Socialisme Maintenant №8

Contre le pacifisme

Le texte qui suit est paru dans le dernier numéro (28) de la revue politique et littéraire européenne Albatroz (B.P. 404, 75969 Paris Cedex 20, France). Son auteur, Tom Thomas, a déjà publié plusieurs livres sur différentes questions liées à l’actualité du marxisme et à la lutte pour le socialisme, dont L’écologie du sapeur Camember et Les racines du fascisme, que nous avons recensé dans le numéro 2 de Socialisme Maintenant! (été 1997). Il fut autrefois dirigeant de l’organisation Voie prolétarienne de France, anciennement maoïste, de laquelle il s’est toutefois séparé il y a déjà plusieurs années. Les éléments de ligne qu’il soulève dans cet article nous apparaissent comme étant fort pertinents et devraient nous inspirer dans la lutte que nous devons mener et développer contre l’actuelle guerre impérialiste – les points de vue pacifistes et anarchistes qu’il critique étant fort semblables à ceux qu’on retrouve ici même au Canada. Selon nous, Tom Thomas présente correctement comment les révolutionnaires doivent se positionner dans un pays impérialiste face au rôle joué par leurs propres bourgeoisies et face aux luttes menées par les peuples des pays dominés. Reste bien sûr à mettre en pratique les précieux enseignements qu’il nous apporte…
– Socialisme Maintenant!

L’écroulement de gratte-ciel occupés par quelques-unes des plus importantes puissances financières de la planète, la désintégration d’une partie du Pentagone, le 11 septembre 2001, ont été un épisode marquant de la guerre qui oppose, depuis plus de 50 ans, les U.S.A. et leurs vassaux otanesques aux peuples opprimés du monde entier. Ceux-ci se levèrent en formant une sorte d’immense «hola» enthousiaste qui fit le tour du monde. Il était prouvé que la plus grande puissance impérialiste, oppressive, terroriste que le monde ait jamais connue pouvait être touchée en son cœur, malgré ses dollars et sa haute technologie.

C’est la guerre se sont exclamés, par la voix de Bush, ceux qui la mènent depuis si longtemps ! Son ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, a précisé immédiatement que cette guerre se développera

«…en des fronts multiples pendant longtemps et requerra une pression continue d’un grand nombre de pays. Nous emploierons tous les moyens militaires à notre disposition, ouverts et secrets, aussi bien que tous les moyens diplomatiques, économiques, financiers et de maintien de l’ordre. Nous ne nous arrêterons pas avant d’avoir détruit les réseaux terroristes. Les régimes qui hébergent les terroristes doivent savoir qu’ils en paieront le prix.»

(cité dans Le Monde, 17/10/01) Or nous savons, et le grand linguiste américain Noam Chomsky le confirme, qu’aujourd’hui «en pratique, le terrorisme est la violence commise contre les États-Unis, quels qu’en soient les auteurs» [1], et quels qu’en soient les objectifs. Et les stratèges américains précisent eux-mêmes qu’après la phase I (l’écrasement de l’Afghanistan) il y aura une phase II concernant des pays considérés comme insoumis au contrôle et à la domination U.S., tels l’Irak, la Syrie, l’Iran, la Libye, etc.

On aurait pu penser que des déclarations aussi claires, confirmant des faits depuis si longtemps avérés, sur les buts impérialistes de la guerre américaine, auraient amené les organisations se disant révolutionnaires ou anti-mondialisation à tout faire pour mobiliser les masses dans un vaste front contre cette super puissance, qui croit enfin arrivé le moment, qu’elle prépare depuis si longtemps, où elle peut achever d’organiser la domination du capital sur le monde entier sous son seul égide maintenant qu’elle semble ne plus avoir aucun rival à sa hauteur sur la planète. Eh ! bien, hélas, ce n’est pas ce qui s’est produit, en France du moins.

Certes, et cela manifestait pourtant une situation favorable, tout le monde était d’accord pour fustiger les U.S.A. «Qui sème le vent récolte la tempête», «Ils l’ont bien cherché», étaient le genre d’expressions qui revenaient dans toutes les conversations, à contre courant de l’intense propagande médiatique cherchant à organiser une solidarité avec les U.S.A. (sur les thèmes éculés de la défense de la liberté ; de la mort d’innocents civils, du danger d’une domination du monde par l’islamisme, qui se retournaient contre leurs auteurs en ne faisant que décrire les méfaits des U.S.A. eux-mêmes !).

Mais le fait est aussi, concernant la plupart de ces organisations se disant révolutionnaires, qu’à peine elles traduisaient ce point de vue en condamnant l’impérialisme U.S. et en montrant sa responsabilité dans la situation mondiale actuelle, qu’aussitôt elles y ajoutaient une condamnation virulente contre les «talibans», l’horreur islamique, la folie meurtrière de Ben Laden, et vomissaient les actions du 11 septembre comme «terroristes», argument semble-t-il définitif à leurs yeux. Bien souvent même, leurs tracts, leurs journaux accordaient plus de place et d’importance à cette condamnation qu’à montrer la nécessité urgente d’une opposition active à la guerre américaine et à faire des propositions pratiques à cet effet. La tonalité la plus répandue était celle du «ni-ni». «Ni Bush, ni Ben Laden», «ni talibans, ni bombardements», «ni impérialisme, ni islamisme». Après avoir ainsi renvoyé dos à dos les protagonistes (du moins ceux que les médias ont présenté comme tels), il ne restait plus alors qu’à s’occuper de ses petites affaires locales, car faire la guerre contre les U.S.A. et leurs alliés reviendrait à aider les horribles talibans. Mais bien sûr on restait de vrais révolutionnaires. Les choses étaient donc présentées ainsi : les talibans et les Américains d’un côté comme frères ennemis ; et de l’autre «notre camp», celui qui menait les vraies luttes anti-capitalistes, celles qui sont vraiment prolétariennes, qui affaiblissent vraiment le capital, à savoir les luttes pour les salaires et contre les licenciements, luttes économiques auxquelles on ajoutait, pour faire bonne mesure d’internationalisme, les luttes «anti-mondialisation» de Seattle et Gênes, présentées comme exemples de «vraies» luttes radicales contre l’impérialisme.

L’avantage de cette position c’est qu’elle est intellectuellement simple et rassurante, et pratiquement confortable et de tout repos. Le ron-ron des luttes économiques est un terrain bien connu, et qui ne risque pas de compromettre le pur révolutionnaire avec de fanatiques islamiques ! Car il ne fait aucun doute que tout individu raisonnable ne peut qu’être horrifié par n’importe quelle idéologie intégriste, qu’elle soit islamique, chrétienne ou juive. Aucun doute que personne ne souhaite vivre sous un régime qui serait dirigé par des Torquemada. Aucun doute qu’il faut combattre et éradiquer toutes ces idéologies fondées sur la haine à l’encontre des «infidèles», l’épuration ethnique ou religieuse, qui voudraient imposer une «charia» obscurantiste et inhumaine, réduire les femmes à du bétail, etc. : aucun argument ne manque pour vouer les talibans et leurs pareils aux gémonies. Et les médias les ont étalés à loisir (portant notamment tout d’un coup un vif intérêt au sort des femmes afghanes !).

Mais en rester à ces arguments ce n’est qu’en rester à une présentation très partielle de la situation. Prétendre que les talibans sont l’avant-garde d’une immense armée islamique disposant d’armes atomiques, biologiques, et s’apprêtant à établir partout la dictature de la charia, c’est reprendre exactement les arguments des agresseurs impérialistes qui ont tout intérêt à fabriquer l’idée d’un ennemi aussi puissant que satanique pour justifier leur guerre. Les talibans ne sont que quelques milliers, qui tenaient leur force des dollars et des armes que leur fournissaient les U.S.A. via le Pakistan (mécènes que Ben Laden ne pouvait évidemment pas suppléer) et l’ont perdue dès que leurs maîtres l’ont décidé. Comme toute secte ils etaient bien incapables d’organiser des masses nombreuses dans une lutte prolongée contre l’impérialisme. Leur idéologie ne pouvait au contraire que diviser entre races, religions, sectes et sous-sectes, et donc maintenir la lutte anti-impérialiste dans un extrême état de faiblesse, dont le «terrorisme» est justement la manifestation.

Il est d’ailleurs étrange de voir les partisans du «ni-ni» mettre un signe égal entre le danger impérialiste et le danger des talibans, tout en qualifiant ces derniers de terroristes. Car le propre de l’action terroriste, par rapport aux autres actions de guerre en général, c’est son caractère d’être le fait d’un groupe isolé qui pense exciter et faire bouger la masse par le déclic d’une action spectaculaire tout en négligeant le long travail de conscientisation politique, d’unification et d’organisation des masses, de conquête de l’opinion publique, de neutralisation des couches intermédiaires, de division des forces ennemies, bref de réunion des conditions d’une victoire populaire contre les forces armées du capital.

La bourgeoisie a toujours qualifié toute violence politique de «terroriste». Ce n’est pas pour autant qu’il faut se laisser impressionner. Lénine disait : «Sur le plan des principes, nous n’avons jamais rejeté ni ne pouvons rejeter la terreur.» [2] Pour lui, comme pour Marx auparavant [3], cela dépendait d’une analyse des circonstances concrètes pour savoir si tel ou tel mode d’action était utile ou pas à la lutte, non d’une question de principe. Dans son article «L’attentat contre le roi du Portugal» (19/02/1908), Lénine se moque des «hypocrites libéraux» qui s’offusquent de ce que le peuple portugais se réjouisse de la mort des souverains, et il cingle ceux des socialistes qui mettent un signe égal entre «le roi et ses assassins». Ce qu’il reprochait, à juste titre, aux terroristes de son époque (qui liquidaient tsars, ministres, princes, rois), ce n’est pas l’acte violent en lui même, mais c’est de négliger ce travail d’organisation et de mobilisation des masses, d’où il résultait la totale inefficacité de leur sacrifice héroïque. Les actions du 11 septembre à New York tombent évidemment sous le coup de la même critique. Elles visaient au spectaculaire, à montrer que l’ennemi pouvait être touché. Mais le spectaculaire à lui seul fait certes applaudir tous ceux qui souffrent de ce même ennemi et le haïssent, mais les laisse, justement, comme au spectacle : spectateurs. Ils applaudissent, font une très sympathique «hola» mondiale, mais c’est tout. Le mouvement taliban, comme tout mouvement sectaire, ou ethnique, ou raciste, etc., est incapable d’organiser un mouvement coordonné de tous les opprimés contre l’impérialisme, incapable donc d’organiser une force pouvant le vaincre, incapable même de l’affaiblir sérieusement : l’écroulement de deux gratte-ciel n’a fait qu’égratigner le monstre américain. Ce ne sont pas les cibles, plutôt bien choisies (des ambassades foyers des complots U.S. en Afrique, un gros navire de guerre, l’USS Cole, le Pentagone, un quartier général de la Haute Finance [4]), ni même l’utilisation d’avions civils, ni le «terrorisme» en général, qui sont critiquables. C’est cette impuissance fondamentale, ce sectarisme odieux de l’intégrisme religieux, qui affaiblit et divise le camp de l’anti-impérialisme au lieu de le renforcer en l’unissant.

Mais les partisans du «ni-ni» se limitent à reprendre les arguments de Bush et des médias contre le terrorisme «aveugle». Certains beaux esprits se sont même empressés de condamner toutes les actions «kamikazes», les accusant de mépriser la vie (on a pu lire ainsi dans un journal se disant marxiste-léniniste, Partisan, cette perle philistine que les combattants palestiniens ne devraient s’attaquer qu’aux militaires sionistes et non se faire sauter «dans des rues remplies de civils». Quel délicat conseil !). En présentant l’affrontement comme étant limité aux seuls protagonistes indiqués par les médias, des «terroristes islamiques» contre une superpuissance, les partisans du «ni-ni», prennent en fait une position de neutralité pacifiste typique de la petite bourgeoisie d’un pays impérialiste «secondaire». Cette classe s’irrite de l’impérialisme plus fort qui domine «leur» propre impérialisme d’où un antiaméricanisme nationaliste très consistant dans un pays comme la France (par exemple la lutte protectionniste du mouvement «antimondialisation» pour la «bonne bouffe» française que revendique José Bové, pour «l’exception culturelle française», pour renforcer l’État français et donc le capital français, etc.). Mais aussi ils minimisent l’oppression impérialiste en général sur les peuples [4], ou, ce qui revient au même, ils méprisent leurs luttes sous prétexte qu’elles utilisent des méthodes barbares (le fameux «terrorisme»), que quelques groupes fanatiques ultrasectaires et incultes de talibans y sont en première ligne à un moment donné, qu’elles ne visent pas au communisme, qu’elles ne sont pas «prolétariennes», qu’elles sont sans conscience politique [6].

La nature de classe de la position «ni-ni» dans la lutte des peuples opprimés contre l’impériaIisme est profondément petite bourgeoise. Le prétexte «taliban» que saisissent les «ni-ni» consiste à fermer les yeux sur le sens de la guerre en cours. Cette guerre et l’invasion de l’Afghanistan par les hordes de «l’Alliance du Nord» achetées pour quelques dollars, a pour but l’installation d’un régime inféodé aux États-Unis, qui, notamment, permettra d’exploiter les immenses ressources en pétrole et gaz d’Asie Centrale. Et cela même n’est qu’une bataille dans la guerre que dirigent les U.S.A. depuis 50 ans pour assurer, sous leur direction et à leur principal profit, les conditions de la valorisation du capital mondialisé. Pour comprendre les causes profondes de cette guerre, il faudrait rappeler ce qu’est le capital moderne, et pourquoi ses exigences pour se valoriser au stade de développement qu’il a atteint nécessitent de gravir cet échelon supplémentaire dans l’unification du marché mondial actuellement en cours. Et, au delà, nécessiteront de plus en plus de répression et de guerres du même type.

Cela est évidemment impossible à faire ici. Nous ne pouvons que rappeler le constat des faits, à savoir que, depuis sa victoire dans la Deuxième guerre mondiale qui a marqué la fin de la grande crise des années 1930, les U.S.A. n’ont cessé d’œuvrer à l’unification du marché mondial sous leur égide, condition nécessaire pour cette valorisation au stade du développement du capital qui a suivi cette crise (concentration mondiale des capitaux sous la forme financière, production et consommation de masse avec une division du travail à l’échelle mondiale et la nécessité d’une libre circulation mondiale des capitaux et marchandises, importance du contrôle des matières premières vitales, tel le pétrole, etc.). Ce qu’ils sont à peu près parvenus à faire après avoir contribué à briser les vieux empires coloniaux, qui découpaient le monde en chasse-gardées, et avoir fait imploser l’URSS (dont l’ultime bataille perdue contre les Américains fut justement en Afghanistan). Mais évidemment cette unification nécessite de briser toutes les formes d’indépendance nationale partout où c’est possible (quand ça ne l’est pas complètement, on passe des compromis dans le cadre du G8, de l’OMC, etc.). C’est pourquoi lorsque les bourgeoisies des pays dominés, libérées du joug colonial, voulurent utiliser les moyens même mis en avant comme les «valeurs» suprêmes par les bourgeoisies dominantes (indépendance, propriété privée, nationalisme, démocratie, etc.), les U.S.A. intervenaient immédiatement pour étouffer ces velléités d’autonomie en mettant en place des dictatures à leur solde. De l’assassinat de Mossadegh en 1953 en Iran, à celui d’Allende au Chili, en passant par les massacres de 500 000 soi-disant communistes indonésiens, et bien d’autres sur tous les continents, ils ont organisé, financé, soutenu, les plus féroces dictatures pour ouvrir au capital le «libre» marché mondial unifié qui leur est aujourd’hui nécessaire.

Même un observateur bourgeois aussi officiel et haut placé que Alain Joxe peut écrire :

«L’ordre américain vise au contrôle du monde et non à la recherche de la paix… Dans sa folie Ben Laden dit des choses vraies, même si c’est extrêmement gênant ! Il décrit l’évolution du système mondial dans des termes qui ne sont pas toujours faux. Là où il délire, c’est qu’il pense pouvoir changer l’ordre des choses avec des actes purement spectaculaires, vengeurs et génocidaires.»

[7] Mais, comme il le dit lui-même : «Ben Laden n’est qu’un symptôme ; cet extrémisme terroriste manifeste l’état du monde.» Et qu’est-ce que l’état du monde sinon la crise de valorisation du capital mondialisé qui s’est ouverte dès les années 70 ? Sinon l’antagonisme qui émerge de cette crise entre d’une part les différents impérialismes (entre lesquels les contradictions s’affaiblissent sous l’effet de la mondialisation du capital) et leurs vassaux compradores dans les pays dominés, et d’autre part les peuples opprimés et les prolétaires ? Et l’ennemi commun n° 1 à l’ensemble des opprimés, parce qu’étant la puissance dirigeante incontestée du camp impérialiste, ce sont les U.S.A., avec, plus spécifiquement dans chaque pays chacun des alliés et vassaux dont il dispose [8]. Parce que l’État américain est devenu le principal défenseur du capital mondialisé, le principal organisateur des conditions de sa valorisation.

En brandissant l’argument que l’islamisme est aussi notre ennemi, les pacifistes s’appuient certes sur une vérité évidente. Mais en affirmant qu’il l’est au même titre que les U.S.A., ils confondent une idéologie pernicieuse avec les forces qu’elle influence et qui agissent, plus ou moins, sous son drapeau, mais en poursuivant bien d’autres buts que religieux. Ils feignent d’ignorer que derrière cette idéologie réactionnaire, et atrocement despotique quand elle est poussée jusqu’à l’intégrisme par quelques fanatiques, il y a des luttes concrètes bien plus terre à terre. Les masses des peuples sous influence islamique ne luttent, dans leur majorité, pas tant pour la religion, qui, pour beaucoup, n’est qu’une pratique plus ou moins superficielle d’appartenance sociale, que pour réunir les conditions de leur vie, à commencer par la libre disposition de leurs ressources naturelles, la terre et les matières premières, pour disposer des fruits de leur travail, contre le pillage impérialiste, etc. Que cette lutte soit confuse sur les conditions de la réalisation de ces objectifs, que ce soit une illusion de croire que la «charia» ou n’importe quel pouvoir religieux puisse apporter au peuple ce dont il a besoin, cela n’est pas à démontrer. Mais il faut aussi comprendre qu’une lutte ne se juge pas seulement à travers l’idée que s’en font les protagonistes, ou qu’on leur prête ; que l’influence de l’islamisme sur les peuples n’est pas due à l’idéologie intégriste moyenâgeuse, mais au fait que les organisations islamiques se battent aussi contre les bourgeoisies compradores et corrompues, vendues aux impérialistes, qu’elles se battent contre les occupants, fascistes sionistes ou autres, qu’elles pratiquent certaines formes d’aide aux déshérités. Due aussi au fait que ces peuples influencés par l’islam ont été opprimés et asservis par les démocrates, et n’ont guère été aidés par les forces qui se prétendent communistes. Et aussi au fait, il faut bien le reconnaître, que les prolétaires des pays développés, supposés être la première force anti-impérialiste mondiale, ont été, à l’exception d’une petite minorité dont c’est l’honneur, bien absents de la lutte anti-impérialiste, et, même, plutôt soucieux en général de profiter au mieux des «miettes du festin impérialiste» que leur concédaient «leur» bourgeoisie pour maintenir leurs luttes dans le cadre économique.

On ne peut pas mettre un signe égal, sous prétexte de l’influence islamique, entre la lutte des peuples opprimés et la guerre menée par l’agresseur impérialiste. On ne peut pas adopter une attitude de «ni-ni» entre ces deux camps antagoniques sous prétexte que des combattants intégristes participent à cette guerre contre les grandes puissances impérialistes coalisées. On ne peut même pas combattre l’influence islamique, comme les pacifistes prétendent le faire, si on ne se place pas d’abord résolument dans le camp anti-impérialiste. C’est là seulement qu’on peut combattre l’islamisme. Car comment combattre l’influence de cette idéologie si on ne mène pas le combat pratique qui fonde cette influence ? L’islamisme combattant ne reculera que lorsque sera démontrée son inefficacité à satisfaire les besoins du peuple, et que lorsque d’autres forces auront montré une autre voie pour faire reculer l’impérialisme, et le vaincre. Comment prétendre donner des leçons d’anti-islamisme aux Palestiniens, par exemple, quand on est incapable d’organiser la moindre lutte concrète contre le sionisme ? Pas même le moindre boycott des produits israéliens, pas la moindre manifestation de masse, pas la moindre action contre les forces politiques et médiatiques françaises qui soutiennent le sionisme ! Pas la moindre dénonciation des incessantes campagnes sionistes qui exploitent honteusement «le devoir de mémoire» vis à vis des crimes nazis (du moins, et uniquement, les crimes antisémites) pour justifier les crimes sionistes du même ordre. Par contre il existe toute une propagande anarchiste et ultra-gauchiste qui explique doctement que nationalisme sioniste et nationalisme palestinien sont tout aussi détestables ! Cette indifférence au nom du «ni-ni» est évidemment le meilleur moyen de favoriser l’influence islamique sur la lutte palestinienne.

Dans chaque situation il y a un ennemi principal, et des ennemis secondaires. Dans chaque lutte, il y a les objectifs concrets qui sont poursuivis, et les idéologies qui les masquent ou les éclairent plus ou moins. Les impérialistes luttent pour la démocratie et la liberté, les peuples musulmans luttent pour la religion : tout ça, c’est l’idéologie. La réalité, c’est une lutte pour la domination du capital mondialisé, qui doit briser toutes les résistances (y compris des bourgeoisies nationales qui refuseraient de se soumettre complètement à ses conditions, comme en ex-Yougoslavie, en Irak ou en Iran), et c’est aussi une lutte de ces peuples pour la terre, l’indépendance, l’appropriation de leurs ressources. Le premier objectif dans la guerre actuelle est de contribuer de toutes nos forces à expulser les armées américaines et leurs vassaux de l’Afghanistan, et du Moyen-Orient en général. Ce n’est que dans la mesure où elles participeront à ce combat que les forces communistes auront une crédibilité leur permettant d’éroder et d’éliminer les fanatiques religieux, de démontrer l’inefficacité de leurs méthodes, et que les intérêts réels de classe qu’ils défendent ne sont pas ceux des peuples (ce qui les amène d’ailleurs toujours, en fin de compte, à pactiser avec les forces du capital mondial ou à rester isolés ou vaincus par lui).

C’est d’ailleurs là un principe tactique qui n’est pas nouveau pour les communistes. Par exemple, en août 1907, les impérialismes russe et anglais se partageaient l’Iran par un traité. Un parti iranien «socialiste islamique» (!) prit la tête d’une insurrection en 1908 contre une intervention des troupes russes et anglaises appelées par le shah. C’est Lénine lui-même qui transmit à l’Internationale «l’appel des sociaux-démocrates défenseurs de l’islam» qui amena celle-ci à organiser une campagne contre cette intervention.

En s’en tenant au «ni-ni», les pacifistes ont déjà laissé les mains libres aux U.S.A pour assassiner l’Irak, sous prétexte de ne pas défendre S. Hussein, à l’OTAN pour faire exploser la Yougoslavie, sous prétexte de ne pas défendre Milosevic. Et maintenant idem en Afghanistan pour cause de talibans ! Idem en Palestine, parce qu’il y a le Hamas ! Partout il ne s’agirait donc que de luttes entre nos ennemis ? Les «terroristes sont dans le camp de nos ennemis» clament les «vrais marxistes». D’autres «vrais léninistes» prétendent appliquer le principe du «ni-ni» qui prévaut dans une guerre entre deux impérialismes (par exemple 14-18), comme s’il s’agissait de cela aujourd’hui ! D’autres encore, «vrais ultra gauche» vont même jusqu’à caractériser les talibans, ces bandes armées plus ou moins moyenâgeuses dont les chefs se vendent aux plus offrants, comme de modernes «fascistes»! Autant dire alors aussi que les Sicaires, les Assassins, Torquemada ou Calvin étaient des fascistes, Athènes une démocratie bourgeoise et Spartacus un communiste !

En réalité ils rejoignent tous la position du PCF qui a affiché partout ce slogan, vague à souhait pour plaire à tout le monde : «Pas la guerre, la justice». Simplement certains tentent de donner une justification «scientifique», «communiste», «radicale», à leur position de neutralité qui renvoie dos à dos les adversaires. Il s’agit de ne pas désigner l’agresseur, de ne pas prendre parti. Comme à l’époque des guerres coloniales françaises, quand le PCF disait «Paix au Vietnam», «Paix en Algérie», condamnant les «attentats terroristes» du FLN et les «bavures» de l’armée française, insistant sur l’arriération des peuples colonisés qui ne permettait pas le communisme sans l’aide des prolétaires de la métropole, etc.

Évidemment les bandes talibans seront vaincues. Mais la lutte des peuples sous influence islamique (ou autres) ne se résume pas à eux. Elle n’est pas plus terminée par la défaite talibane que le terrorisme ne sera éradiqué par l’exécution de Ben Laden. Cela, les Américains l’ont dit eux-mêmes, comme nous l’avons rappelé au début de cet article : ce sont tous les ennemis des U.S.A. qui doivent être éliminés. Aussi du point de vue de la lutte internationale, il n’y a aujourd’hui qu’un mot d’ordre immédiat, prioritaire absolument sur tous les autres : non pas un «ni-ni» pacifique, mais guerre à la guerre des U.S.A. et de leurs vassaux. Les U.S.A. hors de l’Afghanistan et du Moyen Orient. À bas l’occupation sioniste de la Palestine. La lutte contre les idéologies réactionnaires, en particulier l’islamisme, tout à fait nécessaire pour obtenir la victoire finale, l’éradication du capitalisme, doit être menée, mais ne peut l’être que dans le cadre d’une mise en œuvre pratique et vigoureuse de ce mot d’ordre.

– Tom Thomas
Paris, le 26 novembre 2001



1) Le Monde, 22/11/01.

2) «Par où commencer ?», mai 1901, éd. Sociales, O.C., t. 5, p. 15.

3) Marx écrivait à sa fille Jenny Longuet le 11 avril 1881 à propos des auteurs terroristes de l’attentat contre le tsar Alexandre Il : «Ce sont de braves gens, sans pose mélodramatique, simples, réalistes, héroïques.»

4) Sur ce plan aussi on voit bien qu’il est faux de mettre un signe égal entre AI-Qaïda, qui a ciblé précisément des centres de la domination impériale, et les U.S.A. qui ont toujours visé, aveuglément à 10 000 mètres d’altitude, et en utilisant des armes expressément conçues pour tuer massivement le maximum de monde (telles bombes à fragmentation, à uranium appauvri, etc.), le massacre des populations (usine pharmaceutique du Soudan, quartiers populaires à Bagdad et Belgrade, massacre génocidaire des peuples irakien et palestinien, etc.).

5) Pour ne prendre qu’un exemple réçent, le rôle de la France dans le massacre des Tutsis n’a fait l’objet que de vagues protestations, d’aucune manifestation de rue, etc.

6) Position que reprend le journal Partisan, déjà cité, écrivant dans son éditorial du n° 160 que les jeunes de banlieue qui crient «Vive Ben Laden, enculés les Américains» sont «sans aucun jugement politique et aucun lien avec le mouvement ouvrier», oubliant que c’est aussi le mouvement ouvrier, et ses organisations, qui sont sans aucun lien avec eux, et indifférents aux luttes des peuples du «tiers monde», comme ils l’étaient déjà, sauf une minorité, à l’époque coloniale.

7) Le Monde, 23-24/09/01.

8) Bien évidemment ennemi commun principal ne signifie pas ennemi immédiat principal dans chaque pays. Il n’est pas question de dire ici qu’il s’agit de subordonner partout la lutte de classe à celle contre le seul impérialisme U.S. En généraI, mais pas toujours, l’ennemi principal immédiat est «sa» propre bourgeoisie.

e p D T F s