Socialisme Maintenant №7
DÉBAT

Conquérir la moitié du ciel !

Réplique à la lettre d’un lecteur (Pour le féminisme révolutionnaire).

Pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie et en finir avec l’exploitation, les millions de femmes et d’hommes du prolétariat, seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, devront mettre en action leur formidable force aujourd’hui endormie par des centaines d’années d’aliénation. Dans ce combat pour la destruction du système capitaliste, un des plus oppresseurs de l’histoire, la participation des femmes est indispensable. Libérer le monde du joug de l’exploitation de classe ne peut se faire qu’en ralliant les couches les plus opprimées, celles qui ont le plus intérêt à mettre fin aux injustices et qui lutteront jusqu’au bout, jusqu’à la libération de tous et toutes. Les ouvrières exploitées, cheffes de famille monoparentale, immigrantes pauvres ou sans emploi, figurent donc aux premiers rangs des forces à rallier au camp de la révolution.

Si nous parlons des femmes du prolétariat, c’est parce que nous nous appuyons sur la conception matérialiste de la lutte des classes comme moteur de l’histoire. Dans cette perspective, les femmes ne sont pas «seulement» un ensemble homogène ou déterminé uniquement pas leur genre ; elles forment un groupe spécifique, mais leurs conditions matérielles d’existence seront déterminantes dans leur conscience de classe. Les femmes du prolétariat constituent certainement un des groupes les plus opprimés de la société. On ne peut cependant pas dire que les femmes, dans leur ensemble et indépendamment de leur condition sociale, constituent le groupe social le plus exploité. La même logique vaut pour la plupart des différentes classes ; à l’intérieur de chaque classe certains groupes sont moins bien nantis que d’autres, et subissent des inégalités, des préjugés, des violences (sexisme, racisme, etc.). Est-ce que cela les place nécessairement en «conflit» avec le capitalisme ? Pour nous, d’une certaine façon, c’est ce conflit avec le capitalisme qui détermine leur aspiration à la révolution «totale» – la destruction du capitalisme jusqu’au communisme.

Le camarade signataire de l’article qui précède partage les mêmes conclusions, et nous sommes tout à fait d’accord avec les propositions qu’il amène en fin de texte : que «les différences de classes existent au sein des femmes» ; que celles-ci ne pourront se libérer qu’en renversant le capitalisme et que le socialisme ne pourra subsister sans la destruction du patriarcat (au sens de la domination de l’homme) ; qu’il faut prôner «des méthodes de luttes et des revendications plus radicales, plus axées sur les besoins des femmes de la classe ouvrière» (nous y reviendrons d’ailleurs plus loin dans ce texte) ; «oser poser la question des hommes et trouver des méthodes plus contraignantes que la seule lutte idéologiqu et que «les femmes conscientes n’accepteront plus de lutter aux côtés de leurs frères de classe si ces derniers ne modifient pas leur attitude», etc.

De fait, on ne peut se contenter de poser la question des femmes comme étant uniquement une question secondaire ; et le camarade a particulièrement raison de poser la question de ce qui freine la participation des femmes à la lutte révolutionnaire. Car cette participation est un préalable nécessaire si on veut réellement vaincre la bourgeoisie. Nous devons réfléchir activement à ces contraintes, les surmonter et démontrer pourquoi le projet révolutionnaire communiste est émancipateur. Sur quoi devrons-nous agir pour véritablement libérer les femmes ?

Le communisme révolutionnaire EST féministe ; le féminisme n’est pas communiste révolutionnaire

Si les conclusions de l’auteur sont bonnes, il faut cependant revenir sur le point de vue qu’il défend dans son texte, où il souhaite «fusionner» le féminisme avec le point de vue marxiste. Or, si la théorie révolutionnaire dont Marx a accouché a progressivement développé un point de vue féministe (au sens de la lutte contre l’oppression des femmes et pour l’égalité), le féminisme comme théorie, par définition, n’est pas lié à un point de vue de classe.

Le marxisme a développé la théorie révolutionnaire qui permettra de transformer le monde pour libérer l’humanité du joug de toutes les oppressions, vers la construction d’une société égalitaire et sans classes. Cette transformation devra être dirigée par la classe sociale majoritaire, le prolétariat qui, de dominé qu’il est sous le capitalisme, devra prendre le pouvoir contre la bourgeoisie minoritaire et ainsi éliminer l’exploitation fondée sur l’appropriation privée des moyens de production, et transformer la société jusqu’au communisme. Le marxisme intègre la lutte contre l’oppression des femmes dans le cadre de la lutte des classes. Parce que c’est cette dernière contradiction, entre la bourgeoisie et le prolétariat aujourd’hui, qui est déterminante et c’est uniquement en y mettant fin – en faisant disparaître le système capitaliste sur lequel elle se fonde – qu’on peut espérer mettre fin à l’oppression des femmes (et à toutes les formes d’oppression). La transformation que propose la théorie révolutionnaire marxiste se situe nécessairement en dehors du système capitaliste.

Comme courant théorique, le féminisme cherche plutôt à résoudre l’oppression des femmes en dehors de la lutte des classes. Les solutions qu’il propose et sa stratégie ne remettent pas en cause le pouvoir de la bourgeoisie comme classe dominante, mais plutôt les privilèges des hommes qui seraient à l’origine de l’oppression des femmes. La destruction du système capitaliste n’est donc pas l’objectif stratégique des féministes. Leurs revendications se situent en général à l’intérieur du cadre légal bourgeois et capitaliste. C’est cette différence fondamentale qui place le féminisme comme un courant réformiste, sur le terrain dominé par la bourgeoisie.

Les communistes révolutionnaires doivent nécessairement lutter contre l’oppression des femmes, s’ils et elles veulent mener la révolution à terme, alors que la plupart des courants féministes, de leur point de vue, n’ont pas à lutter contre le capitalisme. Si des féministes souhaitent la destruction du capitalisme – elles existent, nous le savons bien ! -, tant mieux ; et si c’est le cas, elles feront certainement partie des forces de la révolution. La stratégie féministe n’y suffira cependant pas. Nous nous adressons à elles comme à tous les éléments les plus avancés, pour qu’elles joignent les couches les plus exploitées dans la lutte contre le capitalisme et pour la fin de toutes les oppressions. Mais pour ce faire, elles doivent nécessairement se ranger dans le camp du prolétariat (tant masculin que féminin), porteur de la révolution jusqu’au bout.

Ceci dit, le prolétariat révolutionnaire doit lutter à l’intérieur de ses rangs, contre toutes formes de divisions et de maintien des privilèges des hommes sur les femmes, dans le cours même de la lutte stratégique pour la révolution. Ceci implique entre autres choses, de forger la conscience révolutionnaire et de s’éduquer avec les masses exploitées, à comprendre les conditions matérielles sur lesquelles s’appuie l’oppression faite aux femmes dans la société capitaliste.

Disons-le tout de suite : c’est la révolution socialiste qui va permettre la libération des femmes, pas le parti tout seul en lui-même. Mais comme organisation d’avant-garde, le parti communiste révolutionnaire a dès aujourd’hui, au moins deux grandes tâches à accomplir pour rallier les femmes : il doit éduquer et mener résolument la lutte politique franche et ouverte à l’intérieur de ses rangs, contre les comportements sexistes et oppresseurs, et pour assurer aux femmes une pleine participation à la lutte révolutionnaire, dans tous les domaines : politique comme militaire, dans les tâches intellectuelles et de direction, comme dans toutes les autres tâches quotidiennes.

La seconde tâche qui incombe au parti que nous voulons construire, c’est de développer le programme communiste de libération des femmes, à l’intérieur du programme révolutionnaire. Faire «l’étude concrète de la situation concrète» pour développer un point de vue juste sur la question des femmes ; développer les bons mots d’ordre et faire connaître les mesures à prendre pour transformer la société après la prise du pouvoir ; s’attaquer aux conditions matérielles qui oppriment les femmes dès que la révolution sera amorcée, et élaborer ce programme dès aujourd’hui, c’est ce projet qui convaincra les femmes de rallier le camp de la révolution.

La théorie révolutionnaire développée par Marx et Engels, de même que les expériences en ex-URSS et en Chine ont amorcé des réflexions formidables sur ces questions. Nous devons résolument les étudier, et s’appuyer sur ces expériences pour faire avancer la lutte de libération des femmes dans la révolution. C’est ce que nous proposons dans cette discussion avec le camarade qui nous a soumis son point de vue.

L’oppression des femmes : vieille, mais pas éternelle

Le camarade dit vouloir aborder de «façon pratique» plutôt que théorique la question du féminisme révolutionnaire et ce, afin de poser les bonnes questions en vue de «mobiliser un prolétariat très majoritairement composé de femmes». Il pose la question des classes, mais il avance une explication idéaliste – «les femmes acceptent de se priver de revenus parce que leurs compagnons ne partagent pas les tâches ménagères» ; «elles manquent de temps pour un travail salarié», etc. Pour trouver les véritables fondements de l’oppression des femmes et agir sur eux, nous avons besoin d’une analyse historique, matérialiste : quelles sont les bases matérielles de l’oppression des femmes et donc, que faut-il détruire pour la faire disparaître ?

Le camarade soumet qu’«après 40 ans de propagande féministe intensive, si les hommes n’ont pas bougé d’un poil sur la question du travail ménager, peut-on encore penser que le problème est uniquement d’ordre idéologique ou psychologique ?» Il ne faudrait pas, pour dénoncer une injustice, ignorer les avancées réalisées historiquement par les femmes. Mais il est absolument vrai que ces avancées n’ont pas mis fin à l’oppression. Et c’est justement parce que le système économique dans lequel on vit est le même vieux système économique, réactionnaire et exploiteur. Voilà pourquoi la lutte féministe sur le terrain des droits démocratiques ne peut suffire à changer le système économique fondé sur l’exploitation, qui est une réalité matérielle. Il faut plutôt s’attaquer à transformer cette réalité.

Il ajoute que «les femmes sont largement surreprésentées dans le travail à temps partiel». C’est tout à fait vrai. Mais selon lui, l’explication réside dans «la nécessité de s’occuper de la maison». C’est prendre le problème à l’envers : le temps partiel n’a pas été créé parce que les femmes devaient faire le ménage : il existe parce que les capitalistes utilisent la force de travail en fonction de leurs besoins – l’accumulation de profits – et non en fonction de ceux du prolétariat ; ils utilisent celui-ci pour créer une armée de réserve, de sans emplois, mais aussi de travailleurs et travailleuses plus précaires, mal payées, et malléables à souhait, qui exercent ainsi une pression à la baisse sur les salaires. Y figurent en bonne place les femmes, qui historiquement ont fait leur apparition plus récemment sur le marché du travail.

Il faut donc remonter à l’origine du développement des forces productives pour comprendre ce qui a fondé l’absence des femmes de la sphère de production, et surtout la dévalorisation progressive de son rôle spécifique dans les sociétés primitives. Ce rôle, en partie déterminé par sa fonction de reproduction (porter les enfants puis en prendre soin), s’est graduellement transformé, de division sexuelle du travail qu’il signifiait, en source d’oppression, avec l’apparition de la famille, de la propriété privée et de l’État (qui symbolise la domination d’une classe sociale sur une autre). Cette analyse historique et matérialiste du développement des sociétés primitives telle que développée par Engels dans son livre sur L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État nous éclaire d’une façon capitale sur la stratégie de lutte contre l’oppression des femmes : il nous apprend que cette oppression n’a pas toujours existé, qu’elle est un produit de la société de classes – qui n’a pas toujours existé non plus – et que partant, nous pouvons vaincre cette oppression en éliminant les conditions matérielles sur lesquelles elle se fonde.

La question des femmes, c’est-à-dire la position et le rôle de la femme dans la société, est donc bien plus qu’une simple question d’égalité ou de démocratie. La lutte pour l’émancipation complète des femmes est une lutte décisive. La révolution ne peut avancer qu’en détruisant et en transformant radicalement les anciennes institutions, pratiques et idées qui emprisonnent les femmes. L’oppression des femmes est une des caractéristiques centrales de la division de la société en classes. La libération des femmes est liée à l’abolition de ces divisions.

La question des femmes doit être posée dans son ensemble et on doit se garder d’en faire un examen unilatéral ou superficiel. C’est ce qui arrive lorsqu’on cherche à comprendre et à résoudre la question des femmes en se basant uniquement sur des postulats généraux («les femmes sont victimes de ceci, les femmes sont comme cela…») et non sur la réalité des classes sociales (leurs intérêts et leurs rapports mutuels) auxquelles elles appartiennent. Lorsqu’on analyse le rôle et la situation des femmes, on doit prendre acte des avancées historiques, dont celles faites lors des révolutions socialistes (entre autres en URSS et en Chine) ; lorsqu’on regarde seulement les situations difficiles et les erreurs et non les moments favorables et les succès et surtout lorsqu’on veut tout régler l’ensemble de la question indépendamment des conditions sociales et économiques qui prévalent, notre perspective est incomplète.

Les révolutions n’ont jamais pu se passer de la moitié de l’humanité. Dans chaque lutte révolutionnaire qui nous a précédés, en Chine, en URSS, et encore maintenant au Pérou, aux Philippines et au Népal, les femmes ont joué un rôle actif et qui leur a permis d’avancer dans la voie de la révolution et de leur propre libération. Ces femmes révolutionnaires font aussi partie de l’histoire et ont contribué – indépendamment du féminisme bourgeois, faut-il le dire – à faire avancer les droits des femmes, jusque et y compris dans les sociétés capitalistes.

Après la révolution russe de 1917, alors que les pays d’Europe et d’Amérique niaient aux femmes la reconnaissance de leurs droits politiques les plus élémentaires, les femmes en URSS ont acquis plus de droits et d’égalité que partout ailleurs dans le monde : libéralisation du mariage et du divorce ; contraception et avortement sur demande (nous sommes en 1917) ; décrets enlevant aux hommes toutes prérogatives sur les membres de leur famille et qui reconnaissaient aux femmes le droit à «l’autodétermination économique, sociale et sexuelle», notamment la liberté du domicile, du choix de leur nom et de leur citoyenneté ; le retrait de l’adultère et de l’homosexualité du code pénal ; mise en place de crèches et systèmes collectifs d’entretien ménager ; introduction de congés de maternité ; accès au marché du travail.

Pendant que l’Occident fêtait le retour à la «démocratie capitaliste» en URSS et en Europe de l’Est, les femmes y ont perdu les fragiles acquis qu’elles avaient sauvegardés : qu’on songe à la campagne de Gorbatchev dans les années 90 pour le retour des «ménagères» à la maison, à la restriction du droit à l’avortement dans la nouvelle Allemagne réunifiée ainsi qu’en Pologne, de même qu’à la disparition des garderies gratuites dans ces mêmes pays. Autant de mesures réactionnaires qui permettaient entre autres de retourner les femmes à la maison, dans une période où le libre marché faisait disparaître des centaines de milliers d’emploi.

En fait, la perte des premiers acquis pour les femmes dans les pays «socialistes» a coïncidé avec le recul de la classe ouvrière et le début du capitalisme d’État, avant le grand retour des pays du bloc de l’Est dans le giron capitaliste. Ce n’est pas la révolution socialiste, mais bien plutôt l’abandon de toute perspective révolutionnaire et socialiste, qui a fait reculer les femmes. Ces expériences, loin d’être décourageantes lorsqu’on qu’on en fait le bilan et qu’on sait ce qui les a fait échouer, sont au contraire autant d’espoir pour les femmes dans la révolution socialiste, et une raison de plus pour elles de rejeter le capitalisme réactionnaire et oppresseur.

En rappelant ces quelques exemples historiques, on constate que l’oppression à l’endroit des femmes et la façon dont elle se manifeste n’est pas figée, ni immuable et encore moins uniforme. Les femmes ne sont pas toutes opprimées spécifiquement, ni systématiquement. Nous devons trouver quelles forces agissent et font bouger l’histoire afin que nous, comme révolutionnaires, sachions comment agir pour changer la société. Parfois elle avance, parfois elle recule. C’est en cherchant à comprendre ce mouvement qu’on pourra agir sur la base matérielle.

Libérons les femmes et les enfants : transformons la famille !

Vaincre le capitalisme est incontournable. C’est le seul bouleversement qui permettra de détruire les bases matérielles de la société de classes. Les rapports entre les hommes et les femmes et surtout, l’organisation de la famille et la reproduction de la force de travail (la prise en charge et le soin des enfants), sont principalement déterminés par le système économique. Vivre seul-e ou en couple, par envie ou par nécessité économique ? Le rapport privé, amoureux ou sexuel entre hommes et femmes est directement lié à la prise en charge et au soin des enfants dans la société capitaliste. Doit-il nécessairement en être ainsi ? Est-ce que la famille a toujours été formée d’un père, d’une mère qui devaient prendre en charge l’éducation, le soin et la garde des enfants ? Les enfants, encore plus que les femmes, sont soumis à l’arbitraire, en raison du caractère privé de la famille. Pourquoi la société et les communautés ne pourraient-elles pas en assumer la responsabilité affective, économique et sociale ? La société capitaliste offre-t-elle le soutien et les services nécessaires pour éviter l’isolement et la dépendance ou au contraire, parce que sa raison d’être est le profit et non le bien-être des individus, tire-t-elle doublement profit de l’isolement et de la pauvreté de la classe exploitée et plus spécifiquement de sa portion féminine ?

La famille, sous le capitalisme, constitue le lieu de reproduction de la force de travail : c’est à l’intérieur de la famille, soit en dehors des rapports sociaux de production, que l’on prend en charge le soin et l’éducation des enfants. La famille se constitue depuis des siècles à partir d’un couple composé en général d’un homme et d’une femme. Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où la famille, c’était beaucoup plus de monde que le père et la mère. À l’époque des sociétés primitives, c’était la société, la tribu dans son ensemble et à son échelle, qui prenait soin des enfants. Les rapports amoureux et sexuels entre hommes et femmes étaient beaucoup plus «libres», c’est-à-dire qu’ils étaient indépendants des tâches domestiques, de la reproduction des enfants et de leur prise en charge. L’apparition de la famille patriarcale, qui a permis historiquement à l’homme de «contrôler» sa paternité pour des raisons «nouvelles» de transmission de propriété, a imposé aux femmes l’obligation d’être fidèles à un seul homme. Ces derniers n’étaient toutefois nullement tenus à cette fidélité. Or, une femme qui transgressait ces règles devenait vite une paria, une esclave et une prostituée.

Aujourd’hui, la famille patriarcale a subi des transformations radicales : personne ne peut sérieusement défendre la thèse que la famille actuelle, dans un pays impérialiste comme le nôtre, est semblable à celle qui prévalait il y a 1 000, 500, 100 et même 50 ans. Mais la famille a conservé la plupart de ses attributs opprimants, parce que le capitalisme a maintenu la reproduction – et le «coût» qu’elle engendre – dans la sphère privée, c’est-à-dire, dans la famille.

Et comme la famille n’est pas un concept abstrait, mais qu’elle s’incarne elle aussi à l’intérieur des classes sociales, la vie de couple et par conséquent, la vie de famille, n’est pas la même chez les bourgeois que dans une famille ouvrière. Par exemple, même si le poids des traditions veut que les responsabilités domestiques (et particulièrement le soin des enfants) incombent aux femmes, elles ne sont pas pour autant un «facteur» d’oppression dans la famille bourgeoise. Parce que la famille bourgeoise, grâce à sa richesse peut se payer un service, une personne (en général, une femme prolétaire) qui prendra en charge ces tâches. Le droit au divorce et les lois qui le régissent permettent en général aux femmes de la bourgeoisie qui n’auraient pas été sur le marché du travail, de s’en tirer tout de même extrêmement bien.

Les couples de la petite-bourgeoisie en général bien éduqués, dans lesquels la femme travaille et peut gagner un bon revenu, sont certainement ceux qui ont le mieux «intégré» les valeurs féministes puisque celles-ci reflétaient largement les préoccupations de ceux-là : libéralisation du divorce, amour libre, gains salariaux, droit à l’avortement. Bien que ce soit fragile, l’accès aux garderies privées ou à une gardienne à la maison, les soupers au restaurant, la femme de ménage une fois par semaine, sont autant de solutions dont les familles petites-bourgeoises de la catégorie supérieure peuvent se prévaloir. L’accès à un travail «valorisant», la participation aux rapports sociaux de production, l’accès à une meilleure scolarisation, influencent considérablement les conditions de vie des femmes de la petite-bourgeoisie. Mais la condition économique de celles qui ont des enfants demeure très fragile sous le capitalisme, particulièrement chez les femmes de la petite-bourgeoisie moins nantie.

Les conditions de vie des femmes du prolétariat et des couches les plus exploitées sont elles aussi différentes. Parce que d’abord, dans le «couple» prolétarien, il n’y a pas de liberté économique. L’homme et la femme sont tous deux asservis économiquement et n’ont pour toute richesse que leur force de travail. Lorsqu’ils forment un couple «stable», c’est un choix économique (un seul loyer, ça compte !). C’est définitivement l’arrivée d’un enfant au sein du couple, qui impose un premier «choix» contraignant pour la femme et un appauvrissement objectif pour le couple : les revenus du couple deviennent souvent insuffisants pour la famille qui doit assumer de nouvelles dépenses (surtout en garderie, mais aussi en nourriture, vêtements, logement, etc.). Comme la femme en général gagne un moins bon salaire et qu’encore aujourd’hui dans les emplois précaires, les congés de maternité se soldent souvent par des congédiements, c’est elle qui se retrouvera à la maison pour éliminer une partie des frais de reproduction. Ou alors elle continuera à travailler à temps partiel, mais assumera en plus les repas, le lavage et le ménage.

Dans ce contexte, l’amour «libre» n’existe pas et ne peut pas exister pour les «couples» pauvres. Dans le capitalisme, le droit bourgeois et les lois actuelles du divorce (fondés bien sûr sur la propriété et les avoirs) peuvent fonctionner en autant qu’il y a des biens et des richesses à partager. Lorsqu’il n’y a qu’un salaire à partager, la «décomposition» du couple signifie, même dans le couple le plus «égalitaire» qui soit, et où chacun assumerait à parts égales la garde des enfants, l’appauvrissement automatique de la femme et de l’homme. Mais plus souvent qu’à son tour, cette situation matérielle génère un conflit qui se soldera en général par la prise en charge maternelle des enfants contre une pension alimentaire… qui sera souvent peu ou pas assumée. La responsabilité quotidienne des enfants, sans possibilité réelle de gagner un salaire suffisant pour pouvoir les envoyer à la garderie, doit être assumée seule ou avec une aide insuffisante pour couvrir les frais (loyer, électricité, etc.) qu’on assumait autrefois à deux.

L’intégration massive des femmes au marché du travail a opéré des transformations radicales dans la vie des hommes et des femmes, dans leur rapport entre eux et dans l’organisation – et la réorganisation – de la vie «familiale». La «libéralisation» du divorce, sa possibilité devenue effective pour une couche importante des femmes, et l’éclatement du couple «traditionnel» est un phénomène encore en marche : le droit effectif des femmes au divorce et à la liberté sexuelle est encore bien abstrait pour plusieurs d’entre elles et se paie parfois au prix de leur vie – bien des hommes refusent encore cette liberté. Mais vue à travers la lorgnette de l’histoire, un changement réel s’est produit.

Sous le capitalisme, parce que les tâches domestiques et le soin des enfants ne sont pas socialisées, l’éclatement du couple/famille – c’est-à-dire ayant des enfants – au contraire de libérer la femme, l’a isolée encore plus : il a fait reposer en totalité sur ses épaules, la responsabilité familiale et sa propre survie économique. C’est cette réalité que reflète la pauvreté des cheffes de familles monoparentales. Certains voudraient donc maintenir à tout prix la cellule familiale, comme solution à ce problème. Mais cela signifierait nécessairement imposer un retour en arrière pour les femmes puisqu’elle ne réglerait en rien le caractère privé des tâches domestiques. Dans le cas des familles pauvres, l’attribution de pensions alimentaires et leur paiement effectif demeurent complètement théoriques : on ne peut pas inventer de nouvel argent quand on se sépare. S’il y a mésentente (est-ce surprenant lors d’une séparation ?) sur le partage des «aliments» ou la responsabilité parentale, ira-t-on payer des frais juridiques pour partager un «revenu» qui était déjà insuffisant ? Quand les revenus dont disposent les parents ne sont pas suffisants à la base, les règles du droit bourgeois, établies conformément aux règles de fixation des pensions alimentaires telles qu’édictées dans le Code civil du Québec par exemple, et qui sont «présumées correspondre aux besoins des enfants et aux facultés des parents» sont des règles inapplicables pour la majorité prolétaire. Et ce sont les femmes et les enfants qui en paient le prix.

Tout ceci est un survol bien empirique et très schématisé des conditions de vie des femmes telles qu’on peut les constater dans un pays comme le Canada. Il serait surprenant que cette condition s’améliore sous le capitalisme : il est même certain que pour les femmes du prolétariat et des couches plus fragiles de la petite-bourgeoisie, cet asservissement aux tâches domestiques liées à l’éducation des enfants et cette oppression ne pourront se résoudre sous le capitalisme. Celui-ci a un intérêt matériel au maintien de la reproduction de la famille dans la sphère privée.

Pour opérer ces transformations, il faudrait que la société capitaliste ne soit plus… la société capitaliste. La société capitaliste est organisée en fonction des profits ? Nous voulons une société organisée en fonction des besoins de tous et toutes. Alors que les capitalistes organisent la domination d’une classe minoritaire qui s’enrichit de notre travail, nous voulons, nous, une société sans classes, où le travail permet de libérer les femmes et les hommes et de mieux répartir les tâches contraignantes, en les socialisant. Qu’au lieu de faire reposer privément la responsabilité des tâches domestiques et du soin des enfants, elle mette en place des mesures concrètes : la prise en charge communautaire des enfants ; des garderies absolument gratuites, et également accessibles à toutes ; des cantines ou restaurants accessibles de façon quotidienne ; le partage des heures de travail permettant à chacun et chacune d’assumer en partie ces tâches.

Seuls de tels changements permettront d’agir sur les comportements et les rapports entre les hommes et les femmes, mais aussi sur les rapports entre parents et enfants. Ces transformations permettront de «libérer» ce qui appartient à l’amour et à la sexualité, de ce qui appartient à la «famille» et au bien-être des enfants.

Un combat politique à mener, classe contre classe

Pour nous, la contradiction principale est la contradiction qui joue un rôle dominant, déterminant dans un processus complexe de développement des choses. Au Canada, pays impérialiste développé, la contradiction principale repose sur l’opposition entre le prolétariat et la bourgeoisie. C’est cette contradiction qui, en dernière instance, du fait de l’opposition irrémédiable et absolue qui existe entre les intérêts du prolétariat et ceux de la bourgeoisie, qui sont les deux plus grandes classes de la société canadienne et autour desquelles se forment les deux vastes camps qui s’opposent – celui de la révolution et celui de la réaction -, va déterminer toutes les autres contradictions.

Le prolétariat est la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, parce que sa condition concentre toute l’oppression et l’exploitation que subissent les hommes et les femmes qui appartiennent à la classe dominée. Le combat du prolétariat – et des femmes en son sein – s’inscrit dans la lutte pour la suppression des classes et lorsque le prolétariat, que les femmes et hommes y soient égaux en nombre ou pas, affronte la bourgeoisie, il le fait parce que sa condition objective dans les rapports de production et les rapports sociaux (exploitation et oppression) le pousse à cet affrontement.

Nous nous sommes donnés comme tâche, en ralliant dès aujourd’hui ceux et celles qui sont prêts au combat, de préparer la lutte à venir contre la bourgeoisie. Nous le faisons en propageant le programme communiste révolutionnaire qui est notre stratégie pour renverser et détruire le capitalisme. C’est en donnant ainsi le signal du départ et en faisant connaître ce nouveau monde à gagner, que nous pourrons convaincre ce noyau dur de millions de femmes et d’hommes du prolétariat exploité de se mettre en marche. Ce sont ces millions de travailleuses que les capitalistes surexploitent en profitant de la discrimination, que nous invitons dans la lutte, pour diriger le camp de la révolution, construire le parti communiste révolutionnaire et son armée rouge et participer à l’action révolutionnaire des masses.

La révolution d’Octobre 1917 a démontré que même si le socialisme n’élimine pas en un jour les classes sociales, ni les rapports capitalistes, ni les rapports oppressifs, la société socialiste permet de développer les bases matérielles et idéologiques qui permettront cette abolition, entre autres en transformant les rapports entre hommes et femmes et en transformant la structure familiale (son rôle et son fonctionnement).

La Grande révolution culturelle prolétarienne menée par des millions de travailleurs et de travailleuses, étudiants et étudiantes, paysans et paysannes révolutionnaires et dirigée par Mao a permis d’approfondir cette analyse. Elle a démontré que sous le socialisme, la lutte des classes se poursuivait et que l’émancipation des femmes fait partie de l’émancipation du prolétariat, mais que cette émancipation devait être gagnée par les femmes qui pour conquérir «la moitié du ciel» et atteindre l’égalité complète, doivent résolument s’engager dans le camp révolutionnaire et mener la lutte politique, idéologique, scientifique et économique jusqu’au bout, c’est-à-dire faire la révolution dans la révolution.

Faire la révolution dans la révolution, c’est pour les femmes du prolétariat assumer un rôle de direction dans la lutte idéologique, la lutte révolutionnaire et l’expérimentation scientifique, pour transformer les conditions matérielles d’existence et tous les rapports sociaux oppressifs et faire ainsi émerger une nouvelle société où toutes les formes d’oppression auront disparu.

Développer le programme communiste de libération des femmes

Le Projet de programme du Parti communiste révolutionnaire (comités d’organisation) qui circule depuis la conférence organisée à Montréal en novembre dernier, a mis de l’avant quelques perspectives générales pour la construction d’un mouvement des femmes du prolétariat regroupant les travailleuses syndiquées, les chômeuses, les assistées sociales, les travailleuses non syndiquées, les organisations politiques de la classe ouvrière, les femmes des organisations de jeunes et d’immigrantes qui ont une orientation prolétarienne. Nous pourrions y ajouter, et de toutes les femmes qui veulent se joindre à la lutte dirigée par le prolétariat pour la révolution socialiste et la destruction du capitalisme.

Le PCR(co), à partir de ce projet et de sa pratique révolutionnaire, adhère à l’idée que la lutte des femmes du prolétariat fait partie intégrante de la lutte de tous les exploités et opprimés mais qu’au cours de la lutte, les organisations du prolétariat – et en cela, les hommes et les femmes qui le composent – doivent lutter pour les besoins spécifiques des femmes, afin qu’elles se mobilisent, qu’elles dirigent et qu’elles participent activement à la lutte révolutionnaire.

Le PCR(co) développe son activité à partir d’un but : le communisme et la nécessité d’effectuer des tâches pour atteindre ce but, d’appliquer une ligne politique juste et de s’appuyer sur les masses. Aucun homme et aucune femme n’est exclue à l’avance de n’importe quelle tâche. Mais nous devons assurer les conditions pour que cela soit possible pour tous et toutes. Les femmes du prolétariat vont se joindre à une organisation qui leur permettra de s’organiser, d’apprendre en combattant et surtout qui va matérialiser un affrontement entre l’ancien monde, celui qu’il faut détruire et le nouveau, celui à construire.

Aujourd’hui, ces perspectives générales sont bien incomplètes sur la question des femmes. C’est notre tâche, à nous et à toutes celles qui veulent transformer de façon révolutionnaire cette société pourrie, d’élaborer le programme communiste de libération des femmes. Nous invitons toutes les femmes du prolétariat, féministes radicales, anticapitalistes ou révolutionnaires, à poursuivre avec nous la discussion mais aussi la lutte pour préparer l’avenir. L’invitation est lancée !

Détruisons le capitalisme !
Développons le programme communiste de libération des femmes !
Le prolétariat, seule classe révolutionnaire jusqu’au bout !

e p D T F s