Socialisme Maintenant №1
CHINE

Teng Siao-ping, fossoyeur de la révolution

Il eût sans doute été préférable qu’il soit châtié par les masses et qu’il paie pour les innombrables crimes qu’il a commis contre le peuple chinois et le prolétariat mondial. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de se réjouir de la mort récente de Teng Siao-ping – un des plus grands traîtres dans toute l’histoire du mouvement communiste international.

Contrairement à ce qui s’était produit en septembre 1976 après la mort du président Mao, il n’y a eu cette fois aucun rassemblement de masse pour pleurer le défunt, pas plus en Chine d’ailleurs qu’à l’étranger. L’Agence France-Presse rapportait ainsi, dans une dépêche datée du 21 février, que «la Chine ne s'[était] pas figée dans le deuil […]». Elle ajoutait : «Les habitants de Pékin vaquaient hier à leurs occupations habituelles. Sur la place Tienanmen, de nombreux policiers en civil patrouillaient.»

À l’étranger non plus, et encore là contrairement à 1976, on n’a pas ressenti d’émotions particulières parmi les masses. En fait, ce sont surtout les dirigeants des pays impérialistes, Bill Clinton en tête, qui ont semblé les plus affectés par la mort de Teng. Mettant de côté les «divergences secondaires» qui s’étaient exprimées au plus fort de la tempête du printemps 1989 (alors que Teng avait écrasé dans le sang le mouvement des étudiants et ouvriers qui s’était développé contre ses politiques), les chefs de file de la bourgeoisie mondiale ont reconnu Teng comme étant véritablement un des leurs – celui qui a présidé à la restauration du capitalisme dans le plus grand pays du monde.

Mais qui donc était Teng Siao-ping ?

Devenu communiste alors qu’il étudiait en France durant les années 20, Teng Siao-ping a participé à toutes les étapes ou à peu près qui ont précédé la victoire de la révolution chinoise en 1949, notamment cette fameuse «longue marche» à laquelle les communistes ont dû leur triomphe éventuel. Compagnon de route de Mao jusque dans les premières années ayant suivi la prise du pouvoir, Teng Siao-ping est toutefois vite devenu un de ses principaux ennemis, dès lors qu’il fut question de poursuivre la révolution et d’amorcer la construction du socialisme en Chine.

En fait, tout comme son mentor Liu Chao-chi (le «partisan numéro un de la voie capitaliste», qui fut éventuellement expulsé du parti en 1968), Teng représentait les intérêts de cette fraction de la bourgeoisie nationale qui s’était associée à la lutte révolutionnaire afin de libérer la Chine des vestiges du féodalisme et de la domination étrangère (en l’occurrence japonaise) mais qui aurait souhaité que la révolution s’arrête en chemin, une fois ses tâches démocratiques et nationales accomplies.

Cela est on ne peut plus clair maintenant, à voir où il a désormais conduit la Chine. Et c’est d’ailleurs ainsi que Teng et les nouveaux dirigeants chinois présentent eux-mêmes les choses, en particulier dans l’évaluation qu’ils font de Mao et de la révolution. Ceux-ci daignent en effet reconnaître les «apports positifs» de Mao, qu’ils situent à peu près pour la période allant de la fondation du Parti communiste jusque vers 1956 (l’année où Mao a justement mis de l’avant de passer à l’étape de la consolidation du socialisme).

C’est à cette époque que Teng et Liu ont commencé à s’appuyer sur les thèses révisionnistes mises de l’avant par le renégat Khrouchtchev en Union soviétique, voulant que la construction du socialisme passe principalement par un développement accéléré des forces productives, pour promouvoir les intérêts de la nouvelle bourgeoisie chinoise.

Et c’est précisément contre ces thèses que Mao a commencé à s’élever, toujours à compter de 1956, comme en témoignent les grandes campagnes politiques qu’il a alors initiées (le «Mouvement d’éducation socialiste», les «Cent fleurs» ainsi que le «Grand bond en avant») et qui visaient à transformer radicalement les rapports de production et à mettre la politique au poste de commande. Mao ne s’opposait évidemment pas au développement économique, mais il ne l’envisageait pas comme une fin en soi. Il croyait plutôt qu’il fallait l’orienter de telle sorte à faire avancer la construction du socialisme, et éventuellement du communisme, et non pas à consolider les privilèges d’une petite minorité, fut-elle installée à la direction du parti.

C’était là tout le contraire de ce que Teng proposait et qui était si bien résumé par cette fameuse formule qu’ont abondamment vantée les idéologues bourgeois qui ont commenté sa mort il y a quelques semaines : «qu’importe qu’un chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris».

Il n’est pas surprenant qu’aujourd’hui, les nouveaux dirigeants chinois rejettent ces grandes campagnes politiques comme faisant partie des «erreurs» de Mao – avec bien sûr la Grande révolution culturelle prolétarienne, qui constitue certes pour eux la plus «grave» d’entre elles.

Une révolution pour défendre la révolution !

Devant la menace de plus en plus grande que faisaient planer les «représentants de la bourgeoisie au sein du parti» (c’est ainsi que Mao qualifiait Liu et Teng), les partisanes et partisans du socialisme, qui étaient devenus à un certain moment minoritaires à la direction même du parti, ont lancé ce qui allait devenir une véritable «révolution dans la révolution» en 1966, à savoir cette fameuse révolution culturelle qui allait entre autres choses permettre de poursuivre pendant encore une dizaine d’années l’expérience de construction du socialisme en Chine.

Teng Siao-ping fut directement ciblé à deux reprises pendant la révolution culturelle : d’abord en 1966, alors qu’il a été démis de toutes ses fonctions (sans toutefois être expulsé du parti) ; puis en avril 1976, lors de la dernière grande campagne menée par Mao peu avant sa mort pour défendre le socialisme. Il fut alors à nouveau déchu de tous ses postes.

Teng avait été «réhabilité» une première fois en 1973, après qu’il se soit rallié en paroles à la révolution culturelle. Mais il avait vite profité de son retour aux affaires pour reprendre l’offensive contre les maoïstes. De 1974 à 1976 en particulier, Teng n’a cessé de faire la promotion de ses thèses révisionnistes – sur la modernisation économique à tout crin, la promotion du rôle des «experts» dans la direction de la société, la réhabilitation de la notion de «profit», la recherche d’investissements étrangers massifs, la poursuite d’une nouvelle alliance avec l’impérialisme américain et les puissances impérialistes de deuxième rang (avec cette fameuse théorie dite «des trois mondes», que Teng a été le premier à présenter lors d’un discours prononcé devant les Nations unies en 1974).

Puis, surtout, Teng a proposé de mettre fin officiellement à la révolution culturelle, en disant que les luttes politiques qu’elle impliquait (et qui étaient dirigées pour une bonne part contre ses propres points de vue !) avaient pour effet d’affaiblir la production et la défense nationale.

Contre cette remontée des idées de Teng, Mao a lancé en 1975 une nouvelle campagne politique visant à approfondir l’étude par les communistes chinois de la dictature du prolétariat. Puis, devant le refus de Teng de se soumettre à la ligne révolutionnaire, et surtout suite aux incidents contre-révolutionnaires de la Place Tienanmen (alors que des partisans de Teng avaient profité de l’émotion causée par la mort du premier ministre Chou En-laï pour utiliser la violence contre les masses révolutionnaires), ce fut, on l’a dit, une deuxième destitution et le lancement de la dernière grande campagne de Mao pour «critiquer Teng Siao-ping et renverser le vent déviationniste de droite».

Des dizaines, voire des centaines de millions d’ouvriers et de paysans y ont participé, à tous les niveaux et dans toutes les régions. Un article paru dans l’hebdomadaire Pékin Information en août 1976 résumait ainsi les objectifs de cette lutte :

«Nous devons aller de l’avant sur cette lancée victorieuse. Nous devons approfondir notre critique de Teng Siao-ping sur les plans idéologique et politique, et ainsi lui imprimer un nouvel essor. Nous devons comprendre que la lutte n’a pas pris fin avec la destitution de Teng Siao-ping. La critique de sa ligne révisionniste et la liquidation de l’influence néfaste de cette ligne constituent une affaire d’importance majeure qui engage l’avenir et le sort de notre parti et de notre pays. C’est donc une grande tâche militante qui s’impose, pour combattre et prévenir le révisionnisme, pour consolider la dictatire du prolétariat ; nous avons encore beauoup à faire en ce sens, nous ne devons en aucun cas relâcher notre combativité.»

(«Saisir l’essentiel pour approfondir la critique de Teng Siao-ping», in Pékin Information n° 35, 30 août 1976, p. 5)

La réaction devient tempête

Après la mort de Mao en septembre 1976, Teng et ses partisans (qui étaient encore bien placés au sein du parti et de l’armée) ont senti que la situation était mûre pour passer à la contre-offensive. Dès le 6 octobre, on procède à l’arrestation de ceux qu’on a appelé la «bande des Quatre» (incluant Kiang Tsing, la femme de Mao) et qui étaient parmi les plus ardents défenseurs de la ligne révolutionnaire. Les acquis théoriques et politiques de la révolution culturelle furent alors systématiquement remis en question. Moins d’un an plus tard, c’est à nouveau la réhabilitation de Teng, qui réussira cette fois à se maintenir au pouvoir jusqu’à la fin.

La suite est connue : les nouveaux dirigeants mettent l’accent sur la modernisation, consolident leur alliance avec l’impérialisme US, démantèlent les communes populaires et les autres formes de propriété collective dans l’agriculture, mettent en place les «zones économiques spéciales», créent des entreprises mixtes contrôlées de fait par le capital étranger, etc. Tout ça avec pour résultat que la Chine, si elle a effectivement connu une croissance économique spectaculaire au cours des dernières années, a également vu s’accroître de manière tout aussi phénoménale les écarts entre les riches et les pauvres.

Vraisemblablement, le «profit socialiste» tant vanté par Houa Kouo-feng et les idéologues du parti dans leur campagne contre la «bande des Quatre» en 1977-78 a bien servi la petite minorité des «nouveaux riches», dont certains sont devenus multimillionnaires aussi vite que l’exploitation du prolétariat et de la paysannerie pauvre s’est accrue.

Parmi les «réalisations» de Teng dont on a récemment fait état, on a finalement bien peu parlé de la répression, qui est loin d’avoir frappé seulement les quelque «dissidents» promus par l’impérialisme, et qui ne se résume pas non plus au seul massacre de Tienanmen en 1989. Chaud partisan de Teng, Alain Peyrefitte est un des rares qui ait mentionné ce fait dans l’épitaphe qu’il a rédigée au lendemain de sa mort : «Personne n’a compté le nombre des partisans de la “bande des quatre” qui ont fini leurs jours avec une balle dans la nuque. Teng n’a jamais confondu pouvoir et mansuétude.» (La Presse, 22/02/97)

Autre chose dont on n’a pas beaucoup entendu parler ces dernières semaines, c’est le rôle que Teng et sa clique ont joué dans la quasi destruction du mouvement marxiste-léniniste international au tournant des années 80. Suivant la ligne du Parti communiste chinois, certaines des organisations faisant partie de ce mouvement ont complètement abandonné la lutte révolutionnaire, au profit d’une alliance quelconque avec telle ou telle bourgeoisie ou fraction de la bourgeoisie du «deuxième monde» (quand ce ne fut pas avec l’impérialisme américain lui-même, jugé «en déclin»).

Dans la confusion qui a suivi la restauration capitaliste en Chine et la remise en cause de tous les acquis de la lutte épique contre le révisionnisme qui avait marqué tout le mouvement au cours des années 60 et 70, la majorité des organisations M-L ont en effet fini par se liquider (ou ont été amenées à le faire). Précisons ici que les partis et organisations qui ont réussi à émerger de cette longue traversée du désert et qui dirigent encore aujourd’hui la lutte révolutionnaire sont précisément ceux qui se sont appuyés sur la ligne de Mao et se sont opposés à la trahison des révisionnistes chinois.

Et la suite ?

Au début de la révolution culturelle, Mao Zedong avait prédit que «si les gens comme Teng mont[aient] un coup d’État, ils ne connaîtr[aient] pas la paix». Ce pronostic s’est en partie réalisé, on le sait, au printemps 1989, alors que la mobilisation des masses les a ébranlés. Mais ce n’était pas là qu’un simple souhait de la part de Mao, qui était pleinement conscient du danger de restauration du capitalisme. Il avait vu la nécessité de déclencher la révolution culturelle pour y faire face. Et il savait aussi qu’en cas de victoire des partisans de la voie capitaliste, il faudrait que les masses chinoises entreprennent une nouvelle révolution pour les renverser. Car c’est bien là la seule façon de s’assurer qu’ils ne «connaissent pas la paix».

Certains courants qui se disent toujours révolutionnaires mais qui n’ont jamais vraiment rompu avec Teng espèrent maintenant que la Chine renouera pacifiquement avec la voie du socialisme. C’est le cas notamment du Workers World Party des États-Unis, qui a écrit dans les pages de son journal :

«Malgré les réformes économiques, les institutions étatiques créées dans le cadre de la lutte révolutionnaire ont survécu. Il n’y a pas eu de renversement du système, même s’il a connu des transformations profondes. [Teng] n’a jamais été un contre-révolutionnaire ouvert du type Gorbatchev, Chevernadze ou Eltsine, qui ont détruit l’URSS.»

(Workers World, 06/03/97, notre traduction)

Le Parti du travail de Belgique (PTB), en plus de saluer le «mérite» de Teng du fait qu’il ait écrasé le mouvement de masse en 1989, défend lui aussi un point de vue semblable : «Le socialisme a apporté paix, stabilité, développement à la Chine depuis 1949. Faut-il changer d’orientation ? C’est aujourd’hui l’enjeu majeur de la lutte des classes dans ce pays. […] Rien n’est définitivement joué.» (Solidaire, 26/02/97)

Même notre folklorique «PCC(m-l)», qui se targuait pourtant, alors qu’il était sous la coupe des Albanais, d’avoir rompu avec les révisionnistes chinois (la vérité, c’est qu’il avait surtout rompu avec la révolution !), affirme de la même manière que «la question à savoir si la République populaire de Chine suivra la voie capitaliste ou la voie socialiste n’est toujours pas réglée» (Le Marxiste-léniniste, 28/02/97).

Ces organisations n’ont à l’évidence pas compris la critique du révisionnisme faite par Mao. Le PTB se réfère abondamment à un texte qui circule en ce moment en Chine et qu’il présente comme étant une «analyse marxiste» de la situation qui y prévaut, dans lequel on reprend une des principales thèses du révisionnisme : «La prédominance du secteur public sur les autres secteurs économiques et le rôle dirigeant du secteur public dans l’économie nationale sont les facteurs qui détermineront si l’économie chinoise est une économie socialiste.» (op. cit.) Cela ressemble fort au point de vue trotskiste qui affirme que la Chine est toujours un «État ouvrier», du fait que la propriété publique y prédomine encore (quoi que sans doute pas pour très longtemps, il faut l’avouer !).

Mais quelle est donc la différence, du point de vue du socialisme, entre propriété publique et propriété privée, si la classe ouvrière et la paysannerie pauvre n’exercent aucun pouvoir ni aucun contrôle sur l’économie et si le fruit de leur labeur reste approprié par une petite minorité ? Lorsqu’on maintient – voire qu’on renforce – les mêmes rapports d’exploitation, ce n’est pas le socialisme qu’on construit, mais bien le capitalisme, fut-il étatique ou de «propriété collective».

Encore une fois, «feu sur le quartier général !»

Devant la possibilité que «la droite prenne le pouvoir» en Chine, Mao Zedong avait déclaré, à l’intention des autres partis et organisations révolutionnaires : «Si la direction de la Chine est usurpée par les révisionnistes dans le futur, les marxistes-léninistes de tous les pays devraient les dénoncer et lutter implacablement contre eux et aider les masses chinoises dans leur combat contre les révisionnistes.»

C’est précisément ce qu’il faut faire aujourd’hui. Il faut reprendre l’appel de Mao et faire «feu sur le quartier général». Il faut appuyer et aider les révolutionnaires authentiques, et non pas tenter de jouer sur les supposées «nuances» qui divisent la clique des révisionnistes à la tête du pays, comme le PTB tente de le faire. Notre solidarité doit aller aux masses qui luttent contre la misère et l’exploitation, et en particulier à celles et ceux parmi elles qui reprennent la ligne de Mao, comme ces révolutionnaires de Changhaï qui écrivaient courageusement, dans une déclaration publiée à l’occasion du procès de la «bande des Quatre» en 1980 :

«Le pays doit être indépendant, le peuple doit faire la révolution, nous voulons le marxisme-léninisme, non le révisionnisme et encore moins le capitalisme. […] Tant que nous serons en vie, vous les loups, porcs, sales chiens, ne vous réjouissez pas trop vite. […] Nous faisons le serment de rendre le pouvoir politique au prolétariat.»

(«Déclaration du Parti communiste de Chine [marxiste-léniniste], Comité central», in Un monde à gagner, 1989/14)

Pour nous, la meilleure façon de lutter contre ces chiens et ces porcs reste encore de nous emparer de la science du marxisme-lénisnisme-maoïsme et de préparer ici même la guerre populaire qui balaiera le capitalisme de la surface du globe !

Cadre de Mao, nette était ta conscience
Cadre des Quatre, belle était ta vaillance
Cadre de Houa Kouo-feng, tu fus un courant d’air
Cadre de Teng Siao-ping, tu es un millionnaire.
Anonyme
Poème affiché sur la Place Tienanmen, printemps 1989

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