En Avant! №2
ÉLECTIONS OU RÉVOLUTION ?

Quelle révolution sociale, messieurs ?

Le nouveau gouvernement vient tout juste d’être mis en place et de faire entendre ses premières déclarations officielles. La culture politique actuelle, qui domine non seulement au Brésil – dont le processus électoral est particulièrement pourri -, obéit à sa propre logique. L’écart considérable entre les promesses électorales des différents partis et candidatEs et la réalité de l’exercice du pouvoir, ainsi que l’hypocrisie et la démagogie dont témoigne ce phénomène font désormais partie du folklore. Le processus politique officiel de ce pays constitue une imposture réactionnaire. On dit souvent qu’on n’entend jamais autant de mensonges que lors d’une campagne électorale, durant une guerre ou après une partie de pêche… cela n’a jamais été aussi évident que ce l’est maintenant. Alors, mettons de côté les discours pré-électoraux des politiciens, et jugeons-les plutôt sur leurs paroles et sur leurs actes, une fois qu’ils occupent le pouvoir.

Une fois passées les festivités qui ont vu le Parti des travailleurs (PT) et ses militantes et militants célébrer leur victoire dans l’euphorie et les masses espérer un véritable changement, le temps est maintenant venu d’effectuer le dur retour à la réalité. Il n’est pas difficile de constater la fracture profonde qui existe entre ce que la bourgeoisie et les classes réactionnaires ont à offrir et les aspirations que les masses ont exprimées avec tant d’enthousiasme.

Le discours d’investiture de Luís Inácio da Silva, qui comme nouveau porte-parole des classes dominantes, se présente comme incarnant la volonté de changement, a montré plus que n’importe quel autre geste l’électisme idéologique du PT. Dans son discours d’investiture il y a huit ans, son prédécesseur, Cardoso, avait abordé les mêmes thèmes : réduction des inégalités, lutte contre la faim et la misère, réalisation de la réforme agraire, et finalement, mise en place de «réformes structurelles». Cardoso a conclu son dernier mandat en affirmant avoir réalisé ses objectifs – ce pourquoi les médias l’ont d’ailleurs encensé -, en particulier d’avoir réussi à remodeler et à moderniser le vieil appareil d’État. Le fait que le nouveau président doive à nouveau afficher les mêmes objectifs révèle à quel point il s’agissait là d’un mensonge.

Contrastant avec les nominations qu’il a annoncées dans le domaine économique – en particulier celle d’Enrique Meireles à la tête de la Banque centrale – et au voyage qu’il a effectué aux États-Unis et à la rencontre qu’il a tenue avec George W. Bush, Luís Inácio a surtout fait porter son discours sur les questions sociales. De tout ce dont il a parlé, la question de la réforme agraire est sans doute celle où l’éclectisme dont il fait preuve s’est le plus manifesté. Le président a ainsi défendu l’idée qu’à son avis, la réforme agraire pouvait être conduite en associant côte à côte les paysannes et paysans sans terre, les petits propriétaires, les membres des coopératives, les moyens et les grands producteurs ainsi que la grande industrie agro-alimentaire. Vaste programme, où cohabitent en même temps les chats et les souris… Ainsi en est-il également du programme Fome Zero (Échec à la faim), présenté comme étant une priorité, qui inclut l’établissement du salaire minimum à 230 réaux d’ici quatre mois, et qui recèle lui aussi d’énormes contradictions. Le nouveau gouvernement se situe toujours dans la logique traditionnelle des classes dominantes qui n’ont jamais voulu combattre la misère en faisant autre chose que de distribuer quelques aumônes. Ainsi, ce nouveau projet, qui se situe bien dans l’air du temps, prévoit l’émission d’une carte à puce destinée aux affaméEs et aux démuniEs grâce à laquelle on contrôlera la distribution de la charité, ce qui accentuera encore plus le corporatisme et la dépendance envers l’État.

Sur les questions internationales, Luís Inácio dit considérer la ZLÉA, ainsi que d’autres initiatives similaires telles le Mercosur et l’Union européenne, comme étant un moyen de combattre le protectionnisme. Il considère comme étant un fait accompli et sanctionne la participation du Brésil à cette entente, qui représente pourtant rien de moins que l’asservissement de la nation brésilienne. Le nouveau président se prononce également en faveur d’une «solution négociée» au Moyen-Orient et pour l’application de toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, sans distinction aucune, incluant celles qui autorisent les agressions et les abus de la part des États-Unis, en particulier dans le cas de l’Irak et aussi en ce qui concerne l’occupation de la Palestine par Israël.

Luís Inácio a finalement conclu son discours en réaffirmant que la création d’emplois représentait pour lui une «véritable obsession». Cela semble contredire l’avertissement qu’il a lancé en même temps à ceux et celles qu’il juge vraisemblablement comme étant imprudents et aventuristes et qui souhaitent des changements rapides et réels. «Le changement, affirme en effet Lula, est un processus graduel et continu ; ce ne peut être simplement le résultat de nos fantasmes volontaristes.» Ou encore, pourrions-nous ajouter, de nos simples «obsessions»… De toutes manières, le fait d’affirmer être ainsi obsédé par la création d’emplois ne veut pas dire grand chose, surtout si on ne dit mot sur quel type d’emplois on veut créer, et à quel prix. En fait, toute la question de l’emploi est au cœur de l’accord que Lula veut conclure avec le grand capital : il souhaite établir un climat de paix sociale favorable à la marche des affaires, spécialement en introduisant la notion de flexibilité. Suivant les diktats du Fonds monétaire international, le nouveau président affirme que la création d’emplois découlera essentiellement de l’établissement d’un climat favorable au développement économique, et rien d’autre.

L’ensemble de la droite traditionnelle, qu’il s’agisse de celle qui s’affiche comme telle ou celle qui se déguise sous le drapeau de la modernité, a d’ailleurs réagi avec modération aux premières déclarations du nouveau gouvernement, lui offrant même ouvertement son soutien.

De tous les discours que nous ayons entendus ces derniers jours, le plus intéressant reste certainement celui de Jose Dirceu, lorsqu’il s’est adressé pour la première fois à la Chambre des représentantEs. Dans son intervention, l’ex-président du PT a en effet affirmé que le nouveau gouvernement allait mener rien de moins qu’une «révolution sociale» au Brésil.

En ne considérant que les faits objectifs qui se sont produits jusqu’à maintenant, et sans même anticiper sur la suite des choses, on peut d’ores et déjà affirmer que les propositions de changement évoquées par le nouveau gouvernement ne dépasseront pas le stade de la rhétorique. Ce qui est sûr et irréfutable, c’est que les bases matérielles sur lesquelles les politiques économiques du gouvernement s’appuient sont celles de la bourgeoisie, et en particulier de la bourgeoisie impérialiste. Le discours de Jose Dirceu vise à faire taire les mécontentEs, à aplanir les divergences, à gagner du temps et à endormir les espoirs de ceux et celles qui considèrent qu’avec la stratégie électorale prônée par le PT, le Brésil est en train de vivre une telle «révolution».

Tout bien considéré, nous sommes finalement d’accord avec deux des aspects soulevés par le nouveau gouvernement. Le premier, c’est le fait que nous vivons actuellement un événement historique. Une longue période de la lutte des classes dans notre pays vient en effet de se conclure. Le deuxième, c’est que le Brésil a réellement besoin d’une révolution. Car seule la révolution pourra transformer la réalité brutale de notre pays, et libérer le peuple et la nation de l’oppression et de la misère. C’est elle, et elle seule, qui permettra l’émergence du pouvoir direct des masses exploitées et opprimées, ainsi que des petits et moyens propriétaires qui leur seront alliés. La révolution fera naître quelque chose de nouveau, en opposition et à la place des vieilles institutions bourgeoises et féodales décadentes de cet État pourri au service de l’impérialisme. Mais cette révolution, c’est bien sûr une toute autre histoire que celle dont on parle actuellement dans les cercles du pouvoir…

A Nova Democracia, Vol. 1, n° 6, janvier 2003
www.anovademocracia.com.br

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