Deux publications récentes mettent en vedette le militant communiste Stanley Bréhaut Ryerson, qui fut membre du Comité central du Parti communiste canadien (PCC) de 1935 à 1969 et qui, après avoir quitté ce parti en 1971, entreprit une carrière de professeur d’histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) qui dura 20 ans.

Le premier volume qui le concerne rassemble une quinzaine de textes qui visent à lui rendre hommage et décrivent sa vie, son activité militante, son travail d’historien. Intitulé Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, ce recueil préparé sous la direction des historiens Robert Comeau et Robert Tremblay, qui ont déjà figuré parmi ses étudiants, est publié aux éditions Vents d’Ouest.

Le second volume dont nous voulons parler est la première traduction française de The Founding of Canada, publié en anglais en 1960 par Ryerson. Titrée Les origines du Canada, cette traduction est publiée chez VLB éditeur dans la collection «Études québécoises», dirigée aussi par Robert Comeau. Elle est précédée d’une élogieuse préface d’Alfred Dubuc, professeur réputé du département d’histoire de l’UQAM.

L’appréciation de ces nouvelles publications est certes diverse. Le Devoir s’en est offusqué. Certains milieux universitaires, hier de gauche, s’en sont réjouis. Pour les révolutionnaires, il n’y a rien là qui permette de pavoiser.

On trouve certes dans ces publications récentes une mine de renseignements sur l’histoire du PCC et du leader qu’en fut Ryerson, mais l’interprétation qui en est faite est bourgeoise et défaitiste. Plutôt que d’inciter à la révolution, tout ce qu’on y trouve tend à nous en éloigner.

Tout cela est bien loin de la véritable histoire révolutionnaire au Canada, à laquelle il faut donner suite…

Diatribe anticommuniste

Face à ces nouvelles parutions, Stéphane Baillargeon du journal Le Devoir s’est totalement offusqué. «C’est l’histoire d’un fils de très bonne famille qui a mal tourné mais ne l’a jamais regretté», écrivait-il au début d’un article bien en évidence sur la première page du cahier des livres du 25 janvier, dont le titre en lettres d’un pouce de haut, repris du roman de Steinbeck (En un combat douteux), était affublé d’un sous-titre non moins évocateur sur deux colonnes et un tiers de page. «Des universitaires publient un hommage à Stanley Bréhaut Ryerson, communiste sans regrets ni remords, historien marxiste envers et contre tous» avec en dégradé, quasi pleine page, la faucille jouxtée du marteau, une feuille d’érable d’un pouce de haut et une petite étoile.

L’article qu’on pouvait y lire était d’ailleurs d’une ignorance crasse sur l’histoire tout court, l’histoire du communisme bien entendu et d’une méconnaissance de Ryerson lui-même qui, soit dit en passant, était devenu nationaliste (québécois) quand il a commencé à professer à l’UQAM. On trouve, dans cet article de Stéphane Baillargeon, les préjugés anticommunistes les plus éculés, sur celui qu’il nomme à un moment donné «saint Stanley», et sur le mouvement auquel il a participé.

L’article de ce journaliste culturel inculte a le mérite cependant de montrer clairement que Ryerson n’était pas du type vire-capot si habituel chez les vedettes politiques d’aujourd’hui. Stéphane Baillargeon insiste : Ryerson n’a jamais «voulu jouer le gauchiste repenti». Comme il l’a dit lui-même, il ne voulait pas «faire le jeu de la bourgeoisie». Selon Robert Comeau, Ryerson «a quitté [le PCC en 1971] sur la pointe des pieds… Après ça, je pense qu’il ne voulait pas revenir sur cette période pour ne pas nuire à ceux qui militaient ou qui voulaient cacher leur passé de militants.»

Dans les faits, la pensée de Ryerson a beaucoup évolué. Lui qui, en devenant communiste, avait confessé à ses parents que «l’art et la culture ne peuvent s’épanouir, maintenant, que sous le socialisme» a avoué s’être trompé à certains niveaux, mais pas au point de dire : «tout ça, c’est de la foutaise». Il n’a rien voulu renier «parce que pour lui, écrit Baillargeon, un élément fondamental du marxisme demeurait toujours vrai, tant que persisteraient les inégalités sociales et nationales.»

Stéphane Baillargeon a beau s’offusquer et penser qu’il «aurait été souhaitable de varloper cette langue de bois», les deux publications ne contiennent rien d’inquiétant. Les révolutionnaires n’y trouveront pas les interprétations tonifiantes toutes faites pouvant leur permettre de construire le parti nécessaire à la révolution au Canada.

L’hommage à Stanley

Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat rassemble des textes qui peuvent éclairer le lecteur sur certaines pratiques de ce militant et sur celles de son parti. On y trouve de nombreuses observations et toute une somme d’informations qui s’ajoutent d’ailleurs à d’autres études sur le PCC, tel le recueil publié lui aussi sous la direction de Robert Comeau et Robert Tremblay en 1989 et intitulé Le droit de se taire, histoire des communistes au Québec de la Première guerre mondiale à la révolution tranquille.

Toutes ces études ont bien des défauts. Celles récentes sur Ryerson sont le fait pour la plupart d’anciens étudiants et ressemblent souvent à des travaux qu’on exécute pour recevoir une bonne note de son professeur. Il y a là beaucoup de pathos et pas assez de rigueur.

Souvent bâclées comme celle de Jean-Paul Bernard sur «Ryerson, historien» ou celle de Lucille Beaudry sur «Ryerson et les courants M-L», les études restreignent la plupart du temps la science marxiste à ce qui est acceptable dans le cadre universitaire bourgeois et qualifient, sans le démontrer bien sûr, tout le reste de dogmatique, faisant ainsi subir aux révolutionnaires de 70 et d’aujourd’hui le même ostracisme que celui subi hier par Ryerson, qu’elles dénoncent pourtant. Malgré tout, quelques textes permettent de situer la pensée de Ryerson à travers les débats du mouvement communiste international.

Le texte d’Hervé Fuyet sur «The Open Society», qui fait l’apologie du tournant libéral du Parti communiste français (PCF) et s’appuie sur son secrétaire général actuel Robert Hue, est certes totalement réactionnaire, mais il a l’avantage de mettre en parallèle le départ de Ryerson du PCC avec ceux de Garaudy en France et d’Apteker aux États-Unis. On y apprend les liens d’amitiés qui reliaient ces trois hommes et la proximité de leur pensée «sur la démocratie avancée comme transition au socialisme». Cela peut aider à mieux comprendre l’aversion qu’éprouve Ryerson face à Althusser, qui poussa Garaudy à la porte du PCF.

Par ailleurs, et même si elle a complètement horrifié Stéphane Baillargeon, l’étude la plus intéressante de ce recueil reste celle de Stephen Endicott puisqu’elle situe l’action de Ryerson dans son rapport à la révolution. Intitulée «Les années torontoises», cette étude, outre qu’elle décrit le travail de Ryerson au sein du PCC de façon intéressante, pointe surtout du doigt comment la crise communiste se développa après le XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique en 1956 et comment Ryerson y erra :

«Il était troublant pour Ryerson et les autres personnes qui avaient partagé sa longue expérience de militantisme de constater que, depuis l’assassinat politique de Staline par Khrouchtchev, il était virtuellement impossible de procéder à une étude scientifique de l’expérience historique du socialisme en Union soviétique. Dans le mouvement communiste international, seul le Parti chinois réussit à aborder le problème d’une manière mûre et dialectique.»

Endicott avoue dans son texte qu’il croit toujours au socialisme, et c’est peut-être ce qui lui permet d’embrasser de façon plus large et plus scientifique son sujet, voire même de déceler l’issue révolutionnaire à la crise.

A contrario, ce qui déçoit de l’ensemble de ces études sur Ryerson, c’est justement leur manque d’envergure. Étant le fait pour la plupart de non-communistes, voire même de réactionnaires qui cherchent à justifier leurs choix politiques à partir de données et de faits souvent secondaires, ces études ne peuvent saisir les lignes de forces de l’histoire révolutionnaire.

Robert Comeau pour un, qui est la cheville ouvrière de plusieurs publications sur le PCC, est devenu un contre-révolutionnaire notoire. Après avoir été felquiste, puis militant de l’Organisation marxiste-léniniste En lutte !, il est tombé dans le nationalisme le plus étroit. Il appuie ouvertement le Parti québécois et l’indépendance du Québec. Il chante sur tous les toits que le communisme est mort depuis l’effondrement de l’URSS. Il en est rendu à militer dans des organisations aussi réactionnaires que la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, où il s’est même présenté à l’exécutif lors de sa dernière assemblée générale. Un tel vire-capot ne peut certes diriger des études le moindrement sérieuses sur l’histoire du PCC et de ses leaders.

Il n’est donc pas surprenant que Comeau, en face de Stéphane Baillargeon, ait eu de la difficulté à défendre la pertinence de cet hommage à Ryerson. Il s’en est excusé en disant qu’il était planifié depuis 1992. Les reproches qu’il adresse à Ryerson de ne pas «avoir fait son mea culpa» et l’emphase qu’il met à le défendre comme humaniste d’abord en témoignent aussi.

Pourtant, Comeau n’exécute que son travail d’universitaire bourgeois. Il en retirera certains avantages pécuniaires et académiques. En sortant des archives l’histoire du PCC, il aura dirigé la publication d’études qui n’ont souvent d’autres objectifs que de chercher à l’y renvoyer plus sûrement encore comme un phénomène malheureux et anachronique.

Il faut revoir toute cette histoire pour comprendre comment le PCC, qui mettait de l’avant la révolution socialiste avec enthousiasme et combativité lors de sa fondation en 1921, est devenu plus tard le porte-parole inoffensif d’un réformisme des plus plats et comment Ryerson a contribué à cela. Il faut revoir tout cela pour comprendre surtout comment réussir où il a échoué.

La traduction de The Founding of Canada

À côté du recueil d’études sur Ryerson, la publication de Les origines du Canada est intéressante. D’une part, c’est probablement dans cette œuvre qu’on voit le meilleur de ce que fut Ryerson, comme historien marxiste dans la période d’après-guerre. On y trouve les premières études sur l’esclavage au Canada et sur les autochtones. On y voit comment il porte attention à la classe ouvrière, aux couches défavorisées, aux groupes ethniques ainsi qu’à leurs manifestations, leurs grèves, leurs révoltes et leurs luttes armées. D’autre part, cette œuvre peut nous permettre de voir de visu quel marxisme a pratiqué Ryerson : un marxisme d’ailleurs où le point de vue de classe est assez faible (nous y reviendrons).

La plupart des œuvres de Ryerson ne sont disponibles qu’en anglais, sauf Unequal Union publiée en 1968 et traduite par les Éditions Parti Pris sous le titre Capitalisme et confédération. Dans cette œuvre – et c’est la raison de sa publication rapide avec une préface du nationaliste québécois André d’Allemagne -, Ryerson était déjà tombé dans le nationalisme étroit. En fait foi, d’ailleurs, le mémoire, publié dans l’édition de 1978, qu’il présente pour appuyer la mise en place de la Charte de la langue française.

Alfred Dubuc, qui signe la préface de L’origine du Canada donne un très bon texte sur Ryerson et se porte à la défense de la méthode historique qu’il a utilisée, en particulier du matérialisme historique. «En fait, déclare-t-il, il n’y a pas d’analyse multidisciplinaire sérieuse de la réalité humaine qui puisse se passer tout à fait de matérialisme historique.» Il démontre que cette méthode fait de L’origine du Canada une œuvre unique dans l’historiographie canadienne ce qui justifie, même si elle est vieille de 30 ans, sa publication aujourd’hui. Le préfacier conclut d’ailleurs : «Oui, l’histoire de Stanley est une histoire militante comme tant d’autres histoires. Mais cette histoire est déclarée et elle s’inspire d’un schéma d’interprétation fécond clairement exprimé.»

Si cette préface montre bien le sérieux de l’approche de Ryerson et son souci de scientificité, elle montre à contrario comment ces qualités sont rares en science historique dans les universités bourgeoises. Si le préfacier met beaucoup de rigueur et de minutie dans la description de la méthodologie de Ryerson comme historien, il porte par contre un jugement à l’emporte pièce, sans le justifier aucunement, quand il s’agit de situer le type de marxisme pratiqué par Ryerson.

«Durant les turbulentes années soixante-dix, à l’époque de l’éclosion des études marxistes, Stanley Ryerson donnait, par son humanisme, l’interprétation la plus large du matérialisme historique, à l’encontre des orthodoxies staliniennes et maoïstes qui foisonnaient à ce moment et qui cherchaient à donner au marxisme une interprétation déterministe étroite, contraire à l’approche dialectique du matérialisme historique.»


Le marxisme de Ryerson

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces nouvelles publications (comme sur toutes celles publiées par Robert Comeau sur le PCC) et de réflexions à faire pour en démonter la logique bourgeoise. Nous tenterons, en terminant, de sortir de l’univers intellectuel clos et restreint de l’université dans lequel cherche à nous contenir cet hommage à Ryerson pour essayer de saisir mieux quel marxisme il a pratiqué, quel parti il a dirigé et en définitive, quel rapport il a maintenu avec la révolution. Cela va permettre de mieux voir ce que fut Ryerson par rapport à l’ensemble de la réflexion scientifique, sans exclure au départ celle qui avait lieu dans le mouvement communiste, mais aussi de faire ressortir ce que les publications dirigées par Robert Comeau laissent dans l’ombre ou totalement dans le noir, et ce qu’Alfred Dubuc règle par une boutade.

On sait déjà beaucoup de choses sur Ryerson. Fils d’une famille bourgeoise, il devient marxiste au cours de ses études universitaires. D’ailleurs, il croit encore aujourd’hui que le marxisme restera valide tant que ne seront pas abolies «les inégalités sociales et nationales». Au début des années 30, il adhère d’abord à la Ligue de la jeunesse communiste, puis au PCC lui-même dont il sera un dirigeant de 1935 à 1969. Un des principaux intellectuels du parti, il sera nommé en charge de la formation des membres à partir de 1943. Il écrira alors de nombreux articles pour les journaux et les revues du Parti, mais aussi des pamphlets dont l’un était très anti-nationaliste québécois sous le pseudonyme de E. Roger, mais aussi un manuel de formation et des études diverses, particulièrement en histoire où il s’inspire du matérialisme historique qui est à la base du marxisme. Avec plusieurs de ses camarades, il sera à l’origine des meilleures études sur le mouvement ouvrier. Après avoir quitté le PCC en 1971, il revient à l’université où il avait été évincé au début des années 30 à cause de ses idées communistes et appuie désormais l’indépendance du Québec et le Parti québécois.

Voilà en gros ce que les études universitaires nous renvoient de Ryerson, avec le pathos en moins. Essayons de préciser d’abord quel marxisme il a pratiqué.

Selon Alfred Dubuc, ce serait un matérialisme historique anti-dogmatique. Hervé Fuyet parle des amitiés de Ryerson avec Garaudy, qui avait justement publié un livre sur le sujet. On y donne une bonne idée d’un matérialisme historique dans lequel on cherche à intégrer les sciences humaines bourgeoises plutôt que de critiquer les idéologies qu’elles contiennent, comme l’avait fait Marx entre autres dans sa critique de l’économie politique. C’est d’ailleurs là-dessus surtout qu’Althusser (universitaire et membre du PCF aussi) vilipendait Garaudy parce qu’il y voyait une liquidation pure et simple du marxisme. Althusser n’était pas un révolutionnaire. Pour critiquer Garaudy, il flirta, comme il l’avoua lui-même, avec le structuralisme, qui cherchait à sortir les sciences humaines du cul-de-sac empirique dans lequel elles s’enlisaient. Mais il avait raison de souligner qu’on ne pouvait intégrer les sciences humaines bourgeoises telles quelles au matérialisme historique. Il ne faudrait pas pour autant penser que Garaudy et Ryerson, c’est du pareil au même. Garaudy est devenu un vire-capot notoire : après avoir quitté le PCF avec fracas, il est devenu catholique puis musulman, avant de nier tout récemment le génocide du peuple juif. Ce n’est certes pas le cas de Ryerson qui a continué à pratiquer un certain marxisme, même si cette pratique l’a conduit d’impasse en impasse.

D’autre part, pas assez critique des sciences économiques (là-dessus pourtant, Marx était très clair), Ryerson construit l’histoire à partir du développement des forces productives et néglige l’exploitation qui en résulte. Plus que Garaudy encore, ce sont les économistes des partis communistes russe et anglais qui semblent l’avoir influencé.

Ce centrage sur le développement des forces productives plutôt que sur la lutte de classe comme moteur de l’histoire est très évident dans son œuvre Le capitalisme et la confédération et mène à l’appui de la bourgeoisie, voire à la lutte pour l’indépendance du Canada et du Québec. Cette façon de voir les choses embrouille tellement Ryerson qu’il n’arrive plus à démêler la nation et la classe ouvrière. À se centrer trop exclusivement sur le développement des forces productives, il en arrive malgré ses bonnes intentions à défendre les intérêts de ceux les développent contre ceux qui sont exploités pour le faire.

Mais le plus grave, sans doute, c’est que cette façon de voir l’a empêché de saisir que le capitalisme canadien, comme sa fraction québécoise, avait atteint le stade impérialiste durant la Seconde guerre mondiale, répétant en quelque sorte l’erreur de Kautsky au début du siècle qui ne le vit pas arriver en Allemagne et en Europe et qui prôna l’accession au socialisme par l’élargissement de la démocratie.

Ryerson connaissait là-dessus la trilogie de Lénine (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky et La maladie infantile du communisme, le «gauchisme») qui disait justement le contraire, ce qui aurait dû le prévenir. Au stade impérialiste, on ne doit pas s’attendre à plus de démocratie mais au contraire à moins ; s’il y en a plus à un certain moment ce n’est qu’éphémère et à long terme, il y en aura moins. Le capitalisme au stade impérialiste, c’est plus de contrôle encore de l’État sur les syndicats et le mouvement populaire, d’où la nécessité, comme Mao l’a mis de l’avant, de mener la guerre populaire comme stratégie vers la prise de pouvoir.

En définitive, si le matérialisme historique de Ryerson est plus sérieux que ce qu’on retrouve dans les sciences historiques bourgeoises à l’université, il reste aux prises avec des idéologies qui ne sont pas prolétariennes et ne peut prétendre à la scientificité.

Son rapport à la révolution

Le problème de Ryerson, c’est qu’il a fait plus confiance aux connaissances véhiculées par les universités bourgeoises qu’aux analyses les plus poussées et les plus sérieuses qui pointaient dans le mouvement révolutionnaire.

De fait, Ryerson n’est plus un révolutionnaire. Il n’en fut peut-être jamais un. Il ne l’est plus en tout cas depuis 1943, depuis que le PCC ne l’est plus lui non plus. Et à ce niveau, il laisse de côté toutes les réflexions qui se font. Il est devenu, pour reprendre les mots de Lénine, un «marxiste légal» qui ne s’appuie que sur la science légale et patentée.

Il pratique face aux révolutionnaires d’aujourd’hui le même ostracisme qu’il a subi dans les années 30, le même ostracisme que leur font subir aujourd’hui les universitaires patentés. Pour comprendre cela, il faut examiner l’histoire du PCC et les positions qu’il y a prises.

Le PCC a souvent eu dans son histoire de la difficulté à contrer dans ses rangs l’influence de l’aristocratie ouvrière et de la petite bourgeoisie, prêtes à mener des luttes dures pour améliorer leur sort mais peu enclines à mener fermement la lutte pour l’abolition du capital.

Mais c’est vraiment à son congrès d’août 1943 que le PCC abandonna la vraie révolution et prétendit qu’on pouvait arriver au socialisme par l’élargissement de la démocratie. Il changea de nom et devint (jusqu’en 1959) le Parti ouvrier progressiste (POP). Mais plus qu’un changement de nom, c’est toute sa ligne qui fut chambardée et son point de vue de classe qui fut abandonné (voir encadré).

Ryerson qui était au Comité central du Parti depuis 1935, y resta et fut même chargé de la formation, devenant à cette fin un permanent du Parti. Il n’y a pas de doute, il était d’accord avec cette décision. Il n’était donc plus révolutionnaire. Il aura d’ailleurs plusieurs occasions d’affirmer ses convictions révolutionnaires, mais il ne le fera pas.

La première occasion se produisit en 1945 quand le secrétaire du Parti de Colombie-Britannique, Fergus McKean, lança un ouvrage intitulé Communism Versus Opportunism, qui attaquait la ligne révisionniste et réformiste du POP.

La deuxième occasion se produisit en 1964 lorsque Jack Scott et ses camarades de cellule fondèrent les amitiés Canada-Chine. Ce geste visait à dénoncer la ligne révisionniste que continuait de développer le PCC, malgré le fait qu’il avait repris son nom d’origine.

Ces deux événements amenèrent de nombreux débats dans le Parti et furent résolus par l’expulsion des protagonistes. Dans les deux cas, Ryerson défendit le point de vue de la direction du Parti, alors qu’il aurait pu trouver, dans leurs analyses, à travers plusieurs gaucheries sans doute, les éléments pouvant permettre d’atteindre une plus grande scientificité. Il est à noter que ni McKean ni Scott n’étaient des intellectuels.

Quand le mouvement M-L arriva, Ryerson, trop ancré dans le révisionnisme, n’y vit que du feu et ne prit même pas le temps de polémiquer sérieusement avec lui, préférant régler le débat par des boutades à la manière d’Alfred Dubuc.

Pourtant la solution au problème de la scientificité comme à celui de la révolution venait de la Chine et du Parti chinois qui, sous la direction de Mao, produisait études après études sur le matérialisme historique, le révisionnisme en URSS, la critique de la théorie des forces productives, la nécessité de la révolution prolétarienne.

Ryerson, comme le parti qu’il avait dirigé si longtemps, était fermé à tout cela. Il avait sombré dans le révisionnisme, à tout jamais. S’il peut être utile aujourd’hui d’étudier Ryerson, c’est beaucoup plus pour comprendre les erreurs d’analyses qu’il a commises plutôt que pour y apprendre des choses tonifiantes pouvant servir à la révolution socialiste au Canada.

Au congrès d’août 1943
Le PCC sombre dans le révisionnisme

Pour aller au vif du sujet, c’est au congrès d’août 1943 que le révisionnisme est devenu l’aspect dominant de la ligne du Parti communiste canadien. Ce congrès adopta non seulement le changement de nom du Parti, qui devint le Parti ouvrier progressiste (POP), mais surtout une nouvelle ligne politique contraire aux principes du marxisme-léninisme. En effet dès cette époque, le Parti, abandonnant toute stratégie vraiment révolutionnaire, accepte de soumettre toute son action au cadre étroit du légalisme et du parlementarisme bourgeois. Au lieu de la préparation systématique des masses à la révolution, au renversement de la bourgeoisie, le nouveau parti proposait l’élection d’un gouvernement ouvrier et fermier qui, plus tard, sans lutte armée, sans révolution, se transformerait en un gouvernement socialiste. Le Parti laissait donc croire aux masses canadiennes que la bourgeoisie accepterait d’elle-même d’abandonner ses privilèges de classe, tout cela sans répression, sans employer la violence de son appareil d’État. C’était là trahir clairement toute l’histoire de la lutte révolutionnaire du prolétariat, trahir les principes marxistes-léninistes sur la question de l’État et de la révolution.

Bien plus, le POP allait même proposer au prolétariat de s’allier au Parti libéral, au parti qui représentait depuis longtemps déjà les intérêts de la grande bourgeoisie monopoliste canadienne, un parti qui menait depuis longtemps une guerre ouverte au mouvement ouvrier et communiste, interdisait les grèves, gelait les salaires, rationnait les vivres, tout cela pour enrichir le grand Capital. C’est avec ce Parti que le POP proposait une alliance contre la parti conservateur ! En somme, aux masses durement opprimées par le Capital, le POP n’offrait que de soutenir une fraction de ce Capital contre l’autre fraction du Capital. En fait, il prêchait aux masses d’accepter leur condition de vie misérable et rien d’autre !

Cet acte de trahison, ce renoncement à la révolution, devait également s’accompagner d’un abandon complet des principes marxistes-léninistes sur la nature même du Parti. En effet, le POP ne se définit plus comme un parti de classe, le parti du prolétariat, mais comme le «parti de tous les travailleurs». Cette rengaine, encore défendue de nos jours par les révisionnistes et les trotskystes ne servait qu’un but : rendre le Parti acceptable pour les éléments instables, hésitants de la petite-bourgeoisie. L’histoire de la Commune de Paris et de la Révolution bolchévique sur laquelle se fondent tous les partis communistes authentiques montre qu’au contraire le Parti révolutionnaire ne peut inclure ces éléments que dans la seule mesure où ils abandonnent le point de vue de leur classe d’origine et adoptent entièrement et sans réserve celui de la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, le point de vue de classe du prolétariat. Seul le parti du prolétariat, formé de ses éléments les plus conscients et les plus dévoués, peut mener la lutte révolutionnaire des masses à la victoire finale contre la bourgeoisie.

En conséquence de quoi, le POP dissolvait les cellules d’entreprise, ces forteresses de tout parti communiste authentique édifiées au sein même du prolétariat, pour se constituer uniquement sur des bases électoralistes comme tout parti bourgeois.

Pour toutes ces raisons, il est juste d’affirmer que dès 1943, le PCC (devenu le POP) a abandonné la voie de la révolution, la politique indépendante du prolétariat et a cessé d’être un authentique parti prolétarien. De ce moment jusqu’à son ralliement aux positions des révisionnistes soviétiques, la gangrène du révisionnisme allait conduire le Parti de scission en scission, le vidant de ses militants authentiquement révolutionnaires pour y faire entrer toute une série d’opportunistes et d’arrivistes petits-bourgeois et bourgeois.

(Extrait de la revue Unité prolétarienne, n° 7, octobre 1977, du groupe marxiste-léniniste En lutte !)

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