Lutter de manière résolue et franche pour le droit au logement, un droit qui est depuis longtemps élimé par toutes les prétentions pseudo-démocratiques de la société bourgeoise actuelle, c’est aussi, nécessairement, confronter deux grands ordres d’intérêts : ceux du capital d’un côté, qu’expriment, non sans contradictions, les différentes fractions de la bourgeoisie et qui sont mis en œuvre par l’État bourgeois ; et de l’autre côté, les intérêts de la classe ouvrière (et du prolétariat dans son ensemble), intérêts qui constituent la base du socialisme et le moteur capable de mettre en marche la perspective révolutionnaire d’un nouveau pouvoir populaire.

Cette lutte n’attend pas le socialisme, cela est évident. Mais elle ne saurait non plus se résumer au manège perpétuel que constituent les représentations contradictoires des uns et des autres concernant la gestion de l’offre et de la demande de logements.

Les courants social-démocrate ou caritatif, populiste ou communautaire semblent pourtant se confiner à une telle conception étroite. C’est que, généralement, ils servent, même sans le vouloir, de rabatteurs de clientèles pour les grands partis réformistes qui savent pertinemment utiliser les milieux communautaires, les instances de quartier, les questions de proximité comme le logement, et le niveau politique municipal, pour se bâtir une pseudo-liaison avec les classes populaires, sans pour autant quitter d’une semelle la gestion de l’économie capitaliste.

On ne court donc pas un très gros risque à prédire que la future Union des forces progressistes au Québec va rapidement chercher à devenir le champion toutes catégories du droit au logement et des promesses de construction de logements sociaux par milliers ! Championnat assez risible au demeurant puisqu’il dévoilera une fois encore (une fois de trop !) la grande hâte que mettent les politiciens réformistes à se faire connaître comme étant les vrais représentants des besoins des travailleurs-ses et des pauvres, et en même temps, leur frousse absolue, cauchemardesque même, devant la possibilité qu’une crise puisse révéler la nécessité de transformer de fond en comble l’ordre social capitaliste. Ils sont figés dans le moment présent (la société capitaliste) et nient en vérité la crise, en la présentant superficiellement comme une crise des politiques néolibérales.

Ils sont l’antithèse du communisme qui lui, invite plutôt lucidement à lutter contre la maladie qui engendre la plaie, d’où son radicalisme politique permanent.

Parlant de la crise du logement, non pas seulement dans ses manifestations conjoncturelles, mais dans sa permanence historique, Friedrich Engels, dans La question du logement (1873, texte lointain donc, mais encore pertinent) soutient que

«…toutes les classes opprimées de tous les temps en ont été à peu près également touchées. Pour mettre fin à cette crise du logement, il n’y qu’un moyen : éliminer purement et simplement l’exploitation et l’oppression de la classe laborieuse par la classe dominante.»

Il va même formuler l’expression percutante suivante : «La crise du logement n’est pas un hasard, c’est une institution nécessaire ; elle ne peut être éliminée ainsi que ses répercussions sur la santé, etc., que si l’ordre social tout entier est transformé de fond en comble.»

Cette perspective de combat anticapitaliste donne son sens à l’action revendicative et aux réquisitions du prolétariat sur la question du logement, l’objectif n’étant pas alors de chercher à accommoder de manière illusoire les besoins en logement du prolétariat pauvre aux besoins – totalement contradictoires – de valorisation du capital immobilier, mais de construire une unité de classe, un front prolétarien qui prendrait en compte les besoins de l’immense majorité de la classe, les centraliserait dans des organisations de combat reconnues, et retournerait ces besoins contre la domination écrasante du capital dans les rapports sociaux.

À cet égard, il faut souligner une chose : ce fut tout au mérite de la réquisition de la maison Louis-Hyppolite Lafontaine sur la rue Overdale à Montréal en août 2001 effectuée à l’initiative du Comité des sans emploi, que d’avoir d’emblée voulu établir un tel lien entre le droit au logement et la lutte contre le capitalisme. Pour cette raison, il faut saluer cette action d’il y a un an, et reconnaître son contenu politique positif.

Toutefois, ce lien nécessaire est resté, dans ce cas précis, trop velléitaire, et ce principalement par manque d’une conception de classe juste et claire. Éblouis par la conception de l’îlot mythique, du squat anarchiste ou du centre social autogéré ; manquant de préparation au combat ; pressé de s’établir en quartier général avant même d’avoir construit le mouvement ; replié sur le travail social dans la petite communauté des squatters plutôt qu’ouvert au travail politique dans toute la classe, le Comité des sans emploi a très rapidement atteint un plateau (après quelques jours seulement) dans son action de l’été 2001, plateau qui devenait impossible à dépasser sans remettre en question les bases déficientes de l’action entreprise.

Nous sommes confiants-es par contre qu’il sera possible de construire un mouvement prolétarien sur le logement, et ceci :

a) en procédant à l’enquête populaire dans les quartiers et dans les villes ;

b) en développant les discussions politiques et les débats autour d’une plate-forme révolutionnaire de revendications qui viserait à unifier les différentes couches du prolétariat sur cette question et ce. à partir de leurs intérêts généraux et communs ;

c) en jetant les bases de conseils populaires de lutte dans les quartiers (des centres unifiés de lutte capables de passer à l’action sur une large échelle et pour un combat prolongé).

Notre lutte contre la crise qu’impose le capital

Actuellement, le capital immobilier, qui est la fraction du capital qui tire les ficelles dans la crise du logement, bénéficie d’une valorisation accrue et spectaculaire, et profite goulûment de la misère qu’éprouvent les couches populaires à se loger convenablement et à peu de frais. La crise du logement, c’est le profit des uns et les misères des autres.

Quand on parcourt les grands médias, on a pratiquement l’impression de lire, quasi quotidiennement, la description de deux mondes totalement étrangers l’un à l’autre.

Du côté du rendement du capital : on est frappé par le boom de la construction résidentielle, par l’activité en hausse dans la vente et la revente des maisons, par la vitalité du marché des maisons haut-de-gamme (maisons de riches et châteaux), par les placements immobiliers énormes dans les centre-villes, etc. Le journal Le Drapeau rouge a montré il y a quelques temps (janvier 2002) un certain nombre d’exemples de la vitalité du marché résidentiel bourgeois : augmentation de 22 % de la vente des maisons de luxe dans Forest Hill à Toronto en 2001 ; prix moyen demandé pour les maisons dans Rosedale : 1 million $ à 1,5 millions $ ; augmentation de 41 % des ventes de maisons de plus de 1 million $ dans certains autres quartiers bourgeois huppés.

Récemment encore, la plupart des journaux ont mentionné l’augmentation de la valeur marchande des propriétés unifamiliales et des condos dans la presque totalité des villes canadiennes. À Montréal par exemple, celle-ci est passée en un an de 139 000 $ à 163 000 $ (Journal de Montréal, 18/03/02). Dans la même veine, le magazine britannique The Economist a mentionné dans son édition du 30 mars 2002 que la croissance du marché résidentiel en Europe et en Amérique du Nord (volume des achats et prix des maisons) était un facteur prépondérant dans la «vitalité» économique des derniers mois. Le magazine écrit que

«pour la période de 12 mois se terminant en février 2002, le prix moyen des maisons aux États-Unis a augmenté de 9 % et celui en Grande-Bretagne de 15 %. Compte tenu de l’inflation, il s’agit d’une augmentation réelle record aux États-Unis et de la plus forte augmentation depuis 1988 en Grande-Bretagne.»

Parallèlement à ce secteur, une autre grande partie du capital immobilier, souvent concentré par les bons offices des grandes caisses de retraite, est dirigée vers les centre-villes, les immeubles de prestige et les tours à bureaux. La SITQ, filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec, vient de participer au plus gros achat immobilier de l’année à New York en fournissant 45 % des 480 millions $ pour l’achat du 1515 Broadway sur Times Square. Jacque-André Chartrand de la SITQ a déclaré, amusé : «…c’est comme le Monopoly. New-York est une des meilleures places pour investir parce que nous savons que le marché est là.» (Globe & Mail, 28/03/02) Un autre baron de l’immobilier, John Lyons de Granite Partners, considère quant à lui «…qu’il y a beaucoup d’argent disponible pour les immeubles de bureaux de grande qualité.» (La Presse, 28/03/02)

Comme les autres formes du capital (qui est, rappelons-le, l’appropriation privée du produit social du travail), le capital immobilier est dirigé là où il peut s’accroître dans les proportions les plus considérables. À titre d’exemple, la Société immobilière Oxford, qui appartient à la caisse de retraite des employés municipaux de l’Ontario, possède plus de 30 % des immeubles de catégorie «A» à Montréal (ceux dont les loyers sont les plus élevés). La SITQ en possède autant. Elle dispose au total de 469 propriétés totalisant 13 milliards $ en avoirs, dont le rendement l’an dernier a été de 13,9 %, de loin supérieur au rendement global de la Caisse de dépôt qui était quant à lui négatif.

Il résulte de cette distribution du capital en fonction de sa valorisation, qu’il ne se construit pratiquement plus de logements locatifs au Canada. Un article du journal La Presse parle de dix fois moins maintenant qu’à la fin des années 80 (La Presse, 10/01/02). D’autres sources présentent ainsi la dégringolade dans la construction de logements locatifs à travers le Canada (Jack Layton, Homelessness, The making and unmaking of a crisis, 2000) :

Logements locatifs construits au Canada
1989
37 279
1994
18 137
1990 35 389 1995 10 488
1991 30 172 1996 8 222
1992 30 497 1997 7 542
1993 22 073 1998 7 287

Du côté du prolétariat et des classes populaires : c’est la dure obligation de devoir affronter les conséquences de la disparition planifiée par le capital immobilier (pour cause de faible rentabilité) du logement locatif populaire. À Montréal, le taux de vacance des logements locatifs est passé de 7,7 % en 1993 à 0,5 % maintenant. On retrouve des taux semblables (+ ou – 1 %) dans la plupart des grandes villes.

Des recherches comme celle de Jack Layton montrent également le nombre important de prolétaires pauvres (environ 5 % de la population, dit-il) qui sont sans logement ou à risque imminent de le devenir. Un rapport de la ville de Calgary parle d’une augmentation de 200 % du nombre des sans abris au cours des dernières années.

Cette situation n’est pas propre au Canada. Aux États-Unis et ailleurs dans beaucoup d’autres pays, le nombre des prolétaires pauvres mal logés ou à la rue n’a pas cessé de croître depuis 20 ans. Récemment en France, la Fondation Abbé-Pierre faisait état dans un rapport de 3 millions de mal logés, 86 000 SDF (sans domicile fixe), 200 000 «aux portes des logements» (dans des annexes, des cabanons et autres dépendances) ; 500 000 en habitations temporaires ou provisoires (hôtels, motels, camping, etc.), 1 900 000 dans des logements dépourvus de confort (par exemple sans eau courante) et 600 000 dans des logements surpeuplés.

Cette crise du logement s’accompagne d’une augmentation de la part prise par les dépenses d’habitation dans le coût de la force de travail. On peut presque parler de deux âges du logement populaire. Il y a un siècle, et cela presque jusqu’à la crise des années 30, on disait du logement ouvrier qu’il était sans valeur, c’est-à-dire qu’il comptait pour presque rien dans le coût de la force de travail. Cela imposait aux ouvriers-ères et à leurs familles des conditions d’habitation déplorables (telles qu’on les retrouvait dans tous les quartiers du «bas de la ville» de Montréal par exemple), mais en même temps, ça permettait aux capitalistes industriels de minimiser les frais qu’ils allouaient pour le capital variable (la main-d’œuvre).

D’abord presque nulle, puis à 8 ou 10 %, cette proportion est passée après la Seconde Guerre mondiale à environ 20 %. C’est du moins ce dont la littérature faisait état. Dans les années 60, la Société canadienne d’hypothèque et de logement a commencé à utiliser un taux normatif de 25 %. Puis dans les années plus récentes, la même SCHL a haussé ce taux à 30 %, c’est-à-dire qu’il est soi-disant apparu normal (mais selon quelle rationalité ?) pour une famille ouvrière de consacrer dorénavant 30 % de son revenu à ses dépenses d’habitation. Au-delà du 30 %, la part consacrée au logement continuait à être considérée comme disproportionnée.

Or, à la fin des années 90, il y avait plus de 43 % des ménages-locataires canadiens qui consacraient au-delà de 30 % de leur salaire au loyer… et 22 % qui y consacraient plus de 50 % de leur salaire, soit approximativement 850 000 ménages. Ce sont des proportions tout simplement énormes.

Considérant que le cycle de tout capital est le suivant : A – M – P – M’ – A’, son retour après le procès de production (P) en marchandises dont la valeur s’est accrue (M’) et en capital argent plus considérable (A’), est appelé la rotation du capital. Or, de toutes les marchandises qui s’échangent dans l’économie capitaliste, le logement locatif populaire est sans doute celle dont la durée de la rotation est la plus longue, et ce faisant, la plus périlleuse pour les capitalistes assoiffés de profits. Ils ont affaire à des «acheteurs» (i.e. les locataires) qui sont non solvables ; des interruptions dans le retour du capital-argent les guettent à tout moment et les taux de profit sont relativement bas.

Pour trouver son compte, le capital immobilier va chercher à créer une rareté, à augmenter les loyers, à réduire ses frais pendant toute la période de rotation (dégradation des logements) et surtout, il va chercher à se déplacer lui-même vers des secteurs où le retour sur le capital est plus rapide et plus assuré, i.e. vers le marché des maisons individuelles et des condos. Il doit amener dans ce marché, en plus de la petite-bourgeoisie, une partie de la classe ouvrière qui s’y trouve de plus en plus poussée par la rareté et la cherté des logements locatifs.

Il ne faut pas croire toutefois que les travailleurs et travailleuses trouvent une forme de libération ou d’enrichissement dans le fait de s’acheter une maison. Neuf fois sur dix ils vont rester contraints par les mêmes exigences financières et économiques. Ils et elles resteront pris à la gorge, encore enchaînés, plus individualisés qu’avant. Ces travailleurs et travailleuses ne se procurent pas du capital en achetant leur maison, ils et elles s’achètent tout simplement un moyen de subsistance.

C’est le capital immobilier, et de manière générale, le capital comme rapport social de domination, qui crée la crise du logement. Comme le disait Engels, il s’agit là d’une institution nécessaire, mais nécessaire essentiellement aux profits du capital immobilier. D’autres fractions du capital peuvent y perdre si la pression que cette crise exerce sur la hausse des salaires est trop forte. Alors l’État, qui gère dans l’intérêt des capitalistes une portion de capital dévalué (subventions, budgets de construction de HLMs et de logements locatifs, budgets sociaux), peut déplacer le point d’équilibre. L’État reste malgré tout un bon gestionnaire du capital.

Dans son livre L’espace ouvrier, Michel Verret a écrit assez justement : «La question du logement est aussi vieille en effet que la question de la pauvreté.» La nouvelle question du logement est aussi en vérité, la question de la nouvelle pauvreté du prolétariat à l’intérieur des pays impérialistes. Sur cette question doit se bâtir un mouvement prolétarien de lutte qui ne soit pas dupe des catégories et des divisions imposées au prolétariat par l’organisation capitaliste de la société. Toute lutte doit renforcer notre classe, et contribuer à lui définir une conscience collective plus forte et plus tranchante. C’est seulement ainsi qu’on pourra porter nos meilleures attaques contre les institutions sociales qui méritent d’être détruites.

e p D T F s