Socialisme Maintenant №1
L'EXPLOITATION AU CANADA

Que les ouvriers et les ouvrières dirigent !

Nous sommes confrontés depuis plusieurs années à une restructuration importante du capitalisme au Canada. Cette restructuration entraîne des transformations sociales rapides et profondes, dont les coûts sont pour l’essentiel imputés au prolétariat. S’il est exact de dire qu’une partie des capitalistes se trouve dans les faits éjectée par la concurrence interne (la concurrence qui oppose les capitalistes canadiens – et québécois – entre eux) et externe (celle qui oppose les capitalistes canadiens aux entreprises issues des autres impérialismes), ces milliers de «richards» ou d’ex-richards mis sur la touche par un système qu’ils ont béni, comptent pour peu de chose à côté des millions de travailleurs et de travailleuses, de chômeurs et chômeuses, et à côté de ces familles entières qui paient pour les réorganisations capitalistes.

Les conditions d’existence des prolétaires dépérissent. À tous égards, la vie est plus difficile qu’avant. L’idéologie dominante se renforce ; elle est plus monolithique, plus assommante. Et si la plupart des libertés formelles demeurent (ce qui n’est pas nécessairement le cas partout ni pour tout le monde), les libertés réelles laissées aux prolétaires d’aujourd’hui ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles furent dans les années soixante.

La crise

Une situation comme celle-là n’est évidemment pas exclusive au Canada. Partout à travers le monde, les vingt dernières années ont été des années de transformations et de bouleversements profonds qui ont affecté le prolétariat international de manière considérable. Prise dans son ensemble, cette période de crise grave pour le capitalisme, semble ces dernières années vouloir tourner presqu’entièrement à la faveur des intérêts économiques réactionnaires des grandes bourgeoisies impérialistes et de leurs alliés.

Le solde de cette période apparaît en effet comme étant plus que positif pour la clique ultra concentrée des grands impérialistes. Les marchés qu’ils investissent se sont étendus à toute la planète avec l’écroulement du capitalisme d’État dans la zone d’influence soviétique et le développement rapide du capitalisme en Chine, ainsi qu’avec le développement et la concentration d’une plus grande richesse dans les pays du sud sous la forme d’immenses zones urbaines industrielles, financières et commerciales entièrement liées aux intérêts impérialistes.

Cette issue pour l’instant «positive» pour la clique des impérialistes est évidemment à mettre en relation avec la période que nous traversons. C’est une période de crise grave qui débute avec les années soixante-dix et qui va en s’accentuant pendant une bonne douzaine d’années. C’est la chute des profits qui marque d’abord cette crise, la surproduction et la destruction de très grandes quantités de forces productives. Les capitalistes ne sont plus capables de produire et de diriger les États comme ils et elles le faisaient dans les années 50 et 60. Il leur faut imposer des normes nouvelles dans la production et la circulation pour stopper la chute des profits.

Les marchés vont s’ouvrir. La concurrence qui s’en trouve décuplée entraîne des restructurations importantes qui elles-mêmes occasionnent d’autres destructions de forces productives (fermetures d’usines et d’entreprises), des déplacements et des redéploiements. Les capitalistes cherchent impérativement à augmenter le surplus qu’ils tirent du travail de la classe ouvrière. Par tous les moyens – leurs propres moyens et ceux de l’État – ils vont tendre au minimum salarial. La productivité devra augmenter. Le travail s’intensifiera. Les salaires réels vont chuter. Les transferts sociaux des gouvernements en direction des couches pauvres du prolétariat vont être réduits. L’État va être utilisé pour «libérer» davantage l’exploitation du travail, i.e. la dénuder le plus possible, la délester d’un certain nombre de contraintes imposées aux capitalistes par les luttes des années antérieures. Trop de précautions coûtent trop cher, se disent les capitalistes. L’élimination du salaire minimum en Grande-Bretagne par le gouvernement conservateur dans les années 80, ou encore la multiplication des sweatshops aux États-Unis et au Canada, sont des exemples de cette exploitation débridée.

C’est comme si le système capitaliste actuel poussait devant lui une immense racle qui écorche, aplanit, élimine le «superflu». Son travail transforme la condition prolétarienne. Dans les pays dominés, les masses rurales (paysans pauvres, paysans sans-terres ou semi-prolétaires), sont maintenues, quand ce n’est pas enfoncées davantage, dans le dénuement et la misère ; les zones urbaines se gonflent d’un prolétariat immense exploité de façon intensive ; l’armée de réserve est abondante comme jamais.

Dans les pays impérialistes, les salaires et le niveau de vie sont comprimés ; le chômage est persistant et extrêmement élevé ; l’armée de réserve est là aussi abondante ; le revenu familial (deux salaires et des revenus d’appoint) échoue souvent – ou parvient à peine – à maintenir le niveau de vie. C’est comme si, par rapport au salaire réel de 1970, en considérant l’augmentation de la force de travail, un quart de la main-d’œuvre d’aujourd’hui travaillait gratuitement pour les capitalistes !

L’exploitation du travail s’accentue, dans deux directions plutôt qu’une. D’un côté se développent les emplois de courte durée, les contrats, le temps partiel, le placement à la journée ou à la semaine par les agences, l’embauche et le débauchage dans le secteur manufacturier au rythme des commandes qui entrent ou n’entrent pas. Cette précarisation permet le travail très dur et mal payé, voire même le travail gratuit pour les ouvrières à la maison, dans les sweatshops et les Fly-by-night-outfits. D’un autre côté on voit remonter l’exploitation extensive et l’extorsion de plus-value absolue : les journées de 12 heures sont de plus en plus nombreuses, comme le sont aussi le temps supplémentaire sous toutes ses formes et le travail le samedi. En cherchant comme ils le font à ne pas payer le temps supplémentaire, très souvent avec l’appui des syndicats (pensons au contrat rejeté par les syndiqués de Canadair le 20 avril dernier qui allait exactement dans cette direction), les capitalistes veulent réintroduire dans des branches industrielles déjà lucratives mais où la concurrence est très forte, de nouvelles normes quant à l’exploitation extensive.

Les jeunes prolétaires

Les capitalistes affrontent la crise actuelle en bagarreurs. Ils prennent partout avec l’aide de l’État des mesures qui attaquent fortement les nouveaux et nouvelles venus-es dans la classe ouvrière. Les jeunes prolétaires sont traités à la dure. Leur exploitation est féroce. Au Canada en 1993, 69,7 p. 100 des travailleurs-ses de 18 à 24 ans gagnaient moins de 13 509 $ (Statistique Canada, Documents de recherche, n° 94).

Pendant toutes les années 80, et jusqu’à maintenant, on a vu se nouer une alliance déplorable, réactionnaire dans son essence, entre les capitalistes, l’État et les pires éléments du mouvement syndical pour attaquer d’abord et plus fortement la jeunesse. Les syndicalistes qui agissent et qui ont popularisé les doubles échelles salariales, ainsi pensent obtenir deux choses : d’une part circonscrire les attaques à une couche spécifique du prolétariat et ainsi préserver le gros de la classe ouvrière de reculs qui pourraient être plus importants autrement ; d’autre part, contribuer à la compétitivité de l’économie nationale et soutenir «nos» entreprises par cette forme fort opportune de réalisme économique.

De leur côté, les capitalistes applaudissent. Ils savent très bien qu’on ne peut empêcher les mouches d’entrer quand la porte est grande ouverte ! Leur but sera d’étendre avec le temps (et/ou de laisser s’étendre…) à toute la classe ouvrière le régime d’exploitation introduit dans la jeunesse. Qui sont les arroseurs, qui seront les arrosés ?

Il y aura nécessairement des conséquences radicales à ce blitz d’attaques contre la jeunesse, des conséquences qui se dessinent déjà. Les capitalistes n’applaudiront peut-être pas très longtemps encore. L’exploitation, le chômage, la misère sociale, la répression idéologique et policière, le coude-à-coude aussi avec la jeunesse immigrante, les frontières culturelles qui s’affaissent, tout cela travaille à l’unification progressive de la jeunesse prolétarienne des pays impérialistes avec celle des grandes zones urbaines des pays dominés. Le soulèvement mondial de la jeunesse n’est pas derrière nous. Il se prépare. Il est encore à venir. On a toutes les raisons d’être optimistes. Quand aura mûri une prochaine période révolutionnaire, on verra à l’œuvre un Front rouge des jeunes, qui, parce qu’il sera plus avancé sur la voie de l’internationalisme, mettra peut-être le feu à la plaine !

Beaucoup résistent…

Depuis vingt ans, cette chaîne d’attaques réactionnaires ne s’est pas abattue sur le dos voûté d’êtres résignés et immobiles. Le prolétariat et les peuples ont résisté. Des émeutes contre la faim et contre la pauvreté ont secoué de nombreuses villes dans le monde entier. Le Parti communiste du Pérou a entamé et poursuit vaillamment la guerre populaire contre l’État réactionnaire péruvien. Le Parti communiste des Philippines conduit la guerre populaire lui aussi et aborde la prochaine période avec plus de forces après avoir dû rectifier sa ligne politique. La classe ouvrière et la paysannerie pauvre luttent les armes à la main en Turquie, au Kurdistan, au Népal, au Mexique, en Colombie. L’Intifada en Palestine, que la diplomatie mondiale avait crue morte et enterrée dans un cercueil de plomb placé sous une dalle de béton, est toujours vivante ! Encore récemment, on a vu d’autres luttes éclater : les mobilisations paysannes en Grèce, l’insurrection populaire en Albanie, les grandes grèves de décembre et janvier en Corée du Sud. Et il y a combien de luttes ouvrières militantes en Belgique, en France, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, dans lesquelles les travailleurs et travailleuses s’opposent aux volontés patronales.

Tous ces exemples de combats prolétariens, et combien d’autres encore, sont la démonstration qu’il est difficile de songer à une issue pleinement satisfaisante pour nos luttes dans le cadre du système capitaliste. La perspective vers laquelle doit se diriger la société moderne, du point de vue de notre classe à nous, n’a pas changé. La révolution prolétarienne et le socialisme sont l’issue fixée par la classe ouvrière au capitalisme et à sa crise actuelle.

Il est clair aussi que la lutte pour le socialisme, qui passe par des étapes et des formes nombreuses, va de plus en plus se mener les armes à la main. Au lieu de craindre une telle issue, il vaut cent fois mieux s’éduquer dès maintenant à la violence révolutionnaire, et s’imprégner des principes et des moyens de la guerre populaire.

La réalité ne se laisse pas embellir facilement. Il nous faut reconnaître aussi le caractère inégal et limité des combats et des luttes actuels. Nous disons que les classes populaires résistent et se soulèvent, mais cela demeure inégal, très inégal. C’est inégal dans le temps et la durée ; c’est inégal d’un pays à l’autre, d’un secteur d’activités à un autre, d’une branche industrielle à une autre, etc. C’est inégal entre la France et le Canada, entre New York et Toronto, entre l’Ontario et le Québec. Il n’y a pas à proprement parler de vagues, ni encore d’ondes qui se répercutent et gagnent en amplitude. Nous n’avons pas vaincu les forces idéologiques et politiques, encore largement supérieures, qui agissent comme de véritables brise-lames.

Ce qui est bon, valeureux, positif, ou prometteur dans telle ou telle lutte, reste encore fortement dominé par les formes négatives du mouvement ouvrier : le réformisme, le nationalisme, le bureaucratisme, l’humanisme, le patriotisme économique. Dans les luttes immédiates et les mouvements revendicatifs, la colère et la combativité des uns-es sont sans commune mesure avec l’inactivité et la résignation dans lesquelles sont plongés des pans entiers du mouvement ouvrier.

Clabecq et Kenworth

Au niveau des résistances économiques et des luttes immédiates, tout sépare Clabecq de Kenworth. Aux Forges de Clabecq en Belgique, dans une petite ville de 10 000 habitants, les 1 800 travailleurs-ses de cette usine sidérurgique s’opposent activement depuis plusieurs mois à la fermeture de l’entreprise. Ils sont extrêmement mobilisés et combatifs. Ils et elles prennent des initiatives et ne se laissent pas arrêter facilement par les contraintes habituelles du légalisme ni par ces autres contraintes qui découlent trop souvent de la routine imposée par les directions syndicales. Ils ont organisé une manifestation le 2 février dernier, une «marche rouge» de 50 000 personnes. Cette manifestation était la preuve éclatante que même dans une situation souvent décrite comme étant «désespérée» (une usine qui ferme ses portes) les initiatives militantes et combatives des travailleurs-ses de la base ont beaucoup plus de résonance dans la classe ouvrière que toutes les ententes tordues négociées par des bureaucrates.

Les ouvriers des Forges de Clabecq ont aussi pris d’autres moyens pour se faire respecter. Ils ont fait un fort mauvais parti aux avocats responsables de la liquidation de l’entreprise ; ils ont aussi tenu une série d’autres manifestations. Leur délégué syndical, Roberto D’Orazio, n’a pas caché que la lutte pouvait (et devrait) prendre des formes encore plus dures si la compagnie ne rouvrait pas les Forges : «Ce sera la nuit infernale à Bruxelles. Une nuit au cours de laquelle tous les symboles d’une bourgeoisie qui vit bien tranquillement – banques et magasins de luxe – seront brisés par les travailleurs exclus de la société.»

Le cas de l’usine Kenworth à Ste-Thérèse près de Montréal, nous le connaissons bien. Pour obtenir la réouverture de cette usine de camions appartenant à la compagnie américaine Paccar, les syndiqués ont du avaler une mixture pour le moins douteuse. L’usine qui devrait rouvrir au début de l’année 1998 va réembaucher 300 de ses 850 travailleurs-ses. Si ses affaires vont bien, elle pourra rappeler 300 autres travailleurs au cours des cinq prochaines années. Le Fonds de solidarité de la FTQ va prêter 26,5 millions $ à la compagnie, les gouvernements lui prêteront un autre 18,5 millions $, des frais de douane impayés de l’ordre de 4,5 millions $ seront effacés, la compagnie bénéficiera de taux d’intérêts préférentiels, la formation des travailleurs sera assumée par le gouvernement fédéral, etc. C’est un «deal» qui fut célébré par les dirigeants syndicaux et le ministre des Finances du Québec, Bernard Landry, comme un modèle de concertation.

Au-delà des concessions et des gracieusetés offertes à Paccar, qui sont toutes fort discutables, il y a eu dans ce cas précis, comme l’a illustré de façon éclatante un film documentaire de la télévision de Radio-Canada, une gestion totalement bureaucratique et antidémocratique de ce conflit ouvrier. Alors que la grève en était à son huitième mois, la compagnie annonça le 9 avril 1996 la fermeture de l’usine. Dans la première semaine qui a suivi cette annonce, les syndiqués-es ont laissé sortir un peu de la colère qu’ils contenaient. Yvan Bourgeois, le président du syndicat des employés de production (affilié aux TCA) affirma : «Nous avons retenu nos gars durant huit mois. Maintenant, ils disent qu’avec la fermeture annoncée, ils n’ont plus rien à perdre.» (La Presse, 11/4/96)

Deux ou trois manifestations locales et limitées seront organisées dans les dix jours suivant l’annonce de la fermeture. Les TCA feront attention pour qu’il n’y ait aucun débordement. Puis, manifestant devant le Parlement de Québec avec 200 autres travailleurs-ses, le président Bourgeois a curieusement renversé complètement les rôles. Il remet les guides au gouvernement, écartant ainsi en pratique toute perspective de lutte. S’adressant au premier Ministre Bouchard, Yvan Bourgeois déclare : «Vous êtes pour nous un exemple de courage et de détermination. Lâchez pas, on va vous appuyer pour sauver cette usine.» (La Presse, 19/4/96).

À partir de là c’est la clique syndicalo-péquiste (en l’occurrence le Fonds de solidarité de la FTQ et le gouvernement du Parti québécois) qui va objectivement décider en lieu et place des travailleurs-ses, On constate encore une fois, que la direction effective dans trop de luttes importantes n’appartient pas aux ouvriers et aux ouvrières. Pourtant, c’est toujours ça qui devrait être le premier enjeu quand on parle de résistance dans la crise du capitalisme : que les ouvriers et les ouvrières dirigent !

Avec ce «mandat» confié au PQ par la FTQ et le syndicat local («…on va vous appuyer pour sauver cette usine») vont s’ouvrir des négociations interminables, chaotiques, qui se dérouleront par intermittence dans un cadre complètement éclaté, et sur lesquelles les travailleurs et travailleuses de la base n’auront absolument aucune prise. Il n’y aura plus aucune mobilisation. Les assemblées générales vont pratiquement disparaître, comme le piquetage aux abords de l’usine. Le syndicat va accepter d’écarter des listes de rappel certains employés qualifiés de «têtes fortes» par la compagnie. La division va s’installer entre les employés de production et les employés-es de bureau. Etc. Certes, une entente a été conclue le 21 décembre pour une éventuelle réouverture de l’usine. La bureaucratie et le gouvernement ont célébré cette entente : Yvan a remercié Bernard qui a vanté les mérites de Clément, qui lui-même a bien apprécié l’apport de tous et chacun. Dans les faits, ce fut un immense gâchis.

Clabecq ou Kenworth ? Les capitalistes et les gouvernements sont susceptibles de rencontrer l’un et l’autre, parce que nulle part la classe ouvrière n’a définitivement baissé les bras. Il y a de la colère, et il y a l’écœurement. Un sentiment d’injustice se répand profondément dans la classe ouvrière. Mais en pratique, les Kenworth sont encore la norme dans un mouvement ouvrier largement gagné au capitalisme. Clabecq n’est pas notre modèle. Mais au moins là-bas les ouvriers s’appartiennent encore dans la lutte. Ils prennent des initiatives. Ils et elles savent trancher. Il y a la bourgeoisie d’un côté et la classe ouvrière de l’autre. Et nos actions doivent nous servir nous, non pas l’adversaire. C’est là où réside toute la différence.

La crise au Canada

On fait trop souvent l’erreur de croire que la passivité actuelle du mouvement ouvrier canadien répond soit à une situation de crise moins profonde que dans certains autres pays impérialistes, soit à des mesures d’ajustement qui frapperaient moins durement la classe ouvrière, soit encore au fait que patrons et travailleurs-ses au Canada auraient appris à être plus ouverts les uns par rapport aux autres et que la concertation y serait relativement développée. C’était du moins cette dernière idée que reprenait aux États-Unis la commission Dunlop au moment de son rapport en mai 1994. Cette commission valorisait en effet la concertation canadienne par opposition au syndicalisme américain plus traditionnel, sous-entendu plus conflictuel.

Dans les faits, la bourgeoisie canadienne est à l’offensive comme peu d’autres dans le monde. Elle est un leader et tient parfaitement sa place. Les capitalistes canadiens étaient bien évidemment – et demeurent encore – confrontés au fléchissement des taux de profits. La croissance du PIB, en dehors des périodes de récession où elle était négative, est restée beaucoup plus modeste ces vingt-cinq dernières années que pendant toute la période précédente. Le marché intérieur a été et continue à être extrêmement faible. Mais en plus d’être plongée dans la crise comme ses concurrentes, la bourgeoisie canadienne voyait aussi avec inquiétude la perspective de perdre son «rang» mondial, d’être déclassée et de se voir reléguée à un niveau plus marginal dans l’économie internationale.

Les transformations recherchées par la bourgeoisie canadienne ont déjà marqué la réalité sociale du pays. L’offensive de la bourgeoisie se vérifie à travers un certain nombre de «résultats» dont elle aime bien faire état.

L’augmentation des salaires a été complètement jugulée par l’effet des politiques de l’État qui furent déployées en trois temps. Ce mouvement fut initié dans un premier temps par une politique directe de contrôle des prix et des salaires (sous le gouvernement Trudeau). Cette première période fut relayée par la suite par la politique des taux d’intérêt élevés prônée par les Conservateurs.

La journaliste Linda McQuaig dans son livre Le Canada aux enchères se réfère à l’ex-chef de cabinet de Brian Mulroney, Stanley Hartt, pour illustrer cette politique.

«Stanley Hartt affirme que la politique des taux d’intérêt élevés s’intègre dans un plan plus général destiné à casser le pouvoir des syndicats luttant pour obtenir de meilleurs salaires. Hartt fit remarquer, lors d’une entrevue, que des taux d’intérêt élevés ont les mêmes conséquences que le contrôle des prix et des salaires, et que la politique de restriction volontaire des salaires imposée par le gouvernement Trudeau dans les années 70 afin de contrôler l’inflation galopante. Hartt précise que la Commission de lutte contre l’inflation de Trudeau, qui avait le pouvoir de revenir sur les ententes salariales, avait cassé les reins du pouvoir syndical. Selon lui, la politique des taux d’intérêt élevés du gouvernement Mulroney aura les mêmes conséquences à long terme. Mais il est crucial pour cela que le gouvernement maintienne cette stratégie jusqu’à ce que les ententes salariales soient négociées à la baisse.»

(p. 304)

Évidemment, c’est ce qui s’est produit avec la troisième étape de cette lutte contre les salaires quand à la fin des années 80 et au début des années 90, les entreprises ont obtenu la limitation contractuelle des salaires, à laquelle ont participé (souvent de plein gré) les grands syndicats.

La bourgeoisie canadienne est aussi fière d’afficher d’autres résultats qui lui font plaisir. Le Canada est maintenant au deuxième rang des pays du G7 quant à la réduction de son déficit en proportion du PIB. Il est à 2,9 p. 100 du PIB en 1996, comparativement à 4,1 p. 100 pour l’Allemagne, 4,3 en France, 4,8 p. 100 au Japon et en Angleterre, 6,7 p. 100 en Italie. L’OCDE prévoit pour 1997 que le «championnat» de la croissance dans les pays du G7 ira au Canada. Le World Competitiveness Report qui est publié à Lausanne une fois l’an, plaçait le Canada en 1994 au 16e rang mondial pour la compétitivité de son économie. En 95, le Canada était classé 12e. Et le rapport pour 1996 qui doit paraître en juin prochain placera le Canada au 9e rang mondial, selon une dépêche publiée dans le journal La Presse.

Autre position de tête ? La Canada est un des pays de l’OCDE où les dépenses de sécurité sociale sont les plus basses. Commentant une étude de l’OCDE publiée en 1995, les rédacteurs et rédactrices du rapport Chacun sa part portant sur la sécurité du revenu au Québec soulignaient :

«En ce qui concerne les dépenses sociales, le Canada se situe en dessous de la moyenne des pays comparables, parmi ceux où les programmes sociaux demeurent relativement peu développés et peu généreux. En 1992, le Canada consacrait 16 p. 100 de son produit intérieur brut pour l’ensemble des dépenses de sécurité sociale et d’assistance sociale, comparativement à 25 p. 100 pour les Pays-Bas, 23 p. 100 pour la Suède, 20 p. 100 pour la France, plus près du 13 p. 100 de l’Allemagne et du 12 p. 100 des États-Unis.»

Rappelons que dans les années 80, ces mêmes dépenses occupaient une part de 21,5 p. 100 du PIB (McQuaig, op. cité, page 315), ce qui représente tout de même une baisse considérable en relativement peu de temps.

Ces données sont à mettre en relation avec un classement auquel a procédé l’Institut Fraser de Vancouver portant sur le soi-disant «filet de sécurité sociale» au Canada. Les gens de cet Institut ont étudié les 62 juridictions nord-américaines (les États américains plus les provinces canadiennes). Selon eux, la Colombie-Britannique se situerait au 16e rang, la Nouvelle-Écosse au 30e, le Québec au 38e rang, la Saskatchewan (château-fort des néo-démocrates) au 53e rang. (S’organiser, revue du SCFP, février 1997)

La compression des salaires, l’augmentation de la productivité et de la compétitivité, la diminution des dépenses sociales, toutes choses qui réjouissent tant les entreprises et les capitalistes se réalisent contre la classe ouvrière et le prolétariat.

La situation des prolétaires sans emploi s’est radicalement détériorée depuis dix ans. Tous les gouvernements de toutes les provinces et le gouvernement fédéral, ont tous pioché au même endroit pendant cette période. Le Conseil national du bien-être social a calculé qu’il y avait à la fin de 1995 5,1 millions de pauvres au Canada. C’est le même nombre qu’en France pour la moitié de la population !

Mais ce qui est peut-être le plus significatif encore c’est l’augmentation énorme des travailleurs et des travailleuses pauvres, et en particulier des travailleuses, des immigrants-es et des jeunes travailleurs de moins de 25 ans. Le rapport de l’OCDE Perspectives de l’emploi (juillet 1996) a fourni les chiffres suivants : 23,7 p. 100 des travailleurs (hommes et femmes) à temps plein au Canada étaient considérés comme étant à faible revenus ; la même chose pour 34,3 p. 100 des travailleuses à plein temps. Et 57,1 p. 100 (!) des jeunes (hommes et femmes) de moins de 25 ans travaillant à temps plein étaient considérés pauvres par l’OCDE. Ce sont des taux de loin supérieurs à ceux des autres pays de l’OCDE, à l’exception des États-Unis. Ajoutons à cela que 41,9 p. 100 des personnes seules ayant travaillé à l’intérieur d’une même année de 30 à 39 semaines demeuraient néanmoins sous le seuil de pauvreté, de même que 37,4 p. 100 des familles ayant cumulé elles aussi de 30 à 39 semaines de travail. (Profil de la pauvreté – 1995, Conseil national du bien-être social, 1997)

Qui va diriger nos luttes ?

Nous avons déjà affirmé que, dans la crise actuelle, se recompose le prolétariat au Canada, à travers des conditions sévères d’exploitation et d’appauvrissement. Cela demeure tout à fait juste. Les immigrants récents, les femmes et les jeunes sont les plus durement touchés-es. Ce sont aussi ceux et celles qui grossissent actuellement les rangs du prolétariat.

Mais au-delà des constats empiriques, ce qui reste un fait majeur, c’est que le mouvement ouvrier organisé, principalement dans les syndicats, ne répond pas à cette recomposition. Il demeure massivement sur des positions de repli, d’immobilisme et de collaboration avec la bourgeoisie. Dans sa majorité, il est gagné, malgré certains discours de pure forme, à un programme «modéré» de gestion de crise. C’est ce qu’ont d’ailleurs très clairement établi les syndicats du Québec en appuyant le plan vers le déficit zéro du gouvernement Bouchard. Les syndicats ne sont pas actuellement derrière les intérêts de classe des travailleurs-ses et du prolétariat dans son ensemble. Ils sont ailleurs. Ils portent un autre chapeau.

L’enjeu premier de la lutte contre la crise du capitalisme, c’est que les ouvriers et les ouvrières dirigent ! Clabecq plutôt que Kenworth. Ici c’est Kenworth plutôt que Clabecq.

Les mobilisations en Ontario contre les politiques de droite du gouvernement Harris, qui ont pris la forme d’une série de journées de grève de 24 heures en chapelet à travers les principales villes de la province ont pu paraître spectaculaires pour certaines d’entre elles. Mais dans les faits elles cadraient parfaitement avec la logique vieillie du non-affrontement. Nous sommes plus forts si nous nous réservons ! Se réserver pour quoi ? Pour qui ? Pour quand ? Les travailleurs et travailleuses de l’Ontario auraient pu et auraient dû affronter le gouvernement Harris. Les syndicats ne l’ont pas voulu. C’était encore Kenworth plutôt que Clabecq !

Au Québec, du début à la fin de la négociation sur l’abolition des 15 000 postes dans le secteur public, les travailleurs et les travailleuses n’ont rien dirigé. Une clique le faisait à leur place. C’était Kenworth plutôt que Clabecq !

Et à l’usine de vêtements Peerless à Montréal, est-ce que les ouvriers et les ouvrières ont dirigé la couverture d’un syndicat jaune par les Teamsters et la FTQ ? Non ! C’était encore Kenworth plutôt que Clabecq.

Quand fut réformée l’assurance-chômage, et depuis que les gouvernements les uns après les autres piétinent les chômeurs-ses et les assistés-es sociaux comme s’ils étaient de la fiente de pigeon, les ouvriers et les ouvrières et tous les prolétaires ne dirigent pas leurs propres luttes. Des cliques syndicales et communautaires le font à leur place. C’est encore Kenworth plutôt que Clabecq !

Il faut que les ouvriers et les ouvrières dirigent ! C’est l’ABC de la résistance. Nous, communistes, nous irons parler de la lutte contre le capitalisme et de l’idée fabuleuse de la révolution à l’intérieur du plus grand nombre d’usines, du plus grand nombre d’entreprises, du plus grand nombre de HLM, et dans tous les quartiers populaires. Nous pensons qu’il est important, dès à présent, que le nouveau prolétariat se déprenne des manipulations bureaucratiques, des mensonges et des fausses mobilisations qui sont promises cent fois dans l’année mais qui n’arrivent jamais.

Et nous dirons aussi que ce que nous voulons principalement avec le communisme, c’est que les ouvriers et les ouvrières dirigent tout, toujours !

e p D T F s