lieu à une véritable économie parallèle centrée autour de la famille où le travail gratuit (le travail à la maison) et, par effet d’entraînement, le travail sous-payé à l’extérieur de la famille deviennent la règle. Il est à noter que ces règles s’appliquent à des classes semblables. Par exemple, une esclave est considérée comme objet tout comme son partenaire masculin : à ce moment-là, c’est en tant qu’esclave et non en tant que femme qu’elle est considérée comme un objet. C’est donc par la comparaison avec son partenaire masculin qu’on doit déterminer son statut comme femme. Cela renforce l’idée que des différences de classes parmi les femmes existent et ont toujours existé. Donc, l’ennemi principal, c’est la classe dominante, mais cela explique aussi les résistances acharnées des hommes pour conserver leurs privilèges: leurs freins ne sont donc pas seulement idéologiques, mais aussi matériels. Cela permet aux classes dominantes de diviser les classes dominées et d’extorquer énormément de travail gratuit aux femmes. Dire cela conduit-il à faire des femmes un groupe indifférencié. Nullement ! Il faut se rappeler ici que la majorité des femmes font partie des classes dominées, donc, à notre époque, de la classe ouvrière. Ainsi, l’on peut démasquer les mystifications des bourgeoises qui jouent au féminisme !

Pour résumer, j’aimerais que les points suivants soient corrigés : réduction du patriarcat à n’être seulement qu’une idéologie, l’identification du féminisme au féminisme bourgeois (qu’on pourrait quand même qualifier de courant majoritaire). J’aimerais que l’on parle de la responsabilité des hommes dans l’oppression des femmes, même si elle n’est que subordonnée; une caractérisation plus matérialiste du patriarcat qui parle de la responsabilité directe des classes dominantes dans cette oppression : ainsi les capitalistes ne font pas que reprendre à leur compte l’oppression des femmes, ils la recréent. Enfin nos démarcations d’avec le féminisme bourgeois sur le terrain même de l’oppression des femmes en tant que femmes en plus des oppressions subies en tant qu’ouvrières. Enfin, il devrait être spécifié que l’organisation des femmes du prolétariat aura pour tâche de lutter contre le capitalisme et le patriarcat.

– Un camarade de Montréal


1) ENGELS, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Éditions sociales, 1974, page 82.

2) AUGUST BEBEL, La femme et le socialisme.

3) LÉNINE, Œuvres complètes, tome 30, Les tâches du mouvement ouvrier féminin dans la République des Soviets, Éditions du Progrès, 1976, page 38.

4) LÉNINE, Œuvres complètes, tome 30, Le pouvoir des soviets et la condition de la femme, Éditions du Progrès, Moscou, 1976, pages 117-118.

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