Socialisme Maintenant №1
NATIONALISME ET SYNDICALISME AU QUÉBEC

La mafia syndicalo-péquiste au service des patrons

Début avril, les centrales syndicales québécoises terminaient une saga de négociations avec le gouvernement provincial, qu’elles ont qualifiées de «partie de bras de fer». Elles ont pourtant fini par signer 15 000 mises à pied déguisées dans le secteur public. À peine deux semaines plus tard, comme si rien ne s’était passé, les mêmes syndicats réclamaient du même gouvernement «patron» qu’il déclenche un «appel au peuple», en guise de ralliement de la «nation québécoise», si la Cour suprême prononce éventuellement un jugement niant le droit à l’autodétermination du Québec. Dans une telle éventualité, l’invitation signifierait ni plus ni moins qu’un appel très clair à voter pour le PQ. Cet événement en apparence anodin vient révéler de façon éclatante la collusion mafieuse, la fumisterie, en un mot la «gammick», des dernières négociations. Il vient démontrer une fois de plus à quel point le nationalisme dans les syndicats joue un rôle qui, loin d’être émancipateur, a conduit le mouvement ouvrier à abandonner les intérêts les plus élémentaires de la classe ouvrière au profit d’un suivisme aveugle derrière «notre» bourgeoisie.

Comment justifier, d’un point de vue de classe, une telle soumission à la bourgeoisie ? C’est qu’il n’y a pas, justement, de justification. Il n’y a que la révélation des limites corporatistes du syndicalisme sur la scène politique, et du rôle réactionnaire du nationalisme québécois dans l’avancement des luttes ouvrières.

Le 15 avril dernier, donc, les Partenaires pour la souveraineté, une coalition d’organismes populaires, syndicaux et étudiants, enjoignait le premier ministre Bouchard à lancer un «appel aux peuple», qui pourrait prendre la forme d’un référendum ou d’élections référendaires, «au choix du premier ministre», disaient les participants de la coalition. Alors que le fameux jugement de la Cour suprême n’est prévu que pour l’automne, les syndicats sont déjà prêts à monter aux barricades, ce qu’ils n’ont surtout pas voulu faire dans les récentes négociations contre LEUR État-patron. Comment qualifier de tels agissements, si ce n’est en parlant de véritable mafia syndicalo-péquiste. Avec cette sortie publique, c’est comme si les syndicats nous disaient que lors des récentes négociations, tout était pipé d’avance ; comme si on nous disait : «Oui, on a mis le poing sur la table, on a menacé le gouvernement de chaos social, mais dans le fond, c’était une bonne blague, puisque de toute façon, on va voter PQ dans six mois, dans un an, dans quatre ans !» Tout ce que le mouvement syndical compte de militants et militantes honnêtes, affirmant défendre les intérêts des ouvrières et ouvriers, aurait du s’élever haut et fort contre un tel scandale ; dénoncer la collusion avec le PQ ; faire du raffut, exploser, quoi !

Mais c’est un silence de mort qui répond. Le nationalisme n’a pas gangrené que les hautes directions syndicales au Québec. Il s’affirme depuis plusieurs années comme le courant principal, celui qui détermine la stratégie et les orientations de tout un mouvement. Même si les syndicats en Ontario ou dans le reste du Canada sont largement gagnés à la social-démocratie et au NPD, aucune direction syndicale n’aurait pu s’accointer aussi ouvertement avec l’État, à peine deux semaines après l’adoption d’une loi spéciale anti-ouvrière, comme le font les centrales syndicales au Québec avec le PQ. Bob Rae, l’ancien premier ministre de l’Ontario, en sait quelque chose…

Corporatistes et pro-capitalistes, les centrales syndicales québécoises ne prennent même plus la peine de jouer un rôle décent sur le terrain des luttes économiques. Elles sont devenues les porte-parole et propagandistes les plus actifs du nationalisme québécois et de son seul et unique représentant sur la scène politique, la PQ au pouvoir.

Le nationalisme : la collusion patrons-syndicats-gouvernement

Après le référendum, les deux sommets socio-économiques concoctés par le PQ ont été suivis avec enthousiasme par les apparatchiks syndicaux. Au nom d’un «État du Québec fort», ils et elles s’enfonçaient résolument dans la voie du corporatisme social et de la concertation tous azimuts. Entre les sommets, il y a eu les forums et les innombrables commissions (sur l’assurance-médicaments, sur la fiscalité, sur l’emploi, etc.), où siégeaient ensemble patrons capitalistes, chefs syndicaux, bureaucrates populaires et dirigeants-es péquistes. S’entendant comme larrons en foire, ils et elles consolidaient le fameux modèle de partenariat québécois.

Le résultat ? Jamais un gouvernement bourgeois n’aura pu faire avaler son programme capitaliste et ses politiques d’appauvrissement de la classe ouvrière et des défavorisés-es avec autant de facilité. Un déficit zéro en quatre ans, dûment signé par l’ensemble du mouvement syndical, des coupures dans l’aide sociale et dans l’assurance-médicaments adoptées dans l’indifférence générale, 15 000 emplois coupés dans le secteur public avec l’aval des syndicats. À l’évidence, tous les gouvernements rêveraient de réaliser ainsi leur programme !

La saga du secteur public : une autre victoire du modèle québécois

Après la conclusion de l’entente dans le secteur public fin décembre, qui avait vu les grandes centrales syndicales se rallier à la décision du gouvernement péquiste de couper 15 000 postes, les négociations se sont poursuivies pendant quelques semaines sur les modalités devant permettre l’atteinte de cet objectif. Elles ont apparemment été marquées par bien des péripéties, de nombreux coups de gueule et autant de coups de poings sur la table.

Au point où certains ont pu croire qu’il allait y avoir un véritable affrontement entre l’État et les syndicats du secteur public et que la paix sociale qui caractérise le Québec depuis déjà quelques années (en fait, depuis la remontée du mouvement nationaliste à la fin des années 80) était «désormais rompue», comme l’ont écrit un peu trop rapidement nos ex-camarades du Groupe communiste ouvrier (GCO).

Mais pour le PQ et ses alliés-es à la direction des syndicats, le scénario était tout tracé d’avance. Le cadre dans lequel tout ce beau monde avait accepté de discuter était déjà fixé par l’entente de décembre : de fait, les centrales avaient déjà accepté le principe des coupures de postes et les objectifs conséquents de réduction des dépenses de l’État. Cette entente, dont nous avons tracé les grandes lignes dans le dernier numéro de Socialisme Maintenant! («Les mensonges du PQ et des bonzes syndicaux, au jour le jour», n° 83, pages 5-6) découlait elle-même de l’acceptation, par les centrales, de l’objectif du déficit zéro pour l’an 2000, lors des deux sommets socio-économiques dont nous parlions plus tôt. Et leur soumission à ce nouveau dogme origine quant à elle en droite ligne de leur adhésion inconditionnelle au projet national péquiste, qui vise on le sait à créer un État indépendant au Québec.

Dans la nuit du 20 au 21 mars dernier, la quasi-totalité des syndicats du secteur public ont donc accepté l’essentiel des conditions que le PQ voulait leur imposer au moyen d’une loi spéciale. Lorsque Gérald Larose avait déclaré quelques jours plus tôt que «le gouvernement devait savoir à qui il a affaire et nous ne lui permettrons pas d’aller de l’avant avec une loi spéciale» (La Presse, 10/03/97), c’est bien cela qu’il aurait fallu comprendre : non pas que la direction de la CSN avait l’intention de se battre pour empêcher l’État de procéder à ses coupures, mais bien qu’elle allait tout bonnement se plier à ses exigences, rendant ainsi la loi spéciale superflue.

Effectivement, le gouvernement péquiste savait bien à qui il avait affaire… sauf que pour les travailleurs, les travailleuses et la majorité de la population du Québec, le résultat est rien de moins que désastreux.

Il existe pourtant au Québec un réel climat de ras-le-bol face aux coupures que les différents gouvernements ne cessent d’imposer depuis quelques années, ainsi que d’écœurement suite aux concessions qui n’ont cessé de se multiplier au cours de la même période.

La chape de plomb qui enveloppe le mouvement syndical depuis déjà trop longtemps aura encore une fois su résister. Ce que Lucien Bouchard a si bien su résumer, en d’autres mots, au terme des négociations : «Le modèle québécois vit ses plus beau jours».

Certains courants ouvriéristes – trotskistes ou révisionnistes -, pour qui le problème du mouvement syndical se situe uniquement au niveau de certains «hauts dirigeants» particulièrement corrompus, ont encore une fois semé l’illusion que «ça y était», que «la marmite était pleine» et que le courant de collaboration n’en avait finalement plus pour longtemps. Mais malheureusement pour eux, et surtout pour la classe ouvrière, il faudra plus qu’un peu de radicalisme et quelques critiques molles pour transformer réellement le mouvement ouvrier.

Kenworth, Expro, Goodyear : les capitalistes gagnent, les nationalistes aussi… mais la classe ouvrière perd tout !

Il n’y a pas que l’État qui puisse se réjouir du syndicalisme de collusion qui domine au Québec. Jamais des patrons capitalistes n’auront eu en face d’eux des syndicats aussi conciliants, prêts à toutes les concessions pour sauver leurs entreprises (mais bien peu d’emplois), avec la bénédiction du Fonds de solidarité de la FTQ et évidemment… du PQ.

Les contrats sociaux à la sauce québécoise, loin de relancer la lutte pour la défense des intérêts des ouvriers et ouvrières, se sont avérés au contraire de la véritable propagande pro-capitaliste de participation aux profits, d’interdiction de grève pour 5, 7 voire 10 ans (comme à Goodyear), d’illusion que les intérêts des travailleurs et travailleuses peuvent se confondre avec ceux de la compagnie. Mais dès que les difficultés surviennent, ce sont pourtant eux et elles qui doivent en absorber les contrecoups, et se tirer dans le pied en votant eux-mêmes et elles-mêmes les mises à pied (comme à Expro). Tout cela au nom des intérêts corporatistes de l’entreprise, sans la moindre vision de la logique implacable de l’impérialisme, qui fermera et ouvrira les usines à son gré, en Indonésie si ça coûte moins cher, à Sorel si la main-d’œuvre est assez docile, au Mexique si elle ne l’est pas assez.

Au Québec, le nationalisme constitue la meilleure arme des entreprises pour inviter la classe ouvrière aux concessions, histoire de rendre «notre pays» concurrentiel. Et les syndicats sont leurs meilleurs soldats.

La fermeture, puis la réouverture de la Kenworth à Ste-Thérèse, s’est conclue sur un formidable cadeau à la multinationale américaine Paccar (bénéficiaire d’un profit de 253 millions $ US en 1996), qui bénéficiera d’un prêt de 45 millions sur 20 ans par le Fonds de solidarité FTQ et les gouvernements québécois et fédéral. Tout cela pour récupérer… 300 des quelque 850 emplois qui existaient auparavant, soit environ 160 000 $ pour chaque emploi «sauvé». Pourtant, les syndicats, le PQ et les patrons, présentent cet événement comme une grande victoire du modèle québécois. Bernard Landry allait même jusqu’à clamer, dans un reportage consacré à ce conflit et diffusé sur les ondes de Radio-Canada : «Les patrons au Québec peuvent se compter chanceux d’avoir des syndicats comme ceux qu’ils ont en face d’eux.» La patrons peut-être, mais certainement pas la classe ouvrière !

Un seul projet nationaliste, celui de la bourgeoisie

Le mouvement nationaliste de l’après 1960, s’il a déjà pu conjuguer un contenu pro-ouvrier chez certaines de ses couches les plus radicales, n’en a pas moins été constamment dominé par la bourgeoisie sur le terrain électoral. Le RIN, même dans ses plus beaux jours, a-t-il jamais souhaité un Québec indépendant autre que capitaliste ? Le PQ a-t-il jamais souhaité autre chose que l’émancipation de la classe bourgeoise et de la petite-bourgeoisie du Québec ?

Déjà au début des années 70, le ralliement de Pierre Vallières, dirigeant historique du Front de libération du Québec (FLQ), derrière le PQ bourgeois, a démontré le cul-de-sac du nationalisme comme projet d’émancipation de la classe ouvrière : la seule alternative pour achever l’indépendance du Québec passait nécessairement par une alliance de toutes les forces «nationales», en l’occurrence, cela signifiait «tous derrière le PQ». Quant aux aspirations de classe, elles n’ont jamais été que secondarisées derrière l’idée de nation, et sont devenues complètement marginales dans le discours nationaliste d’aujourd’hui.

La dernière campagne référendaire menée en octobre 1995 a révélé comme jamais auparavant le caractère essentiellement bourgeois du nationalisme au Québec.

Les plus fidèles défenseurs du projet du PQ se sont retrouvés dans le milieu syndical. En coalisant un mouvement où il n’y avait pas de grands patrons représentés, le mouvement syndicalo-populaire créait l’illusion qu’il représentaient les intérêts des plus exploités-es. Mais ce n’est pas parce que la bourgeoisie est absente physiquement de nos rangs, qu’on ne défend pas pour autant une ligne bourgeoise. Détenir sa propre armée, développer un «Québec» concurrentiel, se plier aux directives de l’OTAN, payer ses intérêts sur la dette, renforcer la Caisse de dépôt et de placement, s’insérer dans le traité de libre-échange, et ainsi de suite : on cherche encore, au-delà des formules vagues et creuses (genre «Un Québec pour tout le monde !»), on cherche ce que la classe ouvrière aurait à gagner à l’indépendance du Québec.

Et pourtant, rarement aura-t-on vu le mouvement syndical déployer autant d’énergies, de ressources, de militants et militantes, dévoués-es à profiter de toutes les tribunes pour convaincre le «peuple» du Québec de voter «oui» à ce projet profondément capitaliste et anti-ouvrier du PQ. Même quand les plus «progressistes» au sein du mouvement en étaient réduits à appeler à voter pour un «oui» populaire, il n’a évidemment jamais été question pour eux et elles de renverser le capitalisme !

De l’oppression nationale à la «québécité»

C’est uniquement sous la pression des groupes d’extrême-gauche particulièrement actifs au sein du mouvement syndical dans les années 70, que celui-ci a pu tenir pendant un certain temps un discours de «lutte contre l’oppression nationale». Les propagandistes du mouvement syndical aujourd’hui ont complètement abandonné ce vocabulaire et les revendications qui allaient avec. Au fond, le mouvement syndical au Québec s’est principalement situé, dès sa création, dans un cadre corporatiste et national.

La FTQ dans un document spécial sur ses 40 ans, parle avec éloquence de sa «québécité» :

«…On peut dire que la FTQ a vécu un processus continu d’affirmation de sa québécité, au rythme de la société québécoise. Et cette québécisation a commencé précisément au moment de la fondation de la FTQ. La centrale était un symbole du pacte entre syndicats jadis de métier et industriels, mais elle était aussi une avancée commune de syndicalistes se reconnaissant comme QUÉBÉCOIS [NDLR – les majuscules sont dans le texte]».

(«40 ans, plus de cent ans d’histoire» in Le monde ouvrier, janvier-février 1997)

Michel Rioux de la CSN se fait quant à lui encore plus lyrique, dans un extrait d’un document sur les 75 ans d’histoire de la CSN, définissant la CSN comme «un produit du Québec» : «Profondément, jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui, nos racines plongent dans le cœur du terreau québécois. Il n’y a pas de frissons, que notre peuple a pu ressentir, qui n’aient été aussi perçus par les militants, les militantes et les syndicats de la CSN.

«Tissée dans l’intime et l’espérance des chagrins qui ont habité les villes et les villages du Québec dans ce siècle, forgée au feu des progrès réalisés et des reculs subis, véhiculée par ce savoureux langage qui est le nôtre et soudée à l’imaginaire populaire, la manière CSN a su épouser les contours de l’âme québécoise pour la traduire ensuite en action. Quand elle n’a pas été la première à les revendiquer, la CSN n’a jamais hésité à soutenir les revendications visant à ce que le Québec investisse massivement dans la mise en place de réseaux modernes de santé et d’éducation, se dote d’outils de développement comme Hydro Québec, la Régie des rentes et la Caisse de dépôt et de placement. […] La CSN revendique à juste titre le droit de s’afficher fièrement comme un produit du Québec»

! On pourrait presque parler de «québécissitudes»….

Dans le même document, Guy Ferland réaffirme la continuité rigoureuse entre l’origine de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada et son appellation actuelle, CSN :

«CTCC et CSN, n’est-ce pas que ces deux noms évoquent bien l’ambivalence qui caractérise l’histoire du Québec lui-même, sa patiente quête d’identité et d’autonomie ? Catholique pour survivre et nationale pour durer, ainsi en fut-il de cette confédération des “travailleurs catholiques” devenue confédération des “syndicats nationaux” ; qui fut canadienne dans son rêve et québécoise dans sa réalité.»

De lutte contre l’oppression nationale, il est peu question ici. Maintenu artificiellement en vie par le ressassage incessant des «trahisons» historiques et constitutionnelles, le combat nationaliste n’offre aucune perspective émancipatrice pour la classe ouvrière. Il s’agit bien davantage des vestiges d’une inégalité historique, qu’utilise aujourd’hui la bourgeoisie québécoise dans un combat pour s’approprier un marché qui ne sera qu’à elle.

Dans une étude réalisée en 1987 par le gouvernement du Québec, on apprenait que la majorité (62 p. 100 au total, soit 56,3 p. 100 dans le secteur privé et 80 p. 100 dans le public) des travailleurs et travailleuses étaient exploités-es par des patrons québécois francophones, 30 p. 100 par des anglo-canadiens et 8 p. 100 par des intérêts capitalistes non-canadiens (Le contrôle de l’économie du Québec : la place des francophones en 1987 et son évolution depuis 1961, Centre de recherche et développement économique, Office de la langue française)

Aujourd’hui, après dix autres années de nationalisme économique (autant libéral que péquiste), on peut supposer que la part détenue par les capitalistes québécois n’a pu qu’augmenter. Cette réalité de l’exploitation par les capitalistes «québécois», c’est elle qui compte pour la classe ouvrière et c’est elle qui devrait compter, même du point de vue syndical le plus élémentaire, le plus économiste qui soit, pour déterminer quelle est la lutte principale à mener.

Les appels lyriques et nationaleux des centrales syndicales résonnent donc bien creux devant les coups de force du PQ, la pauvreté croissante, la misère des exploités-es, les milliers de mises à pied opérées par des patrons tout ce qu’il y a de plus «québécois francophones» .

L’égalité des langues et des nations ? Connaît pas…

Social-démocrate ou néo-libéral, le projet nationaliste au Québec demeure un projet bourgeois, complètement vidé de tout contenu visant à combattre les vestiges d’oppression nationale. C’est un projet qui vise, non pas l’égalité des droits entre toutes les nations au Canada (ou même au Québec), mais un projet d’affirmation de supériorité d’une nation, francophone, sur les autres, autochtones par exemple, à l’intérieur des frontières d’un Québec souverain. On n’a qu’à se rappeler le silence coupable des centrales syndicales québécoises pendant les événements d’Oka en 1990, alors que la nation mohawk se défendait héroïquement contre l’offensive de l’armée canadienne et de la SQ ; on n’a qu’à se rappeler leur ralliement derrière le discours de «l’intégrité territoriale» du PQ, alors que les Cris de la Baie James réaffirmaient leurs droits sur une partie du territoire du Québec.

La stratégie mise de l’avant par les syndicats et les groupes populaires, de bloc national, de consensus, d’unanimité stratégique, offre une occasion en or à la bourgeoisie pour consolider et accroître durablement la collaboration entre les classes.

Cette stratégie, qui est la seule mise de l’avant par le mouvement syndical et populaire au Québec, qui se construit exclusivement en fonction de dépasser le blocage constitutionnel et de servir les intérêts de la bourgeoisie québécoise, néglige complètement tout règlement démocratique de l’ensemble des rapports entre les nations au Canada, des droits et revendications des nations autochtones, au Canada comme au Québec, des droits nationaux des Franco-canadiens-nes, des Acadiens-nes et de la nécessité d’assurer l’égalité des langues et des nations.

La tendance profonde des courants chauvins et nationalistes a toujours consisté à ne pas tenir compte de l’ensemble des questions d’oppression, à isoler chaque problème, et à briser les alliances possibles avec toutes les nationalités opprimées, pour plutôt favoriser des solutions qui maintiennent la règle du chacun pour soi et des privilèges pour «sa» propre nation.

Refuser et rompre avec le nationalisme

Le syndicalisme, particulièrement à l’étape de l’impérialisme dans les pays industrialisés, demeure limité par définition, au corporatisme et au nationalisme ; qu’ils soient français, britanniques, belges ou canadiens, les syndicats ne véhiculent plus guère l’internationalisme prolétarien, mais bien davantage la sauvegarde de leurs emplois. Ce qu’on trouve condamnable en France (par exemple dans le discours de la CGT, très nationaliste), les progressistes sont pourtant prêts à le tolérer au Québec, parce qu’ici, il y a une «question nationale». Pourtant, c’est la même défense des intérêts capitalistes locaux, le même «conservons nos emplois chez nous !».

Sans point de vue de classe, internationaliste et prolétarien, les syndicats ne sont plus une arme pour la classe ouvrière, mais un boulet qui paralyse dans la lutte pour démolir le capitalisme.

Comme nous le soulignions dans notre résolution sur le prolétariat lors du congrès d’Action socialiste en 1994,

«parce qu’il n’y a plus de courants syndicaux révolutionnaires de masse ; qu’il n’y a aucune pression des masses ouvrières sur les syndicats pour y entrer, ou pour que ceux-ci changent leur politique ; que le nationalisme les a gagnés pratiquement à tous les niveaux, les syndicats développent de plus en plus rapidement une fonction d’éducation au capitalisme»

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À cette éducation au capitalisme, au nationalisme, nous devons opposer une éducation à l’internationalisme prolétarien et au communisme. La voie sans issue du réformisme et du nationalisme bourgeois prônée par les syndicats, a mené au cul-de-sac de la collaboration, à la sauvegarde d’un certain nombre d’emplois dans le meilleur des cas, mais au prix de plus d’exploitation pour la classe ouvrière : baisse de salaires, restructurations, mises à pied… Le capitalisme n’a rien à offrir de mieux au prolétariat que l’exploitation, et le nationalisme peut constituer pour lui, comme c’est le cas au Québec, un rempart inespéré contre la colère et la révolte spontanée des masses.

Sans briser d’abord avec le nationalisme, on ne peut espérer une réelle transformation des syndicats au Québec. Du même coup, cette transformation ne se produira pas sans une série de ruptures, tant politiques qu’idéologiques : ruptures avec l’orientation réformiste, pro-capitaliste, qui traverse le mouvement syndical quasiment de bord en bord ; ruptures avec l’esprit d’entreprise qui devient un des traits les plus distinctifs du Québec et qui amène les travailleurs et travailleuses à confondre leurs intérêts avec ceux de leurs patrons ; ruptures avec les divisions qui traversent le prolétariat exploité, entre ceux et celles qui travaillent et ceux et celles qui sont en chômage, entre celles et ceux qui parlent français et «les autres», etc. ; ruptures, surtout, avec le «grand projet national» du PQ, qui n’a pour effet que de gommer les distinctions de classe qui devraient pourtant nous séparer de la bourgeoisie.

e p D T F s