Les pays qui envahirent l’Amérique à partir de 1492 n’avaient pas encore atteint le mode de production capitaliste. Ils vivaient sous le mode féodal, que commençaient à éroder les rapports marchands annonçant la venue du capitalisme. La révolution bourgeoise triomphera en Angleterre en 1649 et en France en 1789. Pour les États-Unis d’Amérique, ce sera en 1776. Par le pillage auquel elle a donné lieu, la Conquête va permettre l’accumulation primitive capitaliste et l’accélération du développement du mode de production capitaliste. Les Autochtones ont donc eu affaire au capitalisme dès sa gestation, passant ensuite sous sa domination, jusqu’au stade impérialiste actuel.

C’est le capitalisme en gestation qui pillera leurs richesses et leur fera subir un génocide. C’est le capitalisme dominant qui accaparera les territoires et leur interdira d’en avoir un pour eux et elles, d’y développer une économie, une culture et une vie politique propres. C’est le capitalisme impérialiste et agressif d’aujourd’hui qui nie aux nations autochtones – les Premières nations – leur droit à l’autodétermination et qui marchande à bas prix leurs droits ancestraux pour s’assurer de contrôler toujours plus de territoires, à son profit.

On le voit bien: le capitalisme n’a jamais fait de cadeau aux Autochtones. Et il n’est pas parti pour en faire non plus. Le capitalisme est l’ennemi des peuples autochtones.

Sous prétexte de les évangéliser et les déposséder de leurs démons, les pays colonisateurs les ont dépossédé de leurs richesses et de leurs territoires. Ils ont bénéficié de leurs connaissances et de leur culture. Les conquérants sont allés jusqu’à exterminer la grande majorité de leurs populations. Le capitalisme au stade impérialiste n’a pas plus de respect pour la souveraineté des peuples et nations qu’il n’en a pour le prolétariat, qu’il exploite jusqu’à la corde pour ses profits.

Avant 1492 en Amérique

Quand le marin génois Christophe Colomb débarque le 14 octobre 1492 sur l’île d’Hispaniola (aujourd’hui Saint-Domingue en République dominicaine) et prend possession du territoire qu’il découvre au nom du roi d’Espagne, il ne marche pas sur un continent vierge, mais sur un territoire habité depuis au moins 40000 ans. Au total, environ 70 millions d’Autochtones habitent les Amériques, dispersées du sud au nord avec des concentrations de 25 millions au Mexique et 25 millions aussi dans la zone andine (Pérou, Bolivie).

Les civilisations qui s’y trouvent sont très développées, entre autres celles des Incas et des Aztèques, mais pas seulement celles-là. Les Autochtones des Amériques vivent dans l’ensemble heureux, heureuses et prospères, libres et nues, au grand étonnement du colonisateur lui-même et des penseurs du temps: Franklin, Montesquieu, Rousseau. La réalité que découvre Christophe Colomb est à des lieux des images présentées dans les westerns américains, où les Autochtones sont toujours méchants, agressifs et brutaux, alors que ce sont plutôt les «bons sauvages» de Jean-Jacques Rousseau qu’on peut y trouver. La découverte des connaissances des Autochtones allait changer le monde dans bien des domaines.

Les Autochtones cultivaient la terre. Leurs techniques agricoles étaient originales et efficaces. Elles respectaient la forêt. Les plantations se faisaient à travers elle et l’on n’avait pas besoin de déboiser de grandes étendues.

Les peuples autochtones se soignaient bien et mangeaient de façon variée. Ils cultivaient des centaines de variétés de maïs, de pommes de terre, de cassaves et de cacahuètes, mais aussi des tomates, des poivrons, des fèves, des avocats… Leur connaissance des fruits était aussi importante: l’amarante, la papaye, les fruits de la passion, le manioc, l’ananas, la goyave, l’ataca. La vanille et le chocolat étaient aussi connus. De fait, les Autochtones ont fait connaître 60% des aliments cultivés aujourd’hui dans le monde. Leur connaissance des maladies dont ils et elles pouvaient souffrir habituellement et des plantes curatives pour les guérir était importante. La quinine, l’aspirine et les vertus anesthésiantes de la coca leur étaient aussi connues.

Leurs connaissances chimiques étaient plus avancées qu’en Europe. Les Autochtones connaissaient le coton, le caoutchouc, les teintures et les produits qui en dérivent, ce qui fut fort utile par la suite à l’industrie partout dans le monde. Leur métallurgie était aussi développée: fondre des métaux ainsi que l’or et l’argent n’était pas un secret et était orienté vers la décoration et l’art. Les fouilles archéologiques récentes font découvrir des trésors architecturaux aussi importants que les pyramides d’Égypte.

Les Autochtones avaient aussi des connaissances très poussées en mathématique et avaient produit un système subtil et sophistiqué dont on n’a pas encore évalué toute l’importance. Leur calendrier était original et fort songé. Leurs cultures religieuses, festives et liturgiques étaient aussi de grande qualité.

Leur vie sociale était harmonieuse et riche et a nourri la pensée des philosophes occidentaux. Les Autochtones partageaient leurs biens mais aussi les tâches, entre autres celles liées aux soins et à l’éducation des enfants. À cause de cela, ils furent très hospitaliers et généreux avec les colonisateurs et partagèrent tout avec eux. La liberté de mœurs régnait aussi. C’est pourquoi les Autochtones permettaient aux colonisateurs, à leur grande surprise d’ailleurs, d’avoir des rapports sexuels avec leurs femmes et leurs filles. La direction de cette vie sociale et les débats qu’on y menait étaient confiés aux sages et aux mères.

La richesse accumulée des nations autochtones était énorme. Des années 1500 à 1600, autour de 200 tonnes d’or (2,8 milliards de dollars) furent acheminés en Europe, de même que 16000 tonnes d’argent (3,3 milliards $). On n’a pas calculé le nombre de fournitures et d’autres richesses naturelles qui ont aussi été acheminées en Europe, comme le coton et le caoutchouc. Ça fait un capital rondelet.

Les nations autochtones avaient développé une civilisation d’une grande valeur qui les aidait à bien vivre entre-eux et avec la nature. Elles ont donné à l’Europe un bagage énorme de connaissances qui leur ont fait faire un gigantesque bond en avant, en plus de lui fournir un capital financier étonnant.

Cette civilisation, qui avait énormément de valeur, pouvait par contre difficilement rivaliser avec la civilisation européenne. De fait, chez les Autochtones, les moyens de transport et de production étaient rudimentaires et ne fonctionnaient qu’à énergie humaine. Pour se transporter, il n’y avait que la marche et le canot. Les Autochtones ne connaissaient pas la roue et n’avaient pas appris à utiliser le vent et encore moins la vapeur, ni à domestiquer les animaux. Toute la production, même pour les travaux les plus lourds, était réalisée à force de bras et d’énergie humaine, ce qui était très dur. Même s’ils savaient fondre le métal, les Autochtones ne s’étaient pas fabriqués d’armes. Ils n’en avaient pas senti le besoin. Des flèches avec au bout une pierre pointue leur avaient suffi jusque-là pour atteindre le gibier convoité.

L’invasion européenne allait changer bien des choses et détruire rapidement le mode de vie et de production efficace qu’ils s’étaient donné jusque là. Si on essaie de placer les civilisations autochtones à travers l’évolution des modes de production, elles n’atteignent que le premier niveau, soit celui du communisme primitif, un mode de production qui n’était pas éternel et aurait sûrement développé ses propres contradictions.

Après la Conquête

En soi, ce n’est pas parce qu’ils sont blancs et racistes que les colonisateurs vont réussir à envahir les Amériques et à les asservir aux intérêts de leurs empires coloniaux respectifs. Ce n’est pas non plus parce qu’ils sont porteurs d’une grande civilisation et d’une mission évangélique. Ils se nourrissent mal et ne savent pas se soigner. Ils ne savent pas bien vivre et n’ont aucun raffinement. Ces colonisateurs blancs ont peu de connaissances. Sauf qu’ils savent répéter le catéchisme catholique. Ce sont des rustres et de grossiers personnages. Leur civilisation est inférieure à bien des niveaux à celle des Autochtones, dont bénéficiera largement le monde entier. Ce qui fera le succès des colonisateurs est ailleurs.

Ces colonisateurs sont pétris par un mode de production supérieur: le féodalisme. C’est là la caractérisatique la plus importante, celle qui aura le plus de poids dans l’histoire. Ces colonisateurs sont, de fait, les héritiers d’uneexpérience collective vécue à travers une succession de modes de production. Le communisme primitif, que connaissaient les Autochtones et qui leur a permis d’être heureux et hospitaliers (ce mode de production où l’énergie humaine est la seule utilisée), est loin derrière les colonisateurs; des centaines et centaines d’années les en séparent. Depuis se sont succédé des modes de production de plus en plus efficaces: l’esclavagisme, puis le féodalisme. Celui-ci est déjà sur sa fin, érodé par les rapports marchands; à travers eux, le capitalisme est en gestation.

Ces colonisateurs blancs et porteurs du capitalisme en développement n’ont pas que leur énergie propre à utiliser, comme c’est le cas pour les Autochtones. Ils ont en quelque sorte dompté l’océan et savent utiliser le vent et la boussole pour s’y diriger. C’est d’ailleurs ce qui leur a permis de venir en Amérique. Ils s’apprêtent à utiliser la vapeur et bien d’autres formes d’énergie.

Ces colonisateurs ont aussi domestiqué des animaux inconnus en Amérique, qui les aident à décupler leurs forces. Ils apportent avec eux des chevaux pour mieux se transporter, des bœufs utilisés pour les travaux lourds et aussi des vaches et des chèvres pour le lait et les produits qui en dérivent, sources importantes de protéines, des moutons pour la laine, des cochons pour les graisses et la viande… On peut entrevoir à travers cela comment leur base alimentaire est différente de celle des Autochtones.

Ces colonisateurs d’un autre mode de production sont également bien armés. Ils apportent des épées, des fusils et des canons. Ils peuvent fondre d’autre armement au besoin. De fait, ils déplacent d’Europe un mode de production et de vie jusque là inconnu en Amérique.

Il faut que les expéditions en Amérique rapportent vite des profits à leurs pays impériaux respectifs. Sûrs de leur force et de leur «supériorité», ces colonisateurs vont d’abord s’adonner au pillage des richesses en or et en argent qu’on peut facilement y trouver n’hésitant pas, quand cela est nécessaire, à s’allier avec des nations autochtones pour faire la guerre à d’autres afin d’atteindre leur but. Des guerres qui font beaucoup de morts et de ravages chez les Autochtones. Il est clair que face à une invasion aussi cruelle, la structure sociale autochtone, peu habituée à de telles choses, va vite s’effondrer.

Puis, les richesses à piller devenant plus rares, c’est par l’exploitation des mines d’or et d’argent qu’on va poursuivre l’enrichissement des empires coloniaux. Réduits en esclavage dans les mines et aux servitudes féodales dans les champs, les Autochtones meurent comme des mouches, ne pouvant supporter le régime de travail imposé. Certaines sont emportées par des épidémies provoquées par des maladies jusque là inconnues en Amérique (variole, rougeole, rubéole, oreillons, choléra…) La main-d’œuvre autochtone mise en esclavage venant à manquer, c’est en vidant le continent africain de ses bras valides qu’on cherchera à la remplacer.

Voici comment Marx a résumé ces débuts immensément cruels du capitalisme: «La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore.» (Le Capital, Livre premier, VIII° section, chapitre XXXI).

Un siècle et demi après la venue de Christophe Colomb, il ne restera que trois millions et demi d’Autochtones au total dans les Amériques. Après le pillage et le génocide vint l’occupation du territoire. Les colonisateurs furent de moins en moins respectueux des ententes qu’ils avaient conclues avec certaines nations, à mesure que le mode de production capitaliste devint dominant et exigea de nouveaux territoires et de nouvelles ressources à exploiter, ce qui fut pire encore quant il atteint le stade impérialiste.

Libération du prolétariat et des nations autochtones

Leonard Peltier

Les années 1960 ont amené une flambée de luttes dans le monde. En Amérique, il y a eu celles contre la guerre du Vietnam, celle des Black Panthers pour le «pouvoir noir», celles pour l’émancipation des Autochtones. C’est en 1968 qu’a été créée une nouvelle organisation pour l’émancipation des nations autochtones, l’American Indian Movement, dont plusieurs dirigeants eurent à faire de la prison. Leonard Peltier (ci-contre) s’y trouve toujours, d’ailleurs, condamné pour des crimes qu’il n’a pas commis.

Après cette flambée des luttes, on pourrait penser que les choses se sont tassées et que la libération du prolétariat et des nations autochtones est un fait acquis. Des films d’Hollywood plus récents comme celui de Kevin Costner, Danse avec les loups (1990), ou celui de Michel Apted, Incident à Oglala (1992), permettraient semble-t-il pour certains d’accréditer cette thèse, en ce qui concerne les Autochtones en tout cas. Les Autochtones y sont de fait présentées comme des victimes, plutôt que des agresseurs, comme ils et elles l’étaient dans les vieux films westerns. Pourtant, à bien y penser, l’histoire réelle n’y est pas du tout rétablie.

Tout cela témoigne plutôt du fait que la bourgeoisie impérialiste a mis le couvercle sur la marmite, qui continue à bouillir; les luttes pour l’émancipation du prolétariat et des nations autochtones sont toujours d’actualité.

Jusqu’ici, la bourgeoisie a réussi à contenir la lutte des Autochtones dans les sphères juridiques et super-structurelles, où elle a certes marqué des points. Ainsi, on leur a reconnu certains droits territoriaux. Toutefois, les négociations et les marchandages pour leur permettre d’obtenir des résultats tangibles sont interminables. Le processus est embourbé et inefficace et n’arrive pas à donner satisfaction aux nations autochtones, comme le processus de négociation collective entre syndicats et patronat ne permet pas de libérer le prolétariat. La nécessité de la révolution pour dénouer l’impasse est évidente.

La révolution socialiste jusqu’au communisme est à l’ordre du jour pour le prolétariat, ce qui n’est pas encore le cas pour les Premières nations, à qui le capitalisme a empêché de développer un territoire, une économie, une culture et une vie politique propres. La révolution de démocratie nouvelle préconisée par les maoïstes pourrait, par analogie, permettre aux nations autochtones de se libérer et de s’autodéterminer. Il est probable que, sachant les effets pervers que le capitalisme a produit sur eux depuis des siècles, la révolution autochtone évitera les écueils du développement du capitalisme.

Paul-Aimé Briand
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