Socialisme Maintenant №8
Après la résistance,

Le grand blocage du Forum social mondial

Au cours des trois dernières années, les grandes puissances ont vu se développer une opposition incroyablement variée, contre le modèle que les ONGs et grands regroupements de la «société civile» ont appelé la «mondialisation néo-libérale». Après le premier grand élan observé à Seattle, après Naples, Québec, Göteborg et puis Gènes en juin dernier qui a vu un manifestant tué par les forces policières ; après le 11 septembre et le déclenchement de la guerre militaire ouverte du camp impérialiste ; après un deuxième Forum social mondial tenu à Porto Alegre en janvier dernier ; à quelques semaines enfin du prochain G-8 en terrain canadien, où en est le mouvement anti-mondialisation ? La mondialisation a-t-elle ralenti, l’impérialisme s’est-il affaibli ? A-t-il été ébranlé par les forums sociaux ou bien l’a-t-il été par d’autres forces, totalement étrangères aux ONGs, aux économistes de gauche, aux centrales syndicales et aux partis de la gauche traditionnelle qui sont les penseurs du mouvement anti-mondialisation ? Ces questions importantes, en cette période d’offensive militaire impérialiste rarement égalée, de destruction éhontée de tout un peuple en Palestine et sans que les mécanismes soi-disant démocratiques des États impérialistes – ONU, médias, ONGs – n’y puissent rien, il y a urgence à se les poser.

Il y a urgence pour les forces les plus conséquentes et les plus révolutionnaires, à dégager des perspectives qui leur sont propres, au lieu de se fondre dans l’ensemble de la «société civile» qui agite depuis quelques années les forums sociaux. Il nous faut répondre aux aspirations et espoirs soulevés au sein des masses exploitées par la rhétorique anti-mondialisation des forums sociaux, mais qui n’arrivent pas à dépasser le stade de la résistance.

Malgré les forces enthousiastes et militantes qu’il a permis d’aviver, le «mouvement» anti-mondialisation – entendons, la mouvance dans sa totalité – fait face aujourd’hui à un blocage important : le refus de poser la question du renversement du pouvoir dominant et minoritaire imposé par les bourgeoisies impérialistes et son remplacement par une autre forme de pouvoir.

Après avoir exposé une critique sévère et accumulé des révélations sur les ravages du «néo-libéralisme» dans le monde – tout en ignorant l’analyse marxiste et léniniste de l’impérialisme qui demeure encore aujourd’hui la plus juste -, les forums sociaux n’ont donné que bien peu de suites concrètes au discours de résistance à la mondialisation. Comment en effet élaborer la stratégie pour mettre fin à la mondialisation impérialiste, construire une société complètement nouvelle, entièrement libérée des rapports capitalistes marchands et de l’exploitation, tout en maintenant cette immense toile abritant tout un spectre de revendications éclatées, dans un ensemble suffisamment vague et modéré pour accueillir toute la «société civile» sans égard à la réalité des classes sociales ? C’est là une tâche impossible.

Il y a là un flou volontaire de la «société civile» pour définir clairement l’ennemi et le limiter au plus petit dénominateur commun, soit les grandes multinationales, de même que le FMI et la Banque mondiale. Les bourgeoisies nationales et les États impérialistes, plutôt que d’être identifiés comme responsables de l’exploitation capitaliste, sont considérés comme les «interlocuteurs» à qui la société civile adresse ses revendications. Ce flou permet d’inclure dans le camp anti-mondialisation certains États sympathiques à la cause comme l’Espagne, la France ou même le Québec, tous représentés lors du dernier Forum social de Porto Alegre. Les mêmes États qui, en fidèles représentants de leur bourgeoisie, appuient la «guerre au terrorisme» menée par les Américains dans les pays pauvres et mènent leur propre campagne anti-sociale contre les travailleurs-ses dans leur pays.

En défendant la crédibilité des États capitalistes et de la démocratie dans sa forme bourgeoise, le mouvement de la société civile se maintient indéfiniment dans la logique de la résistance, plutôt que dans celle de la transformation complète des bases même de la société capitaliste qui domine les rapports sociaux dans le monde. En refusant d’appeler et de défendre la prise du pouvoir par les masses opprimées (ou sinon, uniquement dans le cadre électoral et mensonger du système bourgeois), le mouvement «citoyen» dans sa forme actuelle ne peut que mener à une immense déception pour les couches opprimées.

Tout le pouvoir aux masses ! Un mot d’ordre à répandre partout

Le mouvement anti-mondialiste incarné dans les Forums sociaux veut une société où les masses auront davantage accès à la démocratie participative… sans s’attaquer au pouvoir bourgeois. Oui, il y a absolue nécessité de créer et de développer partout la démocratie directe des masses, mais ce ne sera possible qu’en construisant un nouveau pouvoir, populaire et prolétarien, c’est-à-dire dirigé par les masses. Mais cette démocratie directe, qui en russe s’appelle soviet, elle ne peut exister ni survivre dans la société capitaliste actuelle. Or c’est pourtant l’essentiel de ce que proposent les anti-mondialistes regroupés au Forum social mondial (FSM), campés dans une logique d’opposition plutôt que de changement.

Dans l’appel final émis au 2e Forum de Porto Alegre tenu en janvier dernier, les représentants des mouvements présents affirment lutter «pour le droit des peuples à connaître et à critiquer les décisions de leur propre gouvernement, particulièrement en ce qui concerne leur politique au sein des institutions internationales. Alors que nous luttons pour l’établissement d’une démocratie électorale et participative dans le monde, nous insistons sur la nécessité de démocratiser les États et les sociétés, de lutter contre les dictatures.»

Or dans la société de classes actuelle, dominée par la bourgeoisie, l’État et ses formes «démocratiques» forment l’appareil qui étouffe et empêche la véritable démocratie de la majorité. Ce n’est qu’en mettant fin au règne de la bourgeoisie et en détruisant son État qu’on peut espérer construire un véritable pouvoir pour les masses. Ils sont là, le blocage et les limites du mouvement actuel, limites auxquelles s’est buté historiquement le mouvement anarchiste avec ses conceptions d’auto-organisation des masses, tout en refusant d’envisager leur prise de pouvoir effective et les tâches révolutionnaires qui en découlent.

Lénine, dans ses Lettres de loin écrites quelques mois avant la Révolution d’octobre en Russie, posait clairement ces enjeux entre organisation et pouvoir. Avec le désordre social actuel et les avancées révolutionnaires sérieuses des guérillas et partis maoïstes dans certains pays dominés, il vaut la peine de le relire, pour comprendre quelles tâches d’organisation se posent aux révolutionnaires aujourd’hui :

«Le mot d’ordre de l’heure, c’est l’organisation. Mais s’en tenir là ne voudrait encore rien dire, car d’une part, l’organisation est toujours nécessaire et se borner à affirmer la nécessité “d’organiser les masses” n’explique donc encore absolument rien ; quiconque s’en tiendrait là ne serait qu’un sous-fifre des libéraux, car les libéraux, précisément, désirent pour asseoir leur domination que les ouvriers n’aillent pas au-delà des organisations habituelles, “légales” (du point de vue de la société bourgeoise normale), c’est-à-dire que les ouvriers s’inscrivent sans plus, à leur parti, à leur syndicat, à leur coopérative, etc, etc. […]

«Les ouvriers ont compris, grâce à leur instinct de classe, qu’en période de révolution il leur faut une organisation toute différente, autre qu’une organisation ordinaire ; ils se sont engagés avec juste raison dans la voie indiquée par l’expérience de notre révolution de 1905 et de la Commune de Paris de 1871 ; ils ont créé le Soviet des députés ouvriers, se sont mis à le développer, à l’élargir, à l’affermir en y faisant participer des députés des soldats ainsi que sans aucun doute, des députés des ouvriers salariés agricoles, et puis, sous telle ou telle autre forme, de tous les paysans pauvres.

«La fondation de telles organisations dans toutes les localités de la Russie sans exception, pour toutes les professions et toutes les couches, sans exception, de la population prolétarienne et semi-prolétarienne, c’est-à-dire pour tous les travailleurs et tous les exploités, telle est la tâche la plus importante, la plus urgente. […] Mais demande-t-on, que doivent faire les soviets des députés ouvriers ? Ils doivent être considérés comme les organes de l’insurrection, comme les organes du pouvoir révolutionnaire.

«Nous avons besoin d’un État. Mais non pas tel que l’a créé la bourgeoisie, depuis les monarchies constitutionnelles jusqu’au républiques les plus démocratiques. […] Nous avons besoin d’un État, mais pas celui qu’il faut à la bourgeoisie et dans lequel les organes du pouvoir tels la police, l’armée, et la bureaucratie sont séparés du peuple, opposés au peuple. Toutes les révolutions bourgeoises n’ont fait que perfectionner cette machine d’État et la faire passer des mains d’un parti dans celle d’un autre.

«Le prolétariat lui, s’il veut sauvegarder les conquêtes de la présente révolution et aller de l’avant, conquérir la paix, le pain et la liberté, doit “démolir”, pour nous servir du mot de Marx, cette machine d’État “toute prête” et la remplacer par une autre, en fusionnant la police, l’armée et le corps des fonctionnaires avec l’ensemble du peuple en armes. […] Le prolétariat doit organiser et armer tous les éléments pauvres et exploités de la population, afin qu’eux-mêmes prennent directement en main les organes du pouvoir d’État et forment eux-mêmes les institutions de ce pouvoir.»

Pour opérer un déblocage, outre le rejet clair et sans équivoque du capitalisme, les éléments les plus révolutionnaires doivent s’unir autour d’un constat : le capitalisme doit cesser d’exister et avec lui, la domination des capitalistes sur le monde. Ils doivent s’unir autour d’une pratique conséquente à lui donner : comment y arriver, c’est-à-dire la stratégie révolutionnaire et le type de pouvoir qu’il faut construire.

Or ces perspectives ne sont aucunement sur la table, ni dans les discours et conclusions qui ont suivi Porto Alegre, ni dans celles du Sommet des peuples. Il incombe aux militants et militantes les plus aguerris, aux organisations révolutionnaires, aux intellectuels les plus honnêtes, de travailler de façon urgente à définir ce projet qui saura les amener dans la lutte révolutionnaire. C’est ce que le Parti communiste révolutionnaire (comités d’organisation) tente de faire au Canada avec son projet de programme et la perspective d’un congrès de fondation d’ici un an.

Le mérite de ce projet – et il reste des tâches immenses d’organisation, de réflexions, de débats et d’actions à faire -, c’est de proposer une stratégie de la révolution et de poser avec toute l’honnêteté possible, la question du pouvoir des masses et de la violence révolutionnaire indispensable pour renverser le capitalisme.

Or, après l’élan et la colère que font naître les révélations fouillées des ONGs sur les crimes du capitalisme contre l’humanité, tout se retrouve bloqué sur ce refus de la nécessité du renversement du capitalisme et de la stratégie de la révolution. Depuis le 11 septembre, ce blocage s’est fait cruellement sentir, face aux puissances impérialistes – États-Unis en tête – qui mènent une offensive tous azimuts pour écraser les luttes des peuples dans les pays les plus pauvres de la planète.

Un mouvement paralysé par le pacifisme

Les événements du 11 septembre ont permis de démontrer l’impuissance du mouvement anti-mondialisation dans sa forme actuelle, à empêcher ou du moins, à contrecarrer concrètement les pires offensives militaires et économiques des impérialistes depuis la Deuxième Guerre mondiale. Lors du dernier Forum social de Porto Alegre, tenu en janvier soit après les multiples offensives militaires américaines en Afghanistan, les exactions en Palestine, le débarquement américain aux Philippines et l’offensive appréhendée d’Israël contre le peuple palestinien, l’appel des mouvements sociaux adopté en conclusion s’est contenté de reprendre le vocabulaire impérialiste des «attaques terroristes (les événements du 11 septembre) que nous condamnons sans réserve, de même que nous condamnons toute attaque contre des civils partout dans le monde», et de confondre toutes les formes violentes de lutte et de résistance avec leur contraire, soient les formes violentes de la réaction, du pouvoir dominant et injuste que font régner les puissances impérialistes avec des armées, des armes nucléaires, des forces de destruction qui n’ont aucune commune mesure avec les jets de pierre et les bombes artisanales, ni même avec un avion lancé contre une tour. L’organisation armée des masses contre le pouvoir fasciste et réactionnaire qui leur est imposé par l’impérialisme, est une nécessité que les masses ont depuis longtemps comprise, dans les pays les plus ravagés par l’impérialisme. Et elles s’organisent malgré les pacifistes, pour se défendre. Ce n’est donc pas cette appropriation de la violence par les masses qu’il faut condamner.

En fait, la rapidité avec laquelle l’impérialisme américain a pu lancer sa nouvelle offensive militaire, sans véritable résistance active au sein des métropoles impérialistes, laisse songeur. Surtout, lorsqu’on compare l’impact de ces mouvements, à ceux autrement héroïques, initiés par quantité de mouvements populaires et armés, qui bien que dans certains cas inconséquents, n’en ont pas moins ébranlé comme jamais auparavant l’impérialisme américain. Aujourd’hui au Népal, aux Philippines, et dans plusieurs pays d’Asie du Sud, des guérillas maoïstes ont lancé des mouvements pour construire un nouveau pouvoir par la lutte à tous les niveaux incluant la guerre populaire prolongée.

Or devant ces luttes armées menées contre l’impérialisme, donc contre tout ce qu’il ne cesse de dénoncer à cors et à cris, le mouvement anti-mondialisation refuse de se prononcer et se contente de rejeter la guerre, sans autre forme de nuances : «Pour la paix, nous affirmons le droit de tous les peuples à la médiation internationale avec la participation d’acteurs de la société civile indépendants. Contre la guerre et le militarisme, contre les bases et les interventions militaires étrangères, et l’escalade systématique de la violence, nous privilégions le dialogue, la négociation et la résolution non-violente des conflits.»

Ce monde idyllique, fait de dialogue et de négociation, n’existe pas sous la domination impérialiste. Il ne pourra jamais exister tant que l’impérialisme qui a besoin de s’approprier les richesses humaines et matérielles des peuples dans les pays pauvres, sera le système dominant. L’impérialisme doit régner par la force pour maintenir le pouvoir d’une minorité sur la majorité.

Ce refus de cautionner quelque forme de violence que ce soit dans le combat et la résistance à l’impérialisme limite sérieusement les perspectives de changements offertes par le FSM et le mouvement anti-mondialisation officiel. C’est dans les faits, un refus de renverser le pouvoir réactionnaire des bourgeoisies impérialistes.

Le mouvement anti-mondialisation doit reconnaître la violence révolutionnaire comme force nécessaire au renversement du pouvoir dominant qui aujourd’hui, utilise la violence réactionnaire pour se maintenir. En omettant de le faire, il se coupe complètement des forces les plus avancées aujourd’hui dans la lutte contre l’impérialisme et il cautionne le discours des Bush et Chrétien de ce monde qui associe toute résistance armée au «terrorisme».

En refusant la violence révolutionnaire et en se soumettant au pouvoir politique de la bourgeoisie pour plaire à un réseau pétri d’intérêts contradictoires, le mouvement anti-mondialisation officiel révèle l’échec de la «société civile», comme réponse et alternative à proposer aux masses exploitées. Il faut souhaiter des ruptures au sein de ce mouvement et la reconstruction d’une unité plus modeste, mais nettement plus claire et prometteuse pour l’avenir. Cette unité doit nécessairement exclure les bourgeoisies nationales, les représentants de quelque État capitaliste que ce soit, les groupes d’intérêts et entreprises capitalistes. Il doit recentrer ses perspectives pour défendre les besoins et les aspirations des masses opprimées (paysans, ouvriers, exclus) dans les pays pauvres, et du prolétariat exploité dans les pays impérialistes, pour une vraie libération. C’est d’un véritable front uni contre l’impérialisme et contre la guerre des riches dont nous avons besoin !

L’unité des forces, même petites au début, autour d’une analyse et d’une stratégie révolutionnaire pour transformer la société, c’est 100, 1 000 fois plus puissant qu’une unité large, mais conçue dans le vague et construite sur des compromis avec les éléments qui ne souhaitent pas et n’ont pas intérêt à la transformation radicale de cette société impérialiste, pourrie jusqu’à sa racine.

e p D T F s