Socialisme Maintenant №2
LA CLASSE OUVRIÈRE CANADIENNE FACE À L'APEC

Protectionnisme ou anti-impérialisme ?

En novembre prochain, le Canada sera l’hôte, à Vancouver, du sommet annuel de l’Organisation de coopération économique Asie-Pacifique, mieux connue sous le nom de l’APEC. Créé en 1990, cet organisme est composé de 18 États de l’Asie-Pacifique, en plus du Canada, des États-Unis et du Mexique. L’objectif de ce forum économique est la création d’une nouvelle zone de libre-échange et l’élimination des barrières tarifaires entre les pays signataires d’ici l’an 2020.

À l’occasion du précédent sommet tenu à Manille en novembre 1996, une importante opposition anti-impérialiste s’était manifestée, organisée par les forces démocratiques et nationales de libération des Philippines, sous l’égide de BAYAN. Des représentants et représentantes de différents groupes populaires, syndicaux et politiques des 18 pays de l’APEC étaient présents et ont produit une déclaration commune pour dénoncer la «globalisation impérialiste» symbolisée par l’APEC.

Si l’approche proposée prenait tout son sens dans un pays sous domination impérialiste comme le sont les Philippines, il vaut la peine aujourd’hui de critiquer sérieusement l’analyse et la stratégie inconséquentes (et en dernier ressort, pro-capitaliste) que mettent de l’avant, dans les pays impérialistes, les réformistes, la gauche et les syndicats sur le libre-échange, par opposition à celles que doivent développer les révolutionnaires au Canada sur cette question.

Comprendre le développement inévitable du capitalisme

Pourquoi l’élimination des barrières dans le domaine économique, pourquoi la libéralisation, pourquoi la conquête de nouveaux marchés ? Derrière ces discussions voraces entre grandes bourgeoisies impérialistes et leurs alliés fantoches à la tête des pays dominés, se cache toujours et encore la raison d’être fondamentale du système capitaliste : la recherche du profit maximum.

On ne peut pas juger l’APEC sans comprendre les mécanismes de l’impérialisme, c’est-à-dire du capitalisme arrivé au stade monopoliste. La contribution de Lénine au début du siècle publiée à ce sujet sous le titre L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, mérite qu’on s’y attarde, pour la vision claire qu’il a eu alors de «l’ère impérialiste» qui s’ouvrait et qui est toujours, comme nous pourrons le constater, celle dans laquelle nous vivons.

Aujourd’hui, les grandes corporations multinationales, en un mot le capital monopoliste, accumulent des sommes de plus en plus fabuleuses, une richesse jamais atteinte dans l’histoire. Ces profits énormes doivent être réinvestis pour générer à nouveaux d’autres profits, mais cette opération amène une surproduction de marchandises, sans pouvoir éviter une suraccumulation de capital. Cette «crise» de surproduction doit être résolue : par la conquête de nouveaux marchés, grâce auxquels on peut écouler les surplus de marchandises – sans égard aux besoins réels des populations – ; par la destruction des forces productives et l’investissement dans de nouveaux secteurs de production générateurs de profits. Des sommes toujours plus faramineuses génèrent à nouveau des profits monstrueux. Cela est absurde sans doute, mais tel est le sens du système économique totalitaire dans lequel nous vivons depuis près de 100 ans et qui se nomme impérialisme. Un système qui détermine, au nom de cette seule logique, les conditions d’existence misérables de plus de 4 milliards d’êtres humains et qui se maintient grâce à la répression exercée par la classe dominante et son organisateur essentiel, l’État (bourgeois).

Pour les pays impérialistes comme le Canada, les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon, la libéralisation des échanges est un outil indispensable aux monopoles (en gros, les corporations multinationales ou transnationales, qui détiennent une part importante du marché mondial dans un secteur économique donné), dans la lutte pour ouvrir des espaces de marchés qui sont de plus en plus limités. Au début du siècle, la libre concurrence avait accéléré la concentration du capital pour aboutir au capital monopoliste ; le processus se poursuit aujourd’hui, alors que les monopoles recherchent la libéralisation des échanges pour accentuer encore davantage leur contrôle de l’économie capitaliste et faire diminuer encore plus la concurrence.

«Les monopoles n’éliminent pas la libre concurrence dont ils sont issus ; il existent au-dessus et à côté d’elle, engendrant des conflits particulièrement aigus et violents. Le monopole est le passage du capitalisme à un régime supérieur.»

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme,
Œuvres complètes, tome 22, p. 286

Le Canada impérialiste et l’APEC

Le ministère du Commerce extérieur a quant à lui choisi un vocabulaire clair pour expliquer l’objectif recherché par le Canada à l’intérieur de l’APEC :

«La conjoncture économique mondiale pousse le Canada à jeter son dévolu sur la dynamique région émergeante de l’Asie-Pacifique. Les débouchés y sont immenses pour les Canadiens qui désirent exporter et investir dans les domaines de la technologie, des services et du savoir-faire. S’ils savent tirer profit de ces débouchés, c’est notre pays qui en bénéficiera tant au plan financier qu’à celui de la création d’emplois.»

La «conjoncture économique mondiale» dont on parle ici, c’est en clair la nécessité pour les monopoles de trouver de nouveaux marchés à conquérir, afin d’investir leurs énormes surplus de capitaux, en cette période de crise de surproduction qu’ils sont incapables de juguler. À titre d’exemple dans le secteur manufacturier, les industries de la planète (en excluant la Chine) ne tournent qu’à 70 ou 75 p. 100 de leurs capacités. Toutes industries confondues, la magazine américain Fortune faisait état dans son rapport annuel publié en juillet, d’une stagnation du chiffre d’affaires des 500 plus grosses multinationales, avec une hausse marginale d’à peine 0,5 p. 100, soit la plus faible augmentation depuis 1990. Parallèlement, ces mêmes compagnies ont vu leurs profits augmenter de 25 p. 100 (c’est le groupe anglo-néerlandais Royal Dutch Shell qui remporte la palme avec des profits de 8,89 milliards de dollars pour 1996).

Face à cette suraccumulation de capitaux et en l’absence de marchés vierges, il faut faire en sorte de faciliter la «conquête» de nouvelles parts dans les marchés déjà existants, jusque là protégés par des mesures protectionnistes, ou encore rêver au formidable potentiel que représente la Chine, jusque là relativement fermée aux investissements étrangers. L’Asie représente donc un marché stratégique à se disputer, entre autres pour le Japon et les États-Unis. De son côté, comme le dit pudiquement le communiqué du ministère du Commerce, «à titre de membre fondateur de l’APEC, le Canada est bien placé pour aider la région à développer son potentiel commercial».

En clair, la «libéralisation» à l’époque des monopoles permet officiellement à tous les capitalistes – mais dans les faits seules les firmes les plus puissantes peuvent rivaliser – de pénétrer des espaces économiques encore «protégés» dans certains cas par les États. Pensons aux télécommunications, aux chemins de fer, au transport aérien, à l’électricité, aux aqueducs, etc. Par exemple, les importants contrats décrochés en Asie par Bombardier dans le domaine du transport n’auraient pu lui être octroyés si une politique nationale dans un pays donné avait stipulé que ce type de contrat n’était ouvert qu’aux entreprises locales. Et au stade actuel du capitalisme, il ne peut en être autrement. C’est ainsi que la libre concurrence mène au monopole, dans un mouvement qui ne peut qu’aller en s’accentuant. C’est tout à fait le rôle que joue ici une organisation comme l’APEC pour le développement des monopoles canadiens.

Le développement inégal du capitalisme

La concentration et les monopoles atteignent des degrés différents non seulement d’un pays à l’autre, mais aussi d’un secteur à l’autre. Dans les secteurs de pointe à haute valeur ajoutée, la haute technologie, «le savoir-faire», les télécommunications, la lutte est encore féroce, dans un espace encore très protégé par les États. La libéralisation en cours dans le cadre de l’APEC s’avère prometteuse pour les entreprises canadiennes les plus performantes dans ces domaines, même si les États-Unis sont à ce titre en excellente position pour s’imposer. En départageant «les hommes des enfants», la libéralisation de ces secteurs pour toute la région de l’Asie-Pacifique constitue donc un enjeu stratégique pour permettre aux puissances impérialistes de se positionner dans ces secteurs de pointe.

À titre d’exemple, le rôle de l’État capitaliste canadien dans le cadre de l’APEC est de ménager les meilleures conditions pour permettre à des entreprises de pointe telles que Bombardier dans le domaine des transports, SNC Lavalin, SoftImage, Nortel, déjà présentes en Chine, d’assurer leurs investissements et de minimiser les obstacles (tarifaires, douaniers, fiscaux) pour qu’elle puissent s’imposer face aux entreprises présentes sur le marché local et qui pouvaient jusqu’alors bénéficier de mesures «protectionnistes». Il ne s’agira donc pas, pour le Canada ni pour aucune des bourgeoisies impliquées dans les négociations, de parler des droits sociaux ou démocratiques. Il n’en n’a jamais été question et c’est carrément s’illusionner que de penser que les États bourgeois aient fondamentalement d’autres préoccupations que la «croissance économique du pays» (lire les profits des capitalistes du pays.) À moins que l’on croit encore, comme les réformistes, que l’État soit une institution neutre au-dessus des classes sociales.

Le document publié par le ministère du Commerce extérieur du Canada en avril dans le cadre de la première réunion sectorielle des pays de l’APEC était on ne peut plus limpide quant aux objectifs visés par le gouvernement canadien :

«• consolider les progrès réalisés en matière de libéralisation des échanges et des investissements par la mise en oeuvre de nos plans d’actions visant chaque pays membre de l’APEC ;

«• veiller à ce que l’APEC donne au secteur privé ce qu’il désire obtenir des pouvoirs publics, par exemple, simplifier les procédures douanières, rendre plus accessibles les systèmes d’approvisionnement gouvernementaux et convenir de normes comparables afin de faciliter la circulation des produits et du savoir-faire de cette région ;

«• mettre au point des produits et services canadiens en matière de développement des infrastructures qui correspondent aux besoins de la région, notamment dans les domaines des transports, de l’énergie et de la protection de l’environnement ;

«• insister pour que les gens d’affaires, en particulier les femmes et les jeunes, participent pleinement aux activités de l’APEC.

«…L’APEC représente pour le Canada un précieux outil pour se lancer à la conquête des marchés de l’Asie-Pacifique et aider les entreprises canadiennes à trouver des partenaires au plan des échanges commerciaux et des investissements pour l’avenir.»

Du point de vue de l’impérialisme canadien, l’APEC ne représente qu’un aspect d’une seule et même politique, qui est celle dictée par les monopoles. À l’échelle de la planète, l’APEC et l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) sont des «opérations» nécessaires au développement du capitalisme au stade impérialiste. De même, les politiques mises de l’avant par l’Organisation mondiale du commerce (OMC, nouvel organisme de régulation mondiale créé en janvier 95 suite aux derniers accords du Gatt en Uruguay) sont elles aussi développées pour permettre au capitalisme de surmonter la crise de surproduction, l’accumulation du capital, et libérer les forces productives désormais contenues dans un cadre à nouveau trop étroit.

La contradiction entre pays impérialistes et nations dominées

Il est relativement facile d’examiner les conséquences de l’APEC dans des pays sous domination impérialiste. Pour un pays semi-féodal et semi-colonial comme les Philippines, où la majorité est constituée de masses paysannes qui ne possèdent déjà rien, la libéralisation des échanges a pour conséquence l’accentuation de l’appropriation des terres par le capital monopoliste étranger et provoque des ravages : la production agricole est réorientée non pas en fonction des besoins des masses locales, mais bien davantage vers la spécialisation de produits voués à l’exportation comme la culture des asperges, ou des choux-fleurs. Des terres sont reconverties en zones industrielles, provoquant le déplacement forcé de milliers de familles paysannes ; les concessions minières et forestières opèrent les mêmes méthodes pour déplacer des populations autochtones ancestrales ; pour opérer ces déplacements, on observe une militarisation croissante de l’État philippin, lui-même complètement asservi par l’impérialisme (principalement américain).

Cette migration intérieure forcée des familles paysannes provoque non seulement la misère, mais les formes les plus viles d’exploitation des enfants et des femmes connaissent une recrudescence : augmentation de la prostitution, du tourisme sexuel, du trafic de femmes et d’enfants. Ces maux ont été décrits en long et en large à l’occasion du contre-sommet de Manille, tenu l’an dernier.

Il faut par contre rappeler que cette misère, ces phénomènes, étaient déjà présents et le sont dans la plupart des pays dominés par l’impérialisme avant l’APEC. La participation des Philippines depuis décembre 1994 aux accords du GATT, le projet «Philippines 2000» du président Ramos qui rêve de faire de son pays un nouveau «dragon» asiatique, l’immense misère des masses paysannes et ouvrières aux Philippines ne date pas d’il y a dix ans mais fut le lot de ce peuple depuis la colonisation d’abord espagnole, puis américaine. L’histoire de ce peuple ressemble à celle de bien des peuples qui vivent depuis plus d’un siècle sous la domination impérialiste, que ce soit en Amérique latine, en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient ou en Océanie. Les peuples dans les pays dominés vivent sous la tutelle impérialiste.

Dans un pays comme le Canada, il est nettement plus difficile d’établir un lien direct entre la libéralisation des échanges comme tel et l’appauvrissement général des couches exploitées de la classe ouvrière et d’une partie de l’aristocratie ouvrière. Bien des études contradictoires ont été publiées à l’époque du débat sur l’ALENA, selon les secteurs auxquels on se référait. Mais on peut penser sans se tromper que ce sont bien davantage les lois inhérentes au développement du capitalisme à son stade monopoliste, qui expliquent l’accroissement général de la pauvreté alors qu’une minorité s’enrichit de plus en plus, que le libre-échange qui à l’échelle du monde, favorise objectivement les pays impérialistes.

Cet état de fait doit nous éclairer sur la stratégie à développer parmi le prolétariat exploité du Canada face à l’APEC.

Du point de vue de la classe ouvrière dans les pays impérialistes, le libre-échange et le protectionnisme constituent deux formes que peuvent prendre les échanges entre capitalistes, mais en aucun temps, l’un ou l’autre ne libère la classe ouvrière de l’exploitation : ce sont deux visages du capitalisme qui ne modifient en rien le rapport entre le capitaliste et le prolétaire. S’opposer au libre-échange ne doit donc surtout pas signifier appui au protectionnisme et au nationalisme, comme le prônent les réformistes qui ont toujours la nostalgie de l’État-providence et qui défendent de ce point de vue les petites et moyennes entreprises contre le grand capital «étranger».

Notre rôle est de développer l’internationalisme prolétarien, la solidarité avec les peuples dominés par l’impérialisme, mais il faut mettre en lumière au Canada la contradiction fondamentale entre la bourgeoisie et le prolétariat, et certainement pas jeter la confusion en proposant un amalgame nationaliste avec le petit capital, qui ne fait que masquer le rôle et les objectifs du capitalisme (petit ou grand). En ce sens, la critique du réformisme revêt un rôle crucial pour faire avancer un point de vue véritablement prolétarien au Canada, sur cette question.

Mais revenons brièvement sur le développement du capital monopoliste aujourd’hui, pour démonter un autre mythe réformiste, celui de la «nouvelle» époque du «néolibéralisme».

Où en sommes-nous ?

Comme nous l’avons affirmé plus haut, la libéralisation signifie au contraire de ce que son nom évoque, le renforcement des monopoles. Ce mouvement connaît il est vrai une certaine accélération depuis le début des années 90, mais c’est un phénomène qui existe depuis le début du siècle, précisément depuis l’apparition des monopoles. Les deux guerres impérialistes mondiales, l’apparition du bloc socialiste et la guerre froide ont passablement reconfiguré les rapports de force entre les puissances impérialistes qui régnaient déjà sur le monde au début du siècle. Mais cela ne modifie en rien le fait que nous soyons toujours à l’ère de l’impérialisme.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’économie mondiale est même moins intégrée qu’elle ne l’était avant la première guerre mondiale. Laissons le rédacteur en chef associé du Financial Times et chroniqueur économique Martin Wolfe, révéler les chiffres officiels de la bourgeoisie à ce sujet :

«À leur apogée d’avant 1914, les sorties de capitaux britanniques avaient représenté jusqu’à 9 p. 100 du produit intérieur brut (PIB) du Royaume-Uni, c’est-à-dire, en proportion de leur PIB respectif, deux fois plus que celles de l’Allemagne et du Japon des années 80. À l’époque, il existait une monnaie unique mondiale : l’or. Et, au tout début du siècle, le nombre de travailleurs franchissant les frontières était plus élevé qu’il ne l’est aujourd’hui.»

Malgré tout, d’autres facteurs peuvent nous permettre d’évaluer que la «mondialisation de l’économie», qui est l’accentuation du capitalisme monopoliste, a connu des avancées phénoménales, particulièrement en raison de la haute technologie et de l’avancée dans le domaine des communications. À l’échelle de la planète, dès 1970, la part des exportations rapportée à l’ensemble de la production était revenue à son niveau de 1913. Toujours selon des données tirées du Financial Times du 13 mai 1997, elle est montée depuis de 12 à 17 p. 100.

Par ailleurs, les marchés financiers sont hautement intégrés, les technologies sont transférées à des rythmes sans précédent et les gouvernements sont de plus en plus liés par des accords multilatéraux.

Quant à la libéralisation des échanges, elle ne date pas elle non plus de l’ALENA. Dès le début des années 70, le contrôle des changes affectant les importations de biens et services entre les pays s’allégeait considérablement, avec la fin d’une période intense de protectionnisme qui avait suivi la Seconde guerre mondiale. Le nombre de pays ayant aboli ce type de contrôle est passé, entre 1970 et 1997, de 35 à 137.

Ces données, mises en perspective avec l’état de l’économie au début du siècle, permettent de relativiser la thèse de ceux qui présentent la «mondialisation», la «globalisation», la libéralisation comme étant des phénomènes nouveaux, soudains, a-historiques. En fait, ils ne cherchent qu’à trouver un «nouveau» vocabulaire, histoire de ne pas se référer à Marx (et encore moins à Lénine !) et partant, au matérialisme historique et à la théorie révolutionnaire qu’ils nous ont léguée.

Ainsi le sous-commandant Marcos, nouveau Messie d’une gauche en mal de romantisme révolutionnaire et dirigeant du mouvement zapatiste au Mexique, dans un roman-fleuve publié dans les pages du Monde diplomatique du mois d’août 97, s’exprimait en ces termes :

«Le nouveau capitalisme international rend les capitalismes nationaux caducs, et en affame jusqu’à l’inanition les pouvoirs publics. Le coup a été si brutal que les États nationaux n’ont pas la force de défendre des intérêts des citoyens.»

De quel «coup brutal» s’agit-il, si ce n’est dirions-nous que la même vieille servilité de l’État (qui avant d’être national, est d’abord capitaliste) ? Pour ce pourfendeur soft du «néolibéralisme», les États nationaux n’ont pas la force de défendre les intérêts des citoyens. De quelle force parle-t-il ? Une force occulte qui insufflerait à ces États un peu de bonté, de moralité ? Le capitalisme international n’a rien de «nouveau», il existe et se développe depuis plus de 100 ans et n’a jamais eu aucune morale. La gauche réformiste ne fait ainsi qu’ajouter à la propagande anti-marxiste en adhérant à ce «nouveau» vocabulaire, qui est le même vieux vocabulaire réformiste. Ce faisant, elle prive la classe ouvrière et le prolétariat qu’elle prétend défendre, d’une compréhension historique et de la théorie révolutionnaire qui seule peut permettre de détruire le capitalisme et de lui opposer la perspective du communisme.

Au lieu de cela, Marcos préfère décréter pompeusement et sans autre forme de procès :

«La guerre froide […] des sables de la Baie des Cochons, à Cuba, jusqu’au delta du Mékong ; de la course effrénée aux armements nucléaires jusqu’aux coups d’État sauvages en Amérique latine ; des coupables manœuvres des armées de l’OTAN aux menées des agents de la CIA en Bolivie où fut assassiné Che Guevara. Tous ces événements ont fini par faire fondre le camp socialiste comme système mondial et par le dissoudre comme alternative sociale.»

Il faudra plus qu’un élan littéraire du sous-commandant Marcos et surtout, plus que sa perspective des «poches de résistance» pour «la démocratie, la justice et l’égalité», si nous voulons vaincre le capitalisme. Il faut une théorie, une compréhension claire du système à combattre, et cette tâche ne sera manifestement pas prise en charge par ceux qui veulent faire l’économie de la révolution.

Les monopoles et le capital financier

Il est extrêmement difficile d’évaluer l’état exact de la situation des monopoles, qui peut varier énormément d’un secteur à l’autre. Une étude à l’échelle de la planète et surtout, une recherche beaucoup plus imposante pourrait donner le profil exact, mais différentes données permettent de constater que la concentration s’accentue et avec elle, la socialisation de la production, dans le sens de ce qu’avait constaté Lénine. Selon des données réunies dans un article de Frédéric F. Clairmont paru dans le Monde Diplomatique du mois d’avril dernier sous le titre «Ces deux cent sociétés qui contrôlent le monde»,

«quelque 37 000 firmes transnationales enserraient avec leurs 170 000 filiales, l’économie internationale dans leurs tentacules. La part détenue par le capital transnational (les monopoles) dans le PIB mondial est passée de 17 p. 100 au milieu des années 60, à 24 p. 100 en 1982 et à plus de 30 p. 100 en 1995.»

Il aurait été intéressant d’avoir ces données pour la période qui a précédé les deux premières guerres mondiales, pour constater l’effet des guerres impérialistes sur les monopoles.

Les 200 premières firmes internationales sont des conglomérats dont les activités couvrent sans distinction les secteurs primaire, secondaire et tertiaire (ce que Lénine appelait les combinaisons), dans le secteur des grandes exploitations agricoles, de la production manufacturière, des services financiers, de commerce, etc. Géographiquement, elles se répartissent entre 10 pays : Japon (82), États-Unis (53), Allemagne (23), France (19), Royaume-Uni (11), Suisse (8) Corée du Sud (6), Italie (5) et Pays-Bas (4). Au chapitre des 500 plus grandes entreprises, les États-Unis remportent la palme avec 162 contre 126 pour le Japon, 42 pour la France et 41 pour l’Allemagne.

Plus loin, Clairmont nous indique la lutte économique féroce que se livrent entre elles les multinationales et les variations qui en découlent dans le positionnement des pays impérialistes. Entre 1982 et 1995, le nombre de firmes américaines a chuté de 80 à 53, tandis que celui des japonaises augmentait en même temps de 35 à 62. Mais les données récentes laissent croire que les États-Unis ont repris le haut du pavé avec un nombre supérieur de multinationales au tableau des 500 plus grandes entreprises.

Sur la question des fusions, les chiffres de Clairmont sont encore plus révélateurs du rôle du capital financier et de sa concentration :

«De 1986 à 1996, les regroupements d’entreprises se sont multipliés au rythme de 15 p. 100 l’an et rien n’indique un prochain ralentissement. Si donc rien ne change d’ici à l’an 2000, le coût cumulé de telles transactions atteindra quelque 10 000 milliards de dollars. En comparaison, le PIB des États-Unis était en 1996 et en prix courants, de 7 600 milliards de dollars. […] Dans ce mouvement de concentration, les grandes banques d’investissement, les fonds mutualistes et les fonds de pension jouent un rôle prépondérant.»

À titre d’exemple, Clairmont cite le cas de Goldman Sachs, une des principales banques d’investissement, au premier rang mondial pour la consolidation des sociétés transnationales. Ses profits ont doublé en un an, passant de 931 millions de dollars en 1995 à 1,9 milliards en 1996. Chaque année, cette firme remet à ses 175 associés plus de 200 000 dollars en bonus, en plus des profits qu’ils réalisent sur leur capital. Le président de Morgan Stanley, une autre firme d’investissement, a perçu 14 millions de dollars de bonus en 1996, soit une augmentation de 30 p. 100 sur l’année précédente.

Ces banques qui sont également des prêteuses de capitaux pour les multinationales, sont en excellente position pour encourager les fusions d’entreprises. Et ce sont dans ces opérations qu’elles réalisent des profits inimaginables. La firme Morgan Stanley et l’Union des banques suisses se sont partagées, en commissions et honoraires légaux, 95 millions de dollars lors de la fusion entre Sandoz et Ciba-Geigy, deux géants de la pharmacie.

Ces chiffres absurdes, qui finissent par ne plus avoir de sens pour le commun des mortels, sont présentés du point de vue capitaliste comme une victoire du rationalisme du marché et font frétiller tous les banquiers et fonctionnaires de la finance qui s’enrichissent dans ces transactions réalisées sur la planète du capital. Mais sur l’autre planète, la vraie, la réalité découlant des ces manœuvres économiques de haute voltige est tout autre. En raison des habituelles «économies de coûts» opérées suite à la fusion des deux entreprises pharmaceutiques mentionnées plus tôt, pas moins de 10 p. 100 des emplois ont été amputés… pendant que les actions des deux sociétés connaissaient des hausses sans précédent. Et toujours selon Fortune, parallèlement à l’augmentation de 25 p. 100 des profits des «500», en 1996, la création d’emplois s’est située à… 1,1 p. 100.

Propriété privée des moyens, mais socialisation de la production

La croissance pour les capitalistes, c’est-à-dire le développement des monopoles et l’accroissement des taux de profits, n’a rien à voir, on l’a vu, avec la «croissance» des conditions de vie des populations. C’est dire qu’avec la socialisation de la production, l’appropriation privée des moyens de production s’accentue et avec elle, la misère d’un nombre de plus en plus grand, face à une poignée de plus en plus limitée de capitalistes.

Dans un article publié dans Le Monde diplomatique en avril 1996, Edward Goldsmith résume ainsi le mécanisme de la «mondialisation» :

«À mesure qu’un petit nombre de firmes s’emparent du marché mondial des biens qu’elles produisent et distribuent, la concurrence entre elles correspond de moins en moins à leur intérêt. La compétition réduit les marges ; la coopération, en revanche, leur permet de renforcer leur emprise sur les gouvernements, et de faire face à l’opposition grandissante des mouvements populistes, nationalistes, ou autres, qui voudraient réduire leur influence et leur pouvoir. De plus en plus, les firmes pratiquent l’intégration verticale, qui leur permet de contrôler chaque étape du fonctionnement de leur secteur, de l’extraction des minéraux par exemple, à la construction d’usines, à la production de marchandises, au stockage, au transport vers les filiales étrangères, à la vente en gros et au détail. Elles s’assurent que ce sont elles qui fixent les prix à chaque étape, et non comme elles le font croire le marché.»

Paul Enkins, économiste et écologiste britannique qu’on ne peut lui non plus taxer de marxiste et cité dans l’article en question, affirme quant à lui :

«Il ne s’agit plus de commerce véritable, mais du produit d’une planification privée centralisée à l’échelle de la planète ; les multinationales deviennent des zones géantes de planification bureaucratique, au sein d’une économie par ailleurs, de marché.»

Cette situation, cet état de fait du développement du capitalisme au stade monopoliste, Lénine l’analysait déjà dans son étude édifiante sur l’impérialisme :

«La concurrence se transforme en monopole. Il en résulte un progrès immense de la socialisation de la production. Et, notamment, dans le domaine des perfectionnements et des inventions techniques.

«Ce n’est plus du tout l’ancienne libre concurrence des patrons dispersés, qui s’ignoraient réciproquement et produisaient pour un marché inconnu. La concentration en arrive au point qu’il devient possible de faire un inventaire approximatif de toutes les sources de matières premières (tels les gisements de minerai de fer) d’un pays et même, ainsi que nous le verrons, de plusieurs pays voire du monde entier. Non seulement on procède à cet inventaire, mais toutes ces sources sont accaparées par de puissants groupements monopolistes. […] Le monopole accapare la main-d’œuvre spécialisée, les meilleurs ingénieurs ; il met la main sur les voies et les moyens de communications, les chemins de fer en Amérique […] Le capitalisme privé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production ; il entraîne en quelque sorte les capitalistes, en dépit de leur volonté et sans qu’ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, intermédiaire entre l’entière liberté de la concurrence et la socialisation intégrale.»

Lénine, op. cit., pages 222-223

Avec beaucoup d’acuité, Lénine avait déjà démonté les mécanismes du «nouvel ordre mondial», ce concept flou et fourre-tout que les économistes bourgeois préfèrent nous présenter comme dirigé par une force occulte.

La confusion semée par les réformistes

La crise économique n’affecte guère les monopoles. Alors que le rapport de Fortune publié en août 1996 à New York faisait état des profits des 500 plus grandes entreprises, qui ont crû de 25 p. 100 rien que dans la dernière année, le dernier rapport de l’ONU sur la pauvreté à travers le monde en dit long sur le «partage» des richesses en régime impérialiste.

Le quart de la population mondiale, soit 1,3 milliard de personnes, vit avec moins d’un dollar par jour, ce qui aux yeux de l’ONU constitue la barre de la pauvreté dans les pays en voie de développement (rappelons-nous les 8,89 milliards $ de profits d’une compagnie, Royal Dutch Shell en 1996). En comparaison, les dix plus grands milliardaires de la planète possèdent une richesse cumulée de 133 milliards de dollars ! Les 20 p. 100 les plus pauvres parmi la population mondiale, qui recevaient en 1960 2,3 p. 100 du total des salaires, reçoivent aujourd’hui 1,1 p. 100 de ce total, et le chiffre continue à baisser. Il y a toujours 1 milliard d’analphabètes à travers le monde ; 110 millions d’enfants sont privés d’accès à toute forme d’éducation. L’écart existant entre les plus riches et les plus pauvres est passé de 30 pour un en 1960, à 78 pour un en 1994.

Ces chiffres édifiants sont un excellent point de départ pour critiquer l’impérialisme et démontrer les effets dévastateurs de ce système. Ils démontrent qu’à l’échelle de la planète, la contradiction s’aiguise entre les nations dominées et les pays impérialistes.

Toutefois, ici au Canada, les critiques «de gauche» élaborées par les réformistes, que ce soit au sujet de l’APEC et dans tout le débat qui a eu cours sur le libre-échange, ne tiennent pas compte des rapports de classes au sein des pays impérialistes. Plutôt que d’éclairer la compréhension du monde capitaliste et de ses mécanismes, elles jettent encore plus de confusion et nous éloignent de la critique fondamentale qu’il faut développer aujourd’hui contre l’impérialisme, et partant, contre notre propre bourgeoisie ici même au Canada.

Un peu de protectionnisme, beaucoup de nationalisme

Les réformistes tels que les penseurs au sein des appareils syndicaux au Québec et au Canada, de même que les sociaux-démocrates de tout acabit à travers les États-Unis, ont bien raison lorsqu’ils constatent les diktats imposés par les «multinationales», déplorant que «les politiques économiques mises de l’avant par l’APEC et la logique de l’économie capitaliste de marché ne peuvent qu’accentuer les processus d’exclusion sociale» (extrait de l’Énoncé de position sur l’APEC produit par le Forum populaire sur l’APEC, mai 1997).

Parmi les éléments de critiques faites à l’APEC dans ce document, on y avance des arguments pour le moins nationalistes qui font en sorte d’unir notre sort à celui des petits et moyens capitalistes québécois :

«Le gouvernement québécois, malgré ses prétentions souverainistes, poursuit la même logique économique que son partenaire fédéral. La récente participation du premier ministre Bouchard à Équipe Canada en est un exemple révélateur.»

On laisse entendre par là qu’avoir des prétentions souverainistes au Québec est nécessairement progressiste, comme si le nationalisme s’opposait au capitalisme. Mais les faits démontrent avec éclat, et cela est bien dommage pour nos souverainistes de gauche, que la politique n’est pas déterminée par le nationalisme, mais par les rapports de classes et par le capitalisme. Il n’y a pas, d’un côté, le capitalisme nécessairement anti-nationaliste et de l’autre, le nationalisme nécessairement anticapitaliste. En comparant les poires et les oranges (une «politique» nationaliste et le «système économique» capitaliste) on maintient une confusion dont le PQ profite amplement dans les cercles réformistes ouvriers.

Voyons la suite :

«Il nous semble particulièrement contradictoire, alors que le Québec se trouve dans une lutte pour son autodétermination politique, que l’on accepte de laisser mener l’économie québécoise par des forces supranationales pour qui culture, langue, histoire ne sont que des appendices secondaires aux forces productives ou tout au plus, des marchés potentiels de consommation. Nos objections quant à la participation du gouvernement québécois à l’APEC sont particulièrement grandes car celle-ci va à l’encontre même des intérêts de la nation québécoise dans son ensemble.»

Ainsi donc, nous aurions à défendre l’économie québécoise actuelle contre les forces supranationales. Qu’y a-t-il donc de si réjouissant pour la classe ouvrière, les sans emploi, les couches les plus pauvres au Québec, dans l’économie québécoise ? Que nous offre-t-elle de plus que les forces supranationales ? Rien, puisque l’économie québécoise en question ne fonctionne pas en circuit fermé et on se demande bien comment elle pourrait «résister» au développement du capitalisme alors qu’elle y participe de plain-pied.

Quant aux intérêts de la nation québécoise dans son ensemble, ils n’existent pas. Il n’y a pas d’intérêts communs au Québec sur la base de la nation, il y deux classes dont les intérêts sont fondamentalement contradictoires, les capitalistes qui font des profits et le prolétariat qui subit l’exploitation. Les réformistes cherchent à gonfler les contradictions entre les petits capitalistes et le grand capital étranger, pour mieux minimiser la contradiction croissante entre le prolétariat et l’ensemble de la bourgeoisie à l’époque impérialiste.

Un nouveau régime mondial : le néolibéralisme

Tony Clarke, dirigeant du Réseau Action Canada et militant actif dans la lutte contre le libre-échange canado-américain, a fait paraître tout récemment un livre intitulé Le coup d’État silencieux : dénoncer l’appropriation du Canada par les grandes corporations (traduction libre). Dans certains extraits présentés dans la revue The Canadian Forum (juillet-août 1997), Clarke nous expose sa «révélation», à l’effet qu’il y aurait eu depuis le début des années 90, un coup d’État pacifique, fomenté par les grandes compagnies qui désormais dicteraient leur conduite à l’État canadien :

«Ce qui se passe véritablement, c’est que l’État canadien a été complètement restructuré, réorganisé, en fonction des intérêts de la compétition transnationale et des politiques d’investissements dictée par la globalisation de l’économie. […] La stratégie des grandes corporations fut de prendre le contrôle sur tous les leviers politiques de décisions, tant au niveau national que provincial. Coordonnées par le Business Council on National Issues, les grandes corporations du pays ont mobilisé un cabinet-fantôme à Ottawa pour surveiller et diriger tous les changements d’orientation dans les politiques fiscales, économiques, sociales, environnementales.»

Ce montage a le mérite d’intéresser sans doute les passionnés de romans d’espionnage. Comment explique-t-il cette «contre-révolution» ? Quelles en seraient les origines, les motivations occultes ? Cela tiendrait uniquement aux «intentions», aux «plans machiavéliques», aux machinations diaboliques des corporations multinationales. Accroché à l’idée que ce n’est pas le capitalisme, mais bien le type de politiques des gouvernements (comme si on pouvait séparer l’un de l’autre !) qui détermine les conditions de vie des masses, la ligne réformiste dont Clarke se fait le porte-parole, plutôt que d’éclairer la réalité mondiale dans laquelle nous vivons, nous propose des scénarios machiavéliques, où les patrons, parce qu’ils sont méchants, ne tiennent pas compte des besoins des masses et qu’il faudrait les amener (par des «politiques réformistes») à un peu plus de générosité.

L’humanisme d’un journal comme Le Monde diplomatique va dans le même sens, avec des concepts comme le commerce équitable, le développement durable, tous basés sur la bonne volonté des États impérialistes. Lénine proposait une explication sans doute moins romantique, mais qui avait le mérite de se vérifier dans la réalité, et qui se vérifie encore aujourd’hui :

«Si les capitalistes se partagent le monde, ce n’est pas en raison de leur scélératesse particulière, mais parce que le degré de concentration déjà atteint les oblige à s’engager dans cette voie, afin de réaliser des bénéfices : et ils le partagent proportionnellement aux capitaux, selon les forces de chacuns, car il ne saurait y avoir d’autre mode de partage en régime de production marchande et de capitalisme.»

Lénine, op. cit., page 273

Tony Clarke, lui, passe de l’économie au politique, mêlant tout, confondant la politique d’un État (keynésien ou néolibéral) avec son système économique, et inversement, présentant l’économie capitaliste comme s’il s’agissait d’une politique.

«Alors que l’État keynésien était essentiellement basé sur le thème du bien-être collectif, on peut aujourd’hui constater que le nouvel État “Inc” s’organise autour du thème commun de la sécurité des investisseurs. Le focus est complètement mis sur sécuriser l’investissement rentable. Pour l’État, l’enjeu devient la mise en place d’un climat sécurisant pour permettre la compétitivité des entreprises et l’investissement des entreprises transnationales. En d’autres termes, la sécurité pour les investisseurs, mais pas pour les citoyens.»

Et plus loin :

«Ottawa et les provinces ne s’assurent plus que l’économie réponde aux besoins sociaux des Canadiens, mais plutôt que les compagnies rencontrent les conditions dont elles ont besoin pour devenir plus concurrentielles et plus rentables. Voilà ce que signifie la sécurité des investissements comme principe régissant les politiques gouvernementales aujourd’hui. La priorité des États est mise sur la sécurité pour les compagnies, pas pour les citoyens, qui deviennent de plus en plus insécures.»

Bravo pour ces lucides et évidentes constatations.

Mais sur quelle planète vivaient Tony Clarke et les penseurs syndicaux il y a dix ans ? Quelle était donc la différence fondamentale entre les mécanismes de l’impérialisme il y a dix ans et ceux qu’on constate aujourd’hui ? Pour Clarke, il y avait la période idyllique de l’État-providence, qu’il semble nous présenter comme celle d’un système politique déconnecté des conditions matérielles qui l’entourent et qu’on pourrait réinstaller aujourd’hui, ou dans 100 ans, peu importe : il s’agit simplement de le vouloir. De la même façon, les réformistes nous présentent une vision tronquée de la réalité, une perception idéaliste et anti-matérialiste du monde. Ces projets, tous interchangeables et qui ne sont au fond qu’un seul et même projet, c’est l’illusion qui perdure du capitalisme à visage humain.

Tony Clarke laisse entendre que le Canada des années 70, l’État-providence, les programmes sociaux d’alors constituaient le nec plus ultra, le fin du fin à atteindre, le paradis pour les masses canadiennes. Bien plus, ces régimes et mesures sociales se seraient développées indépendamment du contexte de l’économie capitaliste.

N’importe qui observant l’économie des pays impérialistes au début des années 70, est à même de constater qu’à l’époque, la production était en pleine croissance et s’alimentait encore des lendemains à reconstruire générés par la Deuxième guerre mondiale. C’est bien davantage cela qui explique la soudaine «générosité» de l’État-providence de cette époque.

Mais pour Clarke, il peut exister une économie impérialiste, mais nous pouvons lui opposer une «politique» anti-impérialiste. Clarke et avec lui tous les courants réformistes de gauche qui dénoncent avec fougue le néolibéralisme sans jamais s’attaquer à l’impérialisme, ne font que rééditer le point de vue opportuniste incarné par Kautsky à l’époque où Lénine l’a si bien critiqué :

«…Kautsky détache la politique de l’impérialisme, de son économie, en prétendant que les annexions [nous dirions aujourd’hui le néolibéralisme-NDLR] sont la politique préférée du capital financier, et en opposant à cette politique une autre politique bourgeoise prétendument possible, toujours sur la base du capital financier. Il en résulte que les monopoles dans l’économie sont compatibles avec un comportement politique qui exclurait le monopole, la violence et la conquête. Il en résulte que le partage territorial du monde, achevé précisément à l’époque du capital financier et qui est la base de la rivalité entre les grands États capitalistes, est compatible avec une politique non impérialiste. Cela revient à estomper, à émousser les contradictions les plus fondamentales de la phase actuelle du capitalisme, au lieu d’en dévoiler la profondeur. Au lieu du marxisme, on aboutit au réformisme bourgeois.»

Lénine, op. cit., pages 291-292

Aucune mesure protectionniste bienveillante dans le style État-providence, aucune taxe douanière visant à favoriser «nos capitalistes d’ici» en compétition avec ceux des autres pays, ne peut briser avec les lois inhérentes au développement du capital. Tout au plus peuvent-elles en retarder la marche, mais ces mesures n’empêcheront en rien le capitalisme d’exploiter les masses, ni les compagnies de faire des profits. Si les changements proposés ne mettent pas en danger le capitalisme mais ne visent que des modifications cosmétiques, ils finissent toujours par s’ajuster aux diktats du capitalisme. Toutes les expériences social-démocrates (et elles ne manquent pas !), qu’il s’agisse du gouvernement NPD de Bob Rae en Ontario ou des socialistes en France en 1981, ont mené inexorablement et même dans certains cas à des politiques anti-ouvrières encore pires que celles des gouvernements conservateurs, pour s’ajuster au capitalisme :

«Une loi est une mesure politique, c’est de la politique. On ne peut interdire l’économique par aucune mesure politique. Aucune forme politique de la Pologne, que celle-ci soit une parcelle de la Russie tsariste ou un État politiquement indépendant, ne saurait servir à interdire ou abolir sa dépendance à l’égard du capital financier des puissances impérialistes, l’accaparement de ses actions par ce capital.»

Lénine, Une caricature du marxisme et à propos de l’économisme impérialiste, Œuvres complètes, tome 23, page 51

La démocratie bourgeoise est incapable de procurer à la classe ouvrière et aux plus exploités les moyens de contrôler une économie basée sur l’appropriation des richesses par une poignée de capitalistes. Peu importe les couleurs politiques (sociale-démocrate, néo-libérale, keynésienne ou conservatrice), fondamentalement, les États impérialistes ne peuvent avoir d’autres politiques que la défense des intérêts de l’impérialisme lui-même. Ceux et celles qui s’illusionnent encore sur le rôle de l’État comme «régulateur» de l’économie, «arbitre» entre les compagnies et la population, n’ont à l’évidence rien compris (ou rien voulu comprendre) de ce qu’est l’époque actuelle, qui est celle de l’impérialisme et des monopoles. La démocratie bourgeoise sous laquelle nous vivons, c’est la dictature de la classe des capitalistes sur le prolétariat.

Objectivement, dans les pays impérialistes, l’opposition au libre-échange ou sa promotion est un débat qui concerne les capitalistes, sans modifier fondamentalement les rapports d’exploitation. Qu’il y ait libre-échange ou pas, la situation des masses ne connaîtra pas d’amélioration dans un sens ou dans l’autre. Au contraire, le libre-échange accentuera les contradictions entre la classe des capitalistes et les masses opprimées, révélant avec encore plus d’acuité le caractère destructeur de l’impérialisme. Au niveau des principes, l’opposition au libre-échange n’a de sens qu’avec la perspective de la destruction du capitalisme.

En arrière avec le réformisme, en avant avec la révolution

«Est-il possible de modifier par des réformes les bases de l’impérialisme ? Faut-il aller de l’avant pour accentuer et approfondir les antagonismes qu’il engendre, ou en arrière pour les atténuer ? Telles sont les questions fondamentales de la critique de l’impérialisme.»

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, op. cit., page 309

La gauche officielle, les sociaux-démocrates, les progressistes réformistes, les révisionnistes, les intellectuels humanistes, se servent à satiété des chiffres et réalisent souvent d’excellentes études pour dénoncer la pauvreté des masses. Mais ils le font d’un point de vue moraliste, en s’appuyant sur une certaine nostalgie de l’État-providence. Ils critiquent la «globalisation», tout en en masquant ses mécanismes véritables, préférant s’appuyer sur des théories aussi farfelues les unes que les autres, comme celle du «coup d’État» fomenté par les multinationales contre les États nationaux.

La raison en est simple. Ils ne cherchent pas à expliquer le monde pour le changer. Ils ne veulent qu’en modifier les aspects les plus odieux, réformer le capitalisme pour lui donner un visage humain. D’où des concepts comme «néolibéralisme», par opposition à l’impérialisme ; «globalisation», au lieu de concentration du capital ; multinationales au lieu de capitalisme monopoliste ou «monopoles» ; «société civile» par opposition au concept de classes sociales.

Ce changement de vocabulaire n’est pas innocent. Si le vocabulaire marxiste ou léniniste est si tabou, si dangereux, c’est qu’il est indissociable de la théorie révolutionnaire et de la nécessité de faire la révolution pour détruire le capitalisme et la classe bourgeoise. Et les réformistes ne veulent pas de la révolution, ils préfèrent défendre le capitalisme, plutôt que de donner raison aux communistes révolutionnaires.

Ils préfèrent défendre le MRTA au Pérou, les Zapatistes au Mexique, le NPD au Canada et les socialistes en France, plutôt que de défendre le PCP au Pérou, le Parti communiste aux Philippines, et les noyaux révolutionnaires dans des dizaines d’autres pays à travers le monde. Ils préfèrent défendre les petits capitalistes contre les gros dans les pays impérialistes, plutôt que le prolétariat contre la bourgeoisie ; ils préfèrent défendre leur nation plutôt que la classe ouvrière ; ils préfèrent le capitalisme au socialisme.

Rompre avec le réformisme a une incidence concrète sur la stratégie et la tactique à suivre dans chaque lutte que nous menons aux côtés des ouvriers et ouvrières, des masses paysannes exploitées, des sans emploi, des plus démunis-es à travers le monde, contre chaque offensive de la bourgeoisie et des capitalistes. Il faut nécessairement, dans chacune de ces luttes, se démarquer du réformisme, du révisionnisme qui se cachent derrière l’humanisme de bon aloi et l’ouvriérisme de certains courants dans le mouvement syndical.

Dans la campagne menée contre l’APEC au Canada, Action socialiste met de l’avant les perspectives suivantes :

• développer l’internationalisme prolétarien avec les peuples dominés par l’impérialisme ;

• dénoncer l’impérialisme canadien et démontrer les mécanismes qui lui permettent d’accentuer l’exploitation des masses dans les pays dominés de la région de l’Asie-pacifique ;

• dénoncer le nationalisme québécois et canadien qui alimente la défense aux entreprises et monopoles «de chez nous» ;

• mettre de l’avant des slogans qui nous démarquent de notre bourgeoisie (petite et grande) et nous solidarisent avec les peuples exploités.

D’une façon générale, la critique du réformisme et de l’opportunisme est devenue une tâche nécessaire et indispensable pour que la classe ouvrière puisse rompre avec l’idéologie bourgeoise au Canada. Car le réformisme rejette l’idée de révolution. Et nous qui nous disons modestement révolutionnaires, nous voulons contribuer, avec l’immense majorité des masses exploitées à travers le monde, à libérer l’humanité du joug capitaliste, comme Marx, Engels, Lénine, Mao et des milliers d’autres l’ont fait avant nous.

e p D T F s