Socialisme Maintenant №8
Un débat sur la révolution dans les pays impérialistes

La guerre populaire prolongée est la seule voie révolutionnaire

«Toute guerre juste, révolutionnaire, est une grande force, elle peut transformer bien des choses ou ouvrir la voie à leur transformation.»
– Mao Zedong, De la guerre prolongée (1938)

Dans le mouvement révolutionnaire des pays impérialistes, de plus en plus de militants et de militantes sont amenés-es à s’interroger sur différents aspects de la révolution. Quelle forme prendra la guerre révolutionnaire dans un pays capitaliste avancé ? Comment concrétiser la politique révolutionnaire d’un parti communiste aujourd’hui ? Quel bilan pouvons-nous tirer des expériences du mouvement communiste international, et comment dégager les formes adéquates pour mener le combat ? Quels sont les fondements théoriques et pratiques de la lutte révolutionnaire que doit établir un parti qui lutte ouvertement pour le pouvoir ? Le problème qui se pose aujourd’hui n’est-il pas de faire émerger une force révolutionnaire organisée dans une période historique objectivement révolutionnaire ?

Notre organisation – le PCR(co) – considère que pour transformer le système capitaliste pourrissant, on doit mener implacablement la guerre révolutionnaire. Celle-ci possède un caractère différent des guerres menées par les capitalistes. Elle s’appuie sur la seule classe révolutionnaire, i.e. le prolétariat, et vise la prise du pouvoir. Le mouvement communiste, qui est l’expression politique la plus avancée du prolétariat, a toujours revendiqué que la conquête et la préservation du pouvoir prolétarien sont une condition essentielle à la transition vers le communisme. Évidemment, certains diront que le chemin pour y arriver est encore long, mais nous serions tenté de répondre que dans l’immédiat, devant nous, il y a bien des masses qui se dressent – peut-être pas toujours autant qu’on le voudrait, mais on ne peut masquer le fait que dans les pays impérialistes, de plus en plus d’ouvriers et d’ouvrières abandonnent les fausses alternatives, qui en fin de compte contribuent à les maintenir tout en bas à se faire exploiter par la bourgeoisie.

À qui revient la tâche de transformer la colère de ces prolétaires en force pour la révolution ? Avec quel programme et quels instruments ? Quelle stratégie déployer ? Les masses vivent déjà de manière directe, épisodique, confuse, les contradictions du mode de production capitaliste et dans leurs luttes, elles entrevoient les possibilités de dépasser ces contradictions. Notre première tâche comme avant-garde politique du prolétariat, sera d’apprendre à rassembler, unifier et systématiser ces poussées des masses, en les reliant à une stratégie qui permette à chaque jour d’enregistrer des gains, d’accumuler des forces. En parlant des règles de l’action militaire, Mao Zedong disait qu’elles découlent toutes d’un seul principe fondamental : s’efforcer «de conserver ses forces et d’anéantir celles de l’ennemi» (De la guerre prolongée). Ce principe, on peut le reporter à toute l’activité révolutionnaire. Le but des communistes, ce n’est pas d’entretenir le système capitaliste, mais de démontrer dans le cours même de la lutte révolutionnaire, la validité du projet communiste, en affrontant à tous les niveaux la bourgeoisie, c’est-à-dire en menant la guerre au capitalisme, la guerre révolutionnaire.

D’un point de vue général, les guerres révolutionnaires se ressemblent par leurs caractéristiques fondamentales communes : leur nature populaire et révolutionnaire, la juste cause qu’elles servent et la direction prolétarienne qui les anime. Mais pour espérer diriger une guerre révolutionnaire, il faut, selon les termes de Mao, «vérifier ces conclusions à l’aide de notre propre expérience, assimiler ce qu’elles offrent d’utile, rejeter ce qu’on y trouve d’inutile et ajouter ce qui n’est propre qu’à nous-même». (Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine)

En faisant la synthèse de la théorie et de la pratique révolutionnaires appliquées aux conditions concrètes du Canada, et en affirmant entre autres que la voie de la révolution au Canada est celle de la guerre populaire prolongée (GPP), nous nous dotons d’une stratégie militaire adéquate à l’étape actuelle du développement de l’impérialisme et d’une expérience pratique suffisante (entre autres, la guerre révolutionnaire menée par le Parti communiste chinois, la Grande révolution culturelle prolétarienne dirigée par Mao, la guerre populaire prolongée menée par le Parti communiste du Pérou, les expériences combattantes en Europe) pour développer une compréhension juste de l’ensemble des tâches à être accomplies et de la stratégie qui sous-tend l’activité menée par le parti dans le cadre de son affrontement avec la bourgeoisie.

Cette conception de la GPP (qu’on ne doit pas réduire à son seul aspect militaire) permet aux forces de la révolution de réfléchir, d’apprendre, de préparer et d’organiser la révolution ; cela est important, d’autant plus que le mouvement communiste actuel est en recomposition. La montée rapide du mouvement marxiste-léniniste dans les années 70 et sa chute tout aussi spectaculaire ont démontré que beaucoup d’organisations qui croyaient avoir rompu avec le révisionnisme, n’avaient dans les faits rompu qu’avec ses formes les plus évidentes (coexistence pacifique, parlementarisme…), mais pas nécessairement avec les pratiques organisationnelles et les conceptions idéologiques devenues caduques de l’expérience de 150 ans de lutte pour le communisme.

En approfondissant notre compréhension de la révolution et de ses exigences, nous luttons contre ceux qui imaginent des formules abstraites, vides de sens ; et nous nous opposons encore plus à ceux qui veulent calquer, sans les modifier, les expériences historiques venues de l’étranger ou tirées du passé, que l’on appliquerait à la lutte des classes comme des recettes miracles. Ces gens-là ne tiennent compte ni du lieu, ni des conditions, ni du temps ; ils s’accrochent souvent à une seule forme de lutte, une seule façon de faire, sans comprendre que dans quelque pays que ce soit, le mouvement révolutionnaire revêt des formes infiniment complexes. Pour espérer l’emporter, les grands penseurs du marxisme ont toujours insisté sur la nécessité de les étudier toutes – ce que Lénine a systématisé en écrivant que

«la classe révolutionnaire pour remplir sa tâche, doit savoir prendre possession de toutes les formes et de tous les côtés sans la moindre exception, de l’activité sociale… la classe révolutionnaire doit se tenir prête à remplacer vite et brusquement une forme par l’autre»

(Œuvres complètes, t.31) -, afin de pouvoir dégager les formes qui permettront au prolétariat d’enlever l’initiative à la bourgeoisie. Mao a dit de l’initiative révolutionnaire que ce n’était pas «un concept abstrait, mais quelque chose de concret, de matériel» (Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine) ; à la base de l’initiative, il y a l’analyse concrète d’une situation concrète.

Nous avons déjà démontré («Le parti communiste doit mener la guerre révolutionnaire dans les pays impérialistes !», Socialisme Maintenant! n° 5, hiver 2000) comment la discipline imposée par la démocratie bourgeoise (l’action revendicative légale, les élections, le parlementarisme, les libertés politiques générales octroyées au mouvement ouvrier) a complètement désarmé le prolétariat et ses organisations.

«Le prolétariat paie le prix politique pour cet asservissement à la démocratie bourgeoisie. Son niveau d’organisation est bas. Sa compréhension des moyens et des formes de la lutte des classes est largement déficiente. De manière générale, il ne se prépare pas – ou se prépare mal – en prévision des prochains affrontements et des grandes batailles à venir.»

C’est en combattant les différentes tendances anti-marxistes, qui contribuent objectivement au mouvement de domestication au capitalisme dans le mouvement ouvrier, que le communisme scientifique s’est construit. La social-démocratie et le révisionnisme moderne ont maintenu le prolétariat sous la tutelle de la bourgeoisie parce qu’ils ont renoncé à insérer dans leurs analyses et leurs actions le problème de la prise du pouvoir. Leurs organisations se sont présentées comme les théoriciennes de la révolution future, mais elles sont restées attentistes dans l’immédiat. Elles ont développé des partis «révolutionnaires» sur papier, et non des partis qui font la révolution. Leur position s’est avérée une voie sans issue pour le prolétariat, reposant dans les faits sur une séparation croissante entre théorie et pratique. Ces partis ont dû jongler longtemps pour concilier leur pratique ouvertement réformiste (parlementarisme, réformisme) et leur pétition de principe en faveur de la révolution.

Toutes les fois que la classe ouvrière a basé sa lutte sur la démocratie bourgeoise, la bourgeoisie impérialiste l’a rappelé à l’ordre, n’hésitant pas à recourir aux massacres et à la répression massive (Indonésie), à des coups d’État (Chili), à des provocations et des scissions contre les organisations de la classe ouvrière. Comme le dit le (nouveau) Parti communiste italien, présentement en formation, dans son projet de programme,

«l’expérience historique a confirmé ce qu’Engels indiquait en 1895 : la bourgeoisie, face à la maturation politique de la classe ouvrière, sera la première à violer sa propre légalité ; en conséquence, l’accumulation des forces révolutionnaires ne peut se faire dans le cadre des procédures et des libertés inscrites».

En théorie comme en pratique, après chaque victoire et chaque défaite, «un se divise en deux», c’est-à-dire qu’une partie du mouvement assimile les nouvelles formes de luttes révolutionnaires et va de l’avant, alors que l’autre reste en arrière et maintient des conceptions devenues caduques. D’un côté, on assimile l’expérience révolutionnaire positive, qui va permettre de passer de la défaite à la victoire ; de l’autre, on développe l’attentisme, on se laisse décourager ou pire, on passe du côté de l’ennemi. Mais la révolution n’attend pas, elle détruit un à un les obstacles et progresse

«en créant devant elle une contre-réaction toute aussi puissante, qui seule permet au mouvement entier d’acquérir l’expérience nécessaire au saut en avant, à la généralisation et au contrôle de l’expérience révolutionnaire. […] Mais pour que le mouvement avance, mature, contrôle et généralise l’expérience révolutionnaire, l’avant-garde doit paver la voie, payer d’exemples.»

(«La lutte révolutionnaire dans les métropoles impérialistes», SM ! n° 7, été 2001) Encore faut-il savoir par où commencer !

Un siècle d’insurrections

Pour la bourgeoisie, le XXIe siècle sera un siècle tumultueux, disons révolutionnaire. Comme nous l’avons déjà rapporté (SM ! n° 4, printemps 1998), la haute gomme de l’OTAN livrait au tournant du siècle un certain nombre de prévisions au sortir d’une réunion stratégique. Le XXIe siècle, selon l’OTAN, sera «le siècle des insurrections». «Ce n’est pas nécessairement ce qu’on prévoyait, mais un siècle d’insurrections a débuté. Les 30 premières années du XXIe siècle seront une période de soulèvements révolutionnaires.»

La période dans laquelle nous entrons peut être profitable pour les forces révolutionnaires, à condition que celles-ci développent un travail idéologique, politique et pratique (développer les forces subjectives de la révolution) qui corresponde aux nécessités du moment (aux lois objectives) et fonde une activité qui permette d’accumuler des forces et de renverser le rapport de force entre le prolétariat et la bourgeoisie. Nous devons pourtant admettre que dans le mouvement révolutionnaire, tous et toutes n’entrent pas dans cette période avec un esprit combatif et ne mettent pas de l’avant de véritables idées réorganisatrices de la lutte prolétarienne.

Certains et certaines ne voient dans chaque expérience que ce qui est propre à une période donnée ; d’autres s’acharnent à ne voir dans chaque nouvelle méthode de lutte que ce qui peut se reproduire dans des circonstances particulières. Cette conception stratégique, qui dit par exemple «Lénine a dit cela, mais c’était dans une période de guerre civile», ou encore «Mao a développé la guerre populaire prolongée, mais il était dans un pays dominé», vide complètement le marxisme de son contenu vivant et empêche d’incorporer les avancées que font les masses dans les formes de luttes, et qui permettraient d’assumer les tâches de la révolution dans toutes les situations, y compris les situations révolutionnaires ; elle maintient l’activité de l’avant-garde au seul travail d’agitation et de propagande, et donc la sépare d’une pratique révolutionnaire conséquente.

C’est précisément contre cet avilissement que nous devons lutter si nous voulons résoudre le problème de développer, pour le mouvement communiste dans les pays impérialistes, une orientation révolutionnaire qui lui permette d’être toujours à même de saisir les occasions qui découlent des contradictions du système. Cette séparation entre théorie et pratique, nous devons la combattre en rétablissant une cohérence nécessaire, en forgeant «l’unité indispensable qui doit exister entre le contenu révolutionnaire et l’activité révolutionnaire – entre l’affirmation et l’action/le dire et l’agir – qui sont à l’œuvre, trop souvent dissociée, dans toute pratique au sein du prolétariat» (SM ! n° 5).

La guerre révolutionnaire contre la bourgeoisie ne peut être comprise 1) que si on la considère sous l’angle de sa liaison indissoluble avec les phénomènes qui l’entourent ; 2) que si on la considère non seulement du point de vue de sa relation avec d’autres phénomènes et de leurs conditionnements réciproques, mais aussi du point de vue de son mouvement propre et de son développement ; 3) que comme un processus qui se développe à partir de petits changements quantitatifs, changements qui ne sont pas graduels (thèse réformiste) mais qui s’opèrent par bonds et qui mènent à des changements qualitatifs (thèse révolutionnaire) – c’est pourquoi le processus du développement de la guerre révolutionnaire doit être compris comme un mouvement progressif, qui va du simple au complexe, de l’inférieur au supérieur, et que ce mouvement n’est pas harmonieux mais s’effectue sur la base de la lutte des contraires (positif-négatif/ancien et nouveau/inférieur et supérieur, etc.) ; 4) que comme un processus qui dépend des conditions, du lieu et du temps.

Un combat mené par des forces sociales vivantes

Lénine disait que pour apprécier la révolution d’une façon qui soit réellement marxiste, il faut la considérer «comme un combat mené par des forces sociales vivantes, lesquelles sont placées dans des conditions objectives déterminées, agissent de telle ou telle manière et appliquent avec plus ou moins de succès telles ou telles formes de luttes» (Pour bien juger la révolution russe).

L’affrontement entre les forces sociales dont parle Lénine ne se déroule pas dans le vide, mais dans des conditions matérielles objectives (militaires, économiques, politiques) ; et si le prolétariat ne peut espérer arracher la victoire en allant au-delà des limites imposées par ces conditions matérielles, il peut et il doit lutter pour la victoire dans les limites même de ces conditions – ces victoires permettant au mouvement de généraliser toute une série d’expériences. Car en dernière analyse, l’issue de cet affrontement dépend aussi de la capacité subjective du prolétariat de diriger son propre combat.

Si nous avions à caractériser la période actuelle, nous dirions que c’est une période où : les pays impérialistes sont engagés dans un affrontement sur le plan économique et militaire avec les peuples des pays dominés ; les affrontements économiques entre groupes impérialistes se développent et deviennent de plus en plus antagoniques ; dans tous les pays impérialistes, l’affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat redevient antagonique, alors que la bourgeoisie est à l’offensive et élimine les conquêtes du prolétariat ; dans tous les pays impérialistes, l’exploitation et l’oppression s’accentuent (par le fait même, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie elle aussi); pour se valoriser, le capital doit briser toutes les entraves qui nuisent à sa libre circulation (les systèmes de santé, l’éducation, les normes de travail, la sécurité d’emploi, etc.). Ces attaques sont autant d’indices que la bourgeoisie éprouve des difficultés et ne peut plus maintenir sa domination comme avant, en distribuant les miettes de surprofits à la classe ouvrière.

Toutes ces contradictions rendent instable chaque pays impérialiste, et par le fait même se développe inégalement une situation révolutionnaire, comparable à la période des premiers assauts révolutionnaires qui a suivi la Première Guerre mondiale. C’est une période cruciale où le parti communiste rivalise avec la bourgeoisie pour mobiliser les masses. Ou bien les masses sont organisées par le parti d’avant-garde et montent à l’assaut contre la bourgeoisie impérialiste jusqu’à la conquête du pouvoir, ou bien la bourgeoisie l’emporte et les masses sont enrôlées de force pour défendre ses intérêts dans les guerres de rapines auxquelles elle participe.

Ces conditions objectives générales nous conduisent à postuler un certain nombre de propositions adressées aux éléments d’avant-garde et aux masses, entre autres : 1) que nous sommes entrés dans une période de bouleversements révolutionnaires ; 2) que cette période se déroule dans la phase la plus avancée de l’impérialisme ; 3) que le prolétariat doit se doter d’une stratégie de prise de pouvoir qui corresponde aux nécessités de la période actuelle ; 4) que la guerre populaire prolongée est la seule stratégie viable dans un pays impérialiste et qu’elle est le développement positif d’une longue lutte de 150 ans au sein du mouvement communiste pour doter le prolétariat d’une théorie et d’une stratégie révolutionnaires permettant de vaincre la bourgeoisie ; et que cette stratégie, dans les métropoles impérialistes, se développe selon les étapes suivantes : accumulation des forces – défensive stratégique – équilibre stratégique – offensive stratégique, chacune de ces étapes préparant la suivante et incluant l’utilisation de la propagande armée.

1. Une période de bouleversements sociaux

Le mouvement communiste dans les pays impérialistes, s’il veut diriger le combat du prolétariat pour renverser la bourgeoisie, doit d’abord développer une réflexion beaucoup plus approfondie sur les caractéristiques des contradictions de l’impérialisme dans la période actuelle. En l’occurrence, à savoir si nous sommes dans une situation révolutionnaire où existent les conditions objectives de la révolution – indépendamment que nous puissions la réaliser ou non – ; et si oui, quelles sont les tâches que nous devons accomplir. Lénine donnait comme tâche incontournable aux révolutionnaires le devoir de

«révéler aux masses l’existence d’une situation révolutionnaire, d’en expliquer l’ampleur et la profondeur, d’éveiller la conscience et l’énergie révolutionnaire du prolétariat, de l’aider à passer à l’action révolutionnaire et à créer des organisations conformément à la situation révolutionnaire pour travailler dans ce sens».

Le dirigeant de la révolution russe a démontré que la révolution n’était possible qu’avec une situation révolutionnaire, c’est-à-dire une crise qui implique la société toute entière, et que l’avant-garde devait en comprendre le développement. Il en résulte que tout projet de prise du pouvoir qui négligerait les conditions objectives de la situation révolutionnaire relèverait du volontarisme et du subjectivisme, c’est-à-dire d’une volonté plus ou moins consciente de faire la révolution sans les masses, en-dehors des conditions réelles de la lutte, dans un monde imaginaire… Effectivement, tout le problème, pour le mouvement révolutionnaire, réside dans la définition et l’adoption d’une orientation stratégique qui permette d’être toujours en mesure d’exploiter au maximum toute situation révolutionnaire, et qui soit à même d’amener les forces révolutionnaires les plus larges dans les conditions optimales pour renverser la bourgeoisie.

Lénine dit d’une situation révolutionnaire qu’elle est la combinaison de trois facteurs :

«1) Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du “sommet”, crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que “la base ne veuille plus” vivre comme auparavant, mais il importe encore que “le sommet ne le puisse plus”. 2) Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. 3) Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes “pacifiques”, mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le “sommet” lui-même, vers une action historique indépendante.»

«Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire.»

Mais pour que la révolution surgisse d’une situation révolutionnaire, Lénine insiste sur le fait qu’

«à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne “tombera” jamais, même à l’époque des crises, si on ne le “fait choir”».

Comment s’approprier les enseignements de Lénine, et surtout comment les appliquer aujourd’hui ? Mao a toujours insisté sur le fait que pour déterminer ce qui est important et décisif, il ne faut pas «partir de la situation générale ou d’une situation abstraite, mais d’une situation concrète». En bout de ligne, les lois de la guerre elles aussi varient en fonction du temps, du lieu et du caractère de la guerre.

Il est normal que dans les pays impérialistes, où les partis communistes et organisations marxistes-léninistes ont fait peu d’avancées dans la pratique de la guerre révolutionnaire et emmagasiné peu d’expériences, l’appréciation de la situation révolutionnaire soit à la base des divergences au sein du mouvement. Ainsi, pour le Revolutionary Communist Party des États-Unis (le RCP), seule une situation révolutionnaire peut donner l’impulsion nécessaire pour permettre de lancer la guerre révolutionnaire : «le déclenchement de la guerre révolutionnaire dépend de l’irruption d’une crise sociale révolutionnaire» ; en l’absence d’une telle situation de crise, le parti doit se construire sur la base de «l’organisation politique et la lutte des masses». Pour le RCP, la tâche centrale, dans la période actuelle «pacifique», est de «créer l’opinion publique en vue de conquérir le pouvoir – préparer les esprits et organiser les forces révolutionnaires». Derrière la formule choc, la réalité est pourtant moins innovatrice : le «conquérir le pouvoir» du RCP, c’est à peu de choses près, la stratégie insurrectionnelle du long travail d’agitation et propagande et de la longue lutte légale, qui doit déboucher sur l’insurrection et la guerre civile.

L’analyse de Lénine de la situation révolutionnaire est tout à fait juste lorsqu’on l’applique dans son contexte réel. Lorsque Lénine parle d’une situation révolutionnaire, il parle de la période immédiate qui précède l’insurrection et la prise du pouvoir, et non de la période historique plus grande d’accumulation des forces. En ce sens, le RCP a raison de dire que la prise du pouvoir nécessite des conditions objectives particulières et une accumulation des forces subjectives – ou comme le dit Lénine, «sans un changement des opinions de la majorité de la classe ouvrière la révolution est impossible». En contrepartie, il est faux de prétendre que durant toute la période précédant le «changement des opinions», l’avant-garde doit se cantonner dans l’agitation-propagande et ne pas développer toutes les formes de luttes, alors que la situation objectivement se développe vers la révolution (crise économique, paupérisation, contradictions au sein de la bourgeoisie, contradictions inter-impérialistes, etc.). Lénine lui-même a bien pris soin de préciser que ce changement ne pourrait être que le produit «de l’expérience politique des masses et jamais de la seule propagande».

Lorsque Mao a formulé, eu égard aux particularités des pays impérialistes, qu’«éduquer les ouvriers et accumuler des forces au moyen d’une lutte légale de longue durée, et se préparer à renverser finalement le capitalisme sont les tâches du parti dans les pays capitalistes», il ne disait pas aux communistes de ne pas mener la guerre révolutionnaire ; au contraire, il indiquait, tout comme Engels et Lénine l’avaient fait avant lui, que pour espérer renverser la bourgeoisie, le prolétariat devait accumuler des forces ; et que dans les pays impérialistes, l’activité «légale» serait pendant une période plus ou moins longue de temps, plus importante que l’activité «illégale». Mao, Lénine et Engels n’ont jamais dit c’est l’un ou l’autre, mais plutôt que l’un conditionnait l’autre et plus encore, que c’était de l’activité illégale que devait dépendre l’activité légale, et que notre capacité à agir promptement et avec vigueur dépendait de notre analyse des traits universels (tous les pays pour toute une période historique donné) et des traits particuliers (un pays à moment donné) d’une situation concrète, nous permettant de déduire ce que nous devons faire pour développer les forces de la révolution. De percevoir une situation révolutionnaire alors qu’elle est achevée et que la révolution est déjà en cours, vide de toute utilité pratique la compréhension du mouvement concret et condamne les forces révolutionnaires au suivisme face aux événements.

En ce qui concerne la situation révolutionnaire, il ne faudrait pas oublier l’apport essentiel de Mao, appliqué par le PCP au Pérou, qui a démontré qu’une situation révolutionnaire était un phénomène en développement, c’est-à-dire qu’il fallait la comprendre comme une période relativement longue où les différentes bourgeoisies impérialistes n’arrivent pas à se stabiliser, de par les contradictions même de l’impérialisme, et où la victoire de la révolution ne devient sûre que si les forces subjectives de la révolution adaptent à chaque pas leur action aux lois objectives (et en corollaire, que sa défaite vient du fait qu’elle s’est écarté de celle-ci). Au lieu de paver la voie aux prolétaires, de payer d’exemples, on se retrouve à «rester derrière eux en nous contentant de les critiquer avec forces gestes autoritaires» (Mao).

2. Phase avancée de l’impérialisme

En se développant, l’impérialisme a développé les tâches et structures de l’État capitaliste moderne, entre autres : les moyens officiels de l’État (lois répressives) ; les moyens secrets et les procédés libérés de toutes contraintes ; les appareils d’État utilisés différemment de ce qui est prévu (services secrets) ; les appareils d’État dans le cadre des pouvoirs et moyens discrétionnaires prévus dans les différentes constitutions bourgeoises (fonds secrets, agence des services secrets extérieurs) ; et finalement, les appareils paramilitaires ou de police organisés (les différentes agences de sécurité, les groupes spécialisés anti-terroristes). On peut aussi ajouter l’abandon, dans presque tous les pays impérialistes, du service militaire obligatoire remplacé par une armée de métier. Ces transformations sont présentes partout dans les États impérialistes.

Cela découle du fait que dans la phase la plus approfondie de l’impérialisme, l’affrontement de classe prend de plus en plus la forme d’un affrontement direct ; naturellement, la contre-révolution perfectionne ses interventions en cherchant en premier lieu à prévenir l’offensive prolétarienne (selon le cas, cela peut se manifester comme une conséquence des attaques subies). Pour combattre le prolétariat, la stratégie de la bourgeoisie repose sur deux axes principaux : le politique (les lois, réglementations spéciales, constitutions d’agences spécialisées) et le militaro-juridique. Le militaro-juridique, c’est tout le travail policier et militaire préventif : infiltration, investigation, identification, sécurisation des cibles (bâtiments et individus), arrestations préventives, etc. Ainsi que tout le travail d’interception (avant et pendant toute action) par des fouilles, perquisitions, arrestations, confrontations, éliminations sélectives. Ces attaques sont un peu l’équivalent moderne des «campagnes d’encerclement» menées par les réactionnaires contre les bases rouges.

Pour contrer la bourgeoisie, le prolétariat doit briser cet encerclement et réussir à accumuler des forces. Cette condition objective restreint de beaucoup le moyen traditionnel de faire de la politique pour un parti communiste – c’est-à-dire l’accumulation de forces par des méthodes «pacifiques». La conséquence immédiate est d’obliger les communistes à porter encore plus loin le niveau d’affrontement.

Cette évolution de l’État bourgeois, qu’on retrouve dans tous les États capitalistes avancés, oblige le mouvement révolutionnaire à modifier ses conceptions, sa ligne politique, son fonctionnement, sa tactique. Le manque de transformations, le refus de s’adapter aux situations nouvelles, entre autres par l’emploi dans la phase avancée de l’impérialisme de formes de luttes élaborées et prédominantes dans la phase pré-impérialiste, est à la base de la défaite du mouvement révolutionnaire dans sa lutte pour conquérir le pouvoir.

3. Le prolétariat doit se doter d’une stratégie de prise du pouvoir

Dans la période initiale du capitalisme, le prolétariat ne se trouvait, dans sa connaissance de la société capitaliste, qu’au degré de la connaissance sensible, et cela se reflétait dans les formes de luttes qu’il utilisait (destruction des machines). C’était le spontané qui l’emportait sur le conscient. C’était une période où les formes émergeantes de luttes du prolétariat se trouvaient à cohabiter avec les formes de luttes issues de la période précédente des révolutions dites bourgeoises (lutte contre l’aristocratie, émergence de la bourgeoisie), qu’Engels a caractérisées comme des révolutions au service de la minorité :

«Toutes les révolutions ont abouti jusqu’à présent à l’évincement de la domination d’une classe déterminée par celle d’une autre ; mais toutes les classes dominantes n’étaient jusqu’à présent que de petites minorités par rapport à la masse du peuple dominé […] Toutes les révolutions des temps modernes, à commencer par la grande révolution anglaise du XVIIe siècle, présentèrent ces caractéristiques qui paraissaient inséparables de toute lutte révolutionnaire.»

(Introduction à «Les luttes de classes en France (1848-1850)»)

C’est le marxisme qui donne au prolétariat la théorie nécessaire pour transformer sa lutte spontanée en lutte consciente et organisée. Marx et Engels ont été les premiers à donner l’initiative au prolétariat en liant en un tout unique, indissociable, la théorie et la pratique de la lutte de classe.

«Au cours des deux années révolutionnaires 1848-49, la Ligue [des communistes] s’est doublement affirmée ; une fois par le fait que ses membres ont en tous lieux énergiquement pris part au mouvement ; que dans la presse, sur les barricades et les champs de bataille ils ont été au premier rang du prolétariat, la seule classe vraiment révolutionnaire. La Ligue s’est encore affirmée en ce sens que sa conception du mouvement, telle qu’elle était exposée dans les circulaires des congrès et du Comité central de 1847, ainsi que dans le Manifeste communiste, est apparue comme la seule vraie ; que les espoirs formulés dans ces documents se sont entièrement vérifiés, et le point de vue sur la situation actuelle, que la Ligue ne propageait auparavant qu’en secret, est maintenant dans la bouche de tous les hommes et est prêché sur la place publique.»

(Adresse du Comité central à la Ligue des communistes)

La révolution de 1848, que Marx a qualifiée de «première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne» (Les luttes de classes en France), a révélé à la classe ouvrière, malgré l’échec des insurgés, que sa libération de l’exploitation dans une république bourgeoise était impossible. Dans un certain sens, le prolétariat était prisonnier d’illusions bourgeoises, supposant que la république bourgeoise était une république sociale, c’est-à-dire un État qui défendait les intérêts de la bourgeoisie mais aussi ceux du prolétariat. C’est le mérite de Marx d’avoir démontré que c’est seulement dans la lutte à la vie à la mort contre la bourgeoisie que le prolétariat pouvait prendre conscience de ses propres intérêts de classe. Ce n’est qu’après la défaite de juin, notait Marx, qu’avait été lancé «l’audacieux mot d’ordre de lutte révolutionnaire : Renversement de la bourgeoisie! Dictature de la classe ouvrière !».

Suite à la défaite de juin 1848, la Première Internationale a permis la victoire du marxisme sur les conceptions anarchistes et petites-bourgeoises du socialisme et entraîné la diffusion du marxisme parmi les travailleurs et travailleuses du monde entier. Luttant pour faire émerger la théorie révolutionnaire et pour construire le mouvement révolutionnaire, Marx et Engels se sont battus sans relâche contre les proudhoniens et les bakouninistes, permettant au communisme scientifique de pénétrer toutes les décisions fondamentales du mouvement prolétarien.

En mars 1871, l’insurrection gagne les quartiers populaires, et alors que le gouvernement s’enfuit à Versailles, les Parisiens élisent la Commune : un gouvernement qui se proclame révolutionnaire, patriotique et ouvrier. La dernière grande révolte du XIXe siècle est écrasée lors de la «Semaine sanglante», du 21 au 28 mai 1871. La Commune de Paris, bien que défaite par la bourgeoisie, a montré pour la première fois la classe ouvrière au pouvoir et a fourni de riches enseignements aux révolutionnaires sur la nécessité de s’appuyer sur une théorie juste. C’est pourquoi «la Commune fut le tombeau de l’école proudhonienne du socialisme» (Engels, Introduction à «La guerre civile en France» de Karl Marx) ; son expérience démontra la nécessité du parti communiste et du fait que le prolétariat ne peut «pas simplement mettre la main sur une machine d’État “toute faite” mais doit briser la machine militaire et bureaucratique de l’État bourgeois et instaurer la dictature du prolétariat» (Marx).

Voici comment Lénine résume le fond des erreurs de la Commune et les mérites historiques des communards :

«Les deux erreurs consistent dans le manque d’offensive, de conscience et de résolution pour briser la machine bureaucratique et militaire de l’État et le pouvoir de la bourgeoisie. Et qu’est-ce qui provoque l’admiration de Marx pour la Commune de Paris ? C’est la souplesse, l’initiative historique, l’esprit de sacrifice dont sont doués ces Parisiens “qui montent à l’assaut du ciel”.»

(Le marxisme et l’État)

En Russie, l’apparition d’organes de pouvoir générés par le prolétariat et faisant office de contre-pouvoir à l’État a permis aux communistes de faire la révolution. Les Soviets apparaissent en 1905 et viennent contester le monopole du pouvoir de la bourgeoisie. Lénine disait des Soviets qu’ils avaient marqué le terme de l’époque du parlementarisme bourgeois et le début d’un nouveau chapitre de l’histoire : l’époque de la dictature du prolétariat. Au 1er congrès de l’Internationale communiste, il précise :

«Il serait parfaitement absurde que la révolution la plus profonde que l’histoire de l’humanité ait jamais connue, le passage, pour la première fois dans le monde, du pouvoir de la minorité des exploiteurs à la majorité des exploités, puisse s’effectuer dans l’ancien cadre de l’ancienne démocratie, de la démocratie bourgeoise, parlementaire, puisse s’effectuer sans les tournants les plus profonds, sans la création de nouvelles formes de démocratie, de nouvelles institutions qui matérialisent les conditions nouvelles de son application.»

(Œuvres complètes, t.28)

La défaite de la Commune marque aussi la disparition de formes de luttes devenues périmées. Il s’agit en premier lieu de la conspiration, du coup de main pratiqués par de petits groupes. Marx et Engels ont mis en lumière que cette conception de la lutte révolutionnaire venait de la révolution bourgeoise et qu’elle ne correspondait pas aux conditions spécifiques de la nouvelle société créées par la bourgeoisie elle-même ; conséquemment, elle ne correspondait pas aux besoins spécifiques du prolétariat. Lénine, s’appuyant sur Marx et Engels, a démontré que pour réussir, l’insurrection devait s’appuyer non pas sur un complot, non pas sur un parti, «mais sur la classe d’avant-garde». Que l’insurrection devait s’appuyer sur l’élan révolutionnaire du peuple et qu’elle devait surgir

«à un tournant de l’histoire de la révolution ascendante où l’activité de l’avant-garde du peuple est la plus forte, où les hésitations sont les plus fortes dans les rangs de l’ennemi et dans ceux des amis de la révolution faibles, indécis, pleins de contradictions. Telles sont les trois conditions qui font que, dans la façon de poser la question de l’insurrection, le marxisme se distingue du blanquisme.»

(Œuvres choisies, t.2)

L’expérience de la Commune marque aussi la fin de la stratégie s’appuyant sur la barricade ; non pas qu’elle ne jouera plus de rôle positif, mais elle cesse d’être un élément dominant dans la stratégie d’insurrection. Car avec la barricade, c’est la résistance passive qui est la forme de lutte prédominante. La supériorité de l’équipement et de l’instruction, de la direction unique et de la discipline de l’armée, en plus du chemin de fer qui permet de déplacer rapidement la troupe, donnent un net avantage aux forces de la réaction et obligent les insurgés à modifier leur stratégie, ceux-ci préférant l’attaque ouverte à la tactique passive des barricades.

Lénine, à qui est revenu de diriger la première révolution socialiste, n’a pas eu à traiter en profondeur de la question militaire et des problèmes de la guerre. Cet aspect de la lutte révolutionnaire est secondaire par rapport à la lutte politique des masses à l’époque où se développe la révolution russe, où la tactique ne dépend pas principalement de la lutte armée et de l’armée révolutionnaire, sauf pour de brefs épisodes.

La période qui débute avec le siècle et qui se termine avec la Révolution d’octobre, est celle du passage rapide à différentes formes de luttes légales et illégales, passage qui détermine des développements politiques et organisationnels exceptionnels, qui se retrouvent concentrés dans le Parti bolchevique. Parmi ces développements, notons plus particulièrement la construction d’une organisation centralisée semi-clandestine développant toutes les formes de luttes. Dans La maladie infantile du communisme le «gauchisme», Lénine écrit que pour vaincre la bourgeoisie, une des conditions essentielles de la victoire de la révolution en Russie était la «centralisation absolue et la plus rigoureuse discipline du prolétariat» et que cette discipline découlait de

«1) la conscience de l’avant-garde prolétarienne et son dévouement à la révolution 2) son aptitude à se lier, à se fondre jusqu’à un certain point avec la masse la plus large des travailleurs (masses prolétariennes mais aussi la masse des travailleurs non prolétarienne) 3) la justesse de sa stratégie politique».

Même si l’analyse de la lutte révolutionnaire (et les formes de lutte qui en découlent) que fait Lénine est explicitement tournée vers l’insurrection, c’est-à-dire son rôle utilitaire immédiat pour détruire l’ennemi plutôt que son côté politico-idéologique, donc d’un cadre stratégique différent du nôtre (la GPP où par exemple, les actions de partisans servent à accumuler des forces), elle nous donne tout de même certaines indications quant à l’utilité des actions armées comme vecteur important de propagande. En terme militaire, Lénine nous donne la leçon la plus importante de la révolution de 1905 lorsque confronté à la question de savoir s’il fallait intégrer la lutte armée aux tâches du parti, il répond par l’affirmative ; et tenant compte de ces modifications, il proposera au congrès d’unification du POSDR en 1906 que 1) le parti reconnaisse que les actions armées des groupes de combat appartenant au parti ou luttant à ses côtés étaient «admissibles sur le plan des principes et opportunes dans la période actuelle» ; 2) que le caractère de ces actions devait «être adapté à la tâche qui consiste à former les dirigeants des masses ouvrières en période d’insurrection et à acquérir l’expérience des actions offensives soudaines» ; 3) que le but immédiat le plus important doit être la destruction des appareils gouvernemental, policier et militaire ; 4) qu’il fallait admettre aussi les actions armées destinées à s’emparer des moyens financiers appartenant à l’ennemi ; et finalement, 5) les actions armées devaient «s’effectuer sous le contrôle du parti et de telle sorte que les forces du prolétariat ne soient pas gaspillées en vain…»

En tirant le bilan de l’insurrection de Moscou et des luttes révolutionnaires de 1905, Lénine constate que les formes de luttes qu’utilise le prolétariat se sont transformées, que

«de la grève et des manifestations l’on passe à la construction de barricades isolées. Des barricades isolées, à la construction de barricades en masse et aux batailles de rue contre la troupe. Par-dessus la tête des organisations, la lutte prolétarienne de masse est passée de la grève à l’insurrection. Là est la grande acquisition historique de la révolution russe, – acquisition due aux événements de décembre 1905 et faite, comme les précédentes, au prix de sacrifices immenses. De la grève politique générale où il était, le mouvement s’est élevé à un degré supérieur. Il a forcé la réaction à aller jusqu’au bout dans sa résistance : c’est ainsi qu’il a formidablement rapproché le moment où la révolution elle aussi ira jusqu’au bout dans l’emploi de ses moyens d’offensive.»

«Rappelons-nous que le jour approche de la grande lutte de masse. Ce sera l’insurrection armée. Elle doit être, dans la mesure du possible, simultanée. Les masses doivent savoir qu’elles vont à une lutte armée implacable et sanglante. Le mépris de la mort doit se répandre parmi les masses et assurer la victoire. L’offensive contre l’ennemi doit être la plus énergique : l’attaque et non la défense doit devenir le mot d’ordre des masses ; l’extermination implacable de l’ennemi deviendra leur objectif ; l’organisation de combat sera mobile et souple ; les éléments hésitants de l’armée seront entraînés dans la lutte active. Le Parti du prolétariat conscient remplira son devoir dans cette grande lutte.»

(Œuvres choisies, t.1)

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la Révolution d’octobre n’est pas uniquement le fruit de l’insurrection des masses et de la prise du Palais d’hiver, c’est l’aboutissement de tout un travail d’accumulation des forces à travers le Parti bolchevique, Lénine en tête, forces qui dès 1903, commencent à se libérer et qui permettront Octobre 1917.

L’action de Lénine et des communistes russes va permettre : le développement de la stratégie révolutionnaire (guerre de partisans, insurrection et dictature du prolétariat) ; la lutte idéologique contre les déviations au marxisme révolutionnaire, entre autres au niveau de l’État (instrument pour l’exploitation de la classe opprimée) ; l’analyse de l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme.

«Le bolchevisme né sur cette base théorique de granit [NDLR-la théorie marxiste], a vécu une histoire pratique de quinze années (1903-1917), qui, pour la richesse de l’expérience, n’a pas d’égale au monde. Aucun autre pays durant ces quinze années n’a connu, même approximativement, une vie aussi intense quant à l’expérience révolutionnaire, à la rapidité avec laquelle se sont succédé les formes diverses du mouvement, légal ou illégal, pacifique ou orageux, clandestin ou avéré, cercles ou mouvement de masse, parlementaire ou terroriste.»

(Lénine, La maladie infantile du communisme le «gauchisme»)

Lénine, dans son fameux texte sur La guerre des partisans, précise comment les communistes en Russie – et cela est valide pour nous aujourd’hui -, devant cette succession rapide d’événements, de luttes, s’emparent des nouvelles formes de lutte :

«En premier lieu, le marxisme diffère de toutes les formes primitives du socialisme en ce qu’il ne rattache pas le mouvement à quelque forme du combat unique et déterminée. Il admet les méthodes de lutte les plus variées, et il ne les “invente” pas, il se borne à généraliser, organiser, rendre conscientes les formes de lutte des classes révolutionnaires, qui surgissent spontanément dans le cours même du mouvement. Absolument hostile à toutes les formules abstraites, à toutes les recettes de doctrinaires, le marxisme veut que l’on considère attentivement la lutte de masse qui se déroule et qui, au fur et à mesure du développement du mouvement, des progrès de la conscience des masses, de l’aggravation des crises économiques et politiques, fait naître sans cesse de nouveaux procédés, de plus en plus variés, de défense et d’attaque. C’est pourquoi le marxisme ne répudie d’une façon absolue aucune forme de lutte. […] En second lieu, le marxisme exige absolument que la question des formes de lutte soit envisagée sous son aspect historique. Poser cette question en dehors des circonstances historiques, concrètes, c’est ignorer l’abc du matérialisme dialectique… Essayer de répondre par oui ou par non, quand la question se pose d’apprécier un moyen déterminé de lutte, sans examiner en détail les circonstances concrètes du mouvement au degré de développement qu’il atteint, ce serait abandonner complètement le terrain marxiste. Tels sont les deux principes théoriques essentiels qui doivent nous guider.»

Certes, n’importe quelle forme de lutte ne relève pas de la violence révolutionnaire. Seules sont considérées comme telles les actions révolutionnaires des masses et de leur avant-garde qui font fi de la légalité instituée par la bourgeoisie, c’est-à-dire les luttes qui sortent du cadre du mouvement de domestication imposé par la bourgeoisie, et qui visent directement, une fois la question du pouvoir posé, à renverser son pouvoir et à le remplacer par celui du peuple. Ce sont ces actions révolutionnaires qu’il faut systématiser et appliquer, car

«tant que les luttes prolétariennes, dans notre pays comme dans les autres, n’intégreront pas un projet global visant à liquider le système capitaliste et débuter la construction du socialisme, c’est à dire appliquer le maoïsme aux conditions concrètes de la lutte des classes de notre pays, et tant que ce projet ne se matérialisera pas dans un affrontement avec la bourgeoisie, le prolétariat demeurera soumis à la bourgeoisie et ne rejoindra pas le camp de la révolution»

(SM ! n° 7).

Bref, Lénine montre que la révolution n’est possible qu’avec une situation révolutionnaire, et que le parti communiste doit fonder sa direction sur la compréhension du mouvement propre à cette situation, à travers le travail idéologique et la prise en mains de toutes les formes de luttes. Cela comprend aussi les actions de partisans, les grèves armées, les émeutes, la lutte parlementaire. C’est ainsi que le Parti bolchevique a pu mener jusqu’à la victoire le camp de la révolution.

4. La guerre populaire prolongée dans les pays impérialistes

C’est Mao Zedong qui va doter le prolétariat de sa propre doctrine militaire, en transformant la guerre de guérilla en stratégie au moyen de laquelle le prolétariat (force dirigeante de la révolution) et la paysannerie (force principale) allaient pouvoir mener à terme la révolution socialiste en Chine. À partir du marxisme-léninisme et de l’analyse des conditions concrètes de la Chine, les stratégies de guérilla et de guerre populaire se sont transformées en une stratégie militaire complète, la guerre populaire prolongée, applicable partout et ayant une valeur universelle. À l’inverse, depuis la révolution russe, toutes les guerres révolutionnaires menées de façon conventionnelle ont abouti à des échecs, comme ce fut le cas en Espagne en 1936-1939, où le camp républicain a créé une armée sur le modèle de l’ennemi, ce qui donna à celui-ci un avantage majeur, tout en sapant l’initiative révolutionnaire. Mao a justement développé la stratégie de la GPP dans la lutte contre l’application mécanique des principes militaires issus de la bourgeoisie et contre la théorie insurrectionnelle de la IIIe Internationale, dont l’application avait mené à l’écrasement du mouvement révolutionnaire à Shanghai en 1927.

Parmi les principes élaborés par Mao, mentionnons :

• le rôle et la nécessité de la violence révolutionnaire pour transformer la société et révolutionnariser les rapports sociaux ;

• la participation des masses comme facteur décisif dans la guerre ;

• le principe de construction de bases d’appui et leur utilisation pour commencer les transformations sociales avant même la prise du pouvoir ;

• la construction d’une armée rouge et la direction du parti sur l’armée ;

• le parti communiste comme force dirigeante ;

• la nécessité de s’appuyer sur la théorie révolutionnaire.

En Chine, la victoire de la révolution a donné raison à Mao qui a choisi d’appliquer le marxisme-léninisme dans les conditions objectives de la Chine, et ainsi de «se mettre à la tête des paysans» et de diriger la révolution. Le peuple, c’est à nous de l’organiser, il faut lutter avec ténacité contre ceux qui s’imaginent ne régler les problèmes que par l’influence politique. Comme le dit Mao, «tout ce qui est réactionnaire est pareil : tant qu’on ne le frappe pas, impossible de le faire tomber».

En décembre 1998, 22 partis et organisations marxistes-léninistes se sont réunis à l’occasion du 105e anniversaire de naissance de Mao et ont adopté différentes résolutions, notamment une déclaration générale qui apportait une distinction entre «la théorie générale de la guerre populaire», applicable partout, et «la ligne stratégique de la guerre populaire prolongée [uniquement applicable] là où les masses paysannes constituent la majorité des producteurs et où la lutte pour la réforme agraire est la principale composante de la révolution démocratique». En amenant cette distinction, on arrivait à soutenir dans la déclaration que

«la ligne stratégique de la guerre populaire prolongée ne peut s’appliquer dans les pays capitalistes industrialisés. Mais la théorie générale de la guerre populaire a indéniablement une signification universelle. Cette universalité se retrouve également dans le fait que la lutte des classes dans les pays impérialistes et la guerre populaire dans les pays semi-coloniaux et semi-féodaux sont interconnectés de façon dialectique.»

(«Déclaration générale sur Mao et la guerre populaire», SM ! n° 5, hiver 2000)

Cette façon d’interpréter la guerre populaire prolongée a pour effet de généraliser en stratégie les éléments tactiques, de prendre le particulier pour le général et inversement, le général pour le particulier. Par exemple, dans le cas de l’encerclement des villes par les campagnes, cela est uniquement possible là où la paysannerie est la force principale ; le fait que ça ne s’applique pas dans un pays impérialiste où le prolétariat constitue la force principale et la force dirigeante de la révolution, n’altère en rien l’universalité de la guerre populaire.

Ainsi formulée, la déclaration en question, tout en nuisant à la lutte contre l’opportunisme de droite et au révisionnisme qui sont encore les dangers principaux auxquels le mouvement révolutionnaire fait face dans les pays impérialistes, introduisait une séparation entre la révolution armée et «la longue lutte légale prolongée» qui la précède, alors que l’expérience des années 70 et 80 dans les métropoles impérialistes a démontré que l’introduction de la lutte armée combinée avec la lutte des masses et le travail d’agitation et propagande du parti communiste, pouvait permettre de rompre, si elle était guidée par une théorie juste, avec l’électoralisme, le parlementarisme, le révisionnisme.

Dans les pays impérialistes, la grande majorité des organisations du mouvement M-L n’ont pas dépassé le cadre du mouvement de domestication imposé par le capitalisme et se sont campées dans un rôle d’opposition de gauche, occupant avec zèle la sphère du long travail d’agitation et de propagande qui, qu’on le veuille ou non, demeure complètement inséré, même s’il en déborde parfois, dans la légalité. Ces organisations et partis ont démontré par la négative que cette insertion «prolongée» dans la légalité était dans les faits le symptôme le plus évident d’une inadéquation dans le projet stratégique tel que formulé par les défenseurs de la «voie d’Octobre» qui, en adoptant la thèse insurrectionnelle, abandonne à l’ennemi l’initiative stratégique en offrant à la bourgeoisie toutes la latitude pour devancer la tentative d’insurrection.

Parallèlement et en opposition à cette majorité, des prolétaires et des jeunes révolutionnaires issus-es du mouvement des masses, dont les revendications amènent à poser à ce moment la question du pouvoir, vont tenter d’appliquer de façon créative, voire instinctivement les conceptions de Mao sur la guerre révolutionnaire, dans le cadre des métropoles impérialistes. Comme en 1905, lorsque les ouvriers et ouvrières avaient doublé le mouvement social-démocrate en passant des grèves économiques, devenues désuètes, à la préparation active de l’insurrection, les prolétaires et jeunes révolutionnaires des organisations combattantes vont démontrer que

«la lutte armée est une forme de lutte du mouvement prolétarien à l’époque de l’impérialisme. Sa dimension et son rôle vont s’accroître ou diminuer selon les conditions matérielles dans laquelle elle se développe. Elle s’accroît avec l’extension du mouvement de masse et se réduit invariablement avec le reflux du mouvement des masses. La lutte armée ne surgit pas momentanément lors de la rencontre décisive, mais elle fait partie de toute l’époque d’accumulation des forces qui prépare et conditionne favorablement les succès de la révolution.»

(SM ! n° 7)

Les organisations communistes combattantes ont démontré que l’action armée permettait de renforcer la conscience de classe ; qu’elle agissait comme un instrument de propagande en montrant l’existence d’une initiative révolutionnaire et la possibilité de se battre et de remporter des victoires (même partielles) ; qu’elle anticipait et préparait les phases futures du mouvement révolutionnaire (défensive stratégique, insurrection).

La pratique de la propagande armée à l’étape d’accumulation des forces, du moins l’expérience des Brigades rouges dans sa période ascendante (1970-1976), démontre qu’aux premiers stades, l’action armée est surtout idéologique et politique (et accessoirement militaire) et que si elle est à la base orientée par une théorie juste, elle permet de renforcer et accélérer la formation du centre de lutte pour le pouvoir : le parti communiste. La propagande armée s’est avérée un instrument efficace pour la lutte politique révolutionnaire et la propagande politique qui permet d’ancrer le projet communiste dans le prolétariat en accélérant le déclin du révisionnisme. De plus, la lutte armée introduit l’optimisme révolutionnaire en mettant fin à la démoralisation des masses ; par le fait même, elle permet d’éduquer à la lutte révolutionnaire une toute nouvelle génération de prolétaires.

Loin d’être un calque de la stratégie de Mao plaquée sur les pays impérialistes, les luttes armées qui ont été menées en Europe constituent un développement original du prolétariat dans les pays impérialistes. En ce sens, P. Becker, qui écrivait au nom du Mouvement révolutionnaire internationaliste (le MRI) dans une brochure intitulée La voie erronée de la guérilla urbaine en Europe occidentale, s’est éloigné du maoïsme et a participé objectivement à l’entreprise de domestication du prolétariat lorsqu’il affirmait que

«dans les périodes “normales” non révolutionnaires la guérilla ne peut faire dans les pays impérialistes aucune des choses principales qu’elle fait dans les pays opprimés et les efforts pour la déclencher dans les pays impérialistes en période normale sont condamnés à rester en général des attaques militaires isolées de petits groupes. [Ce qui fait] de la guerre populaire prolongée une voie généralement applicable dans les pays opprimés, tandis que les efforts pour la greffer dans les pays impérialistes la déforment en un “modèle” statique et inutile.»

Voici, tiré de sa célèbre entrevue au journal El Diario (1988), l’appréciation faite par le président Gonzalo du Parti communiste du Pérou du même phénomène :

«Quant à l’Europe, nous voyons s’y développer de longues luttes armées ; elles sont l’expression d’une réalité objective. Par conséquent, il ne s’agit pas de condamner, mais de comprendre, d’étudier, d’analyser et de voir comment elles expriment qu’une situation révolutionnaire existe aussi dans la vieille Europe. Plus encore, qu’il y a des hommes qui prennent les armes en comprenant que c’est la seule façon de conquérir le pouvoir ; c’est un coup dur pour le révisionnisme parce qu’en Europe même, considérée comme un de ses bastions, le révisionnisme commence à être abandonné. Quels que soient le niveau atteint et les problèmes en suspens, c’est incontestablement une avancée importante.»

[NDLR-nous soulignons]

«Dans certains cas, il s’agit de questions nationales, comme en Irlande. Dans d’autres, ils se posent le problème de comment faire la révolution. Nous croyons que ces luttes doivent être sérieusement étudiées : la question est de voir quelle est leur idéologie, quelle politique les guide, quelle classe elles servent, comment elles font face au problème des superpuissances. Nous croyons qu’elles méritent beaucoup d’attention de notre part, surtout quand il y a des organisations qui se posent la question du retour à Mao Zedong, ou qui commencent à se poser la question de la nécessité du parti, ou de l’insuffisance de la seule lutte armée. Alors, nous devons voir ceci comme un nouvel éveil, et comprendre que de nombreuses erreurs peuvent être commises ; finalement, qui n’en commet pas ? Mais ce sont elles-mêmes qui tireront les leçons de leurs erreurs, comme elles sont déjà en train de le faire, et elles avanceront, s’empareront du marxisme-léninisme-maoïsme, construiront leurs partis et feront leurs guerres populaires, selon le caractère socialiste de leur révolution et selon leurs conditions spécifiques.

«En synthèse, c’est un exemple, je le répète, qu’en Europe aussi, il y a une situation révolutionnaire de développement inégal [NDLR-nous soulignons], qu’il y a des hommes dégoûtés du révisionnisme pourri qui, dans des conditions si difficiles, au sein des entrailles impérialistes où la lutte est complexe et dure, prennent les fusils pour changer le monde ; comme c’est d’ailleurs la seule façon de le faire. Ceci donne plus d’espoir et permet de voir que la tendance principale c’est la révolution et que l’Europe, elle aussi, s’oriente vers la révolution. Voyons même qu’après avoir été pionniers, ils sont en train d’ouvrir des brèches et en fin de compte, d’offrir plus d’espoir ; ils méritent plus de compréhension de notre part, d’autant qu’on voit que quelques-uns se préoccupent déjà du parti et du retour à Mao Zedong, c’est-à-dire du retour au marxisme, pour s’en saisir dans son ensemble, le marxisme-léninisme maoïsme. En Europe se mènent ces luttes, avec aussi des limitations et des erreurs, comme dans toutes luttes ; mais nous devons les voir comme une expression de la marche irrépressible de la révolution et de comment, chaque fois plus de pays et de peuples s’expriment, en prenant les fusils, pour renverser l’ordre existant. Ils acquièrent de l’expérience et font route vers le parti et l’idéologie du prolétariat, le marxisme-léninisme maoïsme, principalement le maoïsme.

«Pour moi, c’est un motif de joie que de voir qu’en Europe la révolution commence à se frayer un chemin et quels que soient les accrochages, les faux pas qui puissent avoir lieu, il faut avoir confiance dans les masses et les peuples, confiance dans le fait que, de la même façon qu’ailleurs, la révolution a lieu les armes à la main, en suivant le marxisme, en Europe elle se fera aussi, nous devons y penser. J’insiste sur le fait que nous devrions oir a

vec une dimension historique, voir à plus longue échéance, étudier sérieusement ces mouvements et encourager tout ce qui conduit au marxisme-léninisme-maoïsme, à forger un parti et à développer la guerre populaire.» («Entrevue avec le président Gonzalo», El Diario, 1988)

Le président Gonzalo est un grand marxiste. Il a bien saisi que malgré que les luttes armées menées par les différentes organisations comportaient leur part d’incohérences et de failles, elles avaient objectivement permis de mettre en relief que la lutte des masses et la lutte armée se complétaient et se soutenaient réciproquement, et que rendu à une certaine étape de développement, la lutte des masses générait de nouvelles formes de lutte. Celles-ci, les organisations de lutte armée par exemple, clarifient la voie de la révolution en démontrant la nécessité de s’emparer du marxisme-léninisme-maoïsme et de mener la guerre populaire prolongée.

Les critiques formulés par P. Becker sont la preuve que

«si nous sommes incapables de comprendre les circonstances historiques qui engendrent cette forme de lutte, nous sommes également incapables d’en paralyser les mauvais côtés. Mais la lutte n’en continue pas moins. Elle est provoquée par de puissants facteurs économiques et politiques. Il ne dépend pas de nous de supprimer ces facteurs ni de supprimer cette lutte. Lorsque nous nous plaignons de la guerre de partisans, nous nous plaignons de la faiblesse de notre parti dans l’œuvre insurrectionnelle.»

(Lénine, Œuvres complètes, t.11)

Ce sont les conditions matérielles d’existence, entre autres l’intensification de l’exploitation du prolétariat et l’opposition à cette exploitation, qui génèrent et créent de nouvelles formes de lutte. Celles-ci, à un moment déterminé, se transforment et deviennent principales ; toutes les autres devront se soumettre à elles. Lénine et Mao ont clairement établi que le rôle de l’avant-garde est justement de généraliser, d’organiser et donner un caractère conscient aux nouvelles formes de lutte. Il suffit de porter attention au bilan que fait Lénine des nouvelles méthodes de lutte utilisées par les révolutionnaires et apparues lors la révolution écrasée de 1905 :

«La guerre de partisans et la terreur générale qui en Russie se répandent partout presque sans discontinuer depuis décembre, contribueront incontestablement à enseigner aux masses la juste tactique au moment de l’insurrection. Cette terreur exercée par les masses, la social-démocratie doit l’admettre et l’incorporer à sa tactique ; elle doit, bien entendu, l’organiser et la contrôler, la subordonner aux intérêts et aux nécessités du mouvement ouvrier et de la lutte révolutionnaire générale.»

(Œuvres complètes, t.11)

Le marxisme nous enseigne que le problème fondamental de toute révolution est celui du pouvoir. Mener la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme pour se libérer soi-même, telle est l’activité que déploient directement et indirectement des milliards de personnes dans le monde. À travers cette activité, les communistes n’inventent pas les formes de lutte, ils systématisent les formes déjà existantes. Les communistes ne font pas la leçon aux masses, ils apprécient au contraire les formes de lutte, par rapport au point précis où se situe le mouvement. Les communistes retournent donc vers les masses avec une stratégie qui tienne compte de ces deux éléments. Au fur et à mesure que ce processus gagne en ampleur et acquiert en maturité, elles et ils se rapprochent de leur objectif véritable qui est la prise du pouvoir et la destruction de la bourgeoisie.

La lutte armée a aussi mis en lumière que dans les pays impérialistes, la classe ouvrière est la force principale et la force dirigeante de la révolution et qu’en son sein, le parti communiste occupe un rôle de direction pour stimuler et organiser la lutte, qui est ni exclusivement pacifique ou légale, ni exclusivement militaire ou illégale, mais en forme une combinaison dynamique. Celle-ci dépend des circonstances, du lieu et du temps.

À l’exception de l’insurrection en Russie, toutes les victoires et les avancées de la révolution ont été obtenues selon les principes de la guerre populaire prolongée. Ces succès imposent aux révolutionnaires des pays impérialistes l’étude minutieuse de la guerre populaire prolongée, entre autres des brillants exemples fournis par Mao en Chine, le PCP au Pérou, le Parti communiste du Népal (maoïste), le Parti communiste des Philippines. Ces exemples révolutionnaires démontrent qu’il est nécessaire de construire simultanément le parti communiste révolutionnaire, l’armée rouge et le contre-pouvoir, en transformant la colère des masses en force pour la révolution. Cette construction simultanée possède toutefois des caractéristiques particulières dans un pays impérialiste, ce que nous appelons les bases urbaines du maoïsme.

Sur le plan général, pour faire la révolution dans un pays impérialiste, un communiste ou une communiste doit aujourd’hui, en plus de répandre le plus largement et le plus profondément possible le marxisme-léninisme-maoïsme au sein du prolétariat, viser à : 1) constituer un parti communiste révolutionnaire ; 2) former un premier noyau d’une armée rouge ; 3) accumuler des forces, former des cadres, aguerrir les structures dans le combat (apprendre en combattant) et transformer la colère des masses en force pour la révolution, en liant tout cela étroitement à 4) la lutte pour le pouvoir. Seule la lutte pour le pouvoir confère la continuité nécessaire à l’expansion et aux succès du processus révolutionnaire. Comme nous l’écrivons dans notre Projet de programme :

«La révolution socialiste, ce n’est pas seulement l’acte de la prise du pouvoir par le prolétariat. C’est d’abord la lutte pour renverser la bourgeoisie, suivie de son renversement effectif, puis de la construction d’une société nouvelle – chacune de ces étapes préparant la suivante. Il s’agit donc d’un processus historique, “long et prolongé”, dont la violence constitue non seulement un moment précis et rigoureusement défini dans le temps, mais une donnée incontournable et permanente.»

Les conditions pour mener la guerre populaire prolongée dans un pays impérialiste exigent aussi des communistes qu’ils et elles s’appuient sur des formes de combat appropriées aux conditions matérielles (pays capitaliste hautement développé, développement d’un appareil d’État moderne), d’où découle un processus long et prolongé dans lequel elles se développent. C’est dans cette perspective que nous devons comprendre le rôle que peut jouer la propagande armée, et plus largement l’activité de guérilla. Aujourd’hui, reproduire le schéma d’Octobre 1917, c’est-à-dire penser pouvoir «surprendre» la bourgeoisie avec un mouvement insurrectionnel qui exploserait soudainement et s’étendrait rapidement dans tout le pays, est difficilement envisageable.

Quelle voie pour la révolution ? Un débat avec le RCP

Dans son nouveau projet de programme qu’il soumet actuellement à la discussion, le Revolutionary Communist Party des États-Unis (le RCP) défend l’idée que

«les conditions dans les pays impérialistes font généralement en sorte que la classe dominante maintient son emprise sur la société de façon centralisée, au moyen d’un gouvernement national fort, dont le pouvoir s’étend de manière uniforme dans tout le pays. Le niveau technologique, incluant les moyens de transport et de communication, s’avère très développé. Sauf en situation de crise sérieuse, la classe dominante peut concentrer massivement et très rapidement ses forces armées à un endroit spécifique, et même simultanément à plusieurs endroits.»

(Draft Programme, Appendix, p.41, notre traduction)

Ces conditions objectives auraient pour conséquence d’obliger le prolétariat à attendre le moment où la bourgeoisie sera la plus faible avant de se lancer dans une insurrection armée. À ce moment-là, selon le RCP, la révolution aux États-Unis «commencera par des insurrections de masse concentrées dans les zones urbaines.»

«Ceci mènera à la formation d’un régime révolutionnaire sur un territoire aussi vaste que possible, puis au déclenchement d’une guerre civile qui renversera finalement et totalement l’ancienne classe dominante et ses forces armées contre-révolutionnaires et qui consolidera la domination du prolétariat sur le plus vaste territoire possible. Une telle guerre ne devra être déclenchée que lorsque le prolétariat aura une véritable chance de l’emporter. Cela nécessite trois conditions : premièrement, une crise sociale et gouvernementale sérieuse ; deuxièmement, un soulèvement et une rébellion de masse de la part du prolétariat et des autres couches du peuple ; et troisièmement, un parti d’avant-garde capable de transformer la rébellion et le soulèvement des masses en une insurrection organisée et de lui donner une direction et un leadership général.»

(Draft Programme, Part 1, p.27, notre traduction)

C’est, grosso modo, la même position que défend le MRI (dont le RCP fait partie) en ce qui a trait aux pays impérialistes :

«Il a été analysé et expérimenté dans la pratique que le parti [doit] lancer l’insurrection et déclencher immédiatement l’offensive en faisant peser rapidement des forces significatives, de façon à empêcher [l’ennemi] de rassembler ses forces, au début beaucoup plus grandes sur le plan militaire, et pour “remporter des victoires jour après jour”, en gardant l’offensive suffisamment longtemps pour préparer les conditions permettant de porter à terme la guerre civile. Ce processus d’insurrection permet d’établir un régime révolutionnaire qui servira ensuite d’authentique base rouge pour la guerre civile ; de toute manière, à la différence des pays opprimés, l’institution d’une tel régime ne peut se faire peu à peu, mais se concentre dans une période relativement brève, qui est suivie d’une guerre civile ouverte, la lutte entre le nouveau régime révolutionnaire et les zones restant sous le contrôle de la bourgeoisie.»

(P. Becker, La voie erronée de la guérilla urbaine en Europe occidentale)

Dans son livre A Horrible End, or an End to the Horror (1984), Bob Avakian, qui est le président auto-exilé en France du RCP, souligne qu’aux États-Unis, il faudra attendre le moment où

«il y aura une possibilité sérieuse de coordonner des soulèvements de masse, concentrés dans les zones urbaines, pour en faire une lutte armée générale qui permettra la prise du pouvoir dans au moins un certain nombre de grandes villes et d’avancer ensuite très rapidement»

(notre traduction).

«Ceci étant dit, il est également très important de souligner que les choses qui auront été accomplies avant et qui auront conduit au déclenchement de la lutte armée n’auront pas été inutiles. Dans le cas d’un pays comme les États-Unis, on parle ici d’une période de travail politique, de batailles politiques, de préparation de l’opinion publique, de préparation des esprits, d’organisation des forces révolutionnaires, de construction du parti et de développement de liens organiques serrés avec les masses. Tout ça comptera certes pour quelque chose. En fait, ce sera même très important. Alors, on ne partira pas avec rien. Mais si on parle d’une armée au sens strict du terme, alors on doit dire qu’effectivement, on partira avec pratiquement rien. Cela implique deux choses : premièrement, on ne pourra pas s’attaquer frontalement au pouvoir des forces armées impérialistes tout de suite ; et deuxièmement, on ne pourra pas s’attaquer à un régime impérialiste si celui-ci jouit d’une situation favorable et qu’il n’y a pas de crise économique ou politique sérieuse.»

(Bob Avakian, Could We Really Win?, notre traduction)

La position du RCP et du MRI a comme principaux défauts le fait qu’elle insiste uniquement sur l’aspect militaire de l’action armée et qu’elle nie son rôle et son potentiel en terme de propagande politique permettant d’accumuler des forces. Elle limite d’avance les formes de lutte (i.e. pas de lutte armée avant l’insurrection) en les séparant de l’état de conscience actuel des masses et des luttes qu’elles mènent réellement dans une situation donnée, pendant que l’État bourgeois, lui, se prépare à un tel affrontement. Le RCP dit simplement aux masses «ne prenez pas les armes !», croyant qu’une fois la situation révolutionnaire éclatée, le prolétariat pourra se lancer à l’assaut de l’État impérialiste et de son armée sans aucune préparation militaire.

Par crainte d’être poussé dans un affrontement direct avec la bourgeoisie impérialiste, le RCP se refuse à envisager et à développer des initiatives révolutionnaires, de caractère offensif (et défensif), qui, dans la phase historique présente, prendraient la forme de la propagande armée. Par le fait même, il contribue à maintenir intact le monopole qu’exerce la bourgeoisie sur l’usage des armes et de la violence. Selon nous, cette façon de comprendre la violence révolutionnaire et l’usage des armes est erronée. On ne peut éduquer correctement les éléments avancés du prolétariat à la violence révolutionnaire qu’en la situant en pratique dans des conditions tactiques et organisationnelles qui permettent des victoires – fussent-elles limitées – et qui ouvrent la perspective de la victoire finale, et non en laissant la seule spontanéité des masses diriger les combats à venir.

La différence essentielle entre notre point de vue et celui du RCP est que pour ce dernier, la guérilla et la lutte armée en général sont des composantes de la guerre civile qui apparaissent lors du moment insurrectionnel alors que pour nous, l’action armée fait partie de l’activité des communistes dans la période d’accumulation des forces. À ce titre, il est nécessaire de l’incorporer dans la stratégie révolutionnaire, en la concevant comme quelque chose qui découle de tout le développement historique et des conditions matérielles objectives dans lesquelles se livre aujourd’hui la lutte des classes au sein des États capitalistes. Il est tout de même ironique que les conditions objectives qui, selon le RCP, obligent le parti communiste à effectuer un long travail politique (légal) préparatoire à l’insurrection soient les mêmes qui génèrent la lutte armée.

Que montre le bilan de l’expérience de 150 années de lutte pour le communisme ? Il montre qu’il est impossible de séparer l’objectif (la révolution) de la façon dont on combat. Pour un parti communiste qui se veut révolutionnaire, il y a obligation de préparer les conditions générales de la participation des masses à la lutte révolutionnaire, en commençant dès aujourd’hui à les préparer dans tous les domaines et sous toutes les formes possibles (incluant la lutte armée). Est-ce que cette conception de l’activité de l’avant-garde exclut le travail du parti, la lutte idéologique et politique, le travail d’organisation ? Non, au contraire elle le présuppose et le renforce ; elle le rend nécessaire tout en lui donnant un caractère beaucoup plus conscient.

Cette idée d’insurrections multiples qui permettront dans un court laps de temps de créer pour les forces de la révolution des bases d’appui, est une interprétation qui s’éloigne des indications de Mao sur le processus révolutionnaire dans les pays impérialistes et une mauvaise synthèse de l’expérience de la première vague des révolutions, entre autres des révolutions russe et chinoise.

Si on prend la période qui va d’Octobre 1917 à la Seconde Guerre mondiale, les tentatives d’imiter la révolution russe à travers la conception insurrectionnelle qui est dominante dans la IIIe internationale s’avéreront une suite d’échecs, et pour cause : cette conception ne correspondait déjà plus à une stratégie adaptée au cadre dans lequel se menait la révolution.

«En fait, on peut dire qu’une stratégie insurrectionnelle présuppose des conditions exceptionnelles, comme en a bénéficié la révolution russe triomphant d’un ennemi divisé (entre féodaux et bourgeois, absolutistes et parlementaristes, etc.), affaibli par la crise et une guerre qui tournait à la débâcle, etc. Et quand le mouvement communiste international a cru posséder dans la tactique insurrectionnelle bolchevique un modèle stratégique applicable à toutes les luttes révolutionnaires dans le monde (de Berlin en 1919 à Canton en 1927), il a subi défaite sur défaite…»

(Cellules communistes combattantes, La flèche et la cible)

La théorie insurrectionnelle comme point de départ (insurrection suivie de la guerre civile) s’est révélée être un choix stratégique qui ne permettait pas de saisir la nature de la crise du capitalisme dans cette période (entre la Première et la Deuxième Guerre mondiale), ni les caractéristiques de la nouvelle situation révolutionnaire (modernisation de l’État, développement de l’impérialisme, trahison de la social-démocratie) qui imposait au mouvement de développer une stratégie de longue durée. Cela a conséquemment empêché toute tentative au sein du Komintern de développer une ligne juste pour l’accumulation des forces révolutionnaires et le renversement de la bourgeoisie.

En dissociant les deux phases (travail légal et insurrection), l’ensemble du mouvement, sans exception ou presque, en est venu à abandonner dans les faits la préparation de l’insurrection. Plus la séparation a été marquée entre le travail légal et le travail insurrectionnel, et plus on a pu voir cohabiter le programme révolutionnaire avec une pratique parfaitement opportuniste, pacifiste et légaliste, qui dans son propre développement, devant son propre succès, a repoussé le moment de l’insurrection plutôt qu’il ne l’a rapproché. À titre d’exemple, c’est parce que l’armée rouge n’avait pas été organisée en fonction d’une stratégie correcte de prise du pouvoir, que le Parti communiste d’Allemagne n’a pas su diriger un seul détachement armé pour se défendre et qu’il a vu les très importantes structures de pouvoir populaire qu’il avait construites et qui comptaient cinq millions d’électeurs et un Front rouge de 100 000 hommes, être anéanties quand les fascistes ont pris le pouvoir.

L’effondrement complet des partis de la IIIe Internationale est la démonstration coûteuse du vice que contient cette théorie. Partout, la bourgeoisie a repris l’initiative aux masses prolétariennes : en Italie en 1922 (marche sur Rome des fascistes), en Bulgarie (putsch militaire), en Espagne en 1923 (dictature de Primo de Rivera), en Lituanie en 1926 (dictature de Voldemaras), au Portugal en 1932 (Salazar), en Allemagne (prise du pouvoir par les nazis et destruction du parti) et en Autriche en 1933 (Dolfuss), puis à nouveau en Espagne en 1936 (guerre civile qui se termine par la défaite de la république en 1939).

«Les expériences successives ont démontré que pour les partis communistes dans les pays impérialistes, la théorie insurrectionnelle est loin d’avoir été concluante ; au contraire, alors que les échecs se sont additionnés et qu’aucune guerre impérialiste ne semblait poindre à l’horizon, le capitalisme concédait des améliorations. Les opportunistes ont pu profiter des quelques améliorations concédées par le capitalisme pour développer dans les organisations du prolétariat le réformisme, l’économisme et le révisionnisme. Le fait de ne pas accumuler de forces révolutionnaires, de ne pas accomplir consciemment le processus durant lequel la classe ouvrière guidée par son avant-garde, prépare jusqu’à un certain point à l’intérieur même de la société bourgeoise les instruments et les conditions de son pouvoir, processus qui correspond à ce que nous appelons guerre populaire prolongée, aura comme résultat évident la défaite des révolutions, partout où elle se manifestera sous la forme insurrectionnelle.»

(SM ! n° 7)

Le bilan qu’on doit faire est que malgré des avancées importantes, le mouvement communiste issu de la IIIe Internationale dans les pays impérialistes n’a pas su comprendre les conditions nouvelles de la révolution (ou s’il les a comprises, il n’a pas su le traduire en action politique). Comme Mao nous l’enseigne : «Certains pays capitalistes admettent l’existence légale de partis communistes, mais seulement dans la mesure où elle ne lèse pas les intérêts fondamentaux de la bourgeoisie ; au-delà de cette limite, ils ne la tolèrent plus.» (De la juste solution des contradictions au sein du peuple) Dans sa majorité, le mouvement communiste dans les pays impérialistes n’a pas saisi que la lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat prenait, sous l’impérialisme, principalement la forme d’une guerre civile, non déclarée, permanente.

Concrètement, la IIIe internationale, à un certain degré de son développement, s’est divisée en deux. D’un côté, une version avariée de la théorie insurrectionnelle de Lénine, théorisée entre autres par Neuberg (pseudonyme d’un collectif de membres de l’IC) ; de l’autre, la guerre populaire prolongée. D’un côté, Mao Zedong, de l’autre Thorez et Togliatti. En appliquant mécaniquement la théorie insurrectionnelle, le mouvement communiste a été amené à répéter les erreurs des partis et organisations de la IIe Internationale et à séparer dans son activité le travail illégal et le travail légal – il a été amené à soumettre la lutte armée et l’action illégale en général à l’activité légale. Le plus souvent, la première étape (le long travail d’agitation et de propagande) a cessé dans la pratique d’être considérée comme étant préparatoire à la seconde.

La guerre populaire prolongée au Canada

Après avoir étudié dans ses grandes lignes l’évolution de la stratégie révolutionnaire, avec ses lacunes, ses audaces, ses points forts et ses points faibles, il faut tenter d’en introduire les aspects positifs dans notre pratique révolutionnaire, ici même au Canada. Nous serions de forts mauvais communistes «si, étant arrivé à une théorie juste, on se content[ait] d’en faire un sujet de conversation, pour la laisser ensuite de côté sans la mettre en pratique» (Mao, De la pratique)

Nous n’avons pas encore une idée parfaite de comment va se dérouler la guerre populaire prolongée au Canada ; entre autres, il nous reste à analyser l’importante question du rôle des nations autochtones dans la révolution. Mais nous pouvons à tout le moins poser les bases idéologiques et matérielles de son application. Comme le dit Mao, «étudier dans les livres, c’est une façon d’apprendre ; appliquer ce qu’on a appris, c’est est une autre, plus importante encore. Notre méthode principale, c’est d’apprendre à faire la guerre en la faisant.» (Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine) Notre stratégie se définit à travers l’objectif du renversement de l’État bourgeois, de l’instauration d’un État de dictature du prolétariat vers l’établissement du communisme, le tout dans un processus révolutionnaire ininterrompu par étapes.

La transformation de l’État impérialiste, la situation révolutionnaire qui se développe et la petitesse des forces révolutionnaires induisent selon nous une stratégie de guerre populaire prolongée, du fait que la lutte débute dans des conditions où notre ennemi est nettement plus fort que nous et que de toute évidence, ce rapport de force nous impose d’accumuler des forces afin de renverser ce déséquilibre en faveur de notre ennemi.

Dans son fameux texte De la guerre prolongée, Mao étudie les facteurs qui définissent et caractérisent une situation où les forces révolutionnaires sont faibles et les forces réactionnaires fortes. Loin d’en arrêter à la confrontation mécanique de chacun des facteurs qui déterminent l’un ou l’autre des camps – notre ennemi est fort et nous sommes faibles donc logiquement, mieux vaut ne pas l’attaquer – Mao analyse toutes les contradictions qui caractérisent les deux camps (révolution/réaction), en faisant ressortir les aspects qui es divisent mais aussi leur liaison mutuelle. «Pourquoi une guerre prolongée ? On ne peut donner une réponse correcte qu’en se référant à tous les contrastes fondamentaux entre l’ennemi et nous.» Notre conclusion doit reposer «sur l’appréciation, dans leur action réciproque, de toutes les particularités qui caractérisent aussi bien l’ennemi que notre pays».

Quelles sont ces caractéristiques au Canada ?

Le Canada est un pays impérialiste industriellement développé, dominé par une bourgeoisie monopoliste qui possède un État centralisé et une police et une armée puissantes. La bourgeoisie canadienne, bien que traversée par différentes fractions régionales, mène la guerre impérialiste contre les peuples opprimés pour la sauvegarde de ses propres intérêts. Elle mène aussi la guerre à l’interne contre le prolétariat, les masses populaires et les nations autochtones. La bourgeoisie représente environ 5 % de la population du Canada. Elle rivalise avec les autres bourgeoisies des pays impérialistes sous la forme de la compétition économique, mais cette compétition tend à devenir de plus en plus antagonique.

Le prolétariat est numériquement la force la plus grande mais il est peu organisé, peu politisé et il est maintenu dans un état de division par les agents de la bourgeoisie qui œuvrent principalement au sein du mouvement revendicatif domestiqué par le capitalisme. Dans le prolétariat, le noyau dur de la révolution se retrouve chez les travailleurs et travailleuses les plus exploités-es, les nouvelles couches du prolétariat issues de l’immigration, les jeunes, les prolétaires d’origine autochtone, les femmes doublement opprimées. Ce sont eux et elles qui subissent le gros des attaques de la bourgeoisie.

Selon le rapport sur la pauvreté publié en l’an 2000 par Statistique Canada, celle-ci serait nettement en hausse depuis un quart de siècle. Le taux de pauvreté des ménages, tel que mesuré par l’organisme gouvernemental, était plus élevé en 1997 (22,4 %) qu’il ne l’était en 1989, 1981 et 1973. Ce qui se traduit par une augmentation de 1,3 million du nombre de ménages pauvres depuis 1973.

La pauvreté a augmenté énormément chez les jeunes familles. En 1981, une jeune famille (i.e. où l’adulte le plus âgé a moins de 25 ans) avait un risque de 21,7 % d’être pauvre ; à partir de 1997, ce risque avait plus que doublé, passant à 46,1 %. Le taux de pauvreté des jeunes familles du groupe d’âge suivant est plus élevé aussi : parmi celles de 25 à 34 ans, le taux de pauvreté est passé de 12 % en 1981 à 18,9 % en 1997. Pour ce qui est des familles monoparentales dirigées par la mère, le taux de pauvreté, qui était de 53,5 % en 1981, a oscillé de 55 % à 60 % au cours de la décennie suivante.

Le taux de pauvreté les plus élevés se retrouvent chez les nations autochtones, les «minorités visibles» et les personnes handicapées. Selon le recensement de 1996, 43,4 % des Autochtones, 35,9 % des minorités visibles et 30,8 % des personnes handicapées étaient pauvres en 1995. Ces taux sont beaucoup plus élevés que la moyenne nationale (22 % environ).

Les taux de pauvreté croissants dans la population active reflètent l’insuffisance des revenus sur le marché du travail. Le nombre de ménages de travailleuses et de travailleurs pauvres, i.e. ceux où un salarié ou plus ont été employés pendant au moins 49 semaines par an, a augmenté nettement de 1981 à 1997, de 14,7 % à 21,9 %. En ne tenant compte que des revenus du travail, près de 1,6 million de familles de la population active au Canada auraient été sous le seuil de la pauvreté en 1997, par rapport à 1,1 million si on tient compte des transferts gouvernementaux.

La profondeur de la pauvreté – i.e. à combien au-dessous du seuil de pauvreté le revenu total d’une personne pauvre est tombé – a elle aussi augmenté considérablement. De 1981 à 1997, l’écart de pauvreté pour tous les ménages pauvres a presque doublé (86,4 %). En ne tenant compte que des revenus du marché du travail, l’écart de pauvreté s’est accru de 96 % dans la même période.

La pauvreté est donc un problème persistant pour environ 40 % des Canadiennes et des Canadiens. Certains groupes sont plus vulnérables à de longues périodes de pauvreté. Parmi ceux-ci se trouvent les familles monoparentales, les personnes appartenant à une minorité visible, les immigrantes et immigrants récents, les personnes avec un faible niveau de scolarité et celles qui vivent seules. Plus longtemps quelqu’un reste dans la pauvreté, plus il est difficile d’y échapper.

La contradiction principale au Canada repose dans l’affrontement entre le prolétariat et la bourgeoisie : la révolution aura donc un caractère socialiste. Les conditions concrètes du Canada déterminent l’orientation politique, la stratégie et la tactique militaires des deux camps en présence ; elles déterminent le caractère prolongé de la guerre et annoncent la victoire définitive du camp de la révolution. Pour l’instant, sans entrer dans les détails des différentes étapes de la révolution (défensive stratégique, équilibre stratégique, offensive stratégique), nous pouvons, à partir des concepts élaborés par Mao, faire ressortir certains éléments qui sont éclairants pour les révolutionnaires dans les pays impérialistes.

Des trois instruments dont le prolétariat a besoin pour mener la lutte révolutionnaire, le parti est le plus important. Sans une direction fondée sur la marxisme-léninisme-maoïsme, une armée révolutionnaire ne peut faire autrement que sombrer dans l’aventurisme et le révisionnisme armé.

Le deuxième instrument nécessaire à la lutte du prolétariat est l’armée révolutionnaire. Celle-ci n’a rien avoir avec des aventuristes en manque de sensations fortes, ou un groupe pressé d’en découdre avec la bourgeoisie : il s’agit essentiellement d’un corps agissant, distinct du parti mais qui se place sous sa direction politique et qui prend en charge la réalisation des tâches militaires que ce dernier fixe et détermine.

Dans les pays semi-coloniaux et semi-féodaux, la lutte armée est la forme principale d’activité des forces révolutionnaires. Sans la lutte armée, il n’y aurait pas de place pour le prolétariat, ni le peuple, ni pour le parti communiste ni pour la victoire de la révolution.

Dans un pays impérialiste, la lutte armée que mène l’armée rouge se présente autrement. Au début, les actions de propagande armée servent à faire pénétrer le programme communiste dans les masses ; la forme principale que prend cette activité est celle d’actions de faible envergure menées par de petits groupes qui visent des objectifs politiques (quelquefois militaires). À ce stade, on ne parle pas d’occupation du territoire, mais d’attaques-surprise, de concentration de forces pour une courte période, le temps d’une action. On peut ainsi déterminer que la guerre populaire prolongée doit passer par une étape préparatoire : celle de la propagande armée, qui est la combinaison entre la construction du parti communiste révolutionnaire, le développement de l’embryon de l’armée rouge et la lutte des masses. Cette étape conditionne (la tactique militaire dépend du niveau de la technique militaire, c’est Engels qui a répété cette vérité) le passage à la prochaine étape – celle de la défensive stratégique, dans laquelle vont se modifier le mouvement politique et revendicatif des masses, l’activité politique révolutionnaire et l’activité combattante révolutionnaire. En synthèse, cette période est stratégiquement défensive, mais tactiquement offensive.

À un autre stade de son développement, l’armée rouge combattra pour anéantir les forces de l’ennemi, tout en assumant des tâches de propagande destinées aux masses et favorisant leur organisation en vue de créer un contre-pouvoir. Comme l’armée rouge est une armée populaire, qui vise aussi à organiser les masses dans la guerre, les militants et militantes du parti peuvent combattre en son sein, selon les besoins du parti, mais tous les combattants et les combattantes ne sont pas nécessairement membres du parti.

La troisième «épée magique» dont le prolétariat a besoin, c’est le front uni des masses. L’expérience de la première vague des révolutions prolétariennes a démontré la nécessité de créer des organes de contre-pouvoir au cœur même de l’impérialisme ; l’expérience de la lutte armée dans les pays occidentaux durant les années 70 et la résistance menée par les partisans communistes durant la Deuxième Guerre ont aussi démontré qu’il était possible de développer le contre-pouvoir à l’intérieur même de l’impérialisme.

Systématiquement, le parti encouragera les masses à se doter d’organisations authentiquement prolétariennes, entièrement autonomes de l’État et des multiples réseaux qu’il organise et contrôle. Ces organisations, qu’il générera lui-même au besoin, se retrouveront d’emblée au cœur même de la lutte pour la révolution prolétarienne. Le parti appellera à la mise en place de Soviets, i.e. de conseils ouvriers grâce auxquels les masses pourront s’organiser et s’exprimer sur une stricte base de classe. L’ensemble de ces organisations s’inscriront dans la construction et le développement de tout un réseau autour du parti et de l’armée révolutionnaire, qui sera appelé à constituer l’embryon du nouveau pouvoir.

«C’est au nom de ces nouvelles organisations, authentiquement prolétariennes, avec lesquelles elles auront appris à se défendre, à se battre et surtout à se diriger elles-mêmes avec l’aide du parti, que les masses se soulèveront. Celles-ci seront prêtes à tout pour défendre ces organisations, ainsi que le vaste réseau tissé autour du parti, et elles le feront les armes à la main dès lors que la bourgeoisie, qui aura senti et compris la menace qu’elles représenteront, tentera de les saborder et les détruire.»

(Projet de programme du PCR[co])

Alors que faisons-nous, nous déclarons la guerre à l’impérialisme ? Cela peut faire rire, mais il s’agit pourtant bel et bien d’une guerre, et bien qu’elle ne soit pas formellement déclarée, objectivement la bourgeoisie mène une offensive généralisée pour empêcher le prolétariat de concentrer ses forces. La bourgeoisie mène le combat à sa façon, le prolétariat doit le mener lui aussi à sa manière, c’est à dire en développant la guerre populaire prolongée.

Dans les pays impérialistes, la lutte révolutionnaire débute dans le cadre d’un déséquilibre des forces en faveur de la bourgeoisie. Le camp de la réaction, quoique étant minoritaire, dispose d’une puissante force militaire, d’une puissante économie et d’un puissant appareil d’État ; en contrepartie, le système qu’il défend propage la guerre, la misère et a un caractère rétrograde, son système est empêtré dans contradictions insurmontables : telles sont les caractéristiques de l’ennemi. Pour le camp révolutionnaire, c’est le contraire : même s’il est composé de la classe majoritaire, sa force militaire est relativement faible, il n’a pas d’appareil d’État, mais la lutte qu’il poursuit est une lutte progressiste et juste et elle est menée par un parti communiste qui s’appuie sur une théorie juste, le marxisme-léninisme-maoïsme, et sur la classe la plus révolutionnaire et majoritaire, le prolétariat.

Le Canada est fortement urbanisé et la majorité des villes occupent une petite superficie du territoire. La guerre populaire se déroulera surtout dans les grandes villes et les zones urbaines. «C’est là où on développera et établira les premières formes du nouveau pouvoir, toujours en se basant sur l’appui et la participation des masses, autour d’un vaste réseau d’organisations clandestines dirigées par le parti.» (Projet de programme du PCR[co])

À l’étape de la défensive stratégique,

«la disparité des forces entre l’ennemi et nous est actuellement si grande que les côtés faibles de l’ennemi ne se sont pas encore aggravés et ne peuvent pour le moment s’aggraver au point de contrebalancer sa puissance, et nos avantages ne sont pas encore développés et ne peuvent pour le moment se développer au point de compenser notre faiblesse. Voilà pourquoi l’équilibre n’est pas encore possible, mais seulement le déséquilibre. […] De ce fait, à une étape donnée de la guerre, l’ennemi peut être victorieux jusqu’à un certain point alors que nous pouvons dans une certaine mesure connaître la défaite […] Mais la situation ne cesse de se modifier. Si nous savons appliquer une tactique militaire et politique correcte au cours des différentes phases de la guerre, sans commettre d’erreurs de principe, et si nous déployons au mieux tous nos efforts, les facteurs avantageux pour nous et défavorables pour l’ennemi se renforceront au fur et à mesure que durera la guerre et continueront à modifier la situation donnée au départ, à savoir que l’ennemi est fort et nous faibles, qu’il l’emporte sur nous et que nous le lui cédons.»

(Mao, De la guerre prolongée)

La différence majeure dans l’application de la guerre populaire prolongée dans un pays impérialistes est la durée de temps qui séparent chacune des étapes et leur contenu. Dans un pays dominé, la guérilla peut demeurer longtemps à l’étape d’équilibre stratégique, parce qu’elle repose à ce moment sur des bases d’appuis stables. Dans un pays impérialiste, cette étape correspond au moment où la guérilla et les masses révolutionnaires concentrent leurs forces afin de lancer l’insurrection pour la prise d’une grande ville, ce qui va permettre aux organisations générées par les masses au cours de la lutte de s’établir de façon permanente (ouverte) ; cette période marque la transition entre la défensive stratégique et l’offensive stratégique.

La période qui suivra l’insurrection et la prise d’une grande ville représentera une nouvelle phase de la guerre civile avec la bourgeoisie. On pourrait se hasarder à faire beaucoup de prédictions sur le déroulement de la guerre civile rendu à ce point, mais cela ne servirait pas le mouvement révolutionnaire. Notre position comme communistes dans un pays impérialiste, nous condamne à commencer par comprendre et assimiler la théorie la plus avancée élaborée par le mouvement communiste, c’est-à-dire le marxisme-léninisme-maoïsme, pour ensuite la spécifier en la concrétisant dans la pratique de la lutte pour la révolution.

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