Socialisme Maintenant №8
ARGENTINE

Quelle suite au « concert de casseroles » ?

On a beaucoup écrit sur l’explosion sociale qui a débuté les 19 et 20 décembre 2001 en Argentine. Ces événements sont en effet très importants. Les masses pauvres y ont appris, en quelques jours, à travers une lutte déterminée qui est allée plus loin que l’ordre légal et les lois étatiques, qu’on peut renverser y compris des présidents et des ministres. Cette réalisation du peuple argentin est impressionnante, et la forme d’action qu’il a utilisée sur le terrain de la lutte des classes représente un exemple pour toute l’Amérique latine. À travers une lutte intense et en quelques jours à peine, les masses ont renversé plusieurs présidents : le 21 décembre 2001, De la Rua tombait de façon spectaculaire. Puis, ce fut le président intérimaire Ramon Puertas. Enfin, plus tard, c’était au tour d’Adolfo Rodriguez Saa. Le contexte socio-économique de cette lutte sociale a été fourni par la crise économique et politique croissante dans ce pays qui, comme le signale une institution spécialisée argentine, précipite chaque jour «plus de 8 000 personnes» dans la faim et l’indigence absolue, où plus d’«un million de personnes tentent de survivre avec un peso par jour» et où près de 4 millions et demi de travailleuses et de travailleurs sont au chômage (Consultant privé Equis, rapport publié dans le journal Argentine, juillet 2001, p.12).

Cet article [1] ne prétend en aucune manière analyser les éléments de la crise économique et sociale argentine qui, comme on le sait, correspondent à deux facteurs essentiels : premièrement, la politique de sac et de rapine qu’imposent les puissances mondiales, principalement les États-Unis, aux pays dits du «tiers-monde». Un sac qui fonctionne à travers les mécanismes de la dette extérieure (intérêts élevés et formes de remboursement) et des relations économiques et commerciales inégales. Deuxièmement, le vandalisme politique des classes sociales qui alternent à la tête de l’État. Ici, comme dans la majorité des pays d’Amérique latine, les classes sociales qui détiennent le pouvoir (grande bourgeoisie et propriétaires terriens) sont les hommes de main des puissances mondiales. Au niveau national, ils ont pour tâche de remplir le rôle d’administrateurs des biens des multinationales. Ces classes, depuis leur origine, sont totalement dépendantes (politiquement, économiquement, culturellement) des métropoles impérialistes. Historiquement, et en plus de 180 années d’administration de l’État, elles n’ont jamais été capables de construire le moindre programme national bourgeois cohérent. Leur unique intérêt a été de dévaster les richesses du pays et de soumettre les salariés-es à une sombre exploitation. Leurs fabuleuses richesses ne proviennent pas du développement du système productif mais du saccage, du vol, des pots de vin, de la contrebande et des autres délits commis à partir de l’État.

Quel est le but de cet article ?

Notre objectif est d’analyser le déroulement et le cours politique du processus de lutte qui a débuté les 19 et 20 décembre derniers, et qui continue encore aujourd’hui. Nous voulons, par ailleurs, faire quelques observations sur le caractère spontané de ce mouvement. Nous souhaitons analyser aussi ses perspectives politiques et savoir s’il peut aller plus loin que de renverser des présidents ou d’autres personnages gouvernementaux.

Est-ce qu’un tel mouvement peut construire, en lui-même, une force capable de générer un changement fondamental dans l’État, le régime politique, et dans le rapport de forces entre les classes sociales de ce pays ?

Le mouvement spontané des masses, signalait Lénine, peut être la «forme embryonnaire» du mouvement conscient et servir «d’éveil à la conscience révolutionnaire des masses». Mais en même temps, ajoutait-il, sans sous-estimer l’importance de l’élément spontané, cela n’est rien s’il ne s’insère pas dans un processus de lutte consciente pour le pouvoir politique. De son côté, Engels, parlant de la lutte consciente et de la lutte spontanée, expliquait que les révolutions constituent «l’acte suprême de la politique» consciente (21 septembre 1871), correspondant à «l’éducation pour la révolution» sans laquelle les ouvriers, les ouvrières et les masses opprimées, au «lendemain de la lutte, seront toujours victimes de la tromperie». En conclusion, du point du vue du marxisme, que ce soit pour l’Argentine ou ailleurs dans le monde, le mouvement spontané comme type de lutte, quel que soit le sacrifice et l’énergie déployées par ses auteurs, n’offre pas en soi de perspectives réelles de pouvoir. Son avenir immédiat se résume à l’usure de ses forces et à l’affaiblissement de la contestation populaire. Ce type de mouvement (éclectique et sans direction) finira par manquer de consistance pour conquérir non seulement des revendications politiques modestes mais y compris des revendications réformistes de faible envergure.

La fragilité du mouvement spontané, son manque de conscience, le poussera en marge d’une contestation véritable du pouvoir politique d’État. Tant qu’il n’existe pas une relation étroite, une unité indissoluble, entre le phénomène conscient (l’organisation révolutionnaire) et le phénomène spontané (la lutte des travailleurs, des travailleuses et leurs mobilisations), il y aura bien des effets spectaculaires, mais ils seront conjoncturels et ne pourront pas se transformer en un mouvement stratégique des classes opprimées. L’Amérique latine fourmille de tels exemples de luttes spontanées des masses, qui peuvent se compter par dizaines, et de leur difficulté objective de s’unir au facteur conscient. Ces mouvements, en l’absence de l’élément conscient, en viennent à perdre leurs perspectives populaires et, en fin de compte, sont manipulés et utilisés pour le bénéfice politique de telle ou telle faction de la grande bourgeoisie, ou bien pour imprimer un rythme carnavalesque aux processus électoraux.

La situation en Équateur en est un bon exemple. En 1999, une insurrection indienne et populaire a mis fin au gouvernement réactionnaire de Yamil Mahuand. Les masses ont formé un «Parlement populaire» et un «Congrès du peuple». Elles ont donné naissance à une «Junte de salut national» auto-proclamée qui, en fin de compte, ne sauva rien du tout. Il y eut jusqu’à la participation d’un groupe de militaires, que certains ont qualifié innocemment de «patriotiques et nationalistes» (par la suite, ces militaires ont trahi les masses et sont passés du côté du nouveau gouvernement). La chute de Mahuand n’affecta pas le moins du monde ni l’État, ni les classes qui le dirigeaient. Le président déchu fut tranquillement remplacé par un autre et, aujourd’hui en 2002, les paysannes, paysans et les autres classes populaires continuent d’être pauvres et exploités comme en 1999. Du «parlement populaire» et de toutes les autres organisations du même type qui furent mises sur pied par-dessus la jambe (sans toucher au pouvoir d’État), il ne reste plus rien, sinon qu’un souvenir.

En Équateur comme en Argentine, le problème fondamental réside dans le fait de savoir s’il existe ou non une organisation capable de contribuer au développement du facteur conscient dans le mouvement de masse. Le facteur conscient, à la différence des soulèvements de désespoir qui surgissent spontanément, parcourt un large chemin de lutte pratique et théorique sur le terrain de la lutte sociale. L’élément conscient, ce n’est pas une abstraction de la pensée ou un simple terme politique. C’est l’aspect théorique révolutionnaire que seul un vrai parti prolétarien est en mesure d’apporter aux masses. Seule une organisation révolutionnaire peut faire du mouvement spontané une arme formidable pour liquider l’exploitation et la domination impérialiste. La conscience de la lutte pour le pouvoir ainsi que le changement définitif de système ne peuvent surgir que d’une avant-garde qui, en théorie et en pratique, soit disposée à organiser et à guider les masses vers une confrontation de classe avec la grande bourgeoisie, les propriétaires terriens et l’impérialisme.

Ceux qui croient que la dynamique à elle seule du mouvement spontané puisse générer l’élément conscient se trompent. Ce phénomène n’adviendra ni en théorie, ni en pratique. Ça ne fait pas très sérieux lorsqu’on entend diverses organisations de la gauche argentine crier, avec des mots d’ordre radicaux, que les «caceroleros» (les participants aux «concerts de casseroles») et les «argentinazos» produiront inévitablement une «situation révolutionnaire». Il ne faut pas croire que la conscience et la direction de ce mouvement proviendront du spontanéisme des masses. Dans le meilleur des cas, le mouvement spontané, en fonction des circonstances objectives du moment, pourra à court terme produire des chefs et des dirigeants typiquement économistes. Sans le concours direct d’une organisation (le parti révolutionnaire), le mouvement spontané continuera à naviguer dans la confusion. Tant qu’il n’y aura pas un changement qualitatif dans l’orientation (idéologique, politique, organisationnelle) des travailleurs et des travailleuses, l’actuel mouvement spontané en Amérique latine continuera à se développer comme phénomène conjoncturel (apparition suivie de disparition) inhérent à la crise chaque fois plus aiguë du système et de l’État.

À travers la lutte spontanée des masses, comme c’est le cas en Argentine, les classes politiques dirigeantes peuvent être ébranlées. La lutte peut même renverser des présidents et des ministres, mais pas même en rêve, il ne faut croire qu’il sera possible d’arracher, comme ça, le pouvoir à la bourgeoisie et aux propriétaires terriens. La lutte pour le pouvoir possède une autre connotation qui a trait à des aspects fondamentaux et de première importance, liés au développement de la lutte sociale et du processus historique de la lutte des classes. Ici se pose le problème fondamental de la direction révolutionnaire (le Parti), le problème aussi de l’Armée du peuple ainsi que celui du Front uni des classes opprimées. C’est seulement si on compte sur ces trois éléments, en plus d’une stratégie politique et militaire correcte, que les travailleurs, les travailleuses et les autres classes opprimées pourront (en théorie et en pratique) poser le problème de liquider l’État, d’en finir avec l’exploitation et la domination impérialiste. C’est de l’ingénuité de penser que les opprimés-es puissent disputer le pouvoir aux puissants, à travers un mouvement spontané, en utilisant comme seule arme les casseroles de cuisine. Dans la lutte pour le pouvoir politique d’État, les casseroles (qui sont en soi une bonne invention de la part des masses mobilisées) peuvent jouer un rôle intéressant dans l’écho des mobilisations, mais elles sont insuffisantes pour arrêter les forces répressives de l’État qui se mettront à tuer dès que la stabilité du système sera en péril.

Dans les pays dominés par les grandes puissances économiques mondiales et par une classe politique dirigeante décadente, on ne peut pas penser changer la situation sociale des pauvres sans liquider l’appareil d’État répressif (forces armées, forces de police et groupes paramilitaires). Il faut en plus abolir le parlement bourgeois, le pouvoir judiciaire et les autres institutions que dirigent, pour exercer leur domination, les classes dirigeantes et l’impérialisme. Le changement fondamental pour les opprimés-es dans les pays pauvres se décide à travers la lutte violente pour le pouvoir d’État (qu’on l’appelle lutte armée, guerre populaire ou insurrection). Cette lutte, par ses buts stratégiques, ne peut naître du spontanéisme des masses. Ou bien la lutte spontanée se dote de conscience et de direction politiques, ou bien elle se conclut par la dispersion de la lutte des masses.

Les «cacerolazos» pacifiques et le manque de direction politique

En Argentine, le caractère spontané du mouvement s’est maintenu et sa faiblesse la plus grande (le manque de direction révolutionnaire) a crû dans les jours qui ont suivi les 19 et 20 décembre. On peut ainsi constater qu’à l’intérieur de ce mouvement de masse continue à s’exprimer une opinion majoritaire qui porte un culte au spontanéisme, qui se déclare contre la violence politique et qui garde ses distances avec les organisations politiques du pays. Par exemple, dans un message envoyé en février 2002 par des travailleurs sans-emploi aux dirigeants des mobilisations, on peut noter le net refus de toute «ingérence politique extérieure». On y revendique aussi l’horizontalité dans les questions d’organisation, et la pleine «autonomie devant les partis ou une quelconque organisation extérieure». En même temps, la direction des mobilisations en Argentine a initié une intense propagande (via Internet et les autres moyens de communication) pour institutionnaliser les «cacerolazos de la paix» comme forme de lutte contre l’État. (Réf. : Ne te laisse pas manipuler, cacerolazo de la paix. Dis non à la violence !, communiqué de la page Web Cacerolazo.)

La méfiance du mouvement envers les partis et groupes qui se proclament de gauche est l’effet logique de la conduite tortueuse de la plus grande partie de cette gauche qui, avant et pendant les mobilisations de décembre, s’est contenté de regarder en l’air en espérant qu’un rayon de lumière illumine les élections futures. En Argentine comme dans presque toute l’Amérique latine, les groupes qui se disent «marxistes-léninistes», «maoïstes», «guévaristes», etc., ont perdu le lien avec la lutte sociale depuis de nombreuses décennies. Ils ont été dépassés par la lutte spontanée des travailleurs. Leur plus grand mérite se réduit à organiser difficilement leurs fameux «fronts larges» électoraux, à mettre sur pied des fronts unitaires avec tout ce qui traîne – chats et chiens -, et à crier après tel ou tel gouvernement en particulier, comme unique mot d’ordre.

Cette gauche se rapproche des masses non pas pour les diriger, mais pour les manipuler et les éloigner de toute lutte consciente pour le pouvoir. Par exemple, dans une guerre croisée de communiqués entre le Parti de la libération (PL) et le Parti communiste révolutionnaire (PCR), ce dernier a été accusé d’avoir qualifié les participants aux événements de décembre «d’éléments des services de renseignement». Le PL dénonce aussi le Parti communiste d’Argentine (PCA), la Gauche unie, le Mouvement socialiste des travailleurs et d’autres organisations, qui prétendent résoudre la crise du pays à travers une sortie électorale ou simplement parlementaire.

Il est clair que la conscience politique ne tombe pas du ciel, et encore moins d’organisations qui confondent la fiction avec la politique – qui croient qu’il suffit d’être avec les «cacerolazos» et «d’ amplifier» le mouvement spontané des masses pour en arriver à des changements substantiels dans la situation politique actuelle. Selon eux, il suffirait de menacer le pouvoir lorsque c’est possible, d’établir un «gouvernement national d’unité populaire» parallèlement à une «Assemblée constituante souveraine», mais sans indiquer la voie à prendre pour atteindre cet objectif. Il faut se pincer pour ne pas rêver lorsque le PCR (communiqué du 20-30 décembre 2001) annonce qu’en Argentine, une situation similaire à celle qui a précédé la Révolution d’octobre 1917 lorsque le Parti communiste de Russie a conquis le pouvoir et établi un gouvernement ouvrier et paysan, est en gestation. La comparaison absurde et mécanique de l’histoire ne contribue pas à élever la conscience des masses ; au contraire, elle ne peut qu’alimenter la confusion. Ça devient pire encore lorsque le PCR, qui veut faire passer des vessies pour des lanternes, affirme qu’il ne peut y avoir «d’insurrection triomphante» sans gagner à elle le «secteur patriotique et populaire» des forces armées et sans «neutraliser l’autre partie». Cette déclaration va à l’opposé du cours de la dernière révolte populaire argentine. C’est, dans le fond, la négation même de la révolution et de la lutte armée pour le pouvoir, qui conduisent inévitablement à une confrontation violente, et en fin de compte décisive, avec les militaires et les autres forces répressives de l’État, que ce soit en Argentine, au Pérou, en Équateur ou dans n’importe quel autre pays. On ne peut parler de liquider l’État exploiteur, et encore moins d’établir un «gouvernement populaire», sans avoir auparavant détruit violemment l’institution militaire, qui comme tout le monde le sait, est le pilier fondamental de l’État. Sans forces armées, les grandes bourgeoisies et les propriétaires terriens ne pourraient se maintenir une minute de plus au pouvoir. Affirmer qu’en Argentine, il ne peut y avoir «d’insurrection triomphante» sans le concours favorable des militaires, c’est prolonger un vieux mythe qui a pour but, entre autres, de masquer le caractère réactionnaire des forces armées et de chercher une conciliation avec celles-ci.

En conclusion, il faut affirmer qu’un mouvement de l’envergure de celui qui s’est développé en Argentine, quelque soit ses résultats postérieurs, offre au peuple une riche expérience qui fortifie la lutte et la détermination des travailleurs et des travailleuses, et qui rappelle que la force des opprimés-es réside dans la lutte massive et directe contre les représentants de l’État. Cette lutte, à condition qu’elle dépasse sa particularité spontanée, est riche de grandes perspectives et de nombreux horizons dans la lutte pour un monde meilleur.

– Luis Arce Borja
Bruxelles, le 14 février 2002



1) Paru en février 2002 sur le site Web d’El Diario Internacional, une publication au service des masses opprimées du Pérou.

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