«Dans de telles conditions, la lutte contre le nationalisme est une nécessité absolue.»

Au cours des prochains mois, et pour une longue période encore, la question de la place du Québec à l’intérieur de la fédération canadienne va accaparer une partie importante de la conjoncture politique. Il y aura cet automne le renvoi constitutionnel fédéral en Cour suprême du Canada sur le droit à la sécession du Québec. Puis dans l’année qui suivra se tiendront les élections générales au Québec au cours desquelles le PQ tentera évidemment de se faire réélire pour pouvoir, vraisemblablement, tenir par la suite un troisième référendum sur la souveraineté.

Cette situation découle pour une part des résultats serrés enregistrés lors du référendum d’octobre 1995 alors que la proposition souverainiste du gouvernement québécois était défaite par une mince marge. À cette occasion, le groupe Action socialiste avait avancé le mot d’ordre Vote pas oui ! Révolte-toi contre les capitalistes ! Ce mot d’ordre juste, en plus d’être un appel à l’action qui brisait avec la passivité des urnes recherchée par la démocratie bourgeoise, visait principalement à ramener à l’avant-plan l’opposition de classe dans la question nationale, ce que prenaient bien garde de faire les courants de gauche indépendantistes (Le Québec qu’on veut, le Québec qu’il nous faut, de la CSN ; Pour une indépendance progressiste, du FRAPRU ; Oui à l’indépendance et au renforcement du français au Québec, du groupe trotskiste Gauche socialiste).

Pour nous, il ne s’agissait pas simplement d’une précaution routinière, une manière opportuniste de mettre un peu de socialisme dans le nationalisme régnant. Depuis de nombreuses années, nous avons été en opposition au nationalisme et au mouvement indépendantiste. Non pas dans une perspective opportuniste, en contestant l’hégémonie bourgeoise sur le mouvement national dans le but de lui donner une direction ouvrière, i.e. de donner une forme ouvrière à un contenu bourgeois, mais en montrant plutôt que le mouvement national québécois des 30 dernières années, regroupé autour de la perspective souverainiste/indépendantiste, a exprimé des intérêts bourgeois hostiles à la classe ouvrière, et qu’il fut et continue à être partie liée à l’impérialisme.

Une question de perspective

Les analyses politiques de la gauche réformiste omettent trop souvent de dire que le mouvement indépendantiste/souverainiste est au Québec le mouvement dominant du dernier quart de siècle. Il a exercé le pouvoir gouvernemental pendant la moitié de cette période. Il a fait élire la majorité des députés du Québec au parlement fédéral au cours des deux dernières élections générales. Il contrôle les syndicats, le mouvement étudiant et beaucoup de secteurs dans les mouvements sociaux. Il domine largement l’université et les milieux intellectuels. Il est prédominant dans l’enseignement et hégémonique chez les artistes. Au niveau du discours, de l’énoncé et de la parole politiques, aucune contrainte ne pèse sur lui. Au contraire même, il réussit souvent, selon la conjoncture, à occuper le haut du pavé. Il a su s’imposer sur une très large échelle. On peut dire que de sa part, la fabrication de l’idéologie nationaliste a fonctionné à plein régime, et qu’elle n’a pratiquement pas cessé pendant près de 30 ans. Mouvement dominant certes, mais qu’a-t-il produit ? Et avec quels résultats pour la classe ouvrière ?

Il ne fait pas de doute que la facilité avec laquelle les militants-es réformistes dans le mouvement ouvrier présentent encore la perspective indépendantiste/souverainiste comme un mouvement de libération nationale, comme un facteur d’évolution positive, voire même comme le véhicule premier de la lutte sociale des travailleurs et des travailleuses, et le loisir qu’ils ont de toujours tout ramener au pays à bâtir, au pays qui s’en vient – c’est pour bientôt disent-ils – les dispensent de faire le bilan politique réel de ce mouvement. Un bilan qui répondrait à la question posée précédemment : quels résultats pour la classe ouvrière ?

Ce serait pourtant quelque chose de fort utile qu’un tel bilan. Mieux, quelque chose de fondamental. L’examen du nationalisme, ainsi que sa critique radicale à partir des faits, éveillent à la réalité de la manipulation politique à l’œuvre dans la démocratie bourgeoise. On peut y voir en effet jusqu’à quel point la perspective dans laquelle la classe ouvrière fut enfermée par la majorité de ses dirigeants et des intellectuels réformistes était fausse, artificielle, et pratiquement sans rapport avec le réel.

On doit noter que de manière générale, la perspective nationaliste i.e. le nationalisme dans la vie politique, a toujours besoin de se déterminer un référant historico-politique, qui sert de point de rencontre, de point d’unité pour le mouvement national. Ce référant est par ailleurs préservé, mis à l’abri, protégé le plus longtemps possible de l’histoire elle-même – en fait de la vie réelle – pour qu’il puisse servir à forger une unité politique, même fictive, à établir un consensus. Cette unité politique reste forte et prégnante dans la mesure même où le référant demeure intact, non-contesté.

Dans le cas du Québec, le mouvement nationaliste (et cela vaut pour la plupart de ses composantes) a ainsi préservé au cours des 30 dernières années la thèse du Québec comme nation opprimée. Indépendamment de la réalité visée par cette thèse, celle-ci s’est figée dans le temps. Elle est momifiée, canonisée, presque aussi radicalement qu’elle l’aurait été si pesaient sur le Québec les contraintes d’un lien colonial, si sévissait la négation des droits politiques, ou si le Québec était soumis aux lois dures et violentes de la domination néo-coloniale et impérialiste. Les nationalistes de gauche et les nationalistes d’extrême-droite sont, ensemble, les plus radicaux et les plus persévérants dans cet effort pour toujours tout ramener au référant initial de la nation dominée.

C’est évidemment une erreur de perspective importante. Le Québec est une nation et un État constitués au cœur de l’impérialisme, et qui se sont particulièrement renforcés dans cette deuxième moitié du XXe siècle. À l’intérieur du système impérialiste mondial, l’État du Québec et la bourgeoisie québécoise sont intégrés non pas du côté des dominés, mais du côté des dominants dans la chaîne impérialiste. La taille relativement modeste de l’économie québécoise et les attributs de souveraineté encore incomplets de l’État ne sont en aucun cas un empêchement majeur eu égard à un tel positionnement.

Il est certain alors qu’on ne peut traiter de la lutte des classes ici comme on le ferait pour une colonie, ou pour une ex-colonie qui serait placée d’emblée dans une situation de domination néo-coloniale.

La Catalogne, l’Écosse, le Québec, tout en étant sans doute des cas d’espèce, ne sont plus aujourd’hui des nations dominées ou opprimées comme elles le furent à une autre époque, ni comme le sont encore beaucoup de peuples placés sous la coupe de l’impérialisme. On ne doit pas faire l’erreur de les assimiler les uns aux autres.

À cet égard également, il est important de dire que la situation du Québec n’a strictement aucune commune mesure avec celle des nations autochtones du Canada. Parler du Canada d’aujourd’hui – comme nous-mêmes l’avons déjà fait en utilisant une formule depuis longtemps consacrée – comme d’une prison des nationalités, et énumérer à la suite les Québécois-es, les autochtones, les Acadiens-nes, un peu indifféremment, c’est, à proprement parler, commettre une fabuleuse méprise historique. D’une certaine façon, c’est s’inscrire, même si ce n’est que partiellement, dans la perspective nationaliste.

Or cette perspective, il faut la combattre jusqu’au bout. Elle nous empêche de considérer pleinement, et non pas seulement du bout des lèvres, les principes communistes dans la lutte des classes, tels qu’ils doivent être matérialisés et transformés en une force réelle agissante dans la situation intérieure des pays impérialistes. En pratique, la perspective nationaliste est un frein pour le développement d’une stratégie communiste visant à renverser la bourgeoisie et à conquérir le pouvoir.

Dans le cas du Québec cela est particulièrement évident : le nationalisme a ralenti et contrecarré le développement d’un mouvement prolétarien agissant dans la perspective de la révolution. Il lui a fait faire marche arrière. Alors que le Canada et le Québec étaient, tout autant l’un que l’autre, transformés par le développement de l’impérialisme (ce qui continue encore), la classe ouvrière, elle, s’affaiblissait en perdant tout projet politique propre.

Il en sera peut-être ainsi pour un certain temps encore. À tout le moins, tant que la classe ouvrière n’en viendra pas à subordonner, dans la lutte des classes, la dite question nationale aux autres formes de lutte et aux autres questions politiques qui pourront vraiment permettre au prolétariat de s’extirper de l’univers politique et idéologique concentrationnaire bourgeois, de se libérer de ce carcan pour conquérir de nouveaux espaces. C’est ce qui s’appelle changer de perspective. Remplacer la perspective nationaliste par une perspective prolétarienne.

On ne peut pas édifier dans la classe ouvrière un mouvement national puissant et offensif, sans en même temps se placer théoriquement et pratiquement dans le sillon des adorateurs de l’État ! Marx ne critiquait-il pas «…la croyance servile de la secte lassallienne dans l’État» (Critique du programme de Gotha).

On ne peut pas prétendre accélérer la dislocation de l’impérialisme en appuyant la marche à l’impérialisme de ses alliés bourgeois.

On ne peut pas faire semblant d’ignorer que dans les places fortes de l’impérialisme, toutes les fractions de la bourgeoisie aspirent unanimement à se hisser vers les plus hauts sommets. Même rivaux entre eux, les capitalistes sont des supporters enthousiastes des perspectives impérialistes. Tous les dirigeants de PME salivent maintenant en pensant à Bill Gates.

Lénine écrivait :

«La proportion gigantesque du capital financier concentré dans quelques mains et créant un réseau extraordinairement vaste et serré de rapports et de relations, par l’entremise duquel il soumet à son pouvoir la masse non seulement des moyens et petits, mais même des très petits capitalistes et patrons, ceci d’une part, et la lutte aiguë contre les autres groupements nationaux de financiers pour le partage du monde et la domination sur les autres pays, d’autre part, tout cela fait que les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l’impérialisme. Engouement général pour les perspectives de l’impérialisme, défense acharnée de celui-ci, tendance à le farder de toutes les manières – n’est-ce pas un signe des temps.»

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Quand les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l’impérialisme, y compris les petits capitalistes et les petits patrons, comment alors concevoir et comment réaliser, tout en étant au cœur de l’impérialisme, les politiques d’alliance qu’induit le nationalisme ? Cela ne se peut, à moins de sacrifier à long terme l’intérêt prolétarien au profit de l’intérêt national. Ne reconnaît-on pas là le programme des pires opportunistes dans le mouvement ouvrier ?

«Nous n’accéderons pas à l’indépendance du Québec s’il n’y a pas de convergence au niveau de certains objectifs entre les multiples composantes de la société québécoise, y compris entre les syndicats et les patrons.»

CSN, En marche vers l’indépendance du Québec, 1990

La perspective nationaliste, dont nous cherchons à sonner le glas, est véritablement synonyme de défaite pour le prolétariat. On ne peut pas séparer les aspirations politiques des classes dominantes de leurs aspirations économiques. Si les leaders ouvriers s’associent aux premières, c’est qu’ils consentent aux secondes. Or dans le contexte de l’impérialisme et de la crise profonde amorcée depuis le début des années soixante-dix, les aspirations des classes dominantes finissent toutes par devenir un puissant accélérant favorisant la concentration de la misère, du chômage, des bas salaires, de l’errance urbaine, des maladies et des problèmes sociaux au sein des masses les plus attaquées par les capitalistes.

Dans ces circonstances, au nom de quoi, au nom de quelle nation, au nom de quel avenir, au nom de quel futur, au nom de quelle communauté, au nom de quels intérêts communs voulez-vous bien que le prolétariat devienne partisan du mouvement national ? N’est-il pas plus disposé à souhaiter sa disparition, son effritement, son éclatement ?

L’expérience du mouvement national

Ces dernières années, le mouvement nationaliste et le Parti québécois ont été à même de mesurer l’étendue réelle des résultats obtenus par leur travail des 30 dernières années. Le PQ est fin seul comme parti refuge pour le vote souverainiste. Il a su éviter que la droite nationaliste s’organise à l’extérieur de ses rangs, ce qui à vrai dire ne lui a jamais posé de défi particulier. Par contre, il a complètement soufflé tous les mouvements, les organisations et les tendances nationalistes et indépendantistes qui ont existé à différentes époques sur son flanc gauche.

Au niveau programmatique, le PQ est resté très près des positions à partir des quelles il fut créé quand un groupe de dissidents dirigé par René Lévesque quittèrent le Parti libéral du Québec en 1967 pour fonder le Mouvement souveraineté-association (MSA). Le PQ est demeuré un parti modéré du centre-droit. Son bilan est assez spectaculaire à cet égard dans la mesure où il est devenu sans grande difficulté un parti hégémonique sur le mouvement nationaliste, mais à partir de positions politiques marquées au centre-droit, ce qui lui était fortement reproché dès 1967-68 et pendant presque toutes les années soixante-dix. Le PQ a donc rassemblé sous son aile tout le mouvement nationaliste ; il a essoufflé ses propres dissidents et rendu à toutes fins pratiques stériles toutes les tendances «socialistes» qui prétendaient que le PQ usurpait la direction du mouvement national, n’étant pas réellement indépendantiste. Aujourd’hui le PQ parvient à coaliser syndicats, milieux communautaires, artistes et intellectuels, en demeurant un parti de droite, et sans jamais avoir été vraiment inquiété par aucune espèce de dynamique populaire qui aurait cherché à remettre au mouvement des masses la conduite de la lutte nationale.

En réalité, l’expérience du PQ est la négation absolue de toutes les thèses opportunistes des courants trotskistes et socialistes indépendantistes pour lesquelles il ne faisait aucun doute que le PQ allait nécessairement être doublé par le peuple qui imposerait l’indépendance, ouvrirait une période de crise pour l’État fédéral, et forcerait une transformation progressiste de la société québécoise, compte tenu de la liaison étroite que ces courants prétendaient reconnaître entre le mouvement national et les revendications sociales des couches populaires.

Le Centre de formation populaire (CFP) n’écrivait-il pas en 1979, alors qu’il travaillait précisément, en préparation du référendum de 1980, à former les militants-es du mouvement ouvrier et populaire sur ses positions indépendantistes, que «conquérir l’indépendance nationale était l’objectif du peuple» ? Le référendum de 1980 et toute la période depuis, marquée par la raréfaction progressive et continue des idées et des positions ouvrières et socialistes dans le mouvement national québécois, ont infirmé la thèse nationaliste voulant que les classes populaires du Québec auraient été fondamentalement indépendantistes.

Le mouvement national québécois a servi à intégrer les organisations de la classe ouvrière du Québec dans la marche de la bourgeoisie vers la monopolisation et à soutenir son «engouement général pour les perspectives de l’impérialisme», pour reprendre à nouveau l’expression de Lénine.

C’est toute cette marche politique en direction de l’impérialisme opérée par le mouvement national québécois, qui sera regardée de plus près dans le prochain numéro de Socialisme Maintenant!

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