Socialisme Maintenant №4
LE GCO SE FOND AU SEIN DU PARTI COMMUNISTE CANADIEN

La bête révisionniste (ou le révisionnisme bête) renaît de ses cendres

Dans l’avant-dernier numéro de Socialisme Maintenant! (été 1997), nous avons publié un article qui critiquait la volonté de nos ex-camarades du Groupe communiste ouvrier (GCO, journal La nouvelle forge) d’œuvrer à la réalisation de «l’unité de la gauche», et en particulier le soutien qu’ils ont accordé au Parti communiste canadien (PCC), révisionniste, lors des dernières élections fédérales.

Depuis ce temps, les membres du GCO ont poursuivi et même renforcé leur collaboration avec le PCC. Ils ont entrepris de traduire en français ses principaux documents, de façon à ce qu’il puisse se faire connaître plus facilement au Québec. Le GCO et le PCC ont aussi organisé une assemblée conjointe à Montréal à l’occasion du 80e anniversaire de la Révolution d’Octobre. Puis, et surtout, les principaux leaders du GCO, Antonio Artuso et Daniel Morel, ont participé à titre d’invités spéciaux au 32e congrès du Parti communiste, qui a eu lieu du 5 au 7 décembre à Vancouver, où ils ont été reçus avec les plus grands honneurs.

Suite à cet événement, La nouvelle forge de janvier nous informait solennellement que les membres du GCO, réunis en assemblée générale, en sont maintenant arrivés à la conclusion que «les différences politiques qui, hier encore, pouvaient [les] séparer [du PCC], vont en s’amenuisant» et que «les éléments d’unité sont suffisamment développés pour qu’on puisse amorcer un processus formel visant […] la fusion de nos forces».

Toujours selon La nouvelle forge, ce projet «pourrait marquer le début de la fin du long purgatoire dans lequel le mouvement communiste québécois était enfermé depuis près de 15 ans» (on serait tenté de leur dire de parler pour eux, si c’est ainsi qu’ils évaluent leur travail politique des 15 dernières années ; mais enfin…). Déjà, le GCO a intégré un représentant du PCC au comité de rédaction de son journal. Puis, à l’occasion de la journée internationale des travailleurs et des travailleuses le 1er mai, les deux groupes, conjointement avec les partis révisionnistes du Chili, de Grèce et d’Irak, ont organisé un contingent commun dans la manifestation syndicale tenue à Montréal. La fusion entre les deux groupes est désormais chose acquise – seules ses modalités restent à être précisées.

L’été dernier, nous avions prédit – tout en pensant que cela était un peu téméraire de notre part – un tel dénouement. Mais nous n’avions jamais pensé qu’il se produirait aussi vite ! Le GCO dit que le PCC a changé, et surtout qu’il faut faire table rase des «vieux débats» et du sectarisme qui les a caractérisés.

Lors de l’assemblée sur la Révolution russe organisée par les deux groupes en octobre, Daniel Morel, parlant au nom du GCO, a livré textuellement cette perle, en parlant des divergences qui se sont manifestées au sein du mouvement communiste au début des années 60 (et qu’il réduit erronément au seul débat sur la nature de l’URSS) 1 : «Ces divergences sont aujourd’hui un obstacle à l’unité. Il faut mettre fin aux vieilles querelles sectaires.»

Pour Morel, il semble donc que les débats sur la ligne générale du mouvement communiste international, c’est un peu comme les saucisses Hygrade : il n’y a pas d’unité parce qu’il y a des divergences, et il y a des divergences parce qu’il n’y a pas d’unité. L’alternative évidente à cette tautologie un peu ridicule s’impose alors d’elle-même : oublions les divergences et l’unité reviendra à nouveau. Exit, donc, les analyses de Mao sur la permanence de la lutte entre les deux lignes, et surtout sur la nécessité de la mener jusqu’au bout. Et exit, surtout, la voie révolutionnaire qui ne peut qu’être rattrapée et dépassée, dans cette optique, par la voie révisionniste.

De fait, comme nous l’avons déjà souligné, c’est tout un courant, réuni autour du Parti du travail de Belgique (PTB) – dont Morel et le GCO s’inspirent ouvertement -, qui s’active en ce moment à l’échelle internationale à gommer les divergences idéologiques et politiques qui ont surgi dans le passé et à rétablir l’unité avec les révisionnistes. Le principal dirigeant du PTB, Ludo Martens, a déjà écrit lui aussi – même s’il n’a vraisemblablement jamais entendu parler des fameuses saucisses canadiennes – que prôner la voie de la lutte idéologique revenait ni plus ni moins qu’à «maintenir les divisions et en créer de nouvelles» (Rapport du Séminaire communiste international du 2-4 mai 1997 à Bruxelles, p. 3). Le PTB tente donc actuellement de réunir tout le monde autour de lui – maoïstes, khrouchtchéviens, pro-albanais, etc.

Dans le discours qu’il a prononcé au congrès du PCC, Daniel Morel, soudainement devenu lyrique, ajoutait : «Les choses changent. Nous devenons plus matures. Évidemment, la vie n’a pas été facile pour nous tous, au cours des dernières années.»

Mais le PCC a-t-il vraiment changé ? Est-il soudainement redevenu léniniste, révolutionnaire ? Pour répondre à ces questions, voyons ce qui a été réellement proposé et adopté à son congrès. Mais d’abord, revenons un peu sur l’histoire de ce parti, qui est aussi beaucoup celle du révisionnisme au Canada.

Le révisionnisme au sein du PCC : une vieille histoire

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur l’histoire du Parti communiste canadien. Le défunt groupe marxiste-léniniste En lutte ! a notamment publié plusieurs articles intéressants sur le sujet dans sa revue Unité prolétarienne, ainsi que quelques livres. Nous avons pour notre part abordé brièvement la question à travers la critique que nous avons faite de Stanley Ryerson, l’historien qui a longtemps dirigé intellectuellement le PCC (Socialisme Maintenant! n° 1, printemps 1997), et aussi dans un article sur l’impact de la Révolution d’Octobre au Canada (n° 3, automne 1997).

Nous n’avons pas la prétention ni même l’intention ici de présenter toute l’histoire de ce parti et d’en faire le bilan. Nous tenterons seulement, à l’aide des écrits officiels du PCC, de montrer que le révisionnisme et les déviations de droite ont toujours été un problème majeur au sein de ce parti, jusqu’à atteindre un point de non-retour dans les années 40.


Le Parti communiste du Canada a été fondé en 1921, sous l’impact de la Révolution russe et de la montée des luttes ouvrières un peu partout au pays. Selon l’histoire officielle du parti (Le Parti du socialisme au Canada – L’histoire du Parti communiste du Canada 1921-1976, Montréal, Éditions Nouvelles Frontières, 1985), dès les années 20, un fort courant révisionniste s’y est développé autour du Secrétaire général de l’époque, Jack MacDonald, qui défendait «l’exceptionnalisme nord-américain» – une forme de révisionnisme qui avait germé au sein du PC des États-Unis, dont le PC canadien était très proche.

Selon cette théorie, le capitalisme en Amérique du Nord s’avérait fondamentalement différent et plus efficace que celui des autres pays. Dans le projet de thèse qu’il avait préparé en vue du VIe congrès du parti au printemps 1929, Jack MacDonald prédisait ainsi que le Canada allait connaître une forte croissance économique et industrielle, linéaire et sans crise majeure, ce qui allait permettre à la classe ouvrière d’obtenir une part encore plus grande du revenu national et de plus hauts salaires. Selon lui, c’est à cette tâche – la lutte économique de la classe ouvrière – que le PCC devait désormais se consacrer en priorité. Au niveau idéologique, MacDonald considérait parallèlement que le «gauchisme» était le danger principal auquel la PCC faisait face et qu’il fallait concentrer tous les efforts pour l’écraser.

Quelque temps auparavant, en 1928, le Comité exécutif élargi du PCC avait déjà majoritairement adopté le mot d’ordre d’«indépendance canadienne sous un gouvernement des ouvriers et des fermiers» (Draft thesis on the Canadian Perspectives Adopted by the Enlarged Executive of the CPC, nov. 1928, p. 2). Cette position nationaliste bourgeoise devait être fortement critiquée par l’Internationale communiste, dont le PCC était membre depuis sa fondation. Le Komintern jugeait qu’un tel mot d’ordre allait conduire la classe ouvrière à «croire qu’elle était plus opprimée par l’impérialisme britannique que par la bourgeoisie canadienne».

Grâce à la lutte menée par l’IC, le parti canadien en vint éventuellement à condamner officiellement l’exceptionnalisme nord-américain et à corriger son analyse déficiente du capitalisme canadien. Mais le révisionnisme fut loin d’être extirpé des rangs du parti. Tout un chapitre de l’histoire officielle du PCC, après qu’on s’y vante d’avoir répudié l’opportunisme de droite dans les années 20, est d’ailleurs titré : «Nous luttons pour le Canada» (p. 204)…

Dans les années 40, une autre lutte importante sera menée contre l’opportunisme, cette fois par Fergus McKean, le secrétaire général du parti en Colombie-Britannique. Au sortir de la Seconde guerre, le PCC, qui avait changé de nom et s’appelait désormais le Parti ouvrier progressiste (POP), élabora le projet d’une coalition politique avec le Parti libéral. Le PCC suivait en cela une fois de plus les positions de son organisation-sœur états-unienne, alors dirigée par Earl Browder. Pour le PCC, dont le chef était maintenant Tim Buck, il était désormais possible d’envisager l’édification du socialisme sans lutte révolutionnaire, au moyen des élections et suite à une transformation graduelle de la société.

S’appuyant sur les principes marxistes-léninistes, Fergus McKean a courageusement mené la lutte contre cette ligne opportuniste. La défaite du courant qu’il représentait au congrès du POP en 1943 consacra le triomphe définitif du révisionnisme au sein du PCC. Dans un livre qu’il publia peu après (et que le groupe En lutte ! a eu le grand mérite de traduire et de publier en français pour la première fois en 1978), McKean répondait ainsi aux prétentions pacifistes des révisionnistes :

«La vie elle-même a démontré que les tableaux idylliques de la période d’après-guerre peints par Tim Buck et Earl Browder étaient entièrement faux. […] L’impérialisme demeure essentiellement le même ; sa caractéristique de base étant “la réaction sur toute la ligne“. L’impérialisme américain est sorti de la guerre incroyablement renforcé et, précisément à cause de sa position dominante, déterminé à étendre plus encore sa puissance et son influence aux dépens de ses rivaux beaucoup plus affaiblis. L’impérialisme canadien [ressort] aussi fortement renforcé par la guerre […]

«Tandis que le capital monopoliste canadien entre dans la période d’après-guerre extraordinairement renforcé, le mouvement ouvrier canadien entre dans cette période désuni organisationnellement et politiquement, sans programme. Plus encore, la confusion idéologique est plus grande dans les rangs de la classe ouvrière à plusieurs égards qu’à la fin de la Première Guerre mondiale, il y a vingt-huit ans. Ceci est dû avant tout à la trahison complète du marxisme par la direction nationale du POP, à la défense de l’identité des intérêts du capital et du monde du Travail, au soutien de la coalition des Libéraux et du monde du Travail, et à la pratique de la collaboration de classes.»

(Fergus McKean, Communisme versus opportunisme, extrait publié dans Unité prolétarienne n° 11, juin-juillet 1978)

En conséquence de la trahison du POP/PCC, McKean fut le premier à mettre de l’avant la nécessité de «créer immédiatement un authentique parti politique marxiste-léniniste, un parti communiste, à l’échelle nationale» – une perspective qui n’allait toutefois se concrétiser qu’avec la relance de la lutte contre le révisionnisme dans les années 60 à l’échelle internationale et la naissance du nouveau mouvement marxiste-léniniste, et une tâche qui reste toujours à accomplir.

Le survol de ces quelques extraits des différents programmes adoptés successivement par le POP/PCC au cours des années 50 montre bien à quel point le révisionnisme, et en particulier le nationalisme bourgeois, s’y était consolidé :

• 1952 :

«La croissance de notre industrie est systématiquement et délibérément empêchée par le contrôle des monopoles américains sur nos ressources et leur envoi aux États-Unis comme matière première pour être ensuite retournées ici comme biens finis à des prix plus élevés.»

(Canadian Independence and People’s Democracy, Toronto, 1952, pp. 5-6)

• Août 1953 : Le PCC fait campagne aux élections fédérales sous le thème général «Le Canada d’abord !» («Put Canada First !») (Le Parti du socialisme au Canada, op. cit., p. 205). L’histoire officielle du parti se vante d’ailleurs de ce qu’«habituellement seuls, souvent raillés, ce furent les communistes qui, de manifestation en manifestation, foulèrent le pavé dans des lignes de piquetage […] et déroulèrent la bannière “Gardons le Canada indépendant !”» (p. 216).

• 1954 : «Pour reprendre le contrôle de notre économie et de notre gouvernement, le peuple va élire une majorité parlementaire vouée à reconquérir l’indépendance canadienne.» (cité dans Bains, Quatre articles contre les révisionnistes canadiens, Montréal, Institut Norman Bethune, 1975) Ici, non seulement le PCC fait-il de la lutte pour l’indépendance du Canada sa perspective stratégique (dans un contexte, rappelons-le, de montée et de consolidation de l’impérialisme canadien !), mais encore retrouve-t-on aussi le crétinisme parlementaire et la conception révisionniste de la prise du pouvoir par la voie pacifique qui marquera à jamais ce parti.

• En 1958, le programme du PCC devient encore plus clair à cet égard :

«Le changement permanent et en profondeur dans le rapport des forces entre le socialisme et la capitalisme à l’échelle mondiale, en faveur du socialisme, est la condition toute première et la plus favorable parmi celles qui aident les forces du socialisme au Canada. La guerre […] n’est plus inévitable parce que les forces de la paix, pour la première fois dans l’histoire, sont assez puissantes pour empêcher la guerre.»

(op. cit., p. 75) Cette analyse fait alors suite au XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS), tenu deux ans plus tôt, lors duquel ces thèses avaient été développées par Nikita Khrouchtchev. Il est bon d’ailleurs de rappeler qu’en 1956, le PCC avait soutenu inconditionnellement le fameux «rapport secret» que le successeur de Staline y avait présenté et qui ouvrait la porte à la remise en question complète et définitive des principes du socialisme. Le parti canadien avait bien compris qu’il pouvait désormais s’appuyer totalement sur le parti soviétique pour justifier ses propres errements.

• En 1961, le PCC soutient la création du Nouveau parti démocratique (NPD), qu’il présente comme étant «un développement majeur dans la lutte pour briser la domination politique des partis du capital monopoliste» de même que «l’expression du besoin historique du peuple canadien d’un instrument politique de masse indépendant pour défendre ses intérêts» (Documents of the 17th National Convention, January 19-21, 1962, Toronto, p. 18). Jusqu’à aujourd’hui, l’attitude du PCC face au NPD social-démocrate fut toujours conciliante, allant du soutien inconditionnel au regret de voir le NPD si peu enclin à combattre les «grands monopoles».

Des années de révolte et de lutte pour rétablir le marxisme-léninisme

Après le XXe congrès du PCUS, on l’a vu, une lutte féroce éclata au niveau international entre marxisme et révisionnisme moderne. En 1957, les dirigeants soviétiques organisèrent une première conférence réunissant une douzaine de partis communistes au pouvoir, puis une deuxième lors de laquelle 64 partis adoptèrent les thèses de Khrouchtchev. Le PCUS et ses alliés révisionnistes déterminèrent alors que parmi les quatre grandes contradictions qui caractérisent le monde à l’époque de l’impérialisme 2, la contradiction principale est désormais celle qui oppose socialisme et capitalisme, et que le premier (le socialisme) en constitue même le pôle dominant.

Les 12 partis réunis à la première des deux conférences déclarèrent : «Le principal contenu de notre époque est la transition du capitalisme au socialisme. […] À notre époque, le développement mondial est déterminé par le cours et les résultats de la compétition entre les systèmes sociaux diamétralement opposés.» Comme le résume bien le PCC,

«les 12 partis soutinrent la thèse que des conditions plus favorables à la victoire du socialisme, créées par le déplacement décisif de la balance des forces internationales, amenaient la possibilité – étant données certaines conditions – que la classe ouvrière pourrait s’emparer du pouvoir d’État dans certains pays sans la guerre civile»

(Le Parti du socialisme au Canada, op. cit., p. 246). Le plénum du Comité national du PCC tenu en février 1958 exprima son accord complet avec cette déclaration. Les nouvelles thèses «furent par la suite incorporées dans le programme du Parti adopté au XVIe Congrès» (p. 247).

Bien évidemment, dans toute la polémique qui a secoué le mouvement communiste international au tournant des années 60, le PC canadien n’a joué qu’un rôle marginal, compte tenu de son faible rayonnement. Mais son soutien inconditionnel à l’endroit des révisionnistes soviétiques n’a toutefois jamais faibli, y compris lorsque certains événements un peu plus délicats se sont produits telle l’intervention de l’armée soviétique en Tchécoslovaquie en 1968, que le PCC a appuyée sans hésiter.

Pendant qu’il isolait dans ses propres rangs les militants et militantes susceptibles d’être influencés-es par le point de vue maoïste (peu nombreux il est vrai à comparer à d’autres partis, car il agissait depuis déjà assez longtemps comme un repoussoir pour les révolutionnaires honnêtes), le PCC en appelait constamment et pieusement à «l’unité» avec les anti-révisionnistes. Son attitude, similaire à celle qu’adopte le GCO aujourd’hui, était non pas de débattre des principes qui étaient en cause, mais d’en appeler d’abord et avant tout à «préserver l’unité du mouvement». Ce qui revenait, en fin de compte – comme aujourd’hui d’ailleurs -, à sauver la mise et à perpétuer le point de vue révisionniste.

Dans son histoire officielle, le PCC rappelle en ces termes l’attitude qu’il a adoptée face à la polémique sino-soviétique :

«Mettant en garde qu’une scission dans le mouvement communiste international serait désastreuse pour les ouvriers et pour la cause de la paix, le CEN du Parti communiste du Canada […] en appel[a] au Parti communiste de Chine pour rétablir son unité avec le mouvement communiste mondial.»

(p. 253) «Au lieu de cela [constate et déplore-t-il], les maoïstes accrurent leur attaques envers le PCUS. […] Au plénum de février 1963 du CN, une résolution fut adoptée demandant l’arrêt des polémiques publiques parmi les partis fraternels.»

Dans une de ses rares interventions sur le fond du débat entre le PC chinois et le celui d’URSS, le PC canadien s’éleva en particulier contre le fait que

«le Parti communiste de Chine sous la direction de Mao Zedong [soutenait] que comme l’impérialisme n’avait pas changé sa nature bestiale […], la coexistence pacifique reviendrait à s’accommoder de l’impérialisme et à abandonner la lutte de classe»

(p. 252). À noter que c’est le même parti qui appuie aujourd’hui la Chine de Teng Siao-ping et de ses successeurs – la Chine capitaliste et révisionniste – comme étant un des derniers pays socialistes !

En avril 1963, deux dirigeants du PCC, Leslie Morris et William Kashtan, se sont même rendus à Pékin, après avoir transité par Moscou. Mais ils n’ont pas réussi, loin s’en faut, à convaincre les représentants chinois de revenir dans le droit chemin (pour ne pas dire dans le chemin de droite), même si parmi eux se trouvait Teng lui-même. Le PCC rapporte :

«Les représentants chinois niaient qu’une révolution socialiste pouvait être réalisée par d’autres moyens que la lutte armée. Les représentants du PC canadien soulignaient que, bien qu’une révolution socialiste pouvait avoir comme résultat la lutte armée à cause des actions violentes de la classe dominante renversée, il serait faux de nier ou d’exclure la possibilité d’une transition relativement paisible au socialisme. En effet, dans certains pays, une transition relativement paisible au socialisme était une possibilité réelle. Tel était le cas au Canada, compte tenu des conditions historiques spécifiques.»

(p. 255, nous soulignons)

Durant toute la période fort turbulente des années 60, le révisionnisme a joué un rôle particulièrement néfaste en regard du mouvement de masse qui s’est développé un peu partout dans le monde. Dans les pays du «tiers-monde», les révisionnistes qui étaient en position d’exercer une certaine influence ont directement contribué à détourner les luttes anti-impérialistes au profit du social-impérialisme soviétique. Bien des pays qui avaient obtenu l’indépendance et/ou gagné leur libération, tel Cuba, sont tombés sous le joug du social-impérialisme et ont par la suite contribué eux-mêmes à freiner le développement des grandes tempêtes révolutionnaires, tout cela au nom de la «coexistence pacifique entre systèmes sociaux opposés».

Dans les pays impérialistes, les révisionnistes se sont fréquemment placés en opposition au mouvement de masse, et au mouvement de la jeunesse en particulier. Le révisionnisme n’a probablement jamais agi de façon aussi lamentable qu’en France lors du printemps révolutionnaire de mai 68, alors que le PCF a littéralement agi comme fossoyeur de la révolution et comme pilier de l’État bourgeois.

Fort heureusement au Canada, le PCC n’était déjà plus en position de pouvoir vraiment nuire au mouvement de masse, du fait de son isolement et de sa profonde inutilité. Ici aussi notamment, le mouvement d’opposition à la guerre menée par l’impérialisme yankee contre le Vietnam a mobilisé des dizaines de milliers de personnes. Alors que les masses étaient prêtes à défier radicalement les autorités canadiennes qui soutenaient leurs alliés états-uniens, le XIXe congrès du PCC se contenta de faire appel au gouvernement canadien «pour qu’il contribue à la paix mondiale plutôt qu’aux buts impérialistes américains» (op. cit., p. 263). C’était là bien peu en regard de ce que le mouvement était prêt à faire et des sentiments anti-impérialistes profonds qui animaient les masses ; et c’était surtout pour le PCC une façon de colporter une fois de plus les mêmes vieilles illusions quant à la possibilité que l’État puisse jouer un rôle progressiste et aille à l’encontre des intérêts du capital.

Pendant toute cette période d’ébullition, marquée entre autres par la montée des luttes nationales et sociales au Québec, le PCC est finalement resté passablement en retrait, supposément parce qu’on lui refusait l’accès aux mass média (c’est du moins ainsi que le PCC expliqua son impopularité, apparemment difficile à justifier dans un contexte de forte radicalisation).

Alors que la classe ouvrière multipliait les luttes tant économiques que politiques et se radicalisait de plus en plus, le PCC analysait tout autrement le mouvement ouvrier : selon lui, «les travailleurs ne croyaient pas qu’une crise sérieuse était possible ni que le socialisme était perspective immédiate ou nécessaire» (p. 266). Voilà ce qui explique, selon les historiens du PCC, pourquoi le parti a alors connu une longue période de stagnation, voire de régression politique et organisationnelle : c’était à cause des ouvriers eux-mêmes, qui n’ont pas compris que «leur parti» pouvait les sauver !

Une des dernières luttes de lignes à avoir été documentée dans l’histoire de ce parti, bien que de moindre importance, s’est néanmoins produite à cette époque, en 1967 pour être plus exact. La direction nationale du PCC mena alors la bataille contre ce qu’elle qualifia d’«opposition sectaire de gauche» à Vancouver. La direction locale du parti y avait en effet diffusé un tract, dans le cadre des mobilisations contre la guerre du Vietnam, dans lequel on disait qu’il fallait étendre la «lutte contre la guerre, telle qu’au Vietnam, à la lutte contre le système capitaliste qui est la source de la guerre» (p. 270). Cette position fut condamnée comme étant «gauchiste» et le parti fut purgé des éléments qui l’avaient défendue.

En 1971, le PCC tenta de relancer quelque peu son travail en adoptant un nouveau programme, La voie vers le socialisme au Canada, qui malgré son titre, ne faisait que renforcer un peu plus le cours qui avait été définitivement entrepris dans les années 40 avec la défaite et l’expulsion de la gauche marxiste-léniniste réunie autour de Fergus McKean. Dans ce programme, qui symbolise on ne peut mieux la trahison du PCC, on prônait en outre la «conquête du pouvoir politique par une coalition démocratique, anti-monopoliste». Puis, encore une fois, cet aveu :

«L’accomplissement des tâches de l’État démocratique anti-monopoliste va ouvrir la voie pour la transition pacifique vers le socialisme. Le Parti communiste voit la possibilité d’une classe ouvrière unie à ses alliés qui accomplit la transition au socialisme, et cela sans guerre civile.»

(cité par Bains, p. 123)

On nous permettra ici de citer Lénine, de façon à voir bien clairement que cette idée du passage pacifique au socialisme suivant la prise du pouvoir par la voie électorale – et qui est au cœur des conceptions révisionnistes – est tout à fait contraire au marxisme authentique :

«Se moquant des enseignements de Marx, ces messieurs les opportunistes, les kautskystes y compris, “enseignent” au peuple que le prolétariat doit d’abord conquérir la majorité par voie du suffrage universel, et ensuite, obtenir le pouvoir d’État, grâce au vote de la majorité, et seulement après cela, sur la base de cette démocratie “consistante”… organiser le socialisme. Mais nous disons, sur la base des enseignements de Marx et de l’expérience de la révolution russe : le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et conquérir pour lui-même le pouvoir d’État, et ensuite, utiliser ce pouvoir d’État, c’est-à-dire la dictature du prolétariat, comme un instrument de sa classe afin de gagner la sympathie de la majorité des travailleurs.»

(Lénine, Les élections à l’Assemblée constituante et la dictature du prolétariat)

Telle est bien là une des différences essentielles entre marxisme et révisionnisme ; entre ceux qui préparent activement la révolution et ceux qui se préparent à mener des campagnes électorales avec un programme «crédible», qui cherchent à «gauchir» quelque peu les syndicats, à dynamiser le mouvement de masse, etc., mais qui n’ont finalement jamais de temps ou d’intérêt à la chose révolutionnaire (et qui se cachent ou traversent la rue quand ça se met à brasser un tant soit peu).

Éventuellement, le PCC des années 70 ne finit plus que par jouer le simple rôle de relais du social-impérialisme soviétique – un relais au demeurant bureaucratique et inefficace. De moins en moins influent, de plus en plus dépassé, en particulier chez les jeunes, il finit heureusement par être dépassé par le nouveau mouvement marxiste-léniniste en construction, bien que celui-ci n’arrivera jamais à l’extirper définitivement.

Pratiquement mort au début des années 90 après l’effondrement de l’URSS et la faillite des réformes de Gorbatchev, qu’il avait d’ailleurs appuyé avec tout l’enthousiasme qu’il lui était encore possible de manifester, c’est ce parti moribond qu’on tente aujourd’hui de faire revivre.

Qu’en est-il suite au dernier congrès ?

Pour retrouver un minimum de pertinence et tenter d’être en phase avec la nouvelle radicalisation des secteurs les plus exploités, il va de soi que le Parti communiste canadien doit maintenant tenter de changer son image et utiliser une phraséologie plus à gauche. Le PCC se dit maintenant prêt à revoir certaines choses (c’est bien sûr un minimum), à admettre par exemple que la ligne de Gorbatchev, eh ! bien ce n’était pas ce qu’il y avait de plus fort… Les révisionnistes voient bien qu’il y a en ce moment un regain d’intérêt envers la lutte pour le socialisme. Malgré les proclamations maintes fois répétées par les idéologues de la bourgeoisie, l’aspiration au communisme est loin d’être disparue avec l’implosion de l’URSS. S’il veut survivre, le PCC doit donc chercher à tirer profit de cette nouvelle situation. C’est dans ce contexte que son 32e congrès a eu lieu, du 5 au 7 décembre derniers à Vancouver.

Dès le départ, les objectifs du congrès, selon l’«Appel» émis par le Comité central du parti le 17 août 1997, étaient les suivants : «offrir la plus forte contribution possible au renforcement des mouvements populaires de résistance contre l’agenda néo-conservateur» et «aider à construire une coalition populaire puissante et unie dont le but serait de placer les besoins du peuple avant l’avarice patronale». Pas question, donc, dans ces objectifs de la lutte pour le socialisme, et encore moins de la révolution. Et surtout, pas de remise en question en vue, ni de réévaluation critique, du passé trouble et révisionniste du parti.

Pour nous faire une petite idée d’où en est vraiment rendu le PCC (mieux vaut ne pas prendre de chance et ne pas se fier uniquement à ce qu’en dit La nouvelle forge !), nous allons passer rapidement en revue la résolution politique principale soumise et adoptée au congrès («L’offensive patronale, les luttes de classes, le combat pour les droits démocratiques et les tâches du Parti communiste», Bulletin de discussion n° 1, 1997). À noter qu’il a pu y avoir quelques amendements, qui n’ont toutefois pas été rendus publics ; l’essentiel étant que la résolution, dans sa forme initiale, représente à tout le moins le point de vue de la direction du PCC, et que son orientation générale a été avalisée à l’unanimité par les délégués-es.

SECTION 1 – La situation internationale

La résolution politique du 32e congrès du PCC reprend le discours réformiste actuellement à la mode parmi la gauche sur le «néolibéralisme» (qu’il appelle aussi indistinctement «néo-conservatisme»). Ce courant entraîne, selon le PCC, «l’éviscération massive du secteur public et la réduction de la capacité du gouvernement et des peuples à adopter des politiques interventionnistes en matière de marché». Pour le PCC, «cela veut dire affaiblir le rôle des États nationaux et la destruction de la souveraineté nationale» (p. 5).

Comme alternative à ce soi-disant affaiblissement du pouvoir d’État, le PCC réclame «une pleine démocratisation des Nations unies», qu’il présente comme étant un organisme potentiellement progressiste, que l’impérialisme vise à «affaiblir» (!) parce qu’il exerce «une hégémonie plus faible» sur lui (p. 5). Ce n’était sans doute pas là le point de vue des masses irakiennes lorsqu’elles ont été bombardées sur ordre de l’ONU en 1991 ; mais enfin, il semble que le PCC voit les choses différemment…

Le PCC constate qu’il y a accentuation des rivalités inter-impérialistes, et conséquemment du danger de guerre. Mais pour lui, une telle éventualité ne doit pas conduire à la nécessité de se préparer à transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire, comme l’enseigne pourtant le marxisme. Il propose seulement que «les mouvements ouvriers, les mouvements démocratiques et les forces de la paix […] soient suffisamment organisés et vigilants» ; à défaut de quoi, dit-il, «cette dangereuse évolution risque d’exploser en une confrontation militaire dans un avenir pas si lointain et d’entraîner des conséquences catastrophiques pour le monde entier et l’ensemble des peuples» (p. 6). Ainsi, le PCC colporte encore le même vieux spectre de la «destruction de l’humanité», pour mieux justifier le pacifisme bourgeois. Contre l’impérialisme états-unien, «le plus puissant [des] centres de l’impérialisme», le PCC soutient platement «l’opposition de l’Europe de l’Ouest» (p. 6), dont il espère qu’elle puisse faire contrepoids à l’hégémonie yankee.

Alors que Lénine a clairement défini les quatre contradictions fondamentales qui caractérisent le monde à l’époque de l’impérialisme, le PCC, lui, en découvre de nouvelles : «l’abîme toujours plus grand qui se creuse en raison de la concentration des richesses» ; «le fossé grandissant qui sépare les nations les plus riches et les nations les plus pauvres» ; l’opposition «entre les intérêts du capital mondialisé et la souveraineté nationale», «entre les diktats toujours plus autoritaires du capital financier international et les aspirations démocratiques des nations et des peuples» ; etc. (p. 6). C’est comme si, en lieu et place de la lutte des classes, l’évolution du monde découlait désormais de l’opposition entre une force nébuleuse, difficile à cerner (le «capital mondialisé», le «capital financier international», etc.), et ce qu’une certaine gauche qualifie souvent de «société civile», et qui masque l’existence de classes sociales bien réelles, dont les intérêts sont antagoniques. Derrière ce discours quasi ésotérique de la part des révisionnistes se dessine en fait la vision kautskiste de «l’ultra-impérialisme», que Lénine a combattue si vigoureusement au début du siècle.

La résolution politique adoptée au 32e congrès du PCC se porte par ailleurs avec enthousiasme à la défense des «derniers États socialistes» dirigés par des partis révisionnistes, à savoir Cuba, le Vietnam, la Chine (eh ! oui) et la Corée du Nord (p. 7).

Aussi, le PCC se réjouit du fait que les vieux partis révisionnistes corrompus et discrédités «recommencent à grandir dans plusieurs pays» (p. 7). Le PCC se félicite de la remontée électorale du Parti communiste français et sa participation au gouvernement socialo-bourgeois de Lionel Jospin. Il est vrai que le PCF représente on ne peut mieux les intérêts de cette fraction de la bourgeoisie européenne dont les intérêts s’opposent à l’impérialisme US, et que le PCC se propose d’encourager…

Au passage, le PCC souligne aussi les récents succès électoraux du FMLN et du FSLN au Salvador et au Nicaragua, ainsi que du «Parti communiste du Népal» – un parti monarchiste et contre-révolutionnaire qui s’oppose à la guerre populaire qui se développe dans ce pays. Le PCC va même jusqu’à se réjouir des résultats électoraux du social-démocrate Ziouganov (le digne rejeton de Gorbatchev) et de son «Parti communiste fédéré de Russie». C’est dire à quel point on est encore loin, au PCC, ne serait-ce que de l’embryon d’une quelconque rupture avec le révisionnisme moderne.

Pour conclure ce premier chapitre, on présente la perspective stratégique que le PCC soutient actuellement sur la scène internationale : c’est

«l’édification d’un large Front démocratique et anti-impérialiste […], capable de réunir toutes les forces démocratiques et progressistes pouvant s’opposer au calendrier économique et politique du capital monopoliste transnational, et d’établir des perspectives sociales et économiques différentes, y compris la revendication en faveur d’un Nouvel ordre économique international»

(p. 8). Il s’agit donc seulement de mettre un terme aux abus, d’adopter une «politique différente», de «renverser la vapeur», comme on se plaît souvent à le répéter.

Plutôt que de se revendiquer de la lutte pour le socialisme, de la lutte anti-impérialiste, le PCC ne réclame curieusement qu’un «nouvel ordre mondial». Mais de quel «ordre» s’agira-t-il au juste ? D’où viendra-t-il ? Par qui sera-t-il mis en place ? Sur quel système économique et politique reposera-t-il ? Quelle(s) classe(s) servira-t-il ? Là-dessus, la résolution politique ne dit rien. Cette revendication confuse et susceptible d’être interprétée de n’importe quelle manière en faveur d’un «nouvel ordre mondial», n’est rien d’autre qu’une vieille marotte longtemps chérie par les révisionnistes, que le PCC d’aujourd’hui n’essaie d’ailleurs même pas d’actualiser.

SECTION 2 – La situation actuelle au Canada

Pour le PCC, l’ennemi, c’est le néolibéralisme, et non la classe des capitalistes canadiens. La résolution politique de son dernier congrès se porte à la défense de l’État-providence, voire de l’État tout court. Le PCC conçoit toujours le Canada comme étant un pays dominé par les États-Unis, et non un pays réellement impérialiste (ce n’est pas nécessairement ce qu’il dit toujours, mais dans les faits, c’est ainsi qu’il le considère).

Aussi, la priorité est encore et toujours la lutte pour l’indépendance du Canada : «Depuis notre dernier Congrès, écrit le PCC, […] le processus de démantèlement du Canada et de perte de sa souveraineté s’accélère.» (p. 9) Si au moins c’était vrai, on pourrait s’en réjouir ; mais en fait, c’est tout le contraire qui se produit. La bourgeoisie canadienne ne cesse de renforcer son appareil d’État, qui évolue au rythme de ses intérêts et besoins. Mais le PCC enfourche à nouveau le cheval du nationalisme bourgeois et affirme que «l’ALÉNA, puis l’APEC et particulièrement l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) constitueront ensemble un carcan juridique, politique et économique qui fera disparaître toute trace véritable d’indépendance canadienne» (p. 9). Plus loin, le PCC anticipe même carrément ni plus ni moins que «la fin de la souveraineté du Canada» (p. 11).

En contrepartie, le PCC exprime son soutien, voire sa confiance dans l’État bourgeois. Il présente les gouvernements et l’appareil législatif comme étant des instruments qui pourraient, s’ils le voulaient, faire contrepoids à la bourgeoisie monopoliste, «aux forces du marché», et non comme étant intrinsèquement à leur service. Ainsi, le PCC déplore-t-il que «l’Accord de libre-échange (ALÉ) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) visent à lier les mains de tout gouvernement qui souhaiterait résister aux attaques de la droite» (p. 11). Mais comment une telle éventualité (un gouvernement bourgeois qui résisterait à la droite !) peut-elle encore être évoquée sérieusement ? Les ouvrières et les ouvriers les plus conscients ont compris bien avant les révisionnistes qu’elles et ils n’ont rien à attendre des gouvernements capitalistes et que ce ne sont pas ces derniers qui changeront quoi que ce soit au cours actuel des choses.

Bien sûr, pour conforter la nouvelle image de gauche qu’il tente de projeter, le PCC, pour la forme, se voit quand même forcé d’avouer que l’État «demeure une institution vouée à la défense des intérêts fondamentaux de la classe dirigeante» (p. 13). De cette façon, pour les révisionnistes, l’honneur «marxiste» est sauf. Mais quelques lignes plus loin, le PCC explique qu’avec la mondialisation, le libre-échange et le «néolibéralisme», «l’État est en train de se transformer radicalement en un instrument d’enrichissement direct pour les intérêts capitalistes les plus puissants» (p. 13). Et alors, c’est nouveau ça ? L’État bourgeois n’a-t-il jamais été autre chose qu’un tel «instrument d’enrichissement direct pour les capitalistes» ? Pauvre État !, et surtout pauvres «communistes» qui en concluent qu’ils devront concentrer leurs principaux efforts au cours de la période à venir à «défendre la souveraineté et l’indépendance du Canada» !

De fait, dans tout le chapitre sur le Canada, il n’est jamais question de révolution, de quelque manière que ce soit. Mais d’élections, ça oui, on en parle abondamment. Le PCC déplore que «les travailleurs et les travailleuses ne peuvent compter sur le caucus du NPD en tant qu’opposition efficace au sein du Parlement» (p. 9). Et puisque c’est malheureusement comme ça, il suggère qu’«une […] unité des forces démocratiques et de gauche se développe au niveau électoral, au niveau local et municipal, mais aussi, si possible, au niveau provincial et fédéral» (p. 18). Parions qu’une telle «Union de la gauche» ne se fera pas sur des bases révolutionnaires, mais qu’elle sera aussi platement réformiste que toutes les tentatives en ce sens qu’ont expérimenté les révisionnistes, notamment en France dans les années 70.

Le PCC se propose en outre d’intervenir prioritairement dans les syndicats – un travail qui a pour lui un «caractère central» (p. 20) – ce en quoi il rejoint parfaitement les conceptions de nos ex-camarades du GCO. Il veut aussi développer des «coalitions populaires» qui pourront «stopper le vent de droite» grâce à «un programme de solutions de rechange crédible» (p. 18). Le PCC est même prêt à s’allier avec «les petites et certaines moyennes entreprises, de nature non-monopoliste, [qui] sont affectées par l’ordre du jour des grandes entreprises» (p. 9). Peut-être les grands bonzes du parti ont-ils ici en tête ces PME canadiennes qui investissent massivement à Cuba et qui profitent de l’ouverture de Castro envers l’économie de marché (une économie de marché «socialiste», entendons-nous bien).

En fait, c’est toute la conception révisionniste du changement et de la transformation sociale qui transparaît dans ces quelques lignes. On y voit clairement que le PCC défend encore le passage pacifique au socialisme. Citons à cet égard la conclusion du chapitre sur la situation canadienne :

«La recherche d’une telle unité basée sur un programme de solutions de rechange populaires commun et sur la lutte pour en obtenir sa réalisation marqueront une nouvelle étape dans le combat de notre classe pour mettre fin au pouvoir des monopoles, étendre la démocratie et placer les besoins du peuple avant les profits des corporations. Cette victoire [le PCC parle ici des élections] permettra, à son tour, d’ouvrir la porte à des changements encore plus fondamentaux, et nous rapprochera d’un véritable Canada socialiste.»

(p. 18)

C’est là exactement la même conception gradualiste de la prise du pouvoir qu’on retrouvait dans La voie vers le socialisme au Canada en 1971, et qui exclut d’emblée toute lutte révolutionnaire, a fortiori s’agissant d’une guerre populaire prolongée qui seule pourra vraiment détruire le capitalisme et jeter les bases de la construction d’une société nouvelle.

En ce qui concerne la question nationale finalement, on ne s’étonnera pas que le PCC ne cherche qu’à y trouver une «solution démocratique», et surtout «pacifique». Le parti s’oppose à l’indépendance du Québec, ce qui est juste, mais il ne le fait pas pour les bonnes raisons. Il s’y oppose surtout parce que celle-ci «ouvrirait encore plus la porte à la domination états-unienne» (p. 12). Le PCC exige, encore là correctement, la reconnaissance du droit du Québec à l’autodétermination. Mais ce qui aurait pu s’avérer une position démocratique élémentaire devient en fait pur chauvinisme lorsqu’on constate qu’il n’est pas prêt à reconnaître le même droit aux nations autochtones, qui dans la «solution démocratique» du PCC ne se voient attribuer que le droit, vague et nébuleux à souhait, à «l’autonomie gouvernementale».

SECTION 3 – Bâtir la riposte – construire un parti communiste plus fort et plus grand

Loin d’afficher une once d’autocritique sur son passé révisionniste, le PCC affirme dans sa résolution politique que «la riche histoire des 76 dernières années de notre Parti prouve que la classe ouvrière canadienne possède un tel parti [révolutionnaire]» (p. 18). Tout ce qu’il y a à faire selon lui, c’est de trouver un moyen de «percer auprès des médias» (p. 19), ce qui semble être une véritable obsession de sa part. Pour le PCC, tout, en fait, tourne autour des élections, de la «crédibilité» et la respectabilité à gagner.

Sur la question du programme, le congrès du PCC a mandaté son Comité central pour qu’il en soumette un nouveau, en vue du prochain congrès qui aura lieu dans deux ans. C’est en effet une tradition, chez ce parti, d’adopter un nouveau programme à chaque congrès ou presque – alors ça n’a donc rien d’une répudiation des programmes antérieurs. Leur justesse n’est d’ailleurs aucunement remise en question par le PCC, ni explicitement ni implicitement.

Ainsi, si le programme de 1971 n’est plus valide, ce n’est pas parce qu’on juge qu’il était pourri et qu’il reflétait une idéologie révisionniste. C’est tout simplement qu’il est devenu obsolète, «les conditions ayant changé». L’organe central du PCC, People’s Voice, l’explique très clairement dans son compte-rendu du congrès (édition datée janvier 1998) : «Many sections of the 1971 program, the Road to Socialism, are badly oudated, putting it in the category of an historical document.»

Nos ex-camarades du GCO, qui ne pouvaient décemment appuyer ce programme contre lequel ils se sont battus lorsqu’ils étaient influencés par le marxisme-léninisme dans les années 70, et qui ont osé exprimer leurs réserves face à lui, se sont dit satisfaits de cette explication. Décidément, leurs exigences n’étaient pas bien grandes.

Pour conclure…

Cette revue sommaire des positions passées et actuelles du PCC n’est évidemment pas complète : nous comptons d’ailleurs y revenir éventuellement. Mais nous croyons qu’elle suffit amplement à montrer que rien n’a fondamentalement changé chez ce parti, contrairement à ce que prétend le GCO. En fait, s’il y a eu changement, c’est du côté de cette dernière organisation qu’on le trouve. Car c’est bien le GCO qui a opéré un tournant, ses militants s’étant avérés incapables de supporter plus longtemps le poids de la fatigue, après ce qu’ils qualifient de «15 ans de purgatoire».

À court terme, l’intégration du GCO au sein du PCC aura sans doute un certain impact sur le rayonnement de cette organisation, à tout le moins au Québec. Certains éléments peu avancés politiquement qui n’ont jamais su comprendre l’importance de maintenir et défendre une ligne idéologique et politique juste vont sans doute être satisfaits de voir qu’enfin, il y ait «unité» entre des forces de gauche. Puis, dans un contexte où la bourgeoisie a besoin de se prémunir contre les révoltes qui couvent, le révisionnisme a certes encore un rôle à jouer pour le maintien du système. Sait-on jamais, peut-être même le PCC pourra-t-il enfin l’obtenir, sa place dans les médias bourgeois !

À moyen terme, toutefois, le révisionnisme ne trouvera pas beaucoup d’espace politique pour se perpétuer. Sa base sociale, qu’on retrouve du côté de l’aristocratie ouvrière, de la bureaucratie syndicale et des couches supérieures du prolétariat, est appelée à se voir de plus en plus laissée de côté par la bourgeoisie qui l’entretient et l’utilise, avec l’approfondissement de la crise et l’accentuation des rivalités inter-impérialistes.

Toutefois, ce n’est pas parce que le révisionnisme n’a pas d’avenir qu’il faut le laisser aller et attendre sagement qu’il se barre. Comme l’a si bien dit Mao, «là où le balai ne passe pas, la poussière ne s’en va pas d’elle-même». Voilà pourquoi il nous faut regrouper nos forces, choisir la voie de la révolution, et balayer ces déchets minables.

Les masses prolétariennes aspirent de plus en plus à la révolution ; elles cherchent une alternative qui soit réellement anticapitaliste, vouée à une libération authentique, loin des trahisons et de la corruption qui ont trop souvent marqué les 150 ans d’histoire du mouvement ouvrier depuis la parution du Manifeste de Marx et Engels. On a donc tout intérêt à en faire un bilan sérieux et honnête, et à rejeter les erreurs et les déviations qui l’ont caractérisée.

Loin de considérer que les débats sur le passé, le présent et l’avenir du communisme sont stériles et paralysants, il nous faut au contraire les mener jusqu’au bout, jusqu’à «déchouker», comme disent les Haïtiennes et les Haïtiens, la bête révisionniste.

e p D T F s