Socialisme Maintenant №1
ENTREVUE AVEC JOSE MARIA SISON,
président-fondateur du Parti communiste des Philippines

« Il faut armer politiquement la classe ouvrière »

À l’occasion d’un récent séjour en Europe, une de nos camarades a rencontré le président fondateur du Parti communiste des Philippines, Jose Maria Sison. Actuellement président du Réseau international d’études sur les Philippines, il cumule également depuis son exil forcé aux Pays-Bas, la fonction de consultant politique en chef du Front démocratique national (FDN), qui regroupe l’ensemble des forces anti-impérialistes clandestines du pays. Après neuf ans passés en attente de l’asile politique, il est actuellement menacé d’extradition par le ministère de la Justice des Pays-Bas. Au moment d’écrire ces lignes, son statut était toujours incertain. Nous vous présentons cette entrevue exclusive réalisée avec ce personnage central du mouvement révolutionnaire philippin.
– La rédaction

SM ! : Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste exactement le Front démocratique national des Philippines ?

JMS : Le FDN est probablement le front uni large le plus consolidé de forces clandestines et résistantes, luttant pour la libération nationale et la démocratie. Le concept de «front uni national» est plutôt large. En effet, il s’agit d’un mouvement dont les forces peuvent s’accroître selon les circonstances.

Une autre caractéristique de ce Front, c’est qu’il est constitué de forces progressistes et patriotiques déterminées à détruire l’actuel système semi-colonial et semi-féodal qui règne aux Philippines, en empruntant la voie de la guerre populaire. Il est essentiel de préciser que ce front existe pour faire avancer la lutte armée révolutionnaire aux Philippines.

Par ailleurs, la composition du FDN se fonde sur une alliance entre diverses forces révolutionnaires. C’est-à-dire la classe ouvrière, la paysannerie et la petite-bourgeoisie. En ce moment aux Philippines, la petite-bourgeoisie est encore révolutionnaire, dans la mesure où elle se situe dans le cadre de la révolution démocratique nationale. Mais évidemment, en aucun cas, elle ne dirige cette lutte. Il a été prouvé plus d’une fois dans l’histoire que la petite-bourgeoisie est aisément récupérée par l’impérialisme.

À l’intérieur du Front démocratique national, le Parti communiste des Philippines représente le détachement le plus avancé de la classe ouvrière.

Quel rôle peut jouer le Parti communiste des Philippines pour la relance du mouvement international communiste ?

À titre de parti révolutionnaire du prolétariat, il va de soi que le PCPh est un parti guidé par l’internationalisme prolétarien. Son rôle comme organisation doit donc se situer à l’intérieur de ce principe. Le PC des Philippines lutte contre l’impérialisme et, à l’intérieur de ses frontières, contre ceux qui le représente, c’est-à-dire la classe des propriétaires terriens et la grande bourgeoisie compradore. La lutte du peuple philippin est une importante contribution au combat international contre l’impérialisme.

Bien sûr, outre la lutte qu’il mène à l’intérieur de ses frontières, le PCPh participe directement au mouvement internationaliste, en maintenant des relations avec d’autres partis du prolétariat. Pour ne citer qu’un exemple, le PCPh a été très actif dans l’organisation du Séminaire international sur la pensée-maotsétoung en 1993. Il participe également aux «conférences internationales des organisations et partis marxistes-léninistes». Ces rencontres représentent une consolidation des partis se réclamant du marxisme-léninisme et de la pensée-maotsétoung.

Enfin, le PCPh participe également à diverses conférences et séminaires anti-impérialistes. Il existe plusieurs réseaux de ce type auxquels nous participons, sans compter l’implication des organisations de masses qui sont dirigées par le Parti communiste des Philippines sur la scène internationale.

L’objectif poursuivi par ce travail, c’est la clarification, la consolidation de la ligne idéologique et politique. Il arrive que dans le cadre de ces rencontres, le PCPh conclut des accords, des ententes de principes, bilatéraux ou multilatéraux, par exemple dans le but de mener des actions concrètes ou des campagnes anti-impérialistes.

À l’heure actuelle, et surtout depuis l’effondrement des régimes révisionnistes à l’Est en 1989 et de l’URSS en 91, il devient essentiel de clarifier les lignes idéologique et politique. Depuis la chute de ces régimes, les forces impérialistes ont entrepris une vaste offensive idéologique et politique contre les idées communistes : nous devons combattre sur deux fronts : contre l’impérialisme, mais aussi contre le révisionnisme, tous deux réactionnaires.

L’idée du socialisme a été trahie par le révisionnisme. Les régimes révisionnistes ont été faussement caractérisés comme étant des régimes «socialistes». Il existe actuellement ce que j’appellerais, un certain barbarisme intellectuel, qui veut qu’à partir du moment où vous vous réclamez aujourd’hui du communisme, on vous traite de «stalinistes» et dès lors, il n’y a plus de discussion possible. Tout cela est très irritant, surtout lorsque vous avez affaire à des gens qui sont réputés être intelligents et qui se prétendent même progressistes dans certains cas ! Ils continuent de traiter les anciens régimes révisionnistes de «stalinistes», parce qu’ils auraient instauré une planification de l’économie centralisée, la propriété étatique des moyens de production, et autres exemples de ce genre. Ce qui n’était en fait que du capitalisme bureaucratique monopoliste, on l’a présenté après un certain temps, comme étant du socialisme. Aujourd’hui et en raison de l’immense tort causé par ces fausses idées, il est capital de clarifier les concepts et de préciser notre langage.

Il existe environ quatre ou cinq regroupements différents aujourd’hui dans le monde, qui cherchent à opérer cette clarification idéologique et à rassembler diverses organisations de type marxiste-léniniste. L’important est de tirer avantage de la situation actuelle, où la réalité a permis de rectifier plusieurs mauvaises idées qui s’étaient développées. Il faut tirer parti de cette situation internationale pour faire avancer les points de vue. L’important est d’être capable d’avancer ce que le PCPh estime être la ligne juste, que les autres organisations l’écoutent et qu’à notre tour, nous soyons prêts à écouter ce que les autres ont à dire.

Le PCPh est guidé par deux lignes. D’abord, sur le plan idéologique, il maintient haut et fort la défense du marxisme, du léninisme et du maoïsme. Sur le plan politique, nous mettons de l’avant la solidarité anti-impérialiste. Il existe une relation dialectique entre ces deux lignes. Voilà pourquoi le PCPh peut participer à un regroupement qui se réclame du m-l et de la pensée-maotsétoung. Cela ne signifie pas que nous croyons que chacune des organisations participantes soient parfaites. Mais à l’heure actuelle, il y a une volonté d’adhérer à certains principes communs.

Que pensez-vous de la perspective d’une nouvelle Internationale ? Comment envisagez-vous son développement ?

La perspective d’une nouvelle Internationale est certainement en voie d’émerger. Mais ce qui doit précéder, c’est la nécessité de clarifier les idées et plus important encore, la nécessité de préparer de nouvelles et grandes révolutions.

Traçons brièvement un portrait des trois Internationales communistes ayant existé à ce jour.

Lors de la création de la Première Internationale, celle-ci était composée de plusieurs organisations, dont on ne pouvait certainement pas dire qu’elles étaient «marxistes», même si l’Internationale était initiée par Marx !

En fait, ce qui ne s’appelait pas encore le «marxisme» n’était qu’un des innombrables courants politiques qui émergeaient, parmi les utopistes socialistes et les idées petites-bourgeoises. Tout de même, à la toute fin de cette Première Internationale, le marxisme était en voie de devenir le courant dominant.

À la création de la 2e Internationale, le marxisme était déjà le courant dominant. La plupart des grands partis ouvriers européens de l’époque se déclaraient alors guidés par le marxisme. La plupart des révolutions bourgeoises démocratiques étaient en pratique terminées en Europe ; le libéralisme bourgeois ne pouvait plus se prétendre révolutionnaire. Une fraction de la petite-bourgeoisie, utilisée par la grande bourgeoisie, s’est alors prétendue marxiste, mais dans les faits propageait les idées libérales et petites-bourgeoises.

Très vite, au sein de la 2e Internationale, le dirigeant du plus important parti de l’époque, Bernstein, est devenu révisionniste. Plus tard, Kautsky, qui l’a d’abord combattu et était devenu un géant du mouvement marxiste, est devenu lui-même révisionniste. Lénine a dû les combattre. En résumé, sous la deuxième Internationale, Marx est donc devenu très populaire, et le marxisme s’est imposé comme le véritable courant politique dominant. Mais en même temps, les partis sociaux-démocrates qui le composaient sont devenus la queue de la bourgeoisie dans les enceintes parlementaires. Leur pire trahison est survenue avec la première guerre mondiale impérialiste : tout en se prétendant pacifistes, ils ont voté les budgets de guerre, développant le social-chauvinisme en appuyant leur patrie respective et appuyant les opérations colonisatrices des impérialistes.

Après la victoire de la révolution bolchevique, on inaugurait en 1919 la Troisième Internationale. Pour la première fois, sa création était initiée et organisée par un parti prolétarien, qui venait d’instaurer la dictature du prolétariat et dirigeait un immense pays ! Une année avant, la plupart des courants de gauche à l’intérieur du mouvement socialiste européen étaient devenus communistes, préparant le terrain pour la fondation de la Troisième Internationale. Ce qu’on peut en retenir c’est que l’Union soviétique s’est imposée comme la force dirigeante au sein de la Troisième Internationale.

Considérant le contexte historique des trois premières Internationales, il est raisonnable, si on croit à l’avancement de l’histoire, d’envisager qu’il y aura encore dans l’avenir, l’émergence de quelque chose qui surpassera certainement les Internationales précédentes. En ce moment, n’importe quel parti peut initier une conférence : n’importe quel groupe de partis peut s’entendre et signer des déclarations communes. Une Internationale qui pourrait se comparer à ce qui a existé avec la Troisième, qui pourrait avoir l’autorité d’un Lénine et de son parti bolchevique : c’est encore une perspective qui reste à construire et cette tâche est encore devant nous. Nous ne sympathiserions pas, à l’heure actuelle, avec un parti qui s’auto-proclamerait comme direction et autorité à travers le monde.

Actuellement dans les pays impérialistes, la nécessité s’impose pour toute organisation prolétarienne révolutionnaire de concentrer les expériences communistes antérieures et de faire avancer les idées révolutionnaires parmi les masses. Par exemple, la stratégie révolutionnaire dans un pays impérialiste figure parmi nos réflexions comme organisation. Nous croyons que le maoïsme peut nous permettre entre autres, de développer une stratégie révolutionnaire adaptée aux conditions des pays impérialistes. Comment considérez-vous l’application du concept maoïste de guerre populaire dans les pays impérialistes ?

Il est d’une importance cruciale d’armer politiquement la classe ouvrière dans son combat contre le capitalisme. Bien sûr, lancer une guerre populaire comme celles initiées en Chine et aux Philippines, en encerclant les villes à partir des campagnes est une idée tout simplement inapplicable. Dans le courant de la seconde guerre mondiale, il fut possible pour les résistants par exemple, d’opérer militairement sous forme de guérillas, mais ces cas revêtent un caractère plutôt unique et qui ne pourrait se matérialiser aujourd’hui.

En s’inspirant des principes de la guerre populaire, vous vous armez idéologiquement déjà, et cela vous permet entre autres de vous intéresser aux exemples de guerre populaire, comme aux Philippines par exemple. Une telle analyse permet de partir d’une situation concrète et d’en tirer les leçons, voir les applications concrètes dans un pays comme le Canada, et les nécessaires adaptations.

À mon sens, le moins que puissent faire ceux et celles qui désirent faire la révolution dans un pays comme le Canada, c’est d’abord d’intégrer correctement la notion théorique de l’État et de la révolution, tel que développée par Marx et Lénine. Sans ce pré-requis essentiel, quiconque se disant révolutionnaire se verra désillusionné rapidement et se verra attiré par les idées économistes et réformistes. Certains courants révolutionnaires chez les petits-bourgeois, encouragés par la grande bourgeoisie, mettent de l’avant qu’on peut atteindre le socialisme par le biais de demandes économistes. Ceux-là n’ont aucun point de vue de classe et ne sont pas révolutionnaires. Bien vite, un tel courant est voué à la désintégration, car il n’aura pas réussi à inculquer l’analyse marxiste-léniniste de l’État et de la révolution.

Il y a beaucoup de propagande à propos de la fin de l’histoire. Mais si on y regarde de près, il y a eu d’autres périodes historiques comparables à celles que nous vivons. C’est pourquoi il est important d’avoir une vue panoramique de l’histoire : cela nous fait comprendre que le prolétariat n’a jamais suivi un chemin droit, d’une victoire à l’autre.

Nous n’avons qu’à nous rappeler la Commune de Paris, qui a vécu deux mois avant d’être défaite ; et même si à l’époque, les bourgeoisies Prussienne et française étaient en guerre, elles n’ont pas hésité à s’unir contre la classe ouvrière.

Combien de temps s’est-il écoulé avant 1917 ? La révolution bolchevique fut alors une avancée beaucoup plus importante, et de loin. Un pays au grand complet, parmi les plus grands au monde, venait de vivre la révolution socialiste. Un premier État de ce type voyait le jour, avec toutes les difficultés et embûches que l’on imagine.

Avec l’arrivée du fascisme au pouvoir en Allemagne, la seconde guerre mondiale se profilait et l’Union soviétique se retrouvait la cible des attaques nazies. Après cette période trouble, nous avons assisté à l’émergence du «bloc de l’Est» et des pays socialistes, accompagnée de la vague des mouvements de libération nationale. Mais en même temps qu’émergeaient ces nouveaux mouvements, les forces révisionnistes montaient et en 1956, apparaissait l’idée de coexistence pacifique, la subversion de l’État socialiste, etc. Toute cette période constitue un tout nouveau développement dans l’histoire de l’humanité et il est à prévoir que l’avenir nous réserve de plus grands changements encore.

Maintenant, depuis le milieu des années 70, les États-Unis ont amorcé un déclin historique stratégique. C’est pourquoi les idées de guerre froide et de courses aux armements se devaient d’être relancées. Mal remis de la guerre du Vietnam, les Américains amorçaient leur politique de «containment», maintenaient leurs distances d’avec les puissances révisionnistes à l’Est (URSS, Europe de l’Est), leurs compétiteurs capitalistes bureaucratiques. En relançant le néocolonialisme, les deux superpuissances amorçaient une lutte à finir, remportée par les Américains.

La course aux armements a par ailleurs permis aux USA de devenir les principaux fournisseurs d’armes dans tous les coins de la planète. En forçant les pays dominés à s’endetter en important de plus en plus, et en contrôlant leur économie, les puissances impérialistes ont pu venir à bout d’une importante crise de surproduction, tout en rehaussant la dette des pays dominés à leur endroit. Le capital financier s’est développé grâce au néocolonialisme et aujourd’hui, l’essentiel de la circulation des capitaux et de l’investissement étranger se partage entre les trois grands centres du capitalisme : les États-Unis, l’Union européenne et le Japon.

Maintenant dans les pays capitalistes avancés, nous assistons à une nette détérioration des conditions économiques. Les forces productives sont extrêmement avancées, mais les rapports de production et le type de propriété demeurent totalement arriérés.

Les États-Unis conservent aujourd’hui un certain avantage parce que ce sont eux qui ont le contrôle de la haute technologie. Ils tiennent également le haut du pavé dans la fabrication et l’exportation des nouveaux produits pour l’expansion du capital.

On parle beaucoup des taux élevés de chômage dans un pays comme le Canada. Pourtant, quand on y regarde de plus près, rarement aura-t-on vu autant de travail gratuit extirpé à la classe ouvrière : «workfare», travail obligatoire, autant de phénomènes en voie de devenir stratégiques pour les capitalistes dans leur course au profit. Maintenant et ceci est particulièrement caractéristique au Québec, l’État joue un rôle actif pour créer les conditions permettant aux entreprises capitalistes d’exploiter la classe ouvrière.

Le capitalisme monopoliste nous ramène aujourd’hui au XIXe siècle. On nous présente les vieilles idées du siècle dernier comme de nouvelles trouvailles, et cela est particulièrement frappant aux Philippines. La privatisation massive des entreprises de l’État, la réduction de la fonction publique, la disparition des programmes de protection sociale : maintenant que le système devient de plus en plus inapte à gérer la crise du capitalisme, la grande bourgeoisie doit voler les fonds publics autrefois utilisés pour soulager la misère et la pauvreté, pour subventionner ses propres entreprises !

Les politiques d’assouplissement des conventions collectives, la flexibilité des entreprises, les nécessités de la concurrence, donc la baisse des salaires, et le cheap labour : ces phénomènes sont également présents aux Philippines.

Quelle est la situation aujourd’hui à cet égard aux Philippines?

En raison de la crise générale du capitalisme, les Philippines ont favorisé le recours à l’investissement étranger de façon effrénée. Cette stratégie visant à maintenir l’économie en vie, cherche également à créer l’illusion que les Philippines sont en passe de devenir une nouveau «tigre économique» dans la région. La situation était différente sous la dictature de Marcos : les emprunts servaient alors à financer les infrastructures comme les routes et les ponts, qui ont coûté des fortunes. Puis, les emprunts commerciaux ont suivi, ensuite remplacés par les emprunts à long terme, remboursés en biens de consommation.

Avec Aquino, les abus ont continué, bien qu’elle ait tenté de diminuer les emprunts étrangers. Mais on a alors commencé à vendre des «bons», pour bénéficier de monnaie étrangère. Puis avec l’arrivée de Ramos, on a littéralement vendu le pays aux enchères. Privatisation de la terre, spéculation, hausse des taxes, développements des secteurs non-productifs. Et les revenus provenant du travail des travailleurs migrants sont gaspillés par l’État dans des secteurs non productifs : modernisation de l’armée et de la police, consommation de luxe.

Sur la scène politique, on cherche encore à maintenir l’illusion que la situation s’est stabilisée. Beaucoup de traîtres révisionnistes, continuent à perpétrer des mensonges comme : «depuis le départ de Marcos, il y a eu une démocratisation, la situation des droits humains s’est améliorée», etc. Et puis d’importantes erreurs se sont développées au sein du mouvement. D’abord des erreurs de type gauchiste, puis le courant droitiste est devenu de plus en plus fort. Les erreurs opportunistes de gauche ont été les plus dévastatrices au sein de la guérilla et dans les régions rurales. Puis, le courant opportuniste de droite s’en est servi pour se développer, particulièrement à Manille et dans les organisations de masse.

Au sein des forces réactionnaires, il semblait donc que Ramos, mieux qu’Aquino, avait réussi à stabiliser la situation. En 1986, les luttes fractionnelles au sein de l’armée atteignaient leur apogée.

Ramos a effectivement réussi la réunification de l’armée, mais il y a encore une fraction qui domine. Ramos cherche maintenant un moyen de reporter les élections ou mieux, de les annuler, car il n’a pas réussi à faire amender la constitution, de façon à lui permettre de se présenter pour un troisième mandat (ce qui n’est pas permis actuellement). Il a tout intérêt à atténuer les contradictions au sein de la bourgeoisie, et il tente de le faire en partageant avec elle le butin des privatisations. C’est ce qu’il fait en investissant dans la police et l’armée. Il existe plusieurs factions au sein de la classe dominante aux Philippines, qui bénéficient toutes d’une certaine puissance militaire ; certaines ont leurs propres petites armées de mercenaires, de paramilitaires et même leur police locale.

Si, comme je le crois, les différentes contradictions au sein des couches réactionnaires aux Philippines continuent de s’aiguiser, les conditions seront d’autant favorables pour le mouvement révolutionnaire et pour l’intensification de la lutte armée. Après cinq ans d’un important processus de rectification politique, la ligne idéologique s’est réaffirmée avec force. La consolidation de l’alliance avec le Mouvement de libération islamique des Moros (NDLR – à ne pas confondre avec le Front de libération nationale des Moros, qui vient de signer un accord de paix avec le gouvernement), va également dans le sens de renforcer les conditions favorables à la lutte armée. Définitivement, on peut dire que la situation actuelle est de loin supérieure pour le PCPh, à celle qui prévalait il y a cinq ans.

Nous discuterons si vous le voulez, au sujet des négociations de paix que le Front démocratique national poursuit actuellement avec le gouvernement des Philippines. L’expérience des récents accords de paix en Amérique latine s’est révélée ni plus ni moins qu’une capitulation et un abandon de la lutte armée par les guérillas. Dans un contexte international marqué par la pacification de plusieurs conflits majeurs impliquant des guérillas prétendument révolutionnaires, comment situez-vous le processus de paix que vous avez engagé ?

Pour clarifier notre position sur les négociations de paix, je dirais qu’il s’agit ni plus ni moins que d’une des formes que revêt la lutte sur le terrain légal. C’est une façon de mettre à l’avant-scène notre programme. Il est délicat politiquement de refuser de telles négociations dans la mesure ou si vous le faîtes, alors vous êtes pratiquement assuré que votre adversaire se sauvera avec le prix Nobel… Plus sérieusement, j’insiste pour dire que cette forme de lutte est inférieure, bien inférieure à la lutte des masses. Je le répète : il ne peut y avoir négociations sur la paix, si vous ne menez pas la lutte armée ; la lutte armée demeure l’aspect principal de la lutte. Sur le terrain légal, les négociations de paix ne peuvent être supérieures à la lutte des masses, qui elles, peuvent être menées en tout temps sur certains enjeux stratégiques.

Je voudrais dire que ce que le Front démocratique national des Philippines tente à l’heure actuelle est quelque chose d’unique.

L’expérience des accords de paix depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, revêtait les caractéristiques suivantes : les accords étaient le fruit de négociations entre une puissance coloniale et un mouvement de libération nationale. La conclusion habituelle s’avérait un nouveau compromis de type néo-colonial, où les colonisateurs conservaient leur contrôle sur la terre, les ressources naturelles, etc. C’est ce qui s’est passé en Afrique par exemple. Plus récemment, nous avons assisté, en Amérique latine, à des pourparlers de paix entre des forces supposément irréconciliables, entre des révolutionnaires et leur gouvernement réactionnaire, mais qui n’ont en rien modifié ou menacé la domination de l’impérialisme dans ces pays.

À cet égard, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) a pris l’initiative. Malgré sa prise du pouvoir, il a lui-même entamé des «négociations» de paix avec la grande bourgeoisie défaite… pour la reporter au pouvoir !

À l’intérieur même du mouvement révolutionnaire aux Philippines, plusieurs renégats ont clamé haut et fort la nécessité de suivre l’exemple du FSLN et d’entamer des négociations de paix. Après avoir suivi aveuglément le modèle d’insurrection urbaine à la nicaraguayenne, voilà qu’il fallait suivre le modèle des négociations de paix.

Ce que le FDN tente de réaliser maintenant est unique sur plusieurs aspects :

D’abord, les négociations de paix mettent en présence le gouvernement réactionnaire et le mouvement révolutionnaire, dans un pays semi-féodal et semi-colonial. Un précédent comparable pourrait être la négociation entre le Parti communiste chinois et le Kuomintang, contre le Japon : l’issue de la négociation était la constitution d’une alliance. Par contre, dans l’exemple chinois, il s’agissait d’une alliance militaire contre un tiers parti. Ici, il n’y a pas d’invasion par un tiers parti, avec lequel il faudrait négocier.

En fait, le FDN s’est engagé dans ce processus de paix avec la ferme intention de maintenir fermement ses principes, sans aucune concession sur sa propre ligne politique. Pour le FDN, la ligne mise de l’avant dans le cadre des négociations de paix n’est en rien différente de la ligne révolutionnaire que nous défendons dans la lutte pour la libération nationale et la démocratie aux Philippines. Nous négocions avec dans la pratique, l’objectif incontournable de réaliser complètement le programme mis de l’avant par le FDN. Seule la révolution démocratique nationale peut mener à une paix juste et durable.

Il y a un risque à maintenir cette stratégie. Le risque de rehausser malgré nous la crédibilité du gouvernement, jusqu’à maintenir l’illusion que la paix soit possible avec lui. Ce genre de perception peut créer une certaine confusion au sein du peuple. Le régime Ramos joue d’ailleurs cette carte à fond, en faisant constamment circuler la rumeur d’un accord de paix avec le FDN. Par contre, le gouvernement réactionnaire prend lui aussi un risque, car il doit discuter autour de quatre thèmes qui objectivement peuvent l’affaiblir : 1. Les droits humains et les lois humanitaires internationales ; 2. Les réformes sociales et économiques ; 3. Les réformes politiques et constitutionnelles ; 4. La fin du conflit armé.

Comme nous n’en sommes encore qu’aux toutes premières étapes, le gouvernement doit prendre le risque de négocier au sujet des thèmes un et deux : il s’agit dans un premier temps de la reconnaissance de l’état de guerre aux Philippines, et de la négociation sous le chapeau des lois internationales qui régissent les conflits militaires. Avant même le début des négociations sur les droits humains et la loi internationale, le FDN a soumis toute déclaration à l’application de la Convention de Genève. En soumettant cette déclaration, le FDN affirme que le mouvement révolutionnaire possède les caractéristiques et la reconnaissance d’un État. En soi, cette exigence pose des problèmes extrêmement aigus au gouvernement.

Les deux parties prennent donc des risques.

Nous avons appris de certaines erreurs du passé, particulièrement après le cessez-le-feu de 1986, survenu avant même le début des pourparlers. Le gouvernement avait alors profité des négociations pour infiltrer nos rangs et opérer une vague d’arrestations parmi les dirigeants. Un cessez-le feu n’est jamais très bon pour le moral des troupes ! Dans ce genre de tactique, vous devez rester constamment alerte et ne jamais sous-estimer l’ennemi. Cela signifie que la lutte armée doit continuer, malgré le cadre les négociations.

Est-ce que le risque que prend le FDN en participant à ces négociations pourrait l’amener à commettre le même type de capitulation que le FSLN ou le FMLN ?

Je vous répondrai évidemment que non, absolument pas. Vous savez, à l’époque de sa tournée internationale dans le cadre des négociations avec le gouvernement salvadorien, j’ai posé la question suivante aux représentants du FMLN. À l’époque, ils venaient tout juste de signer une entente concernant le respect des droits humains. Je leur ai demandé : Pourquoi avez-vous accepté de négocier dans le cadre du système judiciaire et légal du gouvernement salvadorien ? La réponse obtenue fut : «Nous ne pouvons nier l’existence du système légal qui est en place, nous n’avons donc d’autres choix que de nous y conformer.» C’est une réponse bien pitoyable ! Tout mouvement révolutionnaire doit se donner ses propres règles, son propre cadre de négociation et ne jamais accepter celui de l’ennemi ; c’est ce que nous avons fait au FDN. Présentement les seules discussions possibles entre le FDN et le gouvernement des Philippines se font dans le cadre d’une déclaration conjointe qui fixe clairement les paramètres des pourparlers : les deux parties s’entendent pour discuter sous le couvert de principes acceptés par les deux parties, soit la souveraineté nationale, la démocratisation, les droits humains, le développement, la justice sociale, et ainsi de suite. Aucune des parties ne peut réclamer ou exiger la reddition de l’autre.

Dans le cadre de négociations de paix, la reddition ou la capitulation peut se réaliser de deux façons, et ces deux hypothèses peuvent arriver simultanément ou séparément : on peut se rendre parce qu’on signe sur papier la capitulation, ou plus sérieusement, on peut capituler sur les principes. Ce qui fait que même si vous n’abandonnez pas la lutte armée, si vous abandonnez vos principes, vous êtes fini !

À l’évidence, le FMLN a capitulé sur les principes, bien avant la reddition formelle des armes qui fut en fait la conséquence inéluctable de leur stratégie capitularde. Je ne crois pas que ce genre de capitulation soit possible ou puisse arriver dans la négociation sur les droits humains et la loi internationale humanitaire que le Front démocratique national a entamé.

Jose Maria Sison, merci beaucoup !

e p D T F s