Arsenal №8
Une analyse des classes des sociétés autochtones

Des communautés prolétariennes maintenues sous un joug quasi féodal

Pour fonder une stratégie révolutionnaire, les marxistes-léninistes-maoïstes, comme n’importe quel courant qui prétend à la révolution, ne peuvent faire abstraction d’une analyse des classes sociales. Seule une telle analyse peut permettre de dégager une voie stratégique appropriée aux conditions de la révolution dans une société donnée. Une analyse des classes peut être élaborée pour un quartier, une ville, une région, un pays ou un groupe ethnique ou national distinct. Certaines classes vont adhérer au projet révolutionnaire, d’autres non. Certaines trouveront leur intérêt dans le fait qu’on pousse la révolution jusqu’à la construction d’une société communiste, d’autres pas.

L’analyse des classes est liée à l’analyse des rapports de production et des forces productives. Il serait absurde d’envisager le triomphe d’une révolution socialiste là où les rapports sociaux sont encore largement de type féodal. Par contre, dans la situation contemporaine où le capitalisme a atteint son stade suprême (à savoir l’impérialisme), des rapports sociaux du passé peuvent coexister avec des rapports plus modernes, en autant que la classe dirigeante y trouve son compte en termes de maintien de sa domination sociale.

La lutte révolutionnaire autochtone au Canada a toujours pris la forme d’une lutte anticolonialiste. Cela fut le cas pour les Métis et Amérindiennes à l’époque héroïque des Louis Riel et Gabriel Dumont à la fin du XIXe siècle, dans les territoires que l’on connaît maintenant comme les provinces du Manitoba et de la Saskatchewan. Plus récemment, la «crise d’Oka» et les différents soulèvements en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en Colombie-Britannique, auxquels l’État canadien a répondu en envoyant la police ou l’armée, ont montré à leur tour le caractère anticolonialiste de la lutte autochtone.

On l’a vu aussi, parmi les communautés en lutte, il y a des groupes qui ont craint d’aller plus loin. Certains, quoique peu nombreux, ont même fait preuve d’une grande lâcheté; ces groupes ont d’ailleurs souvent été mis en vedette dans les médias bourgeois, qui s’en sont servi pour renforcer leur propagande qui présente les communautés en lutte comme des «terroristes» ou des «bandits». Très souvent, après enquête, on finissait par apprendre que ces timorés ou ces «bons Indiens» (d’après les médias) avaient des liens financiers avec le gouvernement fédéral et/ou des petits capitalistes locaux.

En outre, les médias ont souvent laissé entendre que«l’aile radicale» au sein des communautés autochtones était surtout composée de traditionalistes vivant de chasse et de pêche et rejetant toute modernité – en plus bien sûr d’un certain nombre de «criminels», comme le veut le mythe entretenu par les colonialistes. Des supporters euro-canadiennes des revendications autochtones ont même fini par acheter cette vision des choses, qui conforte leur vision vulgairement primitiviste des nouveaux rapports à implanter entre Autochtones et non-Autochtones. On a pu voir certaines personnes tenter de «s’approprier» des éléments des cultures traditionnelles des peuples autochtones, avec des résultats qui confinaient au ridicule. Pourtant, un militant comme l’ingénieur Joe Deom (un des participantes au soulèvement de Kanesatake en 1990), pour ne citer qu’un seul exemple, n’avait rien d’un Mingo, le sous-fifre amérindien qui accompagnait Daniel Boone à la recherche de «bonnes peaux». N’est-il donc jamais venu à l’idée de ces gens qu’il y a des Autochtones qui ont cherché et cherchent encore à développer leur économie et leur communauté, en prenant ce qu’il peut y avoir de bon dans la dite modernité, tout en préservant leur identité nationale distincte?

Une réalité occultée, mais une réalité tout de même

Il est clair que le gouvernement fédéral et son inique Loi sur les Indiens (promulguée en 1876 sous le vocable d’Acte des sauvages) ont tenté d’emprisonner les Amérindiennes dans un choix pipé d’avance: ou bien la civilisation blanche et la «modernité» (i.e. l’assimilation), ou bien la préservation du statut d’Indien, la dépendance et un semblant de vie à l’ancienne près de la nature mais dans les limites d’une petite réserve réduite à une peau de chagrin.

Dans le cadre du recensement de 2001 de Statistique Canada, 1319890 personnes ont dit avoir des origines autochtones sans que toutes, nécessairement, se soient reconnues une identité autochtone en bonne et due forme. Ainsi, seulement 976305 personnes ont affirmé avoir une telle identité («indienne de l’Amérique du Nord, métis ou inuit», selon les termes proposés par l’organisme de statistique). Il y a donc 343585 personnes ayant pourtant des ancêtres autochtones qui ne se sont pas définies ainsi.[1] Notons ici que sur certaines réserves (que Statistique Canada chiffre à une trentaine), le recensement n’a pu avoir lieu, les Autochtones considérant qu’il leur revenait en tant que nations de se dénombrer elles-mêmes.

Le gouvernement fédéral semble lui aussi reconnaître qu’il puisse y avoir une population autochtone de cet ordre de grandeur. Un document publié par le Service d’information et de recherche parlementaires affirme ainsi: «En 1999, on estimait la population autochtone à 1 377 900 personnes. Ce chiffre comprend 390300 Indiens inscrits dans des réserves, 284500 Indiens inscrits en dehors des réserves, 426800 Indiens non inscrits, 61000 Inuits et 215300 Métis.»[2]

De plus en plus d’Autochtones s’identifient comme telLEs.

Les données préliminaires du recensement 2006, récemment publiées, témoignent d’une augmentation significative du nombre de personnes qui s’identifient comme Autochtones. Ainsi, «le nombre de personnes qui se sont identifiées comme Autochtones a franchi la barre du million. Le poids de ces Autochtones au sein de la population canadienne est à la hausse. En 2006, les Autochtones représentaient 3,8% de l’ensemble de la population du Canada, comparativement à 3,3% en 2001 et à 2,8% en 1996.»[3]

Au total, ce sont 1172790 personnes qui se sont identifiées comme Autochtones lors du dernier recensement. La population autochtone croît donc beaucoup plus rapidement que la population non autochtone; toujours selon Statistique Canada, elle a augmenté de 45% entre 1996 et 2006, soit près de six fois le taux de croissance de la population non autochtone (8%) au cours de la même période.

Au cours des dernières décennies, le nombre d’Autochtones ayant revendiqué leur identité n’a cessé d’augmenter. Par contre, le poids de l’histoire a fait en sorte qu’une partie significative d’entre elles et eux se sont assimilés au grand ensemble canadien pour adopter le mode de vie «moderne» qui leur était «offert» (lire imposé), en échange d’une renonciation à leur identité.

Connaître la réalité de classe, les forces productives et les rapports de production sur les territoires majoritairement autochtones, ou encore savoir où les Autochtones se répartissent géographiquement peut nous aider à déceler la viabilité d’un projet révolutionnaire autochtone et son articulation avec la révolution socialiste. À première vue, la réalité de la vie autochtone n’a plus rien à voir avec une époque idyllique où elles et ils connaissaient des rapports sociaux que l’on pourrait assimiler à une forme de «communisme primitif». Mais, ce n’est pas non plus le capitalisme moderne qui y prévaut. Le niveau de vie dans les réserves autochtones rappelle celui de pays africains comme le Ghana. En2001, pas moins de 40% des Indiennes inscrites vivaient sous le seuil de faible revenu, alors que ce taux était de 12,6% pour les non-Autochtones. Le revenu moyen sur les réserves n’était que de 14444$, alors qu’il était de 29900$ (i.e. plus du double!) pour le reste de la population. [4]

En apparence, certains verront la situation des réserves autochtones comme analogue à celle des régions moins développées dans l’ensemble du Canada. Une analyse superficielle des statistiques utilisées par la bourgeoisie pourrait donner cette impression. Cela dit, l’ensemble des réserves autochtones vivent une situation de sous-développement, alors que ce n’est pas le cas pour les régions éloignées des grands centres, quand il s’agit des populations euro-canadiennes.

Une réalité sociale est toujours dialectique; on rencontre différentes tendances et contre-tendances favorisant ou non le progrès social. Les statistiques peuvent donner une impression de démarrage économique dans certaines communautés alors que, lorsqu’on les confronte à d’autres données et observations, on voit que ce développement se fait dans un contexte de dépendance. Actuellement, plusieurs régions de l’île de Terre-Neuve connaissent une amélioration économique significative, alors que c’est moins vrai dans les régions à majorité autochtone de la même province. Il y a quelques décennies, on pouvait dire que l’île de Terre-Neuve était condamnée au sous-développement. Dans les années 1960, on disait la même chose pour le Québec. Or, nous y voyons maintenant un développement économique certain. Bien sûr, ce développement se fait dans le cadre du capitalisme et ne s’accompagne pas nécessairement d’une élévation significative du niveau de vie des masses; il serait très naïf de croire que le capitalisme entraîne un semblant de justice sociale. Dans le cas des populations autochtones, particulièrement celles qui vivent sur les réserves, même si les structures sociales, en apparence, peuvent donner l’impression d’une modernité, le sous-développement demeure constant.

Matériaux pour une analyse de classe

En s’appuyant sur des micro-données du recensement de 2001, nous avons pu reconstituer une structure des classes et couches sociales au sein des communautés autochtones en nous fondant sur les données des professions. Les micro-données sont basées sur un échantillon représentant 1/37 de la population canadienne. Sans être exactes à 100%, elles donnent un bon aperçu de la situation. Pour analyser la réalité sociale en Chine, Mao avait commencé par faire une telle analyse des classes.[5] Sans une telle analyse, on ne peut fonder une stratégie révolutionnaire viable.

Dans une société comme le Canada, certaines professions présentent des caractéristiques prolétariennes, et d’autres petites-bourgeoises ou bourgeoises. Ce qui fait qu’une profession est davantage prolétarienne que petite-bourgeoise, c’est le fait que, au niveau de la division du travail, on retrouve un élément de subordination dans l’exécution des tâches. Certaines tâches manuelles exigent peu de connaissances et de savoir-faire; elles sont accessibles à un nombre assez élevé de travailleurs et travailleuses. Le supérieur hiérarchique peut déceler aisément si la personne donne le rendement qui convient à ce type de tâches; le niveau d’exécution demeure simple et facilement contrôlable.

Il y a aussi des tâches intellectuelles dont le niveau d’exécution ne demande pas beaucoup de qualifications: la surveillance d’un stationnement n’exige pas, en soi, un diplôme universitaire. Des tâches manuelles, par contre, peuvent exiger beaucoup de savoir-faire. Mais même si ce savoir-faire peut être monnayable à fort prix, les détenteurs de cette qualification devront se mettre sous les ordres de quelqu’un. On peut dire que, même si leurs qualifications sont élevées, ils ne sont pas en mesure de superviser l’appariement de leurs tâches avec celles des autres dans la division du travail. En haut de la chaîne de subordination et de qualification, nous retrouvons celles et ceux qui détiennent le contrôle, voire la propriété des moyens de production des biens et services. Ces derniers sont en mesure de mettre en lien les ressources financières avec les ressources humaines et matérielles.

Parmi les classifications utilisées par Statistique Canada, nous avons identifié trois couches prolétariennes et huit couches petites-bourgeoises et bourgeoises. Dans les couches prolétariennes, nous retrouvons celle du personnel ouvrier, qui regroupe les gens qui effectuent des tâches plutôt manuelles dans les domaines de l’industrie, de la construction, des mines, des fermes, des services publics, etc. Règle générale, ce sont des salariées et des exécutantes. C’est ce qu’on appelle la «classe ouvrière traditionnelle». Elle ne constitue pas la couche numérique la plus importante du prolétariat, celle-là étant plutôt celle du personnel des services. Dans cette dernière, on peut retrouver des préposées aux bénéficiaires, des cuisiniers, des simples employées de bureau, des caissières, des vendeurs et vendeuses de plancher, etc. Finalement, nous retrouvons une couche d’employées (le personnel technique) qui effectuent des tâches techniques dans des laboratoires pharmaceutiques ou autres, à l’hôpital, dans les salles de spectacles, à la télévision, dans les journaux, etc., qui ont un savoir-faire très important et un niveau d’éducation supérieur à celui de l’ensemble des autres couches du prolétariat, mais qui se retrouvent néanmoins dans des tâches d’exécution.

Nous avons fait le même exercice pour la bourgeoisie et la petite bourgeoisie. Au sommet de la pyramide, nous retrouvons les cadres supérieurs qui, règle générale, appartiennent à la bourgeoisie. Il y a ensuite les gestionnaires, catégorie qui regroupe les cadres d’entreprises et les professionnelles de la finance; une partie de cette couche est bourgeoise. Par la suite, nous retrouvons une couche de professionnelles constituée de gens des professions libérales, des professionnelles du gouvernement, de l’ensemble des professionnelles de la santé – y compris les infirmières. Cette couche n’est pas uniforme: la forme de rémunération (honoraires ou salaire) et le rapport de dépendance ou d’indépendance face à l’État jouent un rôle important, tant au niveau idéologique qu’à celui du rapport au capital.

Les enseignantes et artistes forment une autre couche, qui a comme caractéristique son lien à la langue et la communication. Cette couche représente une part importante de la petite bourgeoisie salariée. Il y a aussi la couche des gens qui travaillent dans le secteur primaire comme les agriculteurs, les pêcheurs et les petits exploitants de mines et forêts; historiquement, cette couche a eu un poids politique important, qui s’est toutefois en grande partie atténué.

Nous retrouvons aussi tout le personnel de supervision et les petits entrepreneurs de la construction; dans les rapports de production, cette couche joue le rôle de courroie de transmission directe dans la chaîne de subordination entre le prolétariat et la bourgeoisie. Il y de plus le personnel de répression et sécurité qui inclut la police, dont le rôle dans le maintien de la domination du pouvoir bourgeois n’est plus à démontrer. Finalement, il y a une couche de personnel administratif qualifié dont certaines caractéristiques pourraient en faire des prolétaires, mais que leurs fonctions conduisent à gérer des dossiers personnels d’employées ou de citoyennes et donc à jouer un rôle non innocent dans la reproduction des rapports de production. Un agent d’aide sociale ou un membre du personnel de dotation en ressources humaines d’une entreprise prend des décisions qui ont des incidences importantes dans la vie de prolétaires.

Les micro-données du recensement quant aux professions ne permettent pas une séparation plus fine des couches sociales. Un pompier se retrouve ainsi dans la même catégorie qu’un policier. Or, son rôle social dans les rapports de domination n’est pas tout à fait le même. Par ailleurs, qu’est-ce qui distingue une infirmière (incluse dans la catégorie des professionnelles) d’autres employées techniques qu’on classe dans le prolétariat? Ily a le fait que les infirmières cherchent à obtenir une reconnaissance professionnelle. Il est aussi vrai que, faute de médecins en certains lieux, ce sont les infirmières qui dispensent les soins de santé. Par ailleurs, on doit tenir compte du phénomène de dévalorisation des tâches intellectuelles, qui a poussé certaines couches vers le prolétariat. Au total, il est probable que nos chiffres surestiment le poids numérique de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie et sous-estiment celui du prolétariat; mais même si on les tient pour exacts, on constate qu’ils réfutent le discours bourgeois sur la «fin du prolétariat».

Dans le premier tableau, on présente une structure de classe en ne tenant compte que de la population active (au travail ou à la recherche active d’un emploi) de 15 ans et plus pour l’ensemble du Canada, qu’on a séparée en fonction de l’identité autochtone. De prime abord, la population autochtone apparaît plus prolétarienne que la population non-autochtone (75% vs 63%). On notera aussi que contrairement à ce qu’on pourrait penser, on ne retrouve pas chez les Autochtones un nombre sensiblement plus élevé d’entrepreneurs agricoles ou forestiers. À vrai dire, pour être entrepreneur dans ces secteurs, il faut avoir la propriété de la terre ou de la forêt, ce qui reste pratiquement impossible pour les Autochtones, sauf en-dehors des réserves. Ce qu’on remarque plutôt, c’est que la structure de classe des communautés autochtones ne se démarque pas énormément de celle des Canadiennes quand on tient compte seulement de la population active, sinon qu’elle apparaît plus prolétarienne.

Tableau 1 – Structure de classe (population active seulement)
Population non autochtone Indienne de l’Amérique du Nord uniquement Métis uniquement Inuit uniquement Réponses autochtones multiples Réponses autochtones non comprises ailleurs
Cadres supérieurs 1,27% 1,72% 0,66% 1,09% 0,00% 0,67%
Gestionnaires 11,23% 5,17% 6,34% 5,83% 8,96% 8,00%
Professionnelles 8,05% 4,85% 3,63% 3,46% 7,46% 7,00%
Enseignantes et artistes 5,04% 3,70% 2,89% 9,11% 4,48% 2,67%
Secteur primaire 1,80% 0,60% 1,54% 0,00% 0,00% 0,67%
Superviseurs 2,69% 1,77% 2,55% 2,19% 0,00% 2,33%
Répression et sécurité 0,51% 1,00% 0,72% 0,91% 0,00% 0,33%
Personnel administratif qualifié 6,60% 4,22% 4,48% 2,73% 2,99% 5,67%
Bourgeoisie et petite bourgeoisie 37,18% 23,04% 22,81% 25,32% 23,88% 27,33%
Personnel technique 7,69% 8,70% 7,16% 11,29% 7,46% 7,33%
Personnel des services 32,67% 36,86% 37,81% 37,52% 40,30% 37,67%
Personnel ouvrier 22,47% 31,40% 32,22% 25,87% 28,36% 27,67%
Prolétariat 62,82% 76,96% 77,19% 74,68% 76,12% 72,67%

Le deuxième tableau, quant à lui, tient compte des personnes dites «inactives», sans emploi ou retraitées (les sans-emploi ont en deçà de 65 ans, tandis que les retraitées ont 65ans ou plus). Pour déterminer si ces personnes appartiennent au prolétariat ou à la bourgeoisie et la petite bourgeoisie, nous avons retenu le critère de la qualification scolaire. Nous avons supposé qu’une personne possédant au moins un diplôme collégial ou pré-universitaire général a pu obtenir un emploi lui permettant d’appartenir à la petite bourgeoisie ou à la bourgeoisie. Ce faisant, il est encore une fois probable que nous ayons surestimé le poids de ces classes supérieures. Il serait facile de trouver des cas qui échappent à cette règle, mais le critère retenu permet tout de même d’avoir un bon aperçu de la réalité.

Tableau 2 – Structure de classe (incluant les personnes «inactives»)
Population non autochtone Indienne de l’Amérique du Nord uniquement Métis uniquement Inuit uniquement Réponses autochtones multiples Réponses autochtones non comprises ailleurs
Cadres supérieurs 0,90% 1,08% 0,50% 0,80% 0,00% 0,44%
Gestionnaires 7,98% 3,23% 4,81% 4,27% 5,88% 5,25%
Professionnelles 5,72% 3,03% 2,76% 2,54% 4,90% 4,60%
Enseignantes et artistes 3,58% 2,31% 2,19% 6,68% 2,94% 1,75%
Secteur primaire 1,28% 0,37% 1,17% 0,00% 0,00% 0,44%
Superviseurs 1,91% 1,11% 1,93% 1,60% 0,00% 1,53%
Répression et sécurité 0,36% 0,62% 0,54% 0,67% 0,00% 0,22%
Personnel administratif qualifié 4,69% 2,63% 3,40% 2,00% 1,96% 3,72%
Rentier petit-bourgeois 2,34% 0,31% 0,36% 0,13% 0,98% 1,31%
Inactif petit-bourgeois 3,67% 3,06% 2,29% 1,20% 5,88% 2,84%
Bourgeoisie et petite bourgeoisie 32,44% 17,75% 19,96% 19,89% 22,55% 22,10%
Personnel technique 5,46% 5,43% 5,43% 8,28% 4,90% 4,81%
Personnel des services 23,21% 23,01% 28,70% 27,50% 26,47% 24,73%
Personnel ouvrier 15,96% 19,60% 24,45% 18,96% 18,63% 18,16%
Rentier prolétaire 11,31% 5,25% 4,47% 3,07% 1,96% 5,25%
Inactif prolétaire 11,62% 28,96% 16,99% 22,30% 25,49% 24,95%
Prolétariat 67,56% 82,25% 80,04% 80,11% 77,45% 77,90%

Dans tous les cas, lorsqu’on incorpore les personnes inactives, le caractère prolétarien de la structure de classe est amplifié; pour la population non-autochtone, le nombre de prolétaires passe de 63% à 67,5%. Cependant, le caractère prolétarien de la structure de classe est davantage amplifié pour ce qui est des Autochtones, surtout si on tient compte des sans-emploi. Juste pour ceux et celles qui s’identifient comme Indiennes de l’Amérique du Nord, cette armée de réserve représente 29% de la population de 15 ans et plus. Et cela, c’est sans compter les gens qui sont comptabilisés comme professionnels mais qui recherchent activement un emploi.

On peut soupçonner qu’une certaine partie de ces sans-emploi exercent des activités de chasse et/ou de petite production agricole (de subsistance) dans les régions où cela s’avère possible. Les rapports des différentes commissions fédérales d’enquête dans les années 1960 et 1970 qui dépeignaient la situation dans les réserves, constataient encore la présence de telles activités. Ce phénomène est confirmé par les témoignages de personnes qui vivent sur les réserves et qui affirment que le poids de la chasse dans l’ensemble des activités de membres de leur communauté n’est pas à négliger, ce que les chiffres ne démontrent pas.

Les communautés autochtones se caractérisent par un haut degré de prolétarisation. Sur la photo, des monteurs de charpentes métalliques d’origine mohawk travaillent à la réfection d’un pont.

Comme on peut le voir (toujours dans le tableau 2), ce sont les «Indiens de l’Amérique du Nord» dont la structure de classe se démarque le plus de celle de la population non autochtone. Leur composition est prolétarienne à 82%, comparativement à 67,5% pour la seconde. Si on regarde le troisième tableau qui comptabilise les revenus totaux par couches et classes sociales, on voit que les couches prolétariennes des Indiennes de l’Amérique du Nord vont chercher 71% des revenus totaux de leur catégorie. En termes d’égalité sociale, ça pourrait sembler une bonne nouvelle. Mais cela témoigne surtout de la faiblesse des couches bourgeoises et petites-bourgeoises. On peut supposer que l’argent n’y est utilisé que pour combler les besoins en termes de reproduction de la force de travail, ce qui empêche de dégager un surplus qui pourrait servir au développement des forces productives.

Tableau 3 – Revenu total
Population non autochtone Indienne de l’Amérique du Nord uniquement Métis uniquement Inuit uniquement Réponses autochtones multiples Réponses autochtones non comprises ailleurs
Cadres supérieurs 2,62% 2,44% 1,25% 3,16% 0,00% 1,94%
Gestionnaires 14,49% 7,13% 8,75% 9,41% 12,72% 10,37%
Professionnelles 10,90% 6,02% 5,44% 4,09% 3,92% 9,22%
Enseignantes et artistes 5,25% 3,92% 3,46% 11,58% 6,84% 3,60%
Secteur primaire 1,33% 0,57% 1,45% 0,00% 0,00% 0,36%
Superviseurs 2,70% 1,93% 3,34% 3,03% 0,00% 2,48%
Répression et sécurité 0,74% 1,29% 1,36% 1,17% 0,00% 0,71%
Personnel administratif qualifié 5,88% 3,99% 4,60% 4,01% 3,65% 7,73%
Rentier petit-bourgeois 2,71% 0,31% 0,43% 0,18% 0,43% 1,74%
Inactif petit-bourgeois 1,68% 1,66% 1,32% 0,53% 2,24% 2,38%
Bourgeoisie et petite bourgeoisie 48,30% 29,27% 31,41% 37,16% 29,81% 40,53%
Personnel technique 6,14% 7,14% 6,36% 10,81% 2,52% 7,08%
Personnel des services 17,03% 23,03% 21,72% 24,24% 28,78% 18,60%
Personnel ouvrier 17,58% 25,69% 31,83% 19,53% 29,48% 21,37%
Rentier prolétaire 7,95% 4,98% 3,57% 2,91% 1,53% 5,36%
Inactif prolétaire 2,99% 9,89% 5,11% 5,36% 7,88% 7,06%
Prolétariat 51,70% 70,73% 68,59% 62,84% 70,19% 59,47%

Sous le capitalisme, les tâches qui demandent peu de savoir-faire (même si elles peuvent exiger une somme de travail très élevée) sont généralement moins bien rémunérées que celles qui exigent plus de connaissances. La rémunération servira alors à couvrir les frais de reproduction de la force de travail. Dans certains cas, cette rémunération ne fait que couvrir la reproduction physiologique de la force de travail. À mesure qu’elle augmente, d’autres aspects de la reproduction de la force de travail seront aussi couverts. Avoir un appareil télé pour écouter le hockey, les nouvelles, etc. permet d’entretenir des liens de socialisation avec d’autres travailleurs, liens qui peuvent se transformer en entraide et autres services, ce qui peut avoir une influence bénéfique sur les conditions de vie du travailleur ou de la travailleuse.

On pourrait dire que la reproduction physiologique de la force de travail est assurée par un montant qui correspond à peu près au seuil de faible revenu. On peut penser aussi qu’il existe un niveau de revenu qui permet une certaine épargne permanente. Entre les deux, les gains de travail ne permettent que de reproduire la force de travail. Cela dit, une personne qui accumule un peu d’épargne ne devient pas automatiquement détentrice de moyens de production. Au-delà, encore là, d’un certain seuil, il est toutefois possible d’envisager avoir accès, d’une manière directe ou indirecte, à des moyens de production, de propriété immobilière à revenus ou d’enrichissement financier significatif, qui permettent le passage à la classe dominante. Le surplus, à cet égard, correspond à ce qui dépasse le nécessaire à la reproduction de la force de travail.

Le quatrième tableau porte sur les revenus en fonction du statut d’Indienne, et selon que cette personne vit, ou non, dans une région métropolitaine de recensement (RMR). À noter que les réserves sont situées en-dehors des RMR.

Tableau 4 – Revenu personnel
0$ à 29 999$ 30 000$ à 69 999$ 70 000$ et plus
Indienne inscrite Hors d’une RMRa 84,80% 14,66% 0,54%
Dans une RMR 76,94% 20,89% 2,17%
Population autre Hors d’une RMR 67,06% 28,62% 4,32%
Dans une RMR 58,92% 33,57% 7,51%
Population canadienne totale 62,26% 31,50% 6,24%
a RMR : région métropolitaine de recensement (Halifax, Québec, Montréal, Trois-Rivières, Sherbrooke, Ottawa-Hull, Oshawa, Hamilton, St-Catherines-Niagara, Toronto, London, Kitchener, Windsor, Sudbury, Thunder Bay, Winnipeg, Regina, Saskatoon, Edmonton, Calgary, Victoria et Vancouver).

Si on reste avec l’idée qu’un revenu en deçà de 30000$ ne permet que de reproduire la force de travail et interdit l’accès à une part du surplus économique (qu’on parle de simple épargne ou d’accès aux moyens de production), on se rend compte qu’une Indienne inscrite qui vit en-dehors d’une RMR (sur une réserve, peut-on supposer) a bien peu de chances de franchir ce seuil. Il demeure vrai, cependant, que ses revenus lui permettront de consommer, ne serait-ce que pour ses besoins primaires; à ce titre, il contribuera à faire rouler l’économie dans sa communauté (et autour).

L’accès à la propriété des moyens de production demeure un élément déterminant dans l’obtention d’un revenu supérieur. C’est avec du capital qu’on produit du capital, sous le capitalisme. Or, les Amérindiennes qui vivent sur une réserve n’ont pas accès à la propriété, en raison du régime créé par la Loi sur les Indiens – une survivance quasi-féodale.

Le cinquième tableau montre quelle est la part du revenu total de chaque groupe selon sa provenance[6]. Par paiements de transfert, il faut entendre l’ensemble des sommes que les différents ordres de gouvernement transfèrent à la population, comme l’aide sociale, les prestations pour enfants, l’assurance-chômage, les rentes gouvernementales, les indemnités liées aux accidents de travail, les pensions de vieillesse, l’aide financière aux études, etc. Ce sont généralement les personnes économiquement défavorisées qui en «bénéficient».

Tableau 5 – Revenu total selon sa provenance
Revenus d’emploi Paiements de transfert Revenus de placement Fonds de pension
Total des Canadiennes 77,07% 11,64% 4,54% 5,89%
Population autochtone 75,14% 20,76% 0,94% 1,80%
– Dans une réserve 66,31% 31,31% 0,33% 0,64%
– Hors réserve 77,54% 17,90% 1,11% 2,11%
Population non autochtone 77,10% 11,48% 4,61% 5,96%

Les revenus de placement et des fonds de pension, par contre, proviennent de gens ayant eu un niveau de revenu suffisamment élevé pour épargner les sommes nécessaires à l’accumulation de tels fonds. Encore là, sans surprise, les revenus de ce type comptent pour une part tout à fait marginale des revenus des Autochtones. Or, on sait que très souvent, les fonds d’épargne sont utilisés par les institutions financières pour être prêtés à des entreprises privées ou publiques, qui vont ensuite investir ces sommes dans l’économie. Visiblement, la faible épargne autochtone ne permet pas de constituer de tels fonds d’investissement.

Les secteurs d’activités autochtones sur les réserves

Les principaux employeurs sur les réserves sont le gouvernement fédéral et les conseils de bande. Selon les données du recensement de 1996, les administrations gouvernementales (29%), les services d’éducation (17%) et les services sociaux et de santé (16%) représentaient les principaux secteurs d’emploi sur les réserves du Manitoba, suivis par le commerce de détail et la construction (8,4% chacun). Le portrait n’a pas changé en 2001, et la situation apparaît similaire dans l’en­semble des réserves du Canada, comme le montre le tableau ci-bas. [7]

Secteurs d’emploi sur les réserves (Canada, 2001)
Indiennes inscrites Autres
Agriculture, foresterie, pêche et chasse 8,46% 3,33%
Extraction minière et extraction de pétrole et de gaz 1,59% 1,59%
Services publics 0,97% 1,12%
Construction 9,18% 7,58%
Fabrication 4,17% 6,50%
Commerce de gros 0,51% 2,93%
Commerce de détail 6,09% 11,33%
Transport et entreposage 3,41% 5,83%
Industrie de l’information et industrie culturelle 0,62% 1,83%
Finance et assurances 0,42% 1,83%
Services immobiliers et services de location et de location à bail 0,48% 1,74%
Services professionnels, scientifiques et techniques 1,04% 3,93%
Gestion de sociétés et d’entreprises 0,01% 0,11%
Services administratifs, services de soutien, services de gestion des déchets et d’assainissement 3,54% 3,91%
Services d’enseignement 10,96% 11,20%
Soins de santé et assistance sociale 13,72% 11,00%
Arts, spectacles et loisirs 2,51% 2,17%
Hébergement et services de restauration 4,04% 7,26%
Autres services, sauf l’administration publique 2,44% 4,51%
Administration publique 25,85% 10,28%

Si l’on considère l’ensemble de la population canadienne, les emplois dans l’administration publique représentaient, en 2001, 5,69% de l’ensemble. Les chiffres étaient respecti­vement de 6,52% et 9,68% pour les catégo­ries « services d’enseignement » et « soins de santé et assistance sociale ». Pour les IndienNEs inscritEs vivant dans les réserves, ces trois secteurs totalisaient plus de 50% de la totalité des emplois occupés, alors qu’ils représentent moins du quart pour l’ensemble des CanadienNEs. La différence est consi­dérable.

Voyons maintenant ce qu’il en est pour ce qui est des secteurs d’emploi en-dehors des réserves.

Secteurs d’emploi hors réserves (Canada, 2001)
Indiennes inscrites Autres
Agriculture, foresterie, pêche et chasse 4,12% 3,62%
Extraction minière et extraction de pétrole et de gaz 2,16% 1,08%
Services publics 0,72% 0,76%
Construction 7,33% 5,61%
Fabrication 10,12% 14,05%
Commerce de gros 2,29% 4,45%
Commerce de détail 8,96% 11,31%
Transport et entreposage 5,07% 4,98%
Industrie de l’information et industrie culturelle 1,66% 2,70%
Finance et assurances 1,93% 4,12%
Services immobiliers et services de location et de location à bail 1,23% 1,67%
Services professionnels, scientifiques et techniques 2,75% 6,36%
Gestion de sociétés et d’entreprises 0,04% 0,10%
Services administratifs, services de soutien, services de gestion des déchets et d’assainissement 5,38% 3,88%
Services d’enseignement 5,73% 6,53%
Soins de santé et assistance sociale 11,59% 9,67%
Arts, spectacles et loisirs 3,30% 1,94%
Hébergement et services de restauration 9,58% 6,71%
Autres services, sauf les administrations publiques 4,82% 4,82%
Administrations publiques 11,23% 5,66%

Si on regarde les données ayant trait aux emplois des secteurs primaire et secondaire (agriculture, foresterie, chasse, pêche, mines, pétrole, services publics, construction et fabri­cation), les pourcentages ne se démarquent pas tellement entre la population autoch­tone vivant hors des réserves et la population non-autochtone : dans les deux cas, ces secteurs représentent environ le quart des emplois occupés. C’est lorsqu’on regarde du côté des secteurs du commerce et des finances que des différences significatives apparaissent : les Indiennes inscrites sont deux fois moins nombreuses et nombreux à occuper ce type d’emplois. C’est comme s’ils et elles étaient exclues des secteurs liés à la gestion et la ­circulation du capital.

Il est clair que dans la mesure où ils et elles ne disposent pas de revenus faramineux, les Autochtones des réserves peuvent difficilement faire prospérer le commerce. Par ailleurs, cette insuffisance de revenus, qui ne permet pas, ou presque, de dégager un surplus, représente un frein au développement de l’industrie des finances, qui dépend de l’existence de ce surplus. D’ailleurs, plusieurs réserves ne comptent aucune succursale bancaire sur leur territoire.

Puisqu’ils et elles ne peuvent compter sur un surplus économique auto-généré qui permettrait de développer une économie indépendante, les Indiennes des réserves dépendent fortement des emplois du secteur public financé par le gouvernement fédéral. Cette situation ne peut pas ne pas avoir d’incidence sur les relations politiques entre les dirigeantes des réserves et le gouvernement fédéral. Il existe entre les deux un rapport de dépendance certain.

Sur le plan politique, les dirigeantes des réserves seront beaucoup plus préoccupées par le financement des programmes sociaux que par les questions de développement économique. La pauvreté des gens vivant sur les réserves est certes un fait non négligeable qui explique cette attitude. Mais on peut également penser que le simple fait que le milieu social de la couche dirigeante des réserves n’a que peu de contact avec un véritable milieu des affaires autochtones (généralement peu significatif) jouera dans le fait que ces mêmes dirigeantes ne seront pas spontanément tournés vers les questions de développement économique.

Il est vrai aussi qu’il existe un petit capital autochtone, qui tire son existence de ses liens avec les conseils de bande et le gouvernement fédéral. Parce qu’il demeure dépendant de ces instances politiques, ce petit capital ne cherchera pas à les contester. Il existe en outre un petit capital autochtone qui s’appuie sur une certaine «criminalité» (trafic de cigarettes, jeux de hasard, etc.) et qui, lui, peut être en mesure de développer une certaine indépendance face aux conseils de bande.

La Loi sur les Indiens comme limite au développement d’une bourgeoisie nationale autochtone

Cette importance démesurée de l’administration publique dans l’économie des réserves trouve sa source dans le statut accordé aux Amérindiennes par la Loi sur les Indiens. Cette loi établit un régime foncier particulier sur les réserves. Si les Indiennes des réserves peuvent jouir d’un certain droit de possession, celui-ci n’équivaut aucunement à un droit de propriété en bonne et due forme, et il comporte de nombreuses limites.

Ainsi, en vertu de l’article 89 de ladite loi, les Indiennes des réserves ne peuvent mettre leurs biens en nantissement ou en garantie, ce qui limite grandement leurs possibilités d’emprunt. Cette législation touche aussi les héritages, la taxation, la vente des biens, etc., où le ministère des Affaires indiennes se garde un droit de regard très important, voire carrément un veto sur les activités des Autochtones. Dans les faits, les Indiennes des réserves ont le même statut juridique que celui qui était dévolu aux femmes avant l’émancipation des années 1960.

Certains demanderont comment il se fait que les leaders autochtones ne se battent pas davantage contre cette discrimination et semblent parfois préférer des changements à la pièce, négociés bande par bande? Il faut voir que la réserve représente tout de même un espace territorial où il demeure possible de maintenir une certaine identité collective. (À vrai dire, certains «ghettos» autochtones des villes de l’Ouest canadien pourraient également le permettre.) Pour certains, le fait de changer le régime foncier actuel et de reconnaître un droit de propriété complet aux Autochtones ouvrirait la porte à ce que des non-Autochtones mettent la main sur leurs avoirs (incluant le peu de territoires qui leur ont été alloués dans les réserves), ce qui achèverait, littéralement, leur dépossession entreprise avec la colonisation européenne.

En 1850, avant l’avènement de la Confédération, les corps législatifs du Haut et du Bas-Canada avaient légiféré sur la question autochtone. On adopta une définition de l’«Indien» qui incluait toute personne réputée autochtone par sa naissance ou par son sang, toute personne réputée appartenir à une bande ou à un groupe d’Indiennes et toute personne ayant épousé un Indien ou ayant été adoptée par des Indiennes. Dans les premières années de la Confédération, cette définition resta grosso modo la même. Plus tard, en 1876, on restreindra considérablement le statut d’Indienne, notamment en excluant les femmes ayant épousé un non-Autochtone, ainsi que leur descendance masculine ou féminine.

Ces législations avaient ouvertement pour but de «protéger les sauvages contre la fraude et les propriétés qu’ils occupent ou dont ils ont jouissance contre tous empiètements et dommages». L’actuelle Loi sur les Indiens limite encore toute forme d’aliénation du territoire des réserves au profit de gens sans scrupule, prêts à tout pour voler le bien d’autrui (ça existe, sous le capitalisme!). Par contre, elle confère à l’État canadien la responsabilité de déterminer qui sont ces gens sans scrupule; le gouvernement fédéral peut en effet, dans certaines conditions, accorder l’aliénation de terres et de biens situés sur les réserves, s’il le juge utile. Le développement économique du Canada et des provinces, ou encore la défense nationale, sont autant de raisons qui peuvent être invoquées pour justifier une telle décision. L’article 35(1) de la Loi sur les Indiens précise en effet que: «[l]orsque, par une loi fédérale ou provinciale, Sa Majesté du chef d’une province, une autorité municipale ou locale, ou une personne morale, a le pouvoir de prendre ou d’utiliser des terres ou tout droit sur celles-ci sans le consentement du propriétaire, ce pouvoir peut, avec le consentement du gouverneur en conseil et aux conditions qu’il peut prescrire, être exercé relativement aux terres dans une réserve ou à tout droit sur celles-ci. »

La Loi sur les Indiens fait des personnes qui lui sont assujetties des mineurs au plan juridique. D’ailleurs, dès 1857 (date où pour la première fois cette notion apparut), on utilisa le verbe «s’émanciper» pour désigner le fait de cesser de se prévaloir du statut d’Indien. S’émanciper équivaut légalement à acquérir la majorité. Les différentes législations qui touchent la détention de biens, de titres fonciers ou la taxation concernent tout Indien inscrit, y compris celles et ceux qui vivent en-dehors des réserves. Ne pas payer de taxes ou d’impôt sur les biens situés dans les réserves est possiblement un droit intéressant, mais cela demeure lié à une législation qui limite considérablement l’accumulation de capital.

Bien sûr, la situation a changé depuis l’époque antérieure aux années 1960, quand les Indiennes n’avaient aucun droit de vote. Pour voter, il leur fallait abandonner leur statut d’Indienne. Cependant, ce paternalisme juridique demeure en certains domaines. Ainsi, dans celui des successions, le ministère des Affaires indiennes garde un droit de regard sur les dispositions d’un testament rédigé par un Indien… Il se peut qu’il y ait un certain libéralisme, en pratique, dans l’application de ce droit de regard, mais il n’en reste pas moins que ça demeure une forme de paternalisme digne de l’époque féodale.

Là où ce paternalisme s’exprime le plus ouvertement, c’est au niveau de la possession de la terre. L’article 20(1) de la Loi sur les Indiens affirme: «Un Indien n’est légalement en possession d’une terre dans une réserve que si, avec l’approbation du ministre, possession de la terre lui a été accordée par le conseil de la bande.» Cette terre pourra alors être transférée, mais à certaines conditions. L’article 24 dispose ainsi: «Un Indien qui est légalement en possession d’une terre dans une réserve peut transférer à la bande, ou à un autre membre de celle-ci, le droit à la possession de la terre, mais aucun transfert ou accord en vue du transfert du droit à la possession de terres dans une réserve n’est valable tant qu’il n’est pas approuvé par le ministre.»

Les limites de cette «possession» sont confirmées à l’article 35(1), qui confère au gouvernement fédéral le droit de regard ultime sur l’aliénation des terres. En outre, quand l’Indien détenteur du certificat de possession quitte la réserve, il doit le céder à la bande ou à un autre de ses membres (art 25(1)). Comme on le voit, la possession, au sens de la Loi sur les Indiens, n’équivaut aucunement à la propriété, telle que la population non-autochtone la connaît.

La loi prévoit, à l’article 29, que les terres des réserves ne peuvent être saisies. Dans la même veine, l’article 89 affirme: «Sous réserve des autres dispositions de la présente loi, les biens d’un Indien ou d’une bande situés sur une réserve ne peuvent pas faire l’objet d’un privilège, d’un nantissement, d’une hypothèque, d’une opposition, d’une réquisition, d’une saisie ou d’une exécution en faveur ou à la demande d’une personne autre qu’un Indien ou une bande.»

Ces articles visent officiellement à «protéger» les réserves autochtones d’une éventuelle dépossession par des capitalistes non-autochtones qui, autrement, pourraient, en application d’un droit de créance, saisir les biens et les terres autochtones. Le corollaire de cette «protection», c’est que puisqu’ils ne jouissent pas d’une pleine propriété sur leurs biens et leurs terres, les entrepreneurs autochtones ne peuvent les mettre en garantie lorsqu’ils tentent de se procurer du capital pour financer le départ ou la croissance de leur entreprise auprès des banques. Ces petits entrepreneurs doivent se tourner du côté de leurs épargnes personnelles ou de celles de leurs proches: ce sera là le seul capital de risque disponible, s’il en est.

En principe, les banques peuvent quand même accepter de leur prêter de l’argent, mais le montant ne sera certes pas aussi substantiel que si l’emprunteur avait pu mettre des biens en garantie. Certaines, comme la Banque Toronto Dominion, ont établi des programmes de prêts spécifiques pour les Autochtones. Il existe aussi des sociétés qui gèrent du capital de risque qui leur est disponible. Le gouvernement, avec l’assistance ou par l’entremise des conseils de bande, gère aussi des sociétés de financement dédiées aux Autochtones.

Dans différentes enquêtes qui ont été faites sur l’état de l’entrepreneunariat autochtone, les répondantes ont affirmé que le manque d’accès au financement est un des problèmes les plus importants auxquels ils sont confrontés. L’une de ces enquêtes[8] faisait état des obstacles suivants:

  • le manque de biens à offrir en garantie: 40% des répondantes ;
  • l’incapacité d’utiliser les biens situés sur laréserve en garantie: 30%;
  • le manque d’institutions financières locales: 27%;
  • la non-rentabilité de l’entreprise: 22%.

Selon le Conseil national de développement économique des Autochtones, «les capitaux nécessaires au secteur financier et commercial de l’économie autochtone s’élèvent à plus de deux milliards de dollars par an, alors que les investissements dans le développement commercial des entreprises autochtones n’ont été que de 353 millions de dollars en 2001». [9]

Comment, alors, les entrepreneurs autochtones se financent-ils? L’étude précitée fait état des moyens suivants :

  • prêts personnels de la famille et des amies: 48%;
  • fournisseurs de crédit: 30%;
  • prêts d’établissements de crédit autochtones: 22%;
  • prêts non garantis de banques commerciales: 20%;
  • prêts garantis gouvernementaux: 15%;
  • conventions de vente conditionnelle: 11%.

Selon la même enquête, 88% des entrepreneurs autochtones comptent sur des investissements personnels, à comparer à 55% pour l’ensemble des PME du Canada, et 21% ont reçu des investissements de la part de leur famille ou de leurs amies, contre 5% pour toutes les PME. Malgré ces difficultés, ce sont 57% des entreprises autochtones qui ont pignon sur rue dans les réserves, alors qu’un peu plus de la moitié des Indiennes inscrites habitent en-dehors des réserves (et ne vivent donc pas nécessairement les mêmes obstacles quant à l’impossibilité d’utiliser des biens pour garantir les prêts).

À noter que ces entreprises semblent aussi «prospères», du moins à première vue, que celles possédées par des Euro-canadiennes. Elles répondent souvent à des besoins locaux (petits commerces, services personnels, etc.) Dans certains cas, elles sont liées à l’exploitation des forêts ou des ressources naturelles. Dans ces domaines, on rencontre beaucoup de sous-traitance. Les domaines d’activités des entrepreneurs autochtones ressemblent à ceux de leurs homologues euro-canadiens en-dehors des grandes zones urbaines. S’il y a plus d’entreprises autochtones dans les réserves qu’en-dehors, c’est vraisemblablement parce qu’elles n’ont pas à y affronter une grande concurrence.

Règle générale, ces compagnies ne dépassent pas le stade de la petite entreprise. Les plus grandes n’ont que 38 employées en moyenne. Par contre, lorsqu’elles sont constituées en coopératives, les entreprises autochtones peuvent espérer avoir un plus grand nombre d’employées.

Dans l’ordre actuel des choses, l’entrepreneuriat autochtone ne peut permettre le développement d’un véritable capitalisme national. Tout ce qu’il peut produire, c’est un petit capital dépendant des besoins des collectivités locales ou qui agit en sous-traitance pour le grand capital impérialiste ou l’État canadien, qui est l’outil qui permet la perpétuation de ce petit capital. L’État canadien a en effet adopté une stratégie d’achat auprès d’entreprises autochtones.

En vertu de la Loi sur les Indiens, l’État canadien reste le détenteur des terres autochtones; toutefois, cela ne l’empêche pas de fournir une certaine aide au développement économique autochtone. D’un côté, il restreint leur développement économique tandis que de l’autre, il le soutient : ce double jeu lui permet de s’assurer que ce développement serve les intérêts du grand capital euro-canadien.

Outre le gouvernement fédéral, parmi les principaux acteurs économiques que l’on retrouve sur les réserves, il y a les conseils de bande. Ces derniers sont parmi les principaux employeurs sur les réserves, voire le principal dans certains cas; par les salaires qu’ils versent, ils génèrent une demande économique, par «travailleurs consommateurs» interposés.

Les conseils de bande sont subventionnés par le gouvernement fédéral. Sur la réserve, ils gèrent les fonds qui proviennent du gouvernement fédéral. Du fait qu’ils occupent une position stratégique, les conseils de bande ont une influence considérable sur le développement économique des réserves. Ils peuvent décider à quelles compagnies ils accorderont des contrats. Ils peuvent permettre à tels types d’entreprises de prospérer et en empêcher d’autres de se développer. Ainsi, ce sont les conseils de bande qui soutiennent ou empêchent le développement de casinos.

L’État impérialiste et colonialiste canadien maintient le système des réserves et finance les conseils de bande. Les réserves sont là pour fournir un territoire aux communautés autochtones à qui elles sont assignées.[10] Ce territoire ne peut être saisi par les institutions financières, ou tout autre capitaliste euro-canadien; autrement, cela tombe sous le sens, à cause du retard économique considérable qui y prévaut, ce territoire tomberait entre leurs mains, et les Autochtones en seraient totalement dépossédées.

Actuellement, les principaux promoteurs de l’élimination de l’article 89 de la Loi sur les Indiens (qui établit l’inaliénabilité des biens situés sur les réserves) sont des ténors de la droite conservatrice. Parmi eux, on retrouve des auteurs liés aux think tanks néo-conservateurs comme la Fédération canadienne des contribuables ou le Frontier Centre for Public Policy, qui anime le Aboriginal Frontiers Project. Dans l’état actuel des choses, si un tel changement était introduit, avec le faible capital autochtone existant, le patrimoine autochtone, déjà réduit à une peau de chagrin, tomberait rapidement dans des mains étrangères.

Il est clair, on l’a vu, que l’article 89 limite considérablement le développement d’un capitalisme autochtone, du fait que la propriété sur les réserves (qui n’est en fait qu’une simple possession) ne peut être mise en garantie à des fins d’emprunts. Néanmoins, les Autochtones disposent d’autres actifs. Les revenus en sont. Les épargnes aussi. Il ne fait pas de doute qu’un Autochtone ayant d’importants revenus et un certain niveau d’épargne pourra obtenir des prêts bancaires sans trop de problème. Sur ce plan, les revenus et l’épargne jouent un rôle positif pour le développement d’un capitalisme autochtone.

Le capitalisme canadien a su développer des outils efficaces d’accumulation du capital à partir des revenus. Pensons au Régime de rentes du Québec. Les salariées québécoises sont tenues de verser une partie de leurs revenus à ce fonds de pension. Leurs employeurs y versent un montant équivalent. Ce fonds est géré par la Caisse de dépôt et placement, qui utilise ce capital pour financer des entreprises québécoises ou spéculer à la Bourse, dans le but d’accroître le fonds et payer une rente aux retraitées qui y ont cotisé.

Actuellement, les Autochtones résidentes des réserves mais qui travaillent en-dehors de celles-ci paient des impôts au provincial et au fédéral (contrairement à la croyance populaire, entretenue notamment par les animateurs de radio-poubelle). Si un Autochtone travaille sur la réserve, ses revenus d’emplois sont toutefois exonérés. Un revenu est en effet considéré comme un bien meuble, et en vertu de l’article 87 de la Loi sur les Indiens, les biens des Autochtones «situés sur une réserve» sont exemptés de taxation.

Il est toutefois impossible, pour un conseil de bande, de prélever une taxe ou un impôt sur le revenu auprès de ses membres. Un régime comme celui de la Régie des rentes du Québec est donc impensable pour les Autochtones. Pourtant, cela permettrait de mobiliser une épargne sur le revenu en vue d’en faire un fonds de capitalisation. Quoique il en soit, même si cela s’avérait possible, il demeure qu’un tel régime devrait être envisagé à une échelle pas mal plus grande que celle d’une seule réserve pour accumuler un fonds suffisant pour financer des entreprises.

Pour le moment, le développement économique des communautés autochtones est essentiellement tributaire du soutien de l’État canadien, du bon vouloir des institutions financières euro-canadiennes et des maigres épargnes autochtones. Il existe une petite classe d’entrepreneurs privés autochtones, mais elle demeure extrêmement dépendante de la demande soit euro-canadienne, soit locale. Pour des raisons en partie géographiques (l’éloignement des réserves les unes par rapport aux autres), politiques (le manque d’unité politique entre les communautés autochtones) et économiques (le manque de réseaux économiques d’échange et de financement entre elles), il n’existe pas de demande économique globale autochtone.

Pour parler d’un capitalisme national, il faut qu’il y ait une socialisation suffisante desforces productives et une unité politique et économique conséquente. L’unité économique, on la retrouve dans l’existence d’un marché commun, ainsi que d’un réseau suffisant d’institutions financières et d’entreprises qui soient en mesure d’agir dans un espace économique assez grand pour permettre le développement de ce marché commun. On ne peut pas envisager le développement d’un capitalisme national à l’échelle d’une simple réserve.

Il est clair que pour les Autochtones, le développement d’un capitalisme national est sévèrement limité, en raison du paternalisme quasi féodal de la Loi sur les Indiens et d’un manque d’unité politique et économique. Ce que nous voyons, c’est un petit capital dépendant dont les perspectives de croissance s’avèrent limitées, même si depuis la fin des années 1990, on note un certain développement de l’entrepreneuriat autochtone.

De 1996 à 2001, il y a eu en effet une hausse de près de 35% du nombre d’entreprises autochtones, qui sont passées de 20000 à 27000 – un rythme neuf fois plus important que la moyenne canadienne. Ce nombre inclut toutefois une multitude de travailleurs et travailleuses autonomes qui n’embauchent pas d’employées.

La dispersion territoriale et le régime foncier imposé par la Loi sur les Indiens sont des obstacles très importants à la constitution d’un capitalisme national autochtone. Il est aussi vrai que la majorité des Autochtones vivent dans des endroits où les Euro-canadiennes sont majoritaires. Sur les 976305 personnes qui se sont réclamées d’une identité autochtone lors du recensement de 2001, un peu plus de la moitié, soit 494095, habitaient dans des zones urbaines. Il est à noter que plusieurs réserves sont situées près de zones de peuplement euro-canadien. Les Autochtones demeurent toutefois en majorité dans les Territoires du Nord-Ouest, au Nunavut, et dans le Nord de la Saskatchewan, du Manitoba et du Québec.

Population autochtone par subdivision de recensement, 1996

Si la majorité de la population autochtone habitait dans les espaces territoriaux où elle constitue plus de la moitié du poids démographique, il serait facilement envisageable de définir un espace national distinct et viable où établir un État. Mais puisque ce n’est pas le cas, la viabilité d’une telle entité, aussi possible soit-elle, risquerait d’être compromise.

On pourrait envisager une multitude d’hypothèses. Par exemple, une telle entité territoriale, basée sur les territoires où les Autochtones sont présentement majoritaires, pourrait être étendue aux réserves actuelles. De plus, toute Autochtone reconnue comme telle et qui vit en-dehors de ces territoires, pourrait choisir de se «rattacher» à cette entité, d’y payer ses impôts, d’y exercer ses droits civils, etc. Cette entité aurait le pouvoir de faire sécession du Canada si elle le juge souhaitable. Il lui appartiendrait de gérer le droit à l’autodétermination de chacune des nationalités qui la composent. Ainsi, les Autochtones pourraient déterminer et gérer tout ce qui concerne leur avenir; ils et elles ne seraient plus dépendantes, ni politiquement, ni juridiquement, du ministère d’un gouvernement euro-canadien.

La Loi sur les Indiens, on l’a vu, représente un frein à l’accumulation du capital pour les Autochtones. Le développement d’un petit capital est tout de même permis, mais ça demeure un capital dépendant. Il est clair que, historiquement, le cadre juridique imposé aux Autochtones a entravé le développement d’un capital national, si bien qu’aujourd’hui, il y a un retard à rattraper. Cependant, même si l’interprétation de la Loi sur les Indiens est désormais plus «libérale» qu’elle l’a déjà été, certains freins de type féodal demeurent.

Néanmoins, le petit capital autochtone semble en croissance. Cela signifie qu’un certain marché doit exister. De quelle ampleur est-il? Y a-t-il encore des formes d’agriculture d’autosubsistance? Des communautés dépendent-elles encore largement de la chasse et de la pêche, qui nécessitent en saison une forte mobilisation de main-d’œuvre? Si tel est le cas, cela pourrait constituer un autre facteur qui explique l’absence de développement d’un réel marché autochtone. En effet, si un besoin est comblé en-dehors du marché, le besoin en argent sera moindre, ce qui ralentira la circulation monétaire, et donc la circulation marchande et des débouchés pour les commerçantes.

En outre, il est possible qu’une agriculture traditionnelle d’autosubsistance, s’il en est, dégage un certain surplus, qui sera accumulé en cas de coup dur. Les structures féodales traditionnelles vivaient souvent sur une fraction de ce surplus. Les propriétaires fonciers ou les seigneurs se posaient comme «protecteurs» des producteurs et de ce «droit», ils réclamaient une part du surplus dégagé de l’agriculture d’autosubsistance.

Il est également vrai que les seigneurs féodaux tiraient profit du surplus accumulé dans les villes. Pourtant, les gens des villes dépendaient du développement des marchés pour assurer leur subsistance. Il y avait des commerçants, des maîtres artisans, des apprentis, des engagés, etc. À la campagne, en autant que le minimum de niveau de subsistance de l’époque était respecté, les occasions de conflit étaient peu fréquentes. En ville, par contre, la possibilité d’accumulation de capital était carrément entravée par cette ponction féodale. L’histoire du féodalisme européen de l’époque pré-capitaliste a vu de graves révoltes paysannes lorsque la subsistance même des paysannes fut remise en cause, surtout aux XIVe et XVe siècles, lorsqu’il devint clair que les croisades et le pillage du Moyen-Orient ne rapportaient plus beaucoup dans les coffres des seigneurs et que le marché urbain ne se développait pas. Les seigneurs se tournèrent donc vers les paysannes pour remplir leurs goussets. Ce fut tout de même lorsque les paysannes se sont fait pressurer jusqu’à en crever de faim et que le marché urbain est apparu carrément entravé par le féodalisme à la fin du XVIIIe siècle, qu’il y eut une révolution en France.

Une lutte révolutionnaire anti-féodale et anti-coloniale

Pour les organisations se réclamant du marxisme et/ou de la révolution, la question autochtone est, à tout le moins sur papier, d’une grande importance. Toutefois, le rapport entre les luttes nationales autochtones et la lutte de classe du prolétariat euro-canadien est apprécié de diverses façons. La position majoritaire, qui fut notamment celle du mouvement marxiste-léniniste dans les années 1970, semble conférer aux luttes autochtones le rôle d’une «réserve» importante de la révolution prolétarienne. Une autre position, qu’on retrouve notamment chez certains anarchistes, penche pour décrire les luttes autochtones comme ayant un caractère purement anticolonialiste.

Ce qui sous-tend ces divergences, c’est bien sûr le caractère «inachevé» des différentes nations autochtones. La littérature marxiste parle d’ailleurs de peuples ou de minorités nationales autochtones. Historiquement, le terme «nation» ne fut pas souvent utilisé pour les qualifier. Or, il existe bel et bien différentes nations autochtones, qui possèdent des éléments de culture et d’histoire distincts. Outre les langues euro-canadiennes, il n’y a toutefois pas une langue commune strictement autochtone qui se soit imposée.

Cela dit, si on y regarde de plus près, on se rend compte qu’il y a beaucoup de similarités dans l’histoire des différentes communautés autochtones, depuis l’arrivée des colonisateurs européens. Des auteurs ont souligné l’existence d’un rapport féodal similaire entre les différentes «tribus» autochtones et les compagnies européennes. La Loi sur les Indiens qui, aujourd’hui encore, maintient les Autochtones en tutelle et les empêche d’avoir un accès plein et entier à la propriété, confère à l’État un statut seigneurial similaire à celui des compagnies des premiers temps de la colonisation.

Ce rapport, ainsi que les résistances qu’il entraîne, constitue un fondement à la création d’une communauté de pensée, une psyché collective, commune à l’ensemble des Autochtones du Canada. L’identité culturelle d’une communauté ne se définit pas seulement par l’usage d’une langue. Ainsi, la constitution d’une identité azanienne en Afrique du Sud n’aurait jamais pu avoir lieu s’il avait fallu la fonder sur une langue commune. Le projet de constitution d’une nation azanienne s’est fait à travers la résistance face à l’oppresseur blanc afrikaner, qui détenait les rênes du pouvoir. Il est vrai cependant que les différentes communautés noires d’Afrique du Sud pouvaient aspirer collectivement à devenir la majorité sur leurs territoires. Pour les Autochtones d’ici, la question se pose un peu différemment.

José Carlos Mariátegui (1894-1930).

José Carlos Mariátegui, un des grands penseurs du marxisme et fondateur du Parti communiste du Pérou, affirmait que le «problème indien» se résumait au fond à celui de la terre. Il semble que s’agissant d’analyser la réalité autochtone au Canada, cette idée doive rester au centre de notre réflexion. Quand on parle de propriété, on parle aussi de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production. S’il est vrai qu’entre une propriété nationalisée et une propriété privée capitaliste, il n’y a pas de différence fondamentale, il y en a une énorme entre la propriété sociale et la propriété privée. La propriété sociale signifie qu’il n’existe aucune différence entre producteur, possesseur des moyens de production et consommateur et qu’il n’y a qu’un partage des biens produits et des ressources. Dans la propriété privée cependant, les rapports entre les acteurs sont régis par des échanges de marchandises, ce qui entretient cette différence. Entre la propriété féodale et la propriété capitaliste, il y a aussi une différence importante. La propriété capitaliste confère aux détenteurs de biens et de moyens de production le droit d’en user comme bon leur semble. La propriété féodale limite ce droit, surtout pour les assujettis.

Notre réflexion doit donc avancer sur la question des rapports de propriété. Comment le régime foncier imposé par la Loi sur les Indiens limite-t-il le développement des forces productives et empêche-t-il l’émergence d’une bourgeoisie nationale autochtone digne de ce nom? Comment se fait-il que les principaux employeurs des réserves soient le gouvernement canadien et les conseils de bande, base sociale d’un capitalisme bureaucratique et du clientélisme qui lui est associé? Faut-il voir le retard économique des réserves comme un simple retard commun aux régions éloignées des grands centres urbains?

Pour comprendre le rapport de domination coloniale qui lie les Autochtones du Canada àce pays, il faut avoir une idée des rapports socio-économiques entretenus dans les communautés autochtones. Une certaine gauche semble dire que les rapports sociaux autochtones relèvent encore, jusqu’à un certain point, du «communisme primitif», mais que l’impérialisme canadien les étouffe.

Au sein de la gauche euro-canadienne, cette idée de la survivance de rapports communistes primitifs chez les Autochtones semble avoir la vie dure. Si c’était vrai, il y aurait effectivement lieu d’envisager une seule et même lutte pour le communisme dans l’ensemble du Canada, qui permettrait de régénérer ces rapports. Toutefois, une simple analyse sommaire permet de constater que les anciens rapports sociaux communautaires pré-coloniaux se sont complètement disloqués.

Avant l’arrivée des Européennes, les rapports hommes-femmes dans les communautés autochtones étaient plutôt égalitaires, surtout là où les activités agricoles et horticoles étaient les plus développées. S’il y avait une certaine hiérarchie entre les chefs, les chamans, les guerriers et les membres de la tribu, on ne pouvait pas parler de différenciation en classes sociales, puisqu’il n’y avait pas un groupe déterminé qui s’accaparait et contrôlait le surplus économique. Maintenant, dans ces communautés, la place des femmes est peu enviable. Et les chefs de bande contrôlent la gestion des sommes qui proviennent du gouvernement fédéral.

Les rapports sociaux inégaux qui prévalent à l’intérieur des communautés autochtones ne sont pourtant pas des rapports capitalistes. Pour cela, il faudrait qu’il existe une classe de salariées autochtones, dont le revenu proviendrait principalement d’entreprises autochtones, et une classe bourgeoise autochtone, dont le marché principal serait « interne». Les quelques capitalistes autochtones existants ont pour marché les gouvernements fédéral ou provinciaux, et des entreprises multinationales du secteur des ressources naturelles. Les revenus des Autochtones sont liés directement ou indirectement à ce que verse le gouvernement fédéral (paiements de transfert, emplois auprès du conseil de bande financé par Ottawa, etc.).

Quand on y regarde de plus près, il nous semble que les rapports sociaux entretenus par les Autochtones empruntent plusieurs caractéristiques qu’on associe traditionnellement au féodalisme. Bien sûr, ce ne sont pas des rapports purement féodaux. Ils se sont développés dans un contexte colonial, où le capitalisme a pu se développer en profitant del’existence de rapports sociaux précapitalistes chez les Autochtones. Il y aurait peut-être lieu de parler de semi-féodalisme, bien qu’encore là, certaines nuances doivent être apportées.

Comment définit-on un rapport féodal? Il vaut mieux partir d’une définition générale qui puisse tenir compte de tous les cas particuliers. Nous pourrions dire qu’il s’agit de rapports de protection où sont définis des obligations et des droits inégaux par le droit et la commune et cela, sur un territoire précis. Sous le capitalisme, s’il y en a qui tirent un avantage du travail des autres, les droits, en principe, sont égaux. Dans un rapport féodal, les droits ne sont pas égaux.

Le rapport d’un maffioso avec un tenancier de bar relève d’une logique féodale. Historiquement, dans la période qu’on appelle le Moyen-âge, le féodalisme était le mode de production dominant en Occident et ailleurs dans le monde. Il y avait différentes spécificités selon les pays. Par contre, sous prétexte de protéger une population précise, on la privait d’une partie importante de son travail et de ses ressources, tout cela en fixant légalement des contreparties inégales.

Le féodalisme possède certaines caractéristiques. Cela dit, on ne peut pas réduire un rapport féodal à l’ensemble de ces caractéristiques, autrement il s’agirait d’une exception. Ces caractéristiques servent de repères pour permettre de qualifier un rapport, mais elles ne le définissent pas. Tout bon matérialiste sait que la réalité existe indépendamment de notre volonté et que réduire une chose à des critères stricts relève de l’idéalisme.

Outre les «obligations» du propriétaire envers ses assujettis, on retrouve comme caractéristiques normales du féodalisme le confinement à un territoire (la glèbe), la rente foncière et les limitations au plein accès à la propriété, avec pour conséquence qu’on ne peut mettre en nantissement et en hypothèque la terre qu’on travaille. Cela dit, il y eut des variantes importantes entre le féodalisme de type européen et celui que connurent l’Asie ou la Russie. En Europe, on retrouvait une certaine accession à la propriété privée (avec des droits restreints) chez les assujettis, alors qu’en Asie, il n’existait pas de propriété privée comme telle. Cette différence explique, en partie, pourquoi l’ascension du capitalisme s’est réalisée en premier en Europe. Mais on sait aussi que le pillage des ressources en-dehors de l’Europe a permis un essor considérable dans la circulation des marchandises et de la monnaie sur ce continent, permettant aux industries textiles anglaises de se développer et de se transformer, pour être à l’avant-garde de l’avènement du capitalisme industriel moderne.

Certains disent que le féodalisme ne peut exister que s’il y a production agricole. En réalité, le rapport de «protection» s’exerce toujours sur un territoire donné; la production agricole, en soi, n’a rien à y voir. Pour «protéger» un assujetti, le seigneur ou le propriétaire foncier responsable du territoire lui réclame une rente. Avec le temps, il apparaît  «normal» de continuer à lui payer cette rente, même si le propriétaire ne protège plus rien. Ainsi, il apparaît maintenant normal de payer une rente foncière à un promoteur immobilier parce que celui-ci fait du développement sur un terrain situé au centre-ville. La spéculation foncière immobilière est l’un des derniers reliquats du féodalisme, que le capitalisme a su exploiter à des fins très lucratives. Au lieu de se voir doter par le sang d’un rang social et d’un titre foncier, on se l’achète à prix énorme et on en tire d’immenses bénéfices.

Au Moyen-âge, le seigneur réclamait à ses paysannes une rente ou des corvées (du travail gratuit sur les terres en propre du seigneur); il réclamait aussi des rentes aux artisans et aux bourgeois des villes qui se trouvaient sur son territoire. Les rentes ou les rétributions en nature ou en travail gratuit pouvaient varier selon la productivité de la terre, la localisation stratégique ou, tout simplement, le rapport de force entre les assujettis et le seigneur.

Si le féodalisme régissait les rapports d’exploitation avec la paysannerie ou les petits artisans, il faut le comprendre historiquement en tenant compte du développement qualitatif et quantitatif des forces productives de l’époque. En Europe, quand l’empire romain et ses rapports esclavagistes disparurent au Ve siècle, on se retrouva avec une paysannerie libre qui pratiquait une agriculture d’autosubsistance. L’empire romain disparut sous la pression des invasions dites «barbares». Les chefs guerriers de ces tribus commencèrent à imposer un rapport de protection aux paysannes, en échange d’une certaine sécurité. On fit croire aux paysannes qu’en se mettant sous la protection d’un seigneur, les autres seigneurs ne viendraient pas piller leurs récoltes. Les paysannes devinrent donc inféodées à un seigneur qui, lui, l’était à un roi.

Il faut savoir aussi que la fin de l’empire romain signifia un ralentissement considérable du commerce maritime et des rapports marchands. Cela prit beaucoup de temps avant que les échanges économiques par voie de mer reprennent de manière significative. Dans un tel contexte, les villes, surtout celles situées près de la mer, n’étaient pas très prospères. Étrangement, c’est la soif de conquête des seigneurs féodaux qui, à partir du XIe siècle, relancera le commerce maritime lors des campagnes de pillages en Grèce et en Palestine (les célèbres «croisades» visant à «libérer la terre sainte des impies musulmans»).

Le 12 octobre 2004, la statue de Christophe Colomb a été déboulonnée par des manifestantEs, à Caracas. Jour férié et ex-fête de la découverte de l’Amérique, le 12 octobre a été rebaptisé jour de la résistance indigène par le gouvernement du Venezuela.

Quelques siècles plus tard, la conquête des Amériques aura aussi comme motif premier l’extension des territoires possédés par les féodaux. La Reine d’Espagne avait donné des titres de noblesse à Christophe Colomb. Elle en a aussi donné à beaucoup d’autres aventuriers qui ont exploité sans vergogne les premiers habitants du soi-disant «Nouveau monde». Cependant, l’énorme pillage des ressources naturelles des nouvelles contrées aura pour résultat de relancer les rapports marchands en Europe, terreau propice à l’émergence d’un capitalisme commercial dans un premier temps, et industriel ensuite.

Les Français n’ont pas fait preuve de plus d’humanisme et de modernisme que leurs voisins espagnols, quand ils se sont accaparés des terres de l’actuelle Acadie et des abords du Saint-Laurent et des Grands Lacs. Quels rapports sociaux ont-ils implanté? Des rapports féodaux, essentiellement. Pour nourrir les marchands qui s’occupaient de la traite des fourrures, il fallait bien des paysannes. Pour protéger les territoires de traite de fourrures, il fallait des soldats. Pourquoi alors ne pas donner des terres à des soldats autour du Saint-Laurent et de la rivière Richelieu, qui allaient pouvoir les cultiver tout en protégeant, en cas de besoin, le territoire français d’outremer? Il fallait aussi s’assurer que ces paysans-soldats n’aient pas la bizarre idée d’aller défricher des forêts propices à la traite des fourrures. Les attacher par la règle de la glèbe féodale était certes une bonne idée.

Les Autochtones furent aussi assujetties à des rapports féodaux. Dans les territoires dominés par les Espagnols, ces rapports équivalaient à ceux vécus par les paysannes en Europe. Il faut dire que l’existence des grands empires pré-colombiens, aztèques, mayas et incas, avait contribué à sédentariser une grande partie des populations autochtones et les avait «préparées» à subir de tels rapports. Les communautés locales avaient l’habitude de la soumission à une structure politique centralisée. Ces populations étaient somme toutes sédentarisées.

En Amérique du Nord, même s’il existait des alliances militaires et politiques (chez les Iroquois, notamment), les communautés locales demeuraient l’unité politique de référence. On y pratiquait une forme de communisme primitif. Dans certains cas, ces communautés étaient nomades et changeaient de camp selon l’époque de l’année, en particulier celles dont la subsistance dépendait surtout de la chasse et de la cueillette. Dans d’autres cas, les communautés qui pratiquaient l’agriculture et l’horticulture étaient plutôt semi-sédentaires. Après plusieurs années, alors que les sols étaient épuisés, la communauté se transportait sur un autre territoire plus fertile.

L’assujettissement des populations autochtones en Amérique du Nord a été plus difficile. Par contre, grâce à la traite des fourrures et à l’arrivée de nouvelles marchandises européennes supérieures technologiquement, des rapports de dépendance se sont développés entre les communautés locales et les compagnies de fourrures, qui se voyaient attribuer un territoire d’exploitation par «Sa Majesté» elle-même. Ce fut le cas pour la France et l’Angleterre mais aussi, pour un certain temps, de la Suède et des Pays-Bas, qui avaient tous des postes de traite et des colonies pour nourrir les commerçants et employés du poste de traite. La Suède et les Pays-Bas ont refilé assez rapidement leurs possessions aux Anglais, en échange d’argent sonnant.

Sur les territoires anglais des Amériques, il y eut une telle croissance démographique des colonies de peuplement et un tel développement de l’agriculture que la traite des fourrures a cessé de jouer le rôle moteur qu’elle avait dans les premiers temps. À ce moment, les Anglais ont commencé à spolier les terres des Autochtones, en leur faisant signer des contrats aux termes inégaux. En échange de quelques marchandises et d’un peu d’argent donnés pour une période plus ou moins déterminée, les terres devenaient propriété des Européens.

Même si ces contrats étaient inégaux, ils reconnurent néanmoins une sorte de droit de propriété antérieur, dans la mesure où on y parlait d’une «cession» des territoires autochtones (notons qu’il s’agissait bien sûr d’une «cession» forcée). Toutefois, il faut savoir que pour les Autochtones, la notion moderne de propriété privée, où quelqu’un aliène pour des temps immémoriaux l’usage de la terre au profit d’une personne qui l’acquiert, n’avait simplement aucun sens. Dans les faits, cette politique d’acquisition de terres n’avait pour but que de déplacer les Autochones vers l’Ouest. Sur les terres nouvellement acquises, on établissait des colons.

Certaines communautés autochtones ont refusé de se déplacer vers l’Ouest. On toléra leur présence en autant qu’elles se sédentarisent. Les nations iroquoises, notamment, déjà semi-sédentaires et ferrées en agriculture, acceptèrent un peu à leur corps défendant cette sédentarisation permanente. Ce phénomène correspond à l’apparition de l’ancêtre des réserves indiennes actuelles.

Avec le temps, les colons se déplacèrent de plus en plus vers l’Ouest et s’établirent sur les terres indiennes, cela, malgré les traités signés antérieurement. Qu’à cela ne tienne, les gouvernements «négocièrent» de nouveaux traités; certaines communautés autochtones «acceptèrent» (après avoir été trompées par les beaux parleurs colonialistes) d’être confinées à de petites parcelles de terre, alors que les autres quittèrent vers l’Ouest. Il vint un temps où tout l’Ouest fut finalement conquis. À ce moment, encore par traités, les Autochtones furent à nouveau dépossédées et contraintes de demeurer dans les réserves.

Les gouvernements américain et canadien se posèrent en protecteur des Amérindiennes, en autant que ces derniers-ères acceptent de se sédentariser. Même que, par contrat, les différents gouvernements s’étaient engagés à leur fournir du matériel et de l’instruction technique pour qu’ils soient en mesure de pratiquer l’agriculture. Certes, contrairement aux Autochtones d’Amérique Latine, on ne demanda pas aux Autochtones d’ici de fournir une rente à leurs protecteurs. À vrai dire, l’accaparement des terres autochtones et l’argent retiré des concessions accordées aux nouveaux colons paysans de leur métier en Europe, satisfaisaient amplement le gouvernement. Ces agriculteurs allaient approvisionner le prolétariat de l’Est industriel.

Du temps où les compagnies de fourrures exploitaient les communautés autochtones, déstructurant tous les anciens rapports communistes primitifs et les obligeant à se fixer sur un territoire de chasse autour d’un poste de traite, jusqu’au moment où le gouvernement s’accapara finalement les terres pour confiner les Autochtones à se sédentariser sur des réserves, les rapports féodaux évoluèrent. C’est vrai qu’au début, les compagnies exploitaient la force de travail. Une partie de la chasse servait à la communauté; l’autre était échangée pour de la pacotille. La fourrure, ce n’était plus payant, les terres et la forêt prenaient plus de valeur.

À la fin du XIXe siècle, le mode de vie nomade devint difficile à maintenir pour les Autochtones. Une grande partie du gibier, notamment les bisons, avait été victime d’une sur-chasse provoquée, dont le but était d’affamer les Autochtones, de manière à les forcer à se sédentariser et à accepter la «protection» du gouvernement fédéral. Il y eut certes des résistances, mais elles furent écrasées dans le sang.

Dans tous les cas, que ce soit par l’entremise des compagnies de fourrures ou des gouvernements, les Autochtones furent vassalisées et divisées. Les compagnies de fourrures avaient entretenu la division entre les différentes communautés autochtones, de manière à obtenir les meilleurs prix. Les gouvernements fédéraux ne négocièrent qu’avec des chefs dociles choisis selon des modes d’élection ou de nomination qui favorisaient les plus soumis. En outre, l’État canadien ne négocia qu’avec les bandes, séparément, refusant de reconnaître les grandes alliances qui avaient pu se forger dans le passé.

L’unité politique à travers un processus révolutionnaire

Le salut des peuples autochtones passe par leur unité. Accepter le financement du gouvernement fédéral, des banques euro-canadiennes, faire affaire avec les capitalistes régionaux ou avec les gouvernements fédéral ou provinciaux, ne pas développer d’institutions financières ou de traités économiques communs, tout cela mène à une intégration de plus en plus poussée aux rapports impérialistes colonialistes, sans que les populations en retirent quelque avantage. Mais pour avoir une banque de développement autochtone, des pouvoirs de taxation et quelque autre mesure qui permette de mobiliser l’épargne et le surplus économique, il faudrait qu’une institution politique propre aux Autochtones existe.

Cette unité politique ne se fera pas avec des négociations et des procédures judiciaires à la pièce, qui durent et dureront encore des années; elle ne se fera que dans la résistance. Mais voilà: qui a intérêt à promouvoir cette lutte de résistance parmi les populations autochtones?

Peut-on penser que le petit capital autochtone est suffisamment clairvoyant pour envisager la nécessité de développer un grand marché autochtone, fournir du travail aux prolétaires autochtones, augmenter leurs revenus et les amener à consommer des produits faits par des Autochtones? Une part importante de ce petit capital dépend du capitalisme euro-canadien et ne voudra pas se risquer, par conséquent, dans des entreprises qui lui échapperaient.

En réalité, le prolétariat autochtone est la classe sociale qui a le plus intérêt à développer la lutte de résistance autour d’un projet de lutte révolutionnaire unificateur. La bourgeoisie autochtone pourrait peut-être y voir un certain intérêt. Mais elle n’a pas l’allant pour démarrer une telle lutte. Car qu’est-ce qui dit qu’une fois la lutte en plein développement, celle-ci va s’arrêter pour satisfaire les besoins du capital autochtone? Une partie de la bourgeoisie autochtone pourrait être prête à accepter une direction momentanée du prolétariat, parce qu’elle voit bien que la situation actuelle s’avère peu propice au développement de ses affaires. L’autre partie préfère le statu quo, de peur que la lutte aille trop loin.

Les conseils de bande sont généralement les plus réfractaires à la lutte révolutionnaire. Les chefs de bande ont beaucoup de pouvoir, et certains retirent d’importants gains en octroyant des contrats à qui ils veulent (la corruption y est pratiquement systémique). Il y en a d’autres qui sont tout simplement obnubilés par leur rôle de négociateurs des ressources financières que l’État canadien leur alloue pour pourvoir à la prestation de services sociaux. La question n’est pas d’arrêter de revendiquer plus de ressources pour satisfaire ces besoins; il s’agit de créer une nouvelle société où ces besoins seront satisfaits, mais en s’appuyant sur les forces des peuples autochtones. Une petite minorité de chefs pourrait éprouver une certaine sympathie pour un tel projet. Mais encore là, du fait que leurs intérêts sont contradictoires, ils refuseront de jouer un rôle dirigeant.

Le prolétariat, qui constitue plus des trois quarts de la population autochtone, est en mesure de jouer un rôle dirigeant dans la lutte. Il est aussi en mesure de la porter au plus haut niveau. Le projet révolutionnaire est nécessairement anti-colonial dans sa forme, mais c’est aussi une lutte de classe. La première étape est de créer une grande entité politique autochtone et des institutions économiques qui permettront de créer un marché national. Par la suite, les conditions seront là pour construire le socialisme. La voie autochtone vers le socialisme est chose possible.

La lutte de libération nationale des peuples autochtones recèle un immense potentiel révolutionnaire. Le déploiement d’une révolution nationale et démocratique, dont les contours seraient analogues au concept de «démocratie nouvelle» développé par les maoïstes dans le contexte des luttes de libération des peuples des pays du tiers-monde, rejoindrait les objectifs de la révolution socialiste au Canada. Dans les deux cas, il s’agit de renverser le vieil État canadien, cet instrument du pouvoir d’une classe parasitaire – la classe des capitalistes – qui n’a cessé de s’abreuver de la sueur et du sang des peuples autochtones, comme elle le fait des peuples des pays dominés et de la majorité prolétarienne qu’elle exploite ici même sur les territoires qu’elle a volés aux premiers.

Martin Leclerc
  • 1 Les données proviennent du site des tableaux thématiques du recensement de 2001 portant sur les «peuples autochtones du Canada». En ligne: http://www12.statcan.ca/francais/census01/products/standard/themes/ListProducts.cfm?Temporal=2001&APATH=3&THEME=45&FREE=0.
  • 2 Jill Wherrett, L’autonomie gouvernementale des Autochtones, Bibliothèque du Parlement, Service d’information et de recherche parlementaires, 17 juin 1999. En ligne: http://www.parl.gc.ca/information/library/prbpubs/962-f.htm.
  • 3 Statistique Canada, Peuples autochtones du Canada en 2006: Inuits, Métis et Premières nations, Recensement de 2006 – La population autochtone franchit la barre du million, le 9 janvier 2008. Enligne: http://www12.statcan.ca/francais/census06/analysis/aboriginal/surpass.cfm.
  • 4 Voir le tableau 97F0011XCB2001062 du recensement de 2001.
  • 5 Analyse des classes de la société chinoise (1926), dans Œuvres choisies, t. 1.
  • 6 Calculé d’après les données du tableau 97F0020XCB2001046 du recensement de 2001.
  • 7 Provient du tableau 97F0011XCB2001060 du recensement de 2001. Contrairement aux micro-données où l’on comptabilisait la population selon l’activité durant toute l’année 2000, ici on tient compte uniquement de l’activité au moment du recensement, soit en mai 2001.
  • 8 David Caldwell et Pamela Hunt, Les entreprises autochtones: caractéristiques et stratégies de croissance, Industrie Canada, document hors série n° 20, juillet 1998. En ligne: http://strategis.ic.gc.ca/epic/internet/ineas-aes.nsf/vwapj/op20f.pdf/$FILE/op20f.pdf.
  • 9 Réponse au Rapport des facilitateurs de la séance de suivi sectoriel sur les possibilités économiques de la table-ronde Canada-Autochtones, tenue à Ottawa les 13 et 14 décembre 2004. En ligne: http://www.naedb-cndea.ca/epic/internet/innaedb-cndea.nsf/vwapj/Final-EOSS_Response_f.pdf/$FILE/Final-EOSS_Response_f.pdf
  • 10 Notons ici, à titre d’information, que la superficie totale de l’ensemble des quelque 2400 réserves indiennes que l’on retrouve sur le territoire canadien équivaut à celle de l’unique île deVancouver. C’est dire combien chacune de ces réserves est minuscule! Cette comparaison illustre aussi à quel point l’arrivée des grandes puissances coloniales européennes a signifié la dépossession des peuples autochtones, qui jouissaient jusque là de territoires immenses.
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