– Traduit du magazine A World to Win (2006/32)
Empire. De Michael Hardt et Antonio Negri Cambridge, Harvard University Press, 2000 (version française : Paris, Exils Éditeur, 2000)

Rarement la thèse de base d’un ouvrage aura-t-elle été si rapidement et profondément réfutée par les développements de la vie elle-même que ce fut le cas avec le livre Empire, d’Antonio Negri et Michael Hardt. Les deux auteurs y dépeignent un monde dans lequel l’impérialisme aurait été surpassé par un nouveau système global, auquel réfère le titre du livre. Mais à peine avaient-ils baptisé ce nouvel ordre «impérial» que les caractéristiques fondamentales de l’impérialisme – et de l’impérialisme américain en particulier – réapparaissaient de façon brutale. La guerre au terrorisme, la guerre contre l’Irak et la guerre au monde entier furent déclenchées non pas à partir d’une entité «impériale» détachée de tout État, mais sous la direction immédiate et dans les intérêts de l’impérialisme américain. Après que la guerre en Irak eut fait voler en éclats la plupart des prémisses de leur ouvrage, Hardt et Negri ont publié une suite, Multitude, qui tentait d’aborder certaines questions postérieures aux attentats du 11 septembre 2001, mais sans remettre en question leurs thèses centrales.

Alors, pourquoi ces livres ont-ils suscité tant d’intérêt? [1] Leurs auteurs prétendent avoir découvert un changement fondamental dans la société, et ils amènent un large éventail d’exemples pigés dans divers aspects de la vie pour appuyer leurs dires. Selon eux, ce nouveau stade du développement de l’humanité (l’«Empire») est celui d’une société en transition qui s’éloigne du système impérialiste. Les auteurs examinent plus particulièrement les divers aspects du phénomène qu’on a appelé «globalisation», qui prouveraient que le monde progresse en direction du communisme, vers la disparition des États-nations, l’autogestion et l’auto-organisation de l’humanité.

Hardt et Negri font écho aux sentiments de millions de gens qui considèrent que les conditions existent pour que l’humanité puisse avancer vers quelque chose de différent, où la société n’aurait plus besoin d’être organisée en vertu des principes capitalistes d’avidité et de pillage. Ce sentiment est bien exprimé dans la conclusion de Multitude: «Nous pouvons d’ores et déjà reconnaître que le temps est partagé entre un présent qui est déjà mort et un avenir qui est déjà vivant – et l’abîme géant entre les deux ne cesse de s’agrandir.» La possibilité d’organiser la société sur une base totalement différente que maintenant se fait voir constamment, non seulement dans les luttes politiques, mais dans toutes les sphères de la vie sociale (l’art et la culture, les méthodes d’enquête scientifiques, la philosophie, et le reste). L’aspiration au communisme est bien réelle, même si elle demeure plus ou moins consciente. Lénine référait déjà à ce phénomène en disant que le communisme suintait de milliers de pores. Puisque Hardt et Negri tentent d’y donner une nouvelle expression, ce n’est donc pas étonnant que leur ouvrage ait trouvé un certain écho.

Le problème avec la description qu’ils proposent, c’est que la société de classe d’aujourd’hui ne peut pas simplement se transformer, spontanément, en société communiste de demain. Ceux qui trônent actuellement à son sommet vont faire tout en leur pouvoir (en fait, ils le font déjà) pour maintenir le système capitaliste existant, y compris au besoin en déclenchant des bains de sang massifs.

Empire échoue à mettre au premier plan la nécessité de détruire et d’enterrer définitivement ce qu’Hardt et Negri considèrent de fait comme étant «déjà mort» – savoir, l’impérialisme, la réaction et leurs manifestations idéologiques. Trop souvent, les auteurs finissent par justifier et même par faire l’apologie du monde non pas comme il pourrait être, mais comme il «vit déjà»; alors qu’en réalité, ce monde est encore enchaîné et marqué par la propriété privée, les divisions de classe, le clivage entre les pays dominants et les pays dominés, et toutes les autres horreurs et injustices de l’ordre social contemporain. On pourrait dire qu’ils souhaitent arriver au communisme sans passer par les difficultés, les sacrifices et les incertitudes de la révolution. Nous verrons plus tard que la vision du communisme qu’ont Hardt et Negri ne va pas vraiment plus loin que les limites du système actuel, ce qui est d’ailleurs vraisemblablement la raison pour laquelle ils sont prêts à crier victoire, alors que la bataille reste encore à être menée.

Nous verrons aussi que sur quelque question que ce soit, la perspective d’Hardt et Negri se résume au culte de la spontanéité et à la croyance dans le fait que les processus sociaux vont mener d’eux-mêmes à des résultats favorables, et qu’ils minimisent le rôle des masses comme facteur conscient dans la réorientation du développement social. À vrai dire, la théorie d’Hardt et Negri offre en elle-même une leçon de spontanéisme: elle ne fait que suivre, au fond, les principaux courants intellectuels qui ont marqué les dernières décennies. Les auteurs s’appuient tout particulièrement sur les ouvrages d’auteurs postmodernistes et empruntent largement à leurs concepts, et même à leur vocabulaire. Hardt et Negri qualifient continuellement le monde contemporain de «postmoderne», bien qu’ils ne veuillent pas s’afficher eux-mêmes «postmodernistes». Ils reprennent toutefois à leur compte et fondent leur système idéologique sur ce qu’ils considèrent comme le travail «confus ou inconscient» des postmodernistes.

Le marxisme du vingt-et-unième siècle doit être attentif aux débats et aux découvertes contemporaines, tout comme Marx et Engels l’ont été lorsqu’ils ont développé l’idéologie du prolétariat au dix-neuvième siècle. Le marxisme doit considérer et disséquer tout ce qui ressort des recherches et découvertes actuelles, en critiquant ce qui y est erroné et en absorbant les aspects justes. Mais ce que font Hardt et Negri est bien différent. Ils essaient de systématiser la confusion du postmodernisme et prétendent que cette nouvelle idéologie correspond aux changements matériels qui se sont produits dans la façon dont la société est organisée.

Impérialisme ou «Empire»?

Dans le cadre de cet article, nous ne souhaitons pas commenter le vaste ensemble des sujets abordés dans Empire ou suivre les nombreux détours empruntés par ses auteurs, dont certains provoquent des réflexions pertinentes. Nous tenterons plutôt de nous concentrer sur ses thèses essentielles et laisserons à d’autres le soin de se pencher sur les nombreux arguments philosophiques et culturels qu’on y trouve – de ceux-là, nous n’allons traiter que dans la mesure où ce sera incontournable pour débattre de la conception qu’ont Hardt et Negri du système socio-économique mondial contemporain.

La thèse principale soutenue par les auteurs, c’est que le capitalisme est entré dans une nouvelle ère, au-delà de l’impérialisme, dans laquelle l’analyse de base du stade impérialiste faite par Lénine ne s’applique plus. Plus particulièrement, le rôle de l’État-nation aurait perdu presque toute importance. En outre, l’impérialisme a totalement étendu les rapports capitalistes à l’échelle du globe, ne laissant aucune région intouchée. Les procédés de production et de communication ont relié le monde d’une façon qui était inimaginable auparavant. De nouvelles formes de travail ont émergé, qui ont entraîné des transformations dans la structure de classes. Bref, le paysage mondial a subi des changements spectaculaires.

Bien sûr, une bonne partie de ce qui précède est exacte. Il est vrai que le monde a connu des transformations gigantesques durant le demi-siècle qui a suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale et les 30 années qui se sont écoulées depuis la mort de Mao. Depuis l’effondrement de l’URSS (qui, comme on ne devrait jamais l’oublier, était devenue un pays impérialiste tout aussi assujetti aux lois de l’impérialisme que les autres), les rivalités intercapitalistes et l’atmosphère de guerre froide ont cédé à la place à cette autre tendance qu’ont les impérialistes à former une «fraternité agissante de voleurs» (pour emprunter l’expression utilisée par Marx dans Le Capital). Les intérêts particuliers et contradictoires entre les capitalistes semblent pour l’instant subordonnés à la nécessité de préserver et protéger les conditions générales du pillage auquel ils se livrent.

Les auteurs avancent que

«ce qui était habituellement conflits ou rivalités entre plusieurs puissances impérialistes a été remplacé par l’idée d’un pouvoir unique qui les surdétermine toutes, les structure d’une façon unitaire et les traite sous une notion commune de droit qui est résolument postcoloniale et postimpérialiste. Tel est véritablement le point de départ de notre étude de l’Empire: une nouvelle notion du droit ou plutôt une nouvelle inscription d’autorité et un projet nouveau de production des normes et des instruments légaux de coercition garantissant les contrats et résolvant les conflits.»[2]

Puis, ils précisent: «L’Empire n’est pas un faible écho des impérialismes modernes, mais une forme fondamentalement nouvelle de pouvoir.»[3]

Le système impérialiste actuel n’a pas de centre ou de centres, disent les auteurs. Il s’agit d’un système qui engouffre le monde de façon globale et aplanit les divisions. De manière générale, l’Empire n’est pas seulement une étape du développement du capitalisme postérieure à l’impérialisme, mais encore cette étape correspond-elle à un progrès historique: «Nous avons jugé l’Empire comme moins mauvais, voire meilleur, que le paradigme antérieur du point de vue de la multitude.» [4]

Les auteurs soutiennent que la souveraineté des États a été «déterritorialisée». Ils veulent ainsi dire que le système de gouvernement et le contrôle du territoire ne sont plus liés à un espace national ou un système étatique spécifiques. Là encore, ils énumèrent une série de phénomènes en appui à leur thèse: l’augmentation des déplacements migratoires, la fluidité du capital, le développement des institutions internationales comme les Nations Unies, etc. Certes, ce sont là des phénomènes réels, mais qui s’inscrivent néanmoins dans le cadre d’une structure mondiale qui demeure dominée par les États-nations impérialistes – ce que nient Hardt et Negri: «Il pourrait sembler que […] les rênes du mécanisme fussent aux mains des États-Unis, comme si l’Amérique était la nouvelle Rome […]. Mais toute conception territoriale de l’espace impérial est continuellement déstabilisée par la flexibilité, la mobilité et la déterritorialisation, au cœur du dispositif impérial.» [5] Ce qui «pourrait sembler» aux yeux des auteurs, existe en fait dans la réalité – à tout le moins dans ce cas précis. Pour citer un de leurs critiques, «les États-Unis, tels qu’ils existent actuellement, semblent sur le point d’émerger à tout moment dans les pages d’Empire, comme un cauchemar, et les auteurs ont dû travailler ferme pour réprimer cette possibilité» [6].

Même si les auteurs n’osent pas prétendre que les États-Unis se sont entièrement affranchis de leur caractère impérialiste, ils affirment tout de même, contrairement au point de vue de Lénine pour qui l’impérialisme a émergé de la croissance et de la concentration du capital, que l’impérialisme fut essentiellement un phénomène européen. [7] Lénine a évidemment toujours considéré les États-Unis comme un pays impérialiste et n’est jamais tombé dans le piège de penser que parce que ce pays possédait moins de colonies que les puissances impérialistes européennes comme la Grande-Bretagne ou la France, il eut été «moins impérialiste» pour autant. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les anciennes colonies ont certes obtenu leur indépendance formelle, mais par le biais du néocolonialisme, elles sont demeurées bien ancrées à l’intérieur du système impérialiste mondial. Des millions de gens partout dans le monde savent d’ailleurs pertinemment que l’impérialisme américain n’est que trop réel.

Aux yeux d’Hardt et Negri, la force motrice derrière l’évolution des États-Unis, ce n’est pas cette tendance obligatoire et constante à s’étendre sur une échelle de plus en plus grande, qui découle de la logique même du capitalisme. Les deux auteurs croient plutôt que la dynamique de la croissance américaine s’explique par des caractéristiques propres, liées à son histoire et à son expansion interne de l’Est vers l’Ouest: «Cette tendance démocratique à l’expansion, implicite dans la notion même de pouvoir des réseaux, doit être distinguée des autres formes purement “expansionnistes” et impérialistes du phénomène.» [8]

Hardt et Negri vont jusqu’à faire l’apologie de «l’idéologie internationaliste de paix comme expansion de la conception constitutionnelle du pouvoir en réseau» de Woodrow Wilson, qu’ils opposent aux «tendances impérialistes» de Theodore Roosevelt. [9] Est-il juste d’accorder autant d’importance à cette mince couche de vernis que Wilson a cru bon d’apposer sur les intérêts impérialistes américains afin d’embellir son entrée en guerre? Hardt et Negri accordent beaucoup d’importance à ce que les dirigeants américains disent d’eux-mêmes. Il serait peut-être utile de leur rappeler que les puissances impérialistes ont toujours utilisé des arguments démagogiques pour justifier leurs crimes. Ainsi, les Belges ont justifié leur brutale mainmise sur le Congo à la fin du dix-neuvième siècle par la nécessité de contrer l’esclavagisme arabe. Le Japon a lui aussi prétendu libérer l’Asie de la gouverne européenne et redonner «l’Asie aux Asiatiques». Il y a bien trop d’exemples de ce genre pour tous les énumérer. Cela nous rappelle cette affirmation de Marx, dans L’idéologie allemande:

«N’importe quel shopkeeper [boutiquier] sait fort bien faire la distinction entre ce que chacun prétend être et ce qu’il est réellement; mais notre histoire n’en est pas encore arrivée à cette connaissance vulgaire. Pour chaque époque, elle croit sur parole ce que l’époque en question dit d’elle-même et les illusions qu’elle se fait sur soi.» [10]

Pour Hardt et Negri, la longue marche des États-Unis vers l’hégémonie mondiale n’est pas inhérente au système capitaliste. Elle n’est pas non plus essentiellement la même qui a conduit la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne ou l’URSS à établir leurs propres empires impérialistes. Les auteurs nous décrivent plutôt un monde fantaisiste dans lequel l’impérialisme américain n’existe plus – lui qui n’a de toute façon jamais pleinement existé (sic); un monde dans lequel la guerre du Vietnam n’a pas été l’événement marquant des relations internationales dans toute la période des années 1960, mais une simple aberration et le «dernier souffle» de l’impérialisme de type européen – un événement dans lequel les États-Unis ont été entremêlés à un moment où ils «s’étaient éloignés à des années-lumière du projet constitutionnel des origines» [11].

Leur conclusion de tout ça, c’est que «avant tout, l’Empire qui vient n’est pas américain et les États-Unis n’en sont pas le centre. Le principe fondamental de l’Empire tel que nous l’avons décrit dans ce livre est que son pouvoir n’a ni terrain ni centre actuel et localisable.» [12] Avec quelques années de recul, cette description semble presque ridicule, alors que les États-Unis accélèrent leur campagne de razzia mondiale. De fait, le système mondial possède bel et bien un centre, ou plus exactement des centres, dont le pôle principal est fortement états-unien. Certes, de nouvelles institutions internationales ont émergé, auxquelles les puissances impérialistes coopèrent; dans une certaine mesure, ces institutions participent d’une sorte de «gouvernance» mondiale. Elles permettent aussi une médiation entre les États impérialistes et les classes dominantes des pays dominés. Toutefois, ces institutions ne correspondent aucunement au passage à un monde sans État: elles servent au contraire à préserver et à maintenir l’ordre mondial actuel, incluant le système des États, et participent au maintien des inégalités et des rapports de domination qui caractérisent le monde. En outre, les événements récents ont mis en évidence les limites de ces institutions et leur incapacité à «surpasser» la souveraineté des États-Unis.

Hardt et Negri accordent beaucoup d’attention au système des Nations Unies. Ils débutent ainsi leur argumentation: «Nous nous intéressons aux Nations unies et à leur projet d’ordre international non comme à une fin en soi, mais comme à un levier historique réel qui a propulsé le transfert vers un système proprement mondial.» [13] Certes, le monde a besoin d’institutions qui prennent en considération les besoins de l’humanité dans son ensemble. Cela s’avère évident lorsqu’on pense à des questions comme la protection des ressources naturelles, des réserves de poissons ou de la biodiversité, ou encore plus lorsqu’il s’agit de mobiliser des ressources pour faire face à des épidémies ou tenter de réduire les disparités de plus en plus criantes entre les régions du globe. Mais ce qu’on peut constater, c’est que c’est le phénomène contraire qui se produit: malgré la création de telles institutions, les inégalités s’accroissent à l’échelle de la planète. De même, les biens communs de l’humanité sont de plus en plus en périls, notamment en raison du phénomène du réchauffement climatique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la mission centrale de l’ONU, qui est officiellement de prévenir les conflits armés entre les États, n’a aucunement ralenti les agressions et les guerres impérialistes. Au lieu de représenter un «transfert vers un système proprement mondial», l’ONU et les institutions de même genre s’avèrent d’importants piliers au maintien du monde en l’état. En ce sens, ces institutions ne préparent aucunement une transition vers l’avenir; elles sont plutôt autant d’obstacles qui empêchent cette transition.

Lorsque l’on examine la réalité concrète des Nations Unies, on constate que cette institution est loin de transcender les rapports de force entre les États. Lorsque Hardt et Negri examinent l’institution onusienne, ils oublient de mentionner cette caractéristique qui en constitue le substrat, savoir le fait que cinq pays disposent d’un droit de veto au Conseil de sécurité, qui est le seul organe vraiment décisionnel de l’ONU, habilité à autoriser (ou plus exactement, à légitimer après coup) le recours à la force et à la guerre. Et encore, parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, tous les veto ne sont pas égaux. Ainsi, même si trois de ces pays se sont opposés à la guerre contre l’Irak, et même si le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a déclaré lui-même (bien que seulement deux ans plus tard) que la guerre contre l’Irak était «illégale» en vertu de la charte des Nations Unies, la France, la Chine et la Russie n’ont pu empêcher les États-Unis et la Grande-Bretagne d’aller en guerre, contre la volonté d’une majorité écrasante d’États (sans parler de l’opposition massive de la population en Grande-Bretagne et aux États-Unis). L’ONU est à la fois un véhicule qui facilite les magouilles entre les membres de la «fraternité agissante de voleurs» et un forum où ces bandits peuvent se disputer entre eux. Mais comme la guerre contre l’Irak l’a prouvé, l’ONU ne peut d’aucune façon surpasser les réalités géopolitiques du monde contemporain : elle ne peut que les refléter.

Empire a été rédigé entre la deuxième guerre du Golfe en 1990-1991 (alors que George Bush père était président des États-Unis) et la guerre du Kosovo, qui a débuté en 1998. Autrement dit, le livre a été pondu durant «l’ère Clinton». Bien que les tendances profondes de l’impérialisme américain, qui allaient former l’ossature du programme de Bush fils, avaient certes commencé à poindre durant ces années, elles n’avaient pas encore atteint le niveau qu’elles allaient franchir après les attentats du 11 septembre 2001. Néanmoins, même dans cette période relativement «rose» que furent les années 1990, il y eut suffisamment de preuves – que ce soit dans l’ex-Yougoslavie, au Congo ou ailleurs – pour réfuter la thèse d’Hardt et Negri selon laquelle «une idée de paix est à la base du développement et de l’expansion de l’Empire» [14]. Bien sûr, on ne peut reprocher aux auteurs leur incapacité à prédire l’avenir; mais il n’en demeure pas moins qu’une théorie qui se veut scientifique, qui affirme refléter le monde tel qu’il est réellement et qui prétend comprendre les lois qui gouvernent l’évolution du monde, doit nécessairement être évaluée, ou réévaluée, à la lumière du déroulement des événements subséquents. C’est ainsi que dans leur ouvrage subséquent, Multitude, Hardt et Negri furent contraints de revisiter les thèses d’Empire.

Dans cet essai, l’idée d’un «état de guerre global» [15] a remplacé l’affirmation antérieure des auteurs voulant que la paix fût à la base de l’Empire. Malheureusement, Hardt et Negri ont évité de se livrer à quelque remise en question que ce soit, en particulier en ce qui a trait au principe fondateur de leur théorie, c’est-à-dire le dépassement de l’époque impérialiste par quelque chose de supérieur.

Dans Multitude, les deux auteurs avancent:

«Depuis le début des années 1990 au moins, il semblerait en effet que la politique extérieure des États-Unis et leurs engagements militaires relèvent de logiques tant impérialistes qu’impériales. […] Les États-Unis se comportent comme une puissance nationale, à l’image des États impérialistes européens de la période moderne. Mais d’autre part, l’orientation générale de la politique étrangère et chaque opération militaire en particulier sont aussi porteuses d’une logique impériale, qui est formulée en référence non pas à des intérêts nationaux limités, mais aux intérêts de l’humanité dans son ensemble. […] Il faut éviter de considérer la rhétorique humanitaire et universaliste de la diplomatie et de l’intervention militaire américaines comme de simples façades censées voiler la logique première des intérêts nationaux. Il nous faut en revanche reconnaître que ces deux logiques coexistent et rivalisent au sein d’un seul appareil politico-militaire. Dans certains cas, la logique humanitaire impériale domine, comme ce fut par exemple le cas au Kosovo; ailleurs, comme en Afghanistan, c’est la logique nationale et impérialiste qui prend le pas; enfin, il peut arriver que ces deux logiques soient mêlées de façon inextricable, comme c’est le cas en Irak. Quoiqu’il en soit, selon des dosages et des modalités variables, elles sont à l’œuvre dans chacun de ces conflits.»[16]

Puis:

«Prenons garde à ne pas retomber ici dans les débats éculés sur la mondialisation et l’État-nation, comme si les deux termes étaient nécessairement incompatibles. Notre argument consiste plutôt à dire que les idéologues, les fonctionnaires et les administrateurs nationaux réalisent chaque jour davantage que, pour atteindre leurs objectifs stratégiques, ils ne peuvent penser dans des termes strictement nationaux sans considération pour le reste du monde. Bien au contraire, l’administration impériale est aujourd’hui principalement le fait des structures et du personnel des principaux États-nations.»[17]

On voit donc que Hardt et Negri ont été contraints de faire certaines concessions pour tenir compte de la réalité. Ils doivent reconnaître que la guerre déclenchée par les États-Unis en réponse au 11 septembre est guidée au moins en partie par une «logique impérialiste», même si d’autres conflits, comme celui du Kosovo, seraient principalement le reflet d’une «logique humanitaire impériale». «L’administration impériale» serait menée par des «structures et du personnel des principaux États-nations». On voit donc encore une fois l’obsession des auteurs pour les explications que la classe dominante états-unienne fournit sur ses propres actions, plutôt que pour l’analyse des forces réelles qui les motivent.

Le «dévoilement», par Hardt et Negri, du fait qu’il existe des intérêts communs entre les puissances impérialistes n’a vraiment rien d’une découverte. Pas plus que le fait que ces puissances ne peuvent agir «sans aucune considération pour le reste du monde ». Les puissances impérialistes peuvent – et elles doivent – tenir compte de la situation globale, présente et passée avant d’agir; mais elles le font toujours à travers le prisme de leurs propres intérêts nationaux (impérialistes), et non à partir d’un niveau supérieur et abstrait qui serait celui de «l’Empire», que les auteurs postulent. Dans la mesure où les impérialistes agissent de concert, comme c’est le cas par exemple dans le cadre de l’Union européenne, cela reflète moins un quelconque intérêt global qui se situerait au-dessus des États et des classes, que leur intérêt commun bien compris – que ce soit par rapport aux intérêts rivaux des É.-U. ou d’autres rivaux de moindre importance tel le Japon, ou encore leurs intérêts communs comme nations dominantes par rapport aux pays du «tiers monde».

Qu’est-ce que le capitalisme? Et qu’est-ce qui pousse l’impérialisme vers l’avant?

Pour comprendre comment il se peut qu’Hardt et Negri en soient arrivés à dresser un portrait aussi fondamentalement vicié de la géopolitique actuelle, il faut se pencher plus attentivement sur leur conception du capitalisme. Bien qu’ils fournissent certaines observations utiles sur les caractéristiques de la société contemporaine, Hardt et Negri comprennent mal les fondements matériels du capitalisme, et ils sont dès lors incapables d’expliquer comment le capitalisme se développe et ce qui le pousse vers l’avant.

Réaffirmons tout d’abord qu’en dépit du fait qu’il existe encore des différences importantes entre les pays et régions, il existe bel et bien un système impérialiste mondial, qui est de fait un système capitaliste et qui demeure régi par les lois fondamentales du capitalisme, que Marx et Engels ont découvertes. Certes, le monde a subi de grands changements depuis que Marx a dévoilé les fondements du capitalisme dans Le Capital. Lénine, en particulier, a montré comment le capitalisme était entré dans une nouvelle ère – celle du capitalisme monopoliste, ou impérialisme. Depuis l’époque de Lénine, d’autres changements, tout aussi importants, se sont produits. Mais le génie de Lénine fut d’analyser l’époque dans laquelle il se trouvait sur la base des lois découvertes par Marx. Il ne l’a pas fait en raison d’une quelconque fidélité dogmatique aux enseignements de Marx, mais parce que ces lois, fondamentalement, continuaient à régir la société capitaliste, ses transformations et son développement.

C’est une excellente chose que de chercher à comprendre le système économique contemporain. Et si, ce faisant, il s’avère que les points de vue de géants tels que Marx et Engels s’avéraient inachevés ou même erronés, les gens qui luttent pour changer le monde ne devraient pas hésiter à reconnaître la vérité. Mais nous sommes loin d’être convaincues que «les Marx et Engels de l’âge de l’Internet» (comme Hardt et Negri sont présentés sur la jaquette originale d’Empire) ont vraiment réussi à découvrir une explication plus juste de la société capitaliste et de son développement. Au contraire, leur rejet du cadre fondamental établi par Marx et Engels les a menés dans un fatras confus.

Forces productives et rapports de production

Profondément enfouie dans les pages d’Empire se trouve une observation qui, si elle était exacte, secouerait la base même de la conception marxiste de l’économie politique et avec elle, notre compréhension du processus révolutionnaire par lequel un système social se voit remplacé par un autre. Hardt et Negri écrivent:

«La postmodernisation et le passage à l’Empire impliquent une convergence réelle des domaines habituellement désignés comme base et comme superstructure. […] Dans ce contexte, les distinctions qui définissent les catégories centrales de l’économie politique tendent à s’effacer. Il devient difficile de distinguer production et reproduction; les forces productives se mêlent aux rapports de production […].»[18]

Pour comprendre ce débat, nous devons brièvement revoir ce que les marxistes entendent par ces termes. Les forces productives incluent la terre, les machines, la technologie et surtout, les classes productrices elles-mêmes, incluant leur ingéniosité et leur créativité. Quant aux rapports de production, ils réfèrent à la manière avec laquelle les êtres humains sont organisés pour utiliser ces forces productives et répartir leur produit. Nous parlons ici du système de propriété des moyens de production, de la division sociale du travail et de la manière dont les produits sont répartis aux divers membres de la société. En général, les rapports de production correspondent au niveau de développement des forces productives; tous deux constituent la base économique de la société. Par exemple, dans l’Europe du Moyen-âge, le système féodal basé sur la propriété terrienne et le servage correspondait à peu près à la capacité de production – aux connaissances, techniques et instruments de production de l’époque. Il n’y avait pas encore de base matérielle, et un besoin social correspondant, à l’existence d’une grande classe de travailleurs qui eussent été «libérés» du travail agricole et forcés en contrepartie de vendre leur force de travail aux capitalistes.

À toute base économique (c’est-à-dire aux forces productives et aux rapports de production) correspond nécessairement une «superstructure» – des institutions, une culture, des idées et un État – qui lui permet d’aller de l’avant. Si on reprend l’exemple du système féodal européen, on peut voir comment ce dernier a donné naissance ou promu des institutions, comme l’Église catholique, qui correspondaient à la base économique féodale. De manière générale, les forces productives voient leur développement s’accroître à la fois graduellement et par bonds, ce qui les met de plus en plus manifestement en contradiction avec les rapports de production. C’est cette contradiction fondamentale qui donne naissance aux révolutions. Mao disait que quand les outils souhaitent parler, ils le font par le biais des êtres humains. La révolution se fera nécessairement dans la superstructure, notamment par la prise du pouvoir politique, ce qui permettra à de nouveaux rapports de production de se développer et à la base économique d’aller de l’avant. C’est là, grosso modo, ce que les révolutions bourgeoises ou capitalistes ont accompli par le passé, et c’est ce que la révolution communiste réalisera à l’avenir. [19]

Le génie de Marx et d’Engels est d’avoir démontré, à une époque où le capitalisme n’en était encore qu’à un faible niveau de développement, que les forces productives, la croissance de l’industrie moderne, de la science et du prolétariat, étaient de plus en plus restreintes ou entravées par la propriété privée des moyens de production et le capitalisme marchand, dans lequel le travail devient lui-même une marchandise achetable, vendable et «jetable»:

«C’est de cette seule manière [par la révolution communiste] que chaque individu en particulier sera délivré de ses diverses limites nationales et locales, mis en rapports pratiques avec la production du monde entier (y compris la production intellectuelle) et mis en étant d’acquérir la capacité de jouir de la production du monde entier dans tous les domaines (créations des hommes). La dépendance universelle, cette forme naturelle de la coopération des individus à l’échelle de l’histoire mondiale, sera transformée par cette révolution communiste en contrôle et domination consciente de ces puissances qui, engendrées par l’action réciproque des hommes les uns sur les autres, leur en ont imposé jusqu’ici, comme si elles étaient des puissances foncièrement étrangères, et les ont dominées.» [20]

On se trouve donc devant deux visions fondamentalement opposées de la façon dont on arrivera à la société communiste. [21] Pour Marx et Engels, la réalisation du potentiel humain ne peut seulement survenir que par le biais de la révolution, par la transformation des conditions sociales existantes.

Hardt et Negri voient les choses tout autrement. Pour eux, loin d’être une entrave à leur développement, les rapports de production «fusionnent» d’eux-mêmes avec les forces productives (cette idée est liée à la conception qu’ont les auteurs du «travail immatériel», sur laquelle nous reviendrons). Hardt et Negri prétendent que parce que le procès de travail exige la coopération entre individus, il n’y a plus de distinction utile (ou de contradiction) entre la production et la façon dont la société est organisée pour l’assurer. Ils affirment que la société contemporaine («l’Empire») est «auto-organisée» à travers des réseaux petits et grands, dans des pays particuliers et à l’échelle mondiale. Mais l’auto-organisation de la société ne pourra réellement exister que sous le communisme, lorsque les êtres humains seront vraiment en position de s’organiser eux-mêmes, consciemment et collectivement.

Il y a encore bien des obstacles dans la société actuelle qui empêchent la réalisation de cette auto-organisation, à commencer par les rapports de production capitalistes, qui maintiennent la production dans le cadre des échanges marchands, et plus spécialement l’exploitation de la force de travail des productrices et producteurs. De fait, c’est toute la société qui se trouve «contenue», déformée et paralysée par les rapports capitalistes. Il est vrai que le potentiel pour un type de société différent s’exprime constamment, mais cela demeurera un simple potentiel, tant et aussi longtemps que le capitalisme restera intact. Si certains seront tentés de se réjouir du fait qu’Hardt et Negri vantent les capacités des êtres humains, il semble bien qu’ils ne veulent en libérer qu’une faible partie. Le conflit entre les forces productives désormais monumentales (qui comprennent de façon primordiale, faut-il le rappeler, la classe révolutionnaire elle-même) et un système vétuste basé sur l’exploitation du prolétariat mondial n’a nullement disparu. Au contraire, c’est précisément cette contradiction qui fonde la nécessité de plus en plus criante de la révolution prolétarienne à l’échelle mondiale.

Le monde a connu une croissance phénoménale des capacités de production et des connaissances scientifiques. La vision de Marx et d’Engels, qui envisageaient la possibilité de satisfaire les besoins de l’humanité tout entière, est encore plus clairement justifiée. Cependant, le gouffre entre la richesse et la pauvreté n’a jamais été aussi énorme. Si Marx et Engels n’ont pu poser que par hypothèse la possibilité d’une ère d’abondance et de partage universel, cette possibilité émerge désormais constamment, à chaque coin du globe. Une augmentation minime de la production alimentaire mondiale suffirait àéliminer définitivement la famine et la malnutrition. Il serait si simple de mettre fin au décès quotidien des 50000 enfants qui meurent de maladies évitables, dont la cause principale est l’absence d’eau potable de qualité, ou encore de résoudre le phénomène des sans-abri qui fait des ravages dans l’ombre des gratte-ciel de New York et de Londres, autant qu’à Mumbai et São Paolo. L’incapacité de résoudre ne serait-ce que des problèmes relativement simples comme ceux-là est due à la façon dont l’humanité est organisée. Devant cette incapacité de la société à s’organiser de sorte à satisfaire des besoins aussi évidents que ceux-là, les discours creux à propos de la «société comme sujet plutôt qu’objet» ne servent qu’à mettre le couvercle sur la tâche de faire la révolution.

Qu’est-ce qui propulse quoi?

Le rejet par Hardt et Negri de l’économie politique marxiste va de pair avec leur incapacité d’expliquer pourquoi le capitalisme est contraint de produire toujours plus et sur une échelle de plus en plus grande. Plus particulièrement, c’est la concurrence entre eux qui oblige les capitaux à «croître ou mourir»; cela provoque un processus en spirale par lequel le capital se valorise, se concentre en avalant ses concurrents ou en fusionnant avec eux, et recherche davantage de travailleurs à exploiter et de marchés à envahir. Naturellement, rien de cela ne se produit doucement. Le processus d’accumulation en spirale donne lieu à l’anarchie de la production et mène périodiquement au désordre, à la crise et aux bouleversements. L’impérialisme ou le capitalisme monopoliste modifie, mais il n’éteint pas ces processus fondamentaux. En fait, il accentue la concurrence entre les capitaux sous la forme de gigantesques sociétés multinationales et puissances impérialistes, et il transforme le monde entier en une vaste sphère de concurrence; l’impérialisme fait de la guerre, y compris la guerre mondiale, le véhicule ultime pour abattre les concurrents et créer les conditions d’une expansion de l’accumulation. [22]

C’est cette poussée constante et implacable visant à maximiser les profits qui amène le capitalisme à exploiter un nombre croissant de prolétaires, et ce, d’une façon de plus en plus intense, et à ainsi transformer continuellement l’ensemble du procès de production, tout en le socialisant à une échelle massive. Et c’est ce fonctionnement de base du système capitaliste qui pousse les prolétaires à la résistance et crée la base matérielle de la révolution. Ce processus fondamental a toujours été complexe et multilatéral, et c’est d’autant plus vrai dans les conditions du vingt-et-unième siècle. Mais Hardt et Negri présentent cette dynamique à l’envers. Selon eux, c’est la lutte du prolétariat qui a «poussé» les capitalistes vers la création de ce qu’ils appellent «l’Empire».

Hardt et Negri écrivent que

«les théories du passage à l’impérialisme et au-delà, qui privilégient la pure critique de la dynamique du capital, risquent de sous-estimer le pouvoir du moteur réellement efficient qui conduit le développement capitaliste depuis son noyau le plus profond: les mouvements et les luttes du prolétariat». [23]

En réalité, le problème n’est pas de savoir si on limite notre analyse à une «pure critique »: les marxistes véritables ont en effet toujours insisté sur l’importance d’étudier les divers phénomènes sociaux – et la lutte du prolétariat et des peuples opprimés est certainement un facteur important qui influence la dynamique du développement du capital. Mais nous insistons sur le fait que c’est la dynamique interne du capital qui constitue le moteur principal qui le pousse à s’étendre à de nouvelles sphères et à intensifier l’exploitation là où elle est déjà présente. La théorie inverse de Negri et Hardt va même jusqu’à prétendre que le maintien et le renforcement de l’hégémonie des États-Unis depuis le début des années 1970 «a été de fait soutenue par le pouvoir d’opposition du prolétariat américain. […] Autrement dit, le capital devait se confronter et répondre à la nouvelle production de subjectivité du prolétariat.» [24]

Leur conception non matérialiste se reflète aussi dans leur incapacité à comprendre la crise du capitalisme. Voici ce qu’ils en disent:

«Marx nous a appris que la crise capitaliste est une situation qui impose au capital de subir une dévaluation et un profond remaniement des relations de production, résultant des pressions à la baisse que le prolétariat impose sur les taux de profit. Autrement dit, la crise capitaliste n’est pas seulement fonction de la dynamique propre au capital, mais elle est directement provoquée par le conflit prolétarien.» [25]

En d’autres termes, selon Hardt et Negri, la crise du capitalisme est principalement le résultat des luttes du prolétariat: ce n’est pourtant pas du tout ce queMarx «nous a appris» – bien qu’on doive admettre que cette idée fausse est largement répandue parmi ceux qui se prétendent marxistes. Dans son oeuvre magistrale, Anti-Dühring, Engels a consacré beaucoup d’efforts à réfuter la théorie voulant que les crises du capitalisme soient causées par la «sous-consommation»; il souligna que la sous-consommation des masses est une caractéristique de toutes les sociétés de classes alors que pourtant, c’est seulement sous le capitalisme que les crises sont apparues. Engels a décrit la crise du capitalisme comme une «crise de surproduction», du fait que la production augmenterait à une vitesse plus rapide que la croissance des marchés. Engels la décrit de cette façon:

«L’énorme force d’expansion de la grande industrie, à côté de laquelle celle des gaz est un véritable jeu d’enfant, se manifeste à nous maintenant comme un besoin d’expansion qualitatif et quantitatif, qui se rit de toute contre-pression. La contre-pression est constituée par la consommation, le débouché, les marchés pour les produits de la grande industrie. Mais la possibilité d’expansion des marchés, extensive aussi bien qu’intensive, est dominée en premier lieu par des lois toutes différentes, dont l’action est beaucoup moins énergique. L’expansion des marchés ne peut pas aller de pair avec l’expansion de la production. La collision est inéluctable et comme elle ne peut pas engendrer de solution tant qu’elle ne fait pas éclater le mode de production capitaliste lui-même, elle devient périodique.» [26]

Il est vrai que la crise du capitalisme ne peut être réduite aux seuls facteurs purement économiques; à l’époque de l’impérialisme, alors que le capitalisme est principalement centré dans les États impérialistes, les considérations géopolitiques jouent aussi un rôle dans le processus d’accumulation du capital, incluant les rivalités interimpérialistes, les luttes des nations opprimées et la lutte du prolétariat dans les citadelles impérialistes – tous ces facteurs agissant les uns sur les autres. Mais tout cela ne contredit aucunement la conception matérialiste fondamentale sur laquelle Marx a appuyé sa théorie, non plus que les lois du capitalisme qu’il a découvertes. Ce sont ces lois qui poussent le capitalisme vers la surproduction, comme Engels l’a si bien démontré. [27] Bien que l’examen actuel des différentes tendances au sein du capitalisme demeure complexe et qu’il doit être atténué par plusieurs facteurs, la conclusion dégagée par Marx et Engels demeure valide. Hardt et Negri soulèvent plutôt l’argument alambiqué voulant que les luttes du prolétariat soient à la fois la cause de la crise et l’élément salvateur du capitalisme (ou à tout le moins du centre actuel du système capitaliste que sont les États-Unis). [28]

La théorie de Luxembourg ressuscitée

Hardt et Negri ressuscitent les thèses de Rosa Luxembourg sur l’impérialisme. Cette dernière prétendait que puisque le prolétariat ne pouvait jamais «racheter» la totalité du produit de son propre travail, la seule manière pour le système capitaliste de prospérer était de commercer avec les régions ou secteurs non capitalistes de la planète («l’extérieur»), et que c’était là la seule façon pour le capitalisme de réaliser la valeur produite par l’exploitation du prolétariat dans les pays impérialistes. Luxembourg prévoyait donc que l’impérialisme allait faire face à une crise insurmontable à partir du moment où le capital aurait transformé la planète entière.

Nos deux auteurs affirment que l’impérialisme a effectivement accompli cette transformation, avec pour résultat que nous sommes entrés dans un tout nouveau stade du capitalisme, au-delà de l’impérialisme. Ils écrivent que «le capital ne regarde plus en dehors mais plutôt au-dedans de son domaine, et son expansion est ainsi intensive plutôt qu’extensive» [29]. Puis, «la post-modernisation est le processus économique qui apparaît lorsque les techniques mécaniques et industrielles se sont étendues jusqu’à investir le monde entier, et lorsque la subsomption formelle de l’environnement non capitaliste a atteint sa limite.»[30] Encore une fois, Hardt et Negri sont dans le champ.

Leur argument est faux parce qu’à chaque étape de son développement, le capitalisme s’est étendu intensivement et extensivement, c’est-à-dire qu’il continue à se développer dans sa base d’origine, en y exploitant le prolétariat de plus en plus de sorte à accumuler de plus en plus de capital, tout en continuant à chercher de nouveaux domaines à dominer. De plus, il faut tenir compte du fait que ce qui est «externe» pour un capitaliste donné (ou pour une puissance impérialiste) peut tout aussi bien être «interne» pour un autre; cela s’est produit, par exemple, quand les visées expansionnistes des États-Unis sur les marchés et territoires africains ont détrôné les puissances impérialistes européennes. Hardt et Negri sont également dans l’erreur à un deuxième niveau: car en dépit du fait que le capitalisme a en effet transformé le monde non capitaliste à son image, ce processus n’est nullement achevé.

Jetons un œil plus attentif à la thèse d’Hardt et Negri. Les deux auteurs n’affirment pas qu’il n’y plus d’États différents, mais plutôt que leur importance est en train de s’amenuiser et que la vraie souveraineté est passée du côté d’un Empire amorphe et homogène. Les auteurs reconnaissent que les États-Unis jouent un rôle particulier dans ce système mondial, mais ils le présentent comme si c’était seulement l’ombre de l’ancien monde impérialiste, tandis que la vraie souveraineté (ou la capacité de gouverner) appartiendrait désormais à «l’Empire», qui n’est nulle part et partout à la fois. Là aussi, les descriptions de Negri et Hardt présentent quelques aspects importants qui sonneront des cloches aux lectrices et lecteurs. Certaines fonctions qui relevaient précédemment de la seule juridiction des États ont ainsi été déléguées à des organisations internationales telle l’OMC (l’Organisation mondiale du commerce). On constate aussi un degré accru d’interconnexion, non seulement à l’intérieur des circuits de la production capitaliste, mais également dans toutes les sphères de la vie culturelle et intellectuelle. Le caractère international de la révolution prolétarienne, bien qu’il ait toujours été fondamental, est certes plus marqué qu’il l’a jamais été, ce dont les mouvements révolutionnaires dans les différents pays doivent pleinement tenir compte. À cet égard, le réseau Internet nous donne parfois l’impression qu’on est à des années-lumière de la majeure partie du vingtième siècle (pour ne rien dire du temps de Marx!). Est-il possible que le monde soit désormais devenu, ou qu’il devienne dans un avenir prévisible, un seul et unique terrain de jeu pour un capital unifié et non territorial?

Nous ne croyons pas, quant à nous, qu’un tel monde soit à la veille de surgir. Et contrairement à Hardt et Negri, nous avons beaucoup de difficulté à concevoir en quoi un tel monde cauchemardesque, si tant est qu’il devait survenir, serait «moins mauvais» que le système impérialiste actuel. Les caractéristiques fondamentales du capital qui le poussent vers l’expansion signifient aussi que le capital ne peut exister qu’en concurrence et en conflit avec d’autres capitaux. Comme Marx l’a démontré, le capital ne peut exister qu’en tant que partie parmi de multiples capitaux. La tendance du capital à se concentrer, à se développer constamment et à engloutir les capitaux «perdants» n’élimine pas la concurrence, mais elle l’intensifie et la place à un niveau plus élevé où des groupes de capitalistes géants finissent par se concurrencer entre eux et par mobiliser des États entiers à leur service. C’est cette guerre interminable des capitaux entre eux qui fait que le capitalisme est incapable de se satisfaire de ses profits actuels et qui le conduit à intensifier l’exploitation des prolétaires. Même si, par un concours de circonstances incroyable, la formation d’un capital mondial unique pouvait se produire temporairement, ce dernier finirait sûrement et rapidement par être déchiqueté en mille morceaux. [31]

Une souveraineté à sens unique?

La souveraineté, ou la capacité d’un État à gouverner sans contrainte extérieure, a toujours été associée à un territoire et une population déterminés. Les puissances impérialistes n’ont évidemment jamais eu de cesse de piétiner la souveraineté d’autres peuples et États. À l’époque coloniale, elles le faisaient on ne peut plus ouvertement, par le vol et l’annexion. De nos jours, cela se fait sous la forme d’agressions et d’ingérences diverses, directes et indirectes. En outre, les organisations internationales se sont arrogé le droit de dicter des aspects essentiels de politique intérieure, qui étaient normalement la prérogative des États souverains. Ainsi, le Fonds monétaire international force les pays africains à réduire radicalement leurs services déjà très pauvres de santé et d’éducation. L’Organisation mondiale du commerce est en mesure de faire pression pour que le droit interne d’un pays sur les brevets soit adapté en conformité avec la conception américaine de la propriété intellectuelle, rendant ainsi illégale la production des médicaments génériques; tout comme elle peut dicter à un pays quel type d’armes il pourra produire.

Il est évident, toutefois, que cette «disparition de la souveraineté» est pour le moins inégale. Il est bien clair que les États-Unis n’ont aucune intention d’abandonner ne serait-ce qu’une once de leur souveraineté; ils ont d’ailleurs toujours combattu quelque mesure qui eut pu avoir pour effet de limiter leur souveraineté. Ainsi en est-il de leur refus de ratifier le Statut de la Cour pénale internationale de crainte qu’un jour, certains de leurs ressortissants – des tortionnaires, par exemple – y soient traduits. Les États-Unis se sont aussi vigoureusement opposés au protocole de Kyoto visant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, en partie en raison de leur intérêt à demeurer le plus grand pollueur au monde, mais aussi à cause de leur allergie envers n’importe quoi qui puisse ressembler à une restriction de leur souveraineté. Ainsi, tandis que la souveraineté de bien des pays a été gênée et s’est érodée, cela ne vaut pas pour le pays le plus «souverain» d’entre tous, les États-Unis.

Quand on analyse le monde contemporain, ce que l’on voit, ce n’est pas vraiment la disparition de l’impérialisme ou l’apparition d’un Empire homogène unifié et d’un monde exempt de conflits et de rivalités entre des États impérialistes souverains. Au contraire, ce que l’on constate, c’est une plus grande socialisation de la production à l’échelle mondiale; cela tisse en effet des connexions plus étroites entre les différents acteurs du procès de production et au sein de la communauté humaine en général. Mais cette socialisation entre justement en conflit avec les rapports capitalistes de propriété, de distribution et d’organisation de la production qui existent toujours; cette contradiction apparaît manifestement dans le rôle encore central que jouent les États dans l’imposition de ces rapports – et particulièrement l’État le plus fort, l’impérialisme US.

L’État et la libération nationale

Hardt et Negri soulignent correctement l’interconnexité du monde d’aujourd’hui, qui caractérise le procès de production, les mouvements de population et la communication des idées. Ils s’opposent à une vision figée du monde actuel qui nierait la capacité d’adaptation du système capitaliste. Bien que l’impérialisme retarde le développement des forces productives dans les pays qu’il domine, sa mécanique a néanmoins pour effet de transformer constamment chaque société qu’il touche.

Le capitalisme mondial doit continuellement étendre ses marchés et convertir de plus en plus de travail humain en force de travail – cette forme spécifique de marchandise que l’on peut vendre ou acheter. Mais il ne peut pas faire cela également, et il ne le fait certainement pas équitablement. Tout en exploitant de plus en plus intensivement et extensivement ses marchés, le capital utilise les caractéristiques archaïques des sociétés précapitalistes, qu’il incorpore et renforce.

Hardt et Negri affirment à juste titre que «[les] relations de production spécifiques, développées dans les pays dominants, ne furent jamais réalisées sous les mêmes formes dans les régions subordonnées de l’économie mondiale»[32]; toutefois, ils sous-estiment toujours aussi grossièrement – au point de l’effacer – la division fondamentale qui caractérise le monde entre les nations dominantes et les nations opprimées. Ils ajoutent que «les théories classiques de l’impérialisme et de l’anti-impérialisme [ont perdu] tous les pouvoirs d’explication dont elles disposaient».[33] Dans son analyse de la Chine pré-révolutionnaire, Mao Zedong a montré très clairement que la pénétration de l’impérialisme en Chine avait miné et transformé le système féodal; c’est d’ailleurs pourquoi il le qualifiait désormais de «semi-féodal». Mao soutenait toutefois – et l’histoire lui a donné raison – que l’impérialisme ne transforme ni complètement, ni «démocratiquement», et ni profondément les pays qu’il envahit.

Dans un certain sens, on peut dire que les transformations que l’impérialisme provoque font en sorte qu’il «s’internalise» dans les pays dominés. [34] Hardt et Negri soulignent avec raison cette tendance à l’interpénétration des «premier et tiers mondes»:

«Le tiers-monde ne disparaît pas réellement dans le processus d’unification du marché mondial, mais il entre dans le “premier” et s’établit en son cœur comme ghetto, bidonville ou favela, toujours produit et reproduit. En retour, le “premier-monde” est transféré dans le “tiers” sous la forme de bourses des valeurs et de banques, de sociétés transnationales et de gratte-ciel d’argent et d’autorité.»[35]

Cette réalité d’un monde interdépendant est souvent ignorée, et parfois même niée par ceux qui voient l’impérialisme seulement comme une force externe qui bloque le développement interne de la nation. En fait, le capital produit des effets extrêmement contradictoires dans les pays qu’il pénètre. Il peut et doit les intégrer dans les circuits globaux de production et d’échange; en incorporant ce faisant de plus en plus de régions dans sa dynamique de croissance à tout prix, l’impérialisme y avive la croissance et le développement. Mais cela se produit dans un contexte global où la division du monde entre les pays dominants et les pays opprimés se poursuit et s’approfondit.

Hardt et Negri nient cette vérité fondamentale quand ils affirment ceci:

«À travers la décentralisation de la production et la consolidation du marché mondial, les divisions internationales et les flux de travail et de capital se sont fractionnés et multipliés au point qu’il n’est plus possible de définir de larges secteurs comme centre ou périphérie, Nord ou Sud. […] Ce n’est pas à dire que les États-Unis et le Brésil, ou l’Angleterre et l’Inde soient à présent des territoires identiques en termes de production et de circulation capitalistes, mais plutôt qu’il n’y a pas entre eux de différences de nature, simplement des différences de degré.»[36]

Les observations pertinentes faites par les auteurs sur l’interpénétration des divers pays («ils se mêlent aujourd’hui les uns aux autres») leur servent à éliminer l’une des plus importantes «différences de nature» qui demeure, soit celle entre les nations (et les États) dominantes et dominées. Anticipant quelque objection, les auteurs ajoutent: «Nous pensons toutefois que c’est une grave erreur d’éprouver une quelconque nostalgie pour les pouvoirs de l’État-nation, ou de chercher à ressusciter une politique de célébration de la Nation.»[37] Nous croyons quant à nous que les limites des nations et du nationalisme ne devraient pas être invoquées pour remettre en question les tâches encore très impératives de la libération nationale, là où elles se posent (il n’y a d’ailleurs qu’à jeter un œil sur ce qui passe actuellement pour constater que les luttes de libération nationale s’intensifient, au lieu de décroître). [38]

L’impérialisme et les modes de production précapitalistes

Dans un chapitre où ils examinent les théories du sous-développement popularisées dans les années 1970, Hardt et Negri affirment qu’il est impossible pour les nations opprimées

«de re-créer les conditions du passé et de se développer comme les pays capitalistes dominants l’ont fait jadis. Même les pays dominants dépendent aujourd’hui du système mondial; les interactions du marché mondial ont entraîné une désarticulation généralisée de toutes les économies. De plus en plus, toute tentative d’isolement ou de séparation ne se traduira que par un type de domination plus brutal par le système mondial, une réduction à l’impuissance et à la pauvreté.»[39]

Là encore, Hardt et Negri font quelques observations correctes, mais cela les amène à des conclusions qui le sont moins, et qui ne sont certainement pas révolutionnaires. Certes, le fait de vouloir «recréer» les conditions dans lesquelles le capitalisme s’est développé en Occident est une illusion dangereuse et bien peu révolutionnaire. [40] Cependant, cela ne change pas le fait qu’une différence qualitative persiste entre les États capitalistes développés et les pays du monde néocolonial, non seulement en ce qui a trait à leur niveau de développement relatif [41], mais aussi quant à l’existence d’un marché national et d’un lien cohérent entre l’industrie, l’agriculture et les diverses branches de ce qui constitue une économie nationale. Le fait de surmonter ce gouffre croissant entre le petit nombre d’États riches et l’immense majorité de la population mondiale reste une tâche monumentale à laquelle l’humanité dans son ensemble est confrontée.

Dans un monde dominé par l’impérialisme, la révolution dans quelque pays (ou groupe de pays) que ce soit se trouve nécessairement confrontée à la difficile tâche de «déconnecter» le pays du système impérialiste mondial. Cela, pour de nombreuses raisons: dans le cas des pays opprimés, leur développement a été freiné, perverti et canalisé dans le rôle subalterne particulier que chacun s’est vu attribuer à l’intérieur de ce système. La libération des peuples de ces pays exige que cette forme de servitude nationale soit définitivement éradiquée. En ce sens, la libération nationale correspond aux intérêts de la grande majorité des masses dans les pays opprimés. En outre, les conditions nécessaires pour faciliter la révolution mondiale ne peuvent pas être remplies si un pays reste à la merci des puissances impérialistes ou de leurs institutions supranationales, tels le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale. Il suffit de voir à quel point les impérialistes n’hésitent pas à intimider ou même à renverser des régimes réactionnaires qui, pour diverses raisons, n’ont pas suivi totalement le programme qui leur avait été imposé, pour imaginer le traitement qu’ils réserveraient à un régime authentiquement révolutionnaire. Dans les pays impérialistes eux-mêmes, la révolution socialiste exigera là aussi une sorte de «déconnexion», car elle devra résister au sabotage et aux attaques des États impérialistes qui resteront, et aussi parce qu’il est bien sûr inconcevable qu’une société socialiste puisse être établie sur la base de l’exploitation et de l’oppression d’autres nations.

Hardt et Negri mettent le doigt sur un problème réel: savoir qu’il sera très difficile, pour quelque pays que ce soit – et en particulier pour ceux qui ont été dominés et opprimés par l’impérialisme – d’éviter d’être réduit à l’impuissance et la pauvreté s’il ose emprunter la voie révolutionnaire. Surmonter cette difficulté sera sans doute l’une des tâches les plus difficiles et l’un des défis les plus importants de toute révolution. Mais à quelle conclusion les auteurs d’Empire en arrivent-ils? Puisqu’on ne peut échapper à la situation actuelle, il vaut mieux ne même pas tenter de gagner la libération nationale; et si tant est qu’une éventuelle libération soit possible, elle ne pourra se produire que lorsque le système capitaliste en entier sera transformé (lechoix du mot «transformé» est délibéré de la part des auteurs, qui ne croient pas que le système capitaliste puisse être renversé, ou même qu’il soit nécessaire de le faire). En dépit de l’insistance de Negri et Hardt sur le fait qu’on peut attaquer l’Empire «de n’importe quel point» sur le globe, leur thèse tout entière repose sur une conception eurocentriste qui présuppose qu’un vrai changement social ne peut se produire que dans les pays avancés, d’abord et avant tout – des pays que, pour notre part et en dépit des objections des auteurs, nous continuons à qualifier d’impérialistes.

La lutte au sein des pays impérialistes est appelée à jouer un rôle très important dans la grande lutte mondiale qui permettra de passer au prochain stade de l’évolution de la société humaine. Il n’est ni possible, ni libérateur de postuler que le processus révolutionnaire mondial est limité au tiers-monde et que le prolétariat et les masses opprimées des citadelles impérialistes ne peuvent faire rien de mieux que de défendre d’une manière relativement passive un processus révolutionnaire qui leur est étranger. [42] Mais le fait de saisir la dimension internationale de la lutte pour le communisme et le rôle dévolu aux deux types de pays ne doit pas nous empêcher de reconnaître la possibilité de percées révolutionnaires dans un pays donné (ou quelques-uns), qui elles-mêmes propulseront la lutte révolutionnaire dans les deux types de pays. Si la révolution est pour arriver, il est fort probable qu’elle se produise d’abord dans un pays ou un groupe de pays. Et peu importe à quel endroit la révolution prolétarienne triomphera, elle fera face, inévitablement, à l’hostilité du reste du monde, là où l’ancien système d’exploitation règnera encore.

Ce que soulèvent Hardt et Negri, en fait, ce sont les difficultés et les limites réelles du processus de construction d’un système économique parallèle dans un monde capitaliste. Désormais, la réalité biologique, qui veut que les êtres humains composent une même espèce, a été rejointe par la réalité sociale: l’humanité forme en effet un tout cohérent, même si elle est encore divisée en classes et nations. Fondamentalement, il est impossible de séparer la production, la science et la culture en différents «camps».[43] S’il est vrai que l’existence d’États socialistes entourés par un monde impérialiste ne constitue plus une caractéristique du monde dans lequel on vit, cela ne peut être interprété que comme une phase temporaire de la lutte entre le prolétariat et l’impérialisme mondial. La coexistence pacifique a des limites: elle ne peut être considérée comme une stratégie fondamentale; l’un des systèmes finira nécessairement par l’emporter. [44] Cela, à cause de la nature agressive de l’impérialisme, évidemment, et aussi parce que justement, l’humanité est indivisible.

Fondamentalement, cette «indivisibilité» de l’humanité a toujours été vraie. Marx et Engels l’ont d’ailleurs reconnue, comme en témoigne leur appel aux prolétaires de tous les pays, à s’unir et combattre pour un nouveau monde. Ce qui a changé, c’est que la «conscience universelle» est maintenant partagée par bien plus de gens qu’auparavant. Comme le montrent Hardt et Negri, les communications modernes, les méthodes de production et les flux migratoires font en sorte que les gens sont davantage reliés entre eux, cela d’une multitude de façons, y compris dans les coins les plus reculés. Il est également vrai que l’existence des moyens de production modernes a créé de nouveaux besoins: les gens qui vivent dans les régions dites «éloignées» veulent eux aussi avoir accès aux biens de consommation «modernes»; ils veulent avoir leur part du patrimoine commun de l’humanité, et souhaitent prendre toute leur place au sein de la communauté internationale (au sens large).

Comme Marx l’a précisé, la pauvreté est relative à l’existence de besoins déterminés socialement et historiquement. Un mouvement révolutionnaire qui se contente d’emplir le ventre des affamées finira par échouer, s’il ne réussit pas également à combler, étape par étape, le besoin qu’ont les gens d’apprendre, de communiquer et de lutter pour transformer tous les aspects de la vie sociale. Il est vrai que la paysannerie pauvre, ainsi que les masses pauvres de manière générale qui sont les plus enclines à faire la révolution, sont aussi souvent celles qui sont les plus exclues de ce processus global. Mais il ne faut pas faire un principe de cette exclusion – et encore moins devons-nous poser l’ignorance et l’exclusion comme fondements d’une société nouvelle. D’une part, une telle approche rétrécirait indûment le camp de la révolution et jetterait les classes moyennes et les intellectuelles, dont la coopération est pourtant nécessaire, dans le camp ennemi. D’autre part, elle enlèverait toute crédibilité à l’objectif de la prise du pouvoir par le prolétariat, qui doit permettre aux masses populaires de maîtriser de plus en plus les affaires de l’État. Le Cambodge de Pol Pot nous rappelle avec effroi à quoi ce genre de nationalisme peut mener. [45]

Il faut donc prévoir un combat résolu pour «déconnecter» les pays opprimés du système impérialiste mondial, par la révolution de démocratie nouvelle et le socialisme. L’histoire a prouvé qu’il est possible que la révolution débouche sur autre chose que «l’impuissance et la pauvreté» dans les pays de ce genre, à tout le moins si cela se produit dans un pays assez grand (voire un plus petit pays, si ce dernier peut compter sur des relations avec un pays socialiste plus grand, ou un bloc socialiste). Soit dit en passant, une révolution socialiste victorieuse dans un pays avancé fera face elle aussi à des problèmes pas toujours simples à résoudre. Elle sera contrainte de donner naissance à un nouveau système économique viable, tout en se passant des surprofits que le pays siphonnait de l’exploitation des pays et peuples opprimés et des bénéfices qu’il pouvait tirer des échanges avec ses anciens partenaires impérialistes. [46]

Hardt et Negri soulignent les limites de la construction d’une «économie parallèle» dans un monde encore dominé par le capitalisme. Selon nous, il faut considrer les États socialistes comme des «bases d’appui» de larévolution mondiale, dans tous les sens du terme, dans lesquelles les masses sont déjà en train de transformer la société et de préparer l’avenir communiste. Mais il ne faut jamais perdre de vue le fait que le communisme ne pourra exister qu’à l’échelle mondiale; dès lors, les États socialistes sont condamnés à mener un combat féroce et prolongé contre l’impérialisme, dont l’issue déterminera le sort de l’humanité. Comme c’est le cas pour n’importe quelle base d’appui dans le cours de la guerre, la survie et l’épanouissement des États socialistes dépendent du progrès général de la lutte mondiale contre le capital, à laquelle ils demeurent subordonnés. [47]

La barrière que les rapports impérialistes imposent au progrès et au développement doit être vue en rapport au potentiel des forces productives auxquelles le capitalisme a donné naissance – des forces productives dont la croissance, faut-il le rappeler, fut directement liée au pillage des pays opprimés. Les apologistes de l’impérialisme prétendent souvent que les masses populaires de ces pays devraient être reconnaissantes à l’Occident pour la mission de civilisation et de modernisation à laquelle il s’est livré… Aux États-Unis, certains réactionnaires ont même tenté de justifier l’esclavage par cette logique débile! À cela on peut répondre, dans un premier temps, que le développement si impressionnant du capitalisme en Occident, de ses origines jusqu’à ce jour, a toujours reposé sur le pillage de tout ce qu’il a pu siphonner des pays et régions moins développés. Mais il ne s’agit là que de la moitié de la réponse, et sans doute de la moins importante. C’est que ce même processus d’accumulation et de développement auquel les pays opprimés ont contribué si chèrement, a également créé la science, les techniques de production, et la classe prolétaire elle-même, si bien qu’une organisation sociale différente est désormais possible et nécessaire sur la planète entière. Les barrières du capitalisme doivent être examinées à la lumière de cette possibilité, qui tend à se réaliser.

La libération nationale demeure une tâche à accomplir pour le prolétariat

Dans un des passages les plus perspicaces de leur ouvrage (qu’ils ont peut-être introduit par anticipation des critiques que leur négation de la «nation» allait certainement susciter), les auteurs d’Empire écrivent:

«La nation est progressiste uniquement comme ligne de défense fortifiée contre des forces extérieures plus puissantes. Toutefois, tout autant que ces murs apparaissent progressistes dans leur fonction de défense contre la domination extérieure, ils peuvent facilement jouer un rôle opposé par rapport à l’intérieur qu’ils protègent.» [48]

L’examen qu’ils font du nationalisme noir aux États-Unis souligne le rôle positif que cette lutte a joué, tout en mentionnant également (et correctement) que

«dans le cas de ce nationalisme aussi, toutefois, les éléments progressistes sont inévitablement accompagnés de leurs ombres réactionnaires […] en éclipsant par exemple les différences de classe, ou lorsqu’il désigne une partie de cette communauté (les hommes, par exemple), comme représentant de facto l’ensemble». [49]

«Avec la “libération” nationale et la construction de l’État-nation, toutes les fonctions oppressives de la souveraineté moderne prospèrent inévitablement dans toute leur force.» [50]

«La révolution [dans les pays coloniaux] est ainsi livrée, pieds et poings liés, à la nouvelle bourgeoisie. C’est une révolution de Février, pourrait-on dire, qui devrait être suivie d’un Octobre. Mais le calendrier est devenu fou: Octobre n’arrive jamais, les révolutionnaires s’embourbent dans le “réalisme” et la modernisation se perd dans les hiérarchies du marché mondial. […] Les pays “libérés” se retrouvent ainsi subordonnés à l’ordre économique international.» [51]

Ou encore, comme ils l’affirment plus loin,

«l’État est le cadeau empoisonné de la libération nationale». [52]

Ces passages du livre d’Hardt et Negri résument assez bien la trajectoire que la grande majorité des luttes de «libération nationale» ont suivie, spécialement si on tient (erronément) pour acquis que la «libération nationale» consiste principalement en une lutte pour l’indépendance formelle. En Afrique, par exemple, toute la période de décolonisation qui a débuté dans les années 1950 et qui ne s’est achevée qu’avec la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud en 1994, a été marquée par l’idéologie nationaliste. Dans plusieurs cas, des courants plus radicaux ont tenté de présenter ces luttes dans des termes marxistes-léninistes (et parfois même maoïstes); pour eux, ces luttes de «libération nationale» (pour autant qu’on puisse utiliser cette expression) étaient un prélude à une éventuelle étape socialiste. On le sait maintenant, ce sont finalement des régimes bourgeois qui se sont consolidés, qui oppriment les masses à leur tour et les maintiennent enchaînées au système impérialiste mondial. Sans doute peut-on effectivement dire, dans ces cas, qu’Octobre n’est jamais arrivé.

Une fois de plus, on peut voir la différence entre ce que les gens imaginent qu’ils sont et qu’ils font (peu importe, à cet égard, quelle bannière ils affichent pour justifier leur action) et quels rapports de classes ils représentent véritablement. En fait, un des problèmes majeurs que connaissent plusieurs variantes du nationalisme révolutionnaire est qu’elles confondent le marxisme et le nationalisme; inévitablement, elles finissent par obscurcir la question centrale de tout processus révolutionnaire, qui est de savoir quelle classe le dirige et dans quel type de société tout cela aboutira. La conception maoïste de la révolution de démocratie nouvelle est bien différente. Il s’agit d’une révolution démocratique bourgeoise de type nouveau, dirigée par le prolétariat, dont l’objectif n’est pas de créer une société capitaliste dirigée par la bourgeoisie, mais d’ouvrir la voie à une société socialiste dirigée par le prolétariat. Parce qu’aucune révolution prolétarienne ne peut aboutir sans une lutte contre chacune des inégalités et chaque aspect de la domination, le prolétariat réalise la tâche de libérer la nation, mais il ne se limite jamais à un objectif aussi étroit.

Ironiquement, l’histoire a démontré que ceux dont le but s’est limité à la libération nationale et qui ont épousé l’idéologie nationaliste se sont avérés fondamentalement incapables d’atteindre cet objectif. Prenons le cas de Cuba, resté dépendant d’abord de la canne à sucre et ensuite du tourisme, ou bien celui du Mozambique, qui dépend toujours de l’exportation de sa main-d’œuvre en Afrique du Sud: on voit bien que la tâche de libérer ces pays du joug de l’impérialisme mondial est loin d’avoir été accomplie. Cela s’explique par le fait que toute tentative de contrôler et «maîtriser» une économie capitaliste déjà fonctionnelle est condamnée à trouver un accommodement avec le système impérialiste mondial (c’est le «réalisme» auquel réfèrent Hardt et Negri). Cette dynamique économique créera une bourgeoisie même là où elle n’existe pas déjà, comme on a pu le constater dans nombre de pays.

C’est seulement lorsque les tâches de la libération nationale et la reconstruction subséquente du pays sont manifestement et décisivement subordonnées à la transformation du monde qu’un mouvement pourra trouver la force d’emprunter un sentier différent. Ce sentier aura aussi besoin d’un État, d’une direction conséquente et d’une force matérielle suffisante pour surmonter les oppositions interne et externe qui se manifesteront. En fait, la libération des nations (l’éclatement du joug de l’impérialisme) est tout aussi nécessaire de nos jours qu’elle l’était il y a 40ans. Et cette lutte est appelée à jouer un rôle encore très important, surtout si elle demeure subordonnée à l’idéologie et au programme du prolétariat et aux tâches émancipatrices historiques que ce dernier doit accomplir.

Il est remarquable que dans cette partie du livre Empire où ils traitent de la question nationale, les auteurs n’aient pas mentionné le cas d’espèce où la lutte de libération nationale a effectivement mené à «Octobre», c’est-à-dire à la révolution socialiste: nous faisons bien sûr ici référence à la révolution chinoise et à la longue lutte que Mao a dirigées contre le féodalisme, l’impérialisme et le capitalisme bureaucratique, non comme une fin en soi mais comme un prélude nécessaire à la révolution socialiste. La possibilité que les nécessaires tâches de la libération nationale en viennent à aveugler les révolutionnaires et à leur faire perdre de vue l’objectif du communisme (en supposant que tel était bien leur objectif au départ [53]) constitue certes un réel danger. Mais on ne peut l’utiliser comme excuse pour refuser d’entreprendre le nécessaire voyage, dut-il être fort périlleux. Le prolétariat doit oser prendre en charge la tâche de diriger la lutte de libération nationale et d’unir la grande majorité de la population – y compris les éléments de la bourgeoisie nationale dont le programme, quant à eux, se satisferait de l’installation d’un système bourgeois indépendant. Ce faisant, il doit prendre garde d’abandonner la direction de la révolution à ces forces bourgeoises et prendre les mesures nécessaires pour que les masses populaires s’impliquent de plus en plus au sein du processus révolutionnaire, qui devra se poursuivre sans interruption en direction du socialisme et du communisme.

Mao a relevé le défi de «déconnecter» la Chine du monde impérialiste hostile et d’établir une société socialiste qui était en somme une «structure économique autonome», non dépendante du système impérialiste ou du marché mondial. Ailleurs dans leur ouvrage, les auteurs d’Empire se réfèrent à la Chine maoïste comme ayant été essentiellement un projet de «modernisation». [54] En réalité, les communistes de Chine ont bâti une société bien différente, aux antipodes du système capitaliste ayant émergé en Europe et ailleurs. Il est vrai que la révolution chinoise a mis beaucoup d’emphase sur le déracinement des vestiges de la société précapitaliste dans les campagnes, sur la construction d’une base industrielle et d’autres caractéristiques de la vie moderne. Mais contrairement aux révisionnistes comme Deng Xiaoping, qui voyaient dans la modernisation une fin en soi et qui se sont emparés du pouvoir après la mort de Mao pour réaliser leur programme des «quatre modernisations», Mao n’a jamais perdu de vue l’objectif d’une société sans classe et le rôle dynamique des masses populaires dans la lutte pour y arriver.[55]

L’importance persistante de la paysannerie et de la question agraire

Dans leur ouvrage subséquent, Multitude, Hardt et Negri s’attaquent à la question des transformations que le capitalisme a apportées à l’agriculture dans les pays du tiers-monde. Le titre du chapitre qu’ils y consacrent, «Le crépuscule du monde paysan», révèle leur thèse principale, savoir la disparition de la paysannerie, qu’ils définissent ainsi:

«Une première définition approximative consiste à dire que le paysan est celui qui travaille la terre, qui produit avant tout pour sa propre consommation, qui n’est que partiellement intégré à un système économique plus large où il occupe une position subalterne, et qui a accès aux terres et aux outils nécessaires, s’il n’en est pas déjà propriétaire.»[56]

Naturellement, en définissant la paysannerie de façon aussi étroite, leur conclusion (sa disparition) apparaît inévitable.

Les auteurs se réfèrent avec justesse à l’importante analyse que Mao a faite, qui différentiait la paysannerie en paysans pauvres, moyens et riches. Dans le cadre du procès de polarisation entre les paysans pauvres et sans terre d’un côté, et les paysans riches qui exploitent la force de travail d’autres paysans ou de travailleurs agricoles de l’autre, les paysans moyens «ne peuvent qu’être entraînés d’un côté ou de l’autre du clivage»[57]. Notons que dans ce schéma, les paysans moyens sont les seuls à rencontrer la définition qu’Hardt et Negri donnent d’un paysan, qui selon eux, «produit avant tout pour sa propre consommation». Les auteurs affirment que «Mao concentra son projet politique sur la paysannerie – non pas sur les paysans tels qu’ils étaient, mais sur les paysans tels qu’ils pouvaient devenir».[58]

Mao avait en effet analysé que le fonctionnement de l’impérialisme avait changé pour de bon la campagne chinoise, et modifié en particulier les différenciations de classe au sein de la paysannerie. Mais il avait aussi compris que ce processus s’était déroulé dans un contexte plus général, où l’impérialisme étranger entravait l’émergence d’une Chine pleinement capitaliste; d’où, par conséquent, la nécessité pour la Chine de passer par une révolution démocratique bourgeoise, mais une révolution d’un nouveau type, dirigée par le prolétariat et susceptible d’ouvrir la voie au socialisme. Mao n’était certainement pas un «révolutionnaire paysan», comme les révisionnistes soviétiques ou Enver Hoxha l’ont dépeint. Car comme Hardt et Negri le précisent bien, «la victoire finale de la révolution paysanne marque la fin de la paysannerie».[59] Bien sûr, Mao s’est embarqué à plein dans le processus de collectivisation agricole en Chine, dans la perspective de réduire petit à petit les différences entre ouvriers et paysans, ainsi qu’entre ville et campagne – tout cela s’inscrivant dans la progression globale de la révolution socialiste. Mais les auteurs perdent de vue l’élément extrêmement important – et tout à fait révolutionnaire – que représenta l’étape de la redistribution des terres, qui a été franchie dans ce pays.

Certes, l’objectif était d’assurer la transformation socialiste de la campagne chinoise, mais cela ne pouvait se faire de façon linéaire, sans tenir compte de la différenciation (ou de la prolétarisation partielle) de larges secteurs de la paysannerie. Pour aller de l’avant vers le socialisme, il était d’abord nécessaire de résoudre le vieux problème de la terre et de le faire d’une manière révolutionnaire, en donnant des titres à la paysannerie. Ce faisant, il devenait possible de susciter l’enthousiasme des paysans et de les mobiliser afin qu’ils abattent le système réactionnaire qui les avait asservis pendant des siècles, ainsi que les anciens rapports féodaux. Mais cette mesure révolutionnaire était une arme à double tranchant, parce qu’elle ouvrait aussi la porte au capitalisme et au processus de différenciation de la paysannerie entre riches et pauvres, avec pour résultat inévitable que la terre allait être concentrée entre les mains des paysans riches ou des fermiers capitalistes et que la majorité allait se retrouver sans terre. (Et de fait, dans les premières années qui ont suivi la réforme agraire, on a pu voir une économie paysanne capitaliste se développer assez rapidement.)

Pour Mao, donner «la terre à ceux qui la travaillent» n’était pas une fin en soi, mais une étape nécessaire pour s’assurer la coopération volontaire de la paysannerie. C’est seulement de cette façon que l’enthousiasme des masses pour la collectivisation pouvait être libéré et son caractère volontaire assuré. Cela diffère grandement du modèle révisionniste cubain, dans lequel les anciens domaines sucriers ont simplement été transformés en nouvelles fermes, dans le cadre de la formation du capitalisme d’État. Bien que les conditions des ouvriers agricoles s’y soient sûrement améliorées, les rapports d’esclaves salariés dans lesquels ils se trouvaient n’ont pas connu de changement fondamental.

Hardt et Negri ont raison d’affirmer que la paysannerie traditionnelle a été transformée, mais ils ont tort de prétendre que la nécessité d’une révolution agraire s’est éteinte dans la plupart des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Il est certainement vrai que, dans la longue période qui s’est écoulée depuis que Mao a analysé la situation dans les campagnes chinoises, la pénétration de l’impérialisme a continué à transformer les rapports de classe dans les régions rurales, dans la plupart des pays du tiers-monde. [60] Mais il faut comprendre que cela ne se fait pas d’une manière unidimensionnelle: tandis que le capitalisme dissout certains aspects des rapports précapitalistes, il peut aussi en incorporer et en renforcer certains autres.

En Inde, par exemple, le système des castes reste aussi fort au Pendjab – l’une des régions agricoles les plus développées du pays – que dans les régions beaucoup plus arriérées. En fait, l’agriculture capitaliste moderne peut parfaitement profiter – ce qu’elle fait d’ailleurs très bien – des pratiques moyenâgeuses comme le système des castes. Le fait que le capitalisme tende à la dissolution de la paysannerie ne veut pas dire qu’il l’a éliminée ou qu’il cherche à convertir les paysans pauvres ou sans terre (les «semi-prolétaires») en propriétaires capitalistes d’une parcelle de terre. Il y a bien des tendances générées par le capitalisme qui demeurent tenues en échec par d’autres qui leur font contrepoids, ou par certaines réalités géopolitiques. Par exemple, le capital a tendance à soutenir et à compter sur les autorités réactionnaires existantes, comme en témoigne l’appui qu’accorde l’impérialisme aux cheiks féodaux dans le Golfe – un appui qu’il leur renouvellera, tant et aussi longtemps que le pétrole coulera librement, et même si cela s’oppose à cette autre tendance du capitalisme à refaire le monde à son image. De manière générale, dans les pays du tiers-monde, ce n’est que sur la base d’une solution bourgeoise et démocratique à la question de terre (essentiellement, «la terre à ceux et celles qui la travaillent») qu’il est possible d’avancer vers le socialisme et la dictature du prolétariat, qui signifient l’élimination progressive de la paysannerie comme classe. Mais agir comme si le capitalisme avait déjà éliminé la paysannerie et ses aspirations équivaudrait à essayer de bâtir une nouvelle société sur le sable.

Présentement au Brésil, seulement 20% de la population gagne sa vie dans le secteur agricole. Mais le mouvement des sans terre y mène pourtant la lutte la plus importante de tout le pays; ce mouvement a d’ailleurs reçu un large appui des masses en milieu urbain. Hardt et Negri expliquent ce fait en disant que les particularités de la paysannerie ont été dissoutes dans la masse générale ou la «multitude» des producteurs brésiliens. Mais il y a une autre explication à ce phénomène, beaucoup plus juste: c’est que la question agraire concentre encore une bonne partie des caractéristiques de la société brésilienne. La révolution de démocratie nouvelle contre l’impérialisme et le féodalisme, dans laquelle participera la vaste majorité de la population incluant les sans terre, y reste à faire.

La loi de la valeur et «le travail immatériel»

Au cœur de la thèse du livre Empire – et un sujet sur lequel les auteurs se penchent plus à fond dans Multitude – on retrouve l’argument qui veut le «travail immatériel» soit désormais la forme déterminante du travail sur la planète. Les auteurs voient cela comme étant une question de qualité et non de quantité; ils proposent un parallèle avec le rôle du travail industriel au dix-neuvième siècle qui, bien que relativement peu important comparativement au travail agricole, en est venu à caractériser toute l’époque et à transformer les autres formes de travail telles l’agriculture et l’artisanat. Hardt et Negri affirment que le travail immatériel contemporain – en d’autres mots, le travail qui ne produit pas d’objets matériels – domine et «colore» les autres formes de travail qui continuent à exister (industriel et agricole).

Encore là, on peut comprendre que les observations et les arguments des auteurs «sonnent vrais» pour bien des gens. C’est un fait qu’une importante sphère de la production, qui connaît de surcroît une croissance rapide (comme la conception de logiciels), comprend diverses formes de «travail immatériel». Non seulement cette sphère est-elle très importante pour le capitalisme contemporain (un nombre significatif des corporations les plus grandes et dynamiques, dont Microsoft, en provient), mais les progrès informatiques affectent la qualité du travail et la façon avec laquelle les gens interagissent dans le procès de production. Cela a aussi un effet sur les rapports de classe. Par exemple, les journalistes produisent désormais leurs topos sur des fichiers informatiques, ce qui a eu pour effet de faire disparaître les typographes et compositeurs des générations précédentes. Hardt et Negri avancent aussi que l’informatisation et le progrès des communications (dont évidemment le développement de l’Internet) ont fait en sorte que la production est désormais effectuée à travers des «réseaux» – un ensemble de rapports relativement flexibles et dissolus entre les gens, qui n’exigent pas un contrôle hiérarchique rigide.

Le problème, c’est que les auteurs tentent d’utiliser leur concept de «travail immatériel» pour écarter celui de la «valeur d’échange», qui n’aurait plus, désormais, aucune signification. Marx et Engels ont formulé la «théorie de la valeur-travail» pour expliquer comment différents types de marchandises sont échangés – pourquoi, par exemple, une once d’or vaut pas mal plus qu’un litre de lait. En résumé, ils ont montré que dans l’ensemble, le prix d’une marchandise donnée tend à tourner autour de sa valeur d’échange, qui représente le «temps de travail socialement nécessaire» à sa production. Hardt et Negri prétendent que le travail immatériel a éliminé le concept de la valeur d’échange comme représentant le temps de travail coagulé. De fait, leur conception du travail immatériel les amène à se débarrasser des autres piliers de l’économie politique marxiste, qui sont pourtant vitaux si on veut comprendre le capitalisme actuel.

Hardt et Negri affirment que les multiples sphères de la production immatérielle ne peuvent prendre place que comme partie d’un processus collectif qu’on ne peut simplement réduire à une activité d’exploitation de la force de travail. Ils plaident que la conception marxiste du capital variable [61] est désuète, parce que le procès de travail ne requiert plus que le capital «orchestre la production»:

«De nos jours, la productivité, la richesse et la création de surplus sociaux prennent la forme d’interactivité coopératrice par l’intermédiaire de réseaux linguistiques, communicationnels et affectifs. Dans l’expression de sa propre énergie créatrice, le travail immatériel semble ainsi fournir le potentiel pour une sorte de communisme spontané et élémentaire.»[62]

Ils ajoutent ensuite: «Le fondement de la conception classique moderne de la propriété privée est ainsi partiellement dissous dans le mode de production postmoderne.»[63] Ou comme ils écrivent dans Multitude:

«Notre capacité à innover et à créer est toujours plus grande que notre travail productif – c’est-à-dire producteur de capital. À ce stade, on s’aperçoit que cette production biopolitique est d’une part non mesurable, puisqu’elle ne saurait être quantifiée en unités de temps fixées et, d’autre part, toujours en excès par rapport à la valeur que le capital est capable d’en extraire, puisque ce dernier ne peut jamais capturer la vie dans son ensemble. C’est pour cette raison qu’il nous faut revoir la relation entre travail et valeur dans la production capitaliste telle que la pose Marx.»[64]

Penchons-nous un peu sur la question du langage pour éclairer ce dont parlent Hardt et Negri. Il est vrai que le développement du langage intéresse et mobilise toute la société et qu’on ne peut le réduire à un produit qui résulte directement de l’achat et de l’organisation de la force de travail par la classe capitaliste. Pour Hardt et Negri, la «production immatérielle», comme la création du langage, est exploitée par la classe capitaliste, non pas à travers la vente et l’achat de marchandises et de la force de travail, mais par «l’expropriation du commun»[65]. Le langage en lui-même n’est pas une marchandise; il n’a pas de «valeur» dans le sens marxiste du terme, ou plus précisément, il n’a pas de «valeur d’échange». Bien sûr, le langage est l’un des plus importants avoirs de la société et il se développe constamment; mais comme les auteurs le reconnaissent, il ne se développe pas principalement à travers les rapports marchands, l’achat et la vente de marchandises, incluant la force de travail elle-même. Le langage existe depuis que les êtres humains existent, et il existera et se développera encore, lors même que la production marchande et la valeur d’échange auront été enterrées. Mais à partir du moment où le développement du langage s’effectue dans le cadre de la société capitaliste, cette caractéristique centrale de la société humaine ne peut échapper à l’environnement social de la production marchande qui pénètre toutes les sphères de la société. Quand le langage devient-il marchandise? Voyons quelques exemples: lorsque la connaissance de la langue anglaise augmente la valeur d’échange de la force de travail d’un individu (son salaire); lorsque les écoles spécialisées en immersion anglaise s’avèrent à la fois une source de profit et un moyen de différenciation de classe comme c’est le cas dans de nombreux pays; lorsque les dictionnaires, ou les œuvres culturelles et artistiques qui codifient le développement du langage que les masses ont produit, sont échangés sur le marché; etc. Ces produits sociaux deviennent alors en effet des marchandises qui font l’objet d’une appropriation privée, qui auront été achetées et vendues et qui sont sujettes à la loi de la valeur. Le mécanisme à travers lequel le capitalisme exploite n’est autre que celui du système de la production marchande; en dehors de ce cadre d’achat et de vente, parler d’exploitation capitaliste n’a aucune signification d’un point de vue scientifique.

La grande préoccupation des impérialistes envers la question des «droits de propriété intellectuelle» montre que la «coquille» des rapports bourgeois devra être fracassée par les actions conscientes et énergiques du prolétariat et que ces rapports ne vont pas spontanément se dissoudre dans le cyberespace. L’absurdité de la propriété privée ressort d’autant plus clairement que le procès de production, bien que contenu et canalisé par le capitalisme, requiert lui-même une interaction croissante entre les gens et les idées, que ce soit à l’échelle d’un pays ou du globe, comme Empire l’affirme d’ailleurs avec vigueur. C’est pourquoi il est si important pour les capitalistes de s’approprier, de réguler, de canaliser et de «marchandiser» ledéveloppement des connaissances qui se présente parmi les masses.

Dans le domaine du développement logiciel, il est vrai, comme l’indiquent les auteurs, que les interactions directes et indirectes entre une multitude d’acteurs forment les composantes de base sur lesquelles reposent les produits. Cela est particulièrement évident dans le domaine du «logiciel libre», qui fait référence aux efforts d’ingénieurs en informatique et de leurs alliés pour que le code source demeure dans le domaine public et ne soit plus sujet à la protection du droit d’auteur. De la même manière, la richesse de l’expérience des utilisateurs de logiciels, leurs plaintes et les solutions qu’ils amènent aux bogues informatiques sont devenus partie intégrante du processus collectif de la production logicielle. Hardt et Negri considèrent qu’il s’agit là d’un «communisme spontané», mais ce que ce phénomène démontre surtout, c’est que la coquille du capitalisme ralentit la capacité de production des masses; en fait, tout canal ou réseau, aussi créatif et spontané qu’il soit, que le peuple aura créé – que ce soit pour des fins de production, de recherche ou d’expérimentation scientifique – devra généralement rester sous l’aile des capitalistes, au risque de se voir étouffé.

Dans le monde dans lequel on vit, seuls les capitalistes sont en position de pouvoir transformer le produit du travail des masses, ainsi que leur initiative en un produit vendable; tant et aussi longtemps que le capitalisme existera, les produits qui ne pourront être vendus avec profit ne seront pas produits. Par exemple, l’un des plus grands crimes du capitalisme, c’est le fait qu’alors que des millions de gens meurent chaque année de la malaria, bien peu de ressources sont consacrées à la prévention et au traitement de cette maladie; tandis que parallèlement, des milliards de dollars ont été investis dans la recherche et le marketing du Viagra, un médicament coûteux qui vise à accroître la performance sexuelle des hommes. Tant que le système basé sur le profit continuera de dominer la société, la mauvaise répartition des ressources humaines sera inévitable et les possibilités prometteuses qui pourraient répondre à de réels besoins sociaux seront laissées en plan.

Le capitalisme, c’est certainement le vol; mais il s’agit d’un type de vol particulier, d’un mode de production particulier. Ce mode de production implique, effectivement, l’embauche de divers types de personnes (soit le «capital variable»), l’organisation de leurs efforts et l’expropriation du produit de leur travail collectif. La «valeur d’échange» de ces marchandises autour de laquelle gravite leur prix de vente réel est essentiellement déterminée par la loi de la valeur, par la quantité du «temps de travail socialement nécessaire» qui entre dans leur production. Si nous prenions en considération la proposition raisonnable d’Hardt et Negri à l’effet qu’une bonne part de ce qui se retrouve dans la production capitaliste n’est plus le résultat direct d’un investissement en capital, nous pourrions ajouter ceci: la valeur d’échange inclut aussi la quantité du temps de travail socialement nécessaire qui entre dans l’appropriation, la privatisation, la systématisation, l’emballage et le marketing d’un produit qui aurait pu tout aussi bien avoir été produit ou exister en-dehors des rapports capitalistes interprétés au sens strict.

Pour prendre un exemple, l’eau que l’on peut boire dans une petite communauté isolée sur une montagne quelconque n’est pas une marchandise; elle n’est ni achetée, ni vendue: elle est simplement consommée. Cette eau n’a pas de valeur d’échange, mais seulement une valeur d’usage. Si une entreprise capitaliste met en place une usine d’embouteillage pour ensuite vendre cette eau pure aux résidants de la ville voisine, la valeur d’échange de l’eau ne sera déterminée que par les coûts engendrés par la mise sur pied de l’usine, la force de travail employée pour son embouteillage, l’expédition, le transport et les coûts additionnels, comme l’administration et la publicité. Ainsi, notre eau pure, qui ne possédait aucune valeur d’échange, aura été transformée en une marchandise, conformément à la loi de la valeur. Et pourquoi donc les résidants de cette ville ne se seraient-ils pas organisés eux-mêmes et n’auraient-ils pas créé un réseau avec leurs cousins et cousines qui vivent sur la montagne voisine, pour que ces derniers distribuent l’eau à ceux qui en ont besoin? La réponse est simple: c’est à cause du capitalisme. Ce sont les capitalistes qui possèdent et contrôlent les moyens de transport et de distribution; eux seuls possèdent le capital nécessaire à la construction d’une usine d’embouteillage, et eux seuls peuvent mobiliser et contrôler la force de travail nécessaire à la réalisation de tout ce processus. Ainsi, même si tout le monde possède un «droit égal» à l’eau de montagne [NDT – ce droit peut même être avoir été consacré par une règle de droit qui en fait le «bien commun» de la communauté, comme ce sera bientôt le cas au Québec], on peut voir que seule la classe capitaliste est équipée pour en jouir. Poursuivons notre exemple un peu plus loin: si des hommes et femmes de bonne volonté se mettent ensemble pour former une sorte de coopérative qui fournirait l’eau pure, l’affaire ne marchera que dans la mesure où ils et elles deviendront à leur tour des capitalistes; et tous les efforts qu’ils auront faits pour ignorer ou «contourner» la loi de la valeur, par exemple en donnant cette eau gratuitement aux pauvres et aux nécessiteux, seront écrabouillés par la «main invisible» du marché capitaliste. De fait, les tentatives répétées de former de telles coopératives dans un tas de pays ont montré que leur seul choix était de rejoindre la bande, à défaut d’être broyées.

Prenons maintenant le cas des producteurs de logiciels. Hardt et Negri affirment que la «valeur» est produite et expropriée, même si la valeur d’échange a été éliminée (c’est cette supposée disparition de la valeur d’échange qui est au cœur de la redéfinition de l’exploitation capitaliste qu’ils proposent). Mais le code source utilisé dans la programmation, aussi brillant et utile qu’il puisse être, ne peut produire un bénéfice pour le capitaliste que s’il est transformé en marchandise, en quelque chose qui puisse être échangé pour de l’argent, que ce soit par une entreprise commerciale quelconque ou un géant du logiciel. De fait, cette situation se produit tous les jours. Mentionnons que même si Microsoft et d’autres géants du logiciel se sont opposés farouchement au mouvement «Open Source» (qui se propose de rendre le code source librement disponible), d’autres groupes capitalistes qu’on ne pourrait qualifier de manchots, tels Sun Computers, ont trouvé le moyen de faire des profits massifs en «s’appropriant» le travail créatif d’autrui. Ces produits ne peuvent échapper aux rouages du capitalisme et du marché; de manière générale, si aucune société ne trouve un moyen de profiter d’un produit, directement ou indirectement, l’application la plus utile sera vraisemblablement mise au rancart et elle finira par tomber dans l’oubli.

Hardt et Negri ont raison d’attirer notre attention sur le fait qu’une part de plus en plus importante de l’économie mondiale repose sur la vente de services plutôt que de marchandises. Mais il faut voir que les services n’échappent pas eux non plus à la loi de la valeur: ils sont échangés (vendus) à un prix qui reflète le temps de travail socialement nécessaire entré dans leur production.[66] Sans l’expertise et les connaissances requises pour l’utiliser (qui sont généralement monopolisées, organisées et vendues par la classe capitaliste), le code source ne sera rien de plus qu’un charabia incompréhensible. En soi, il sera aussi accessible pour les masses que l’est le «droit égal» d’aller en vacances sur la Côte d’Azur!

Il est vrai qu’une bonne partie du travail decréation se déroule par l’entremise de «réseaux» informels (les forums de discussion sur le Web, par exemple), mais il est errroné de penser que ces réseaux échappent d’une manière ou d’une autre à la réalité sociale de la propriété et de l’appropriation privées, ou de la division du travail existante dans la société capitaliste. Hardt et Negri semblent incapables de voir la main du capital qui dirige l’orchestre (même si certains musiciens peuvent avoir l’impression qu’ils ne font que suivre leur propre inspiration). De fait, le «centre» existe bel et bien, et l’autonomie des acteurs est entravée et en fin de compte dirigée par un système capitaliste et une classe de capitalistes qui fonctionnent pas mal selon cette «loi de la valeur», dont les auteurs voudraient proclamer l’inexistence.

Hardt et Negri rejettent explicitement toute distinction significative entre valeur d’usage et valeur d’échange. [67] Dans les faits, la loi de la valeur régit encore inexorablement la société capitaliste; elle détermine les prix, les salaires, les profits et investissements (notamment), par un mécanisme complexe auquel Marx a consacré les trois volumes du Capital, dans le but de le clarifier. Cette contradiction, que Marx a découverte au niveau de la marchandise et dont il suit la trace tout au long de son étude de l’économie capitaliste, est au cœur de sa conception du monde, de son approche globale et son matérialisme. On aurait pu espérer que des «découvertes» aussi importantes que celles-ci – le dépérissement de la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange, de même qu’entre forces productives et rapports de production – fassent l’objet d’une démonstration méthodique et qu’elles soient présentées de manière systématique, et non pas simplement affirmées. Mais Hardt et Negri n’offrent aucune explication quant à la façon dont le système capitaliste fonctionne sans la régulation de la loi de la valeur, quant à ce qui lui conférerait désormais sa cohérence et déterminerait son développement.

En fait, bien que certaines caractéristiques nouvelles et importantes aient surgi, les lois fondamentales du capitalisme, issues de la production marchande et de la conversion du travail en marchandise, n’ont pas été supplantées. Il est certain que les innovations techniques ne sont pas toutes le résultat direct de l’organisation capitaliste du travail et de la recherche. Mais tant et aussi longtemps que le capitalisme dominera la société, la créativité humaine sera canalisée par les besoins du capital et lui demeurera subordonnée; et dans une large mesure, cette créativité se trouvera étouffée à chaque fois qu’elle ne servira pas les besoins du capital. Encore une fois, les développements que l’on peut constater sont cohérents avec l’analyse fondamentale que Lénine a faite dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Le fonctionnement du capitalisme crée de plus en plus les conditions matérielles au socialisme et au communisme; mais à l’étape du capitalisme monopoliste (l’impérialisme), le potentiel social productif entre encore plus brusquement en conflit avec la manière avec laquelle le capitalisme organise la société et les rapports de production. Celle-ci entrave et freine la capacité des hommes et des femmes à produire et à transformer le monde. Pour chaque once «d’énergie créatrice» libérée par le capitalisme contemporain (qu’Hardt et Negri veulent qu’on appelle «l’Empire»), il y en a une quantité phénoménale qui est étouffée. Le problème n’est pas, comme les auteurs le suggèrent, de «revoir la relation entre travail et valeur dans la production capitaliste telle que la pose Marx»: la tâche à laquelle nous sommes confrontées, c’est de faire en sorte que la société aille au-delà du stade où prédomine la production marchande, qui fait en sorte que la capacité productive de l’humanité est elle-même réduite à une marchandise (la force de travail).

Une analyse de classe embrouillée

Dans Multitude, Hardt et Negri donnent un peu plus de détails sur ce qu’ils entendent lorsqu’ils parlent de la sphère de «production immatérielle»: cela comprend «le personnel de service, les responsables des ventes, les ingénieurs informatiques, les enseignants et les professions de santé»[68]. Deux questions nous viennent ici à l’esprit. D’abord, la plus évidente: Hardt et Negri estompent la distinction entre le prolétariat et les classes moyennes. Ainsi, les employées de la chaîne McDonald’s qui travaillent au salaire minimum sont placées dans la même catégorie que les ingénieurs en informatique, qui font pourtant partie des couches privilégiées dans tous les pays du monde. Ce genre d’analyse de classe, qui écarte des facteurs aussi importants que le niveau de revenu et le rôle joué dans la division sociale du travail, n’est pas nouveau. Pourtant, si on prend un autre exemple, rien n’est plus stratifié qu’un hôpital occidental moderne. Les écarts salariaux entre concierges et neurochirurgiens y sont énormes, presque invraisemblables. Les différences entre travail manuel et travail intellectuel, de même qu’entre décideurs et exécutantes y sont extrêmement prononcées. Du point de vue de l’analyse de classe, cela ne vaut pas grand-chose que de mêler tous les employées d’hôpitaux dans une même catégorie – celle du «personnel hospitalier». Si nous voulons avoir une idée claire quant à savoir quelles forces sont susceptibles de jouer un rôle moteur dans la révolution et quelles politiques devrons-nous adopter pour neutraliser les autres classes ou gagner leur appui; si nous voulons savoir où on peut s’attendre à rencontrer une résistance opiniâtre, et quelles transformations devront être mises en œuvre pour atteindre une société sans classes, il est nécessaire de procéder à une analyse de classe juste et fine.

Toute analyse de classe digne de ce nom devrait continuer d’accorder une grande importance à l’analyse de Lénine sur la scission entre les masses du prolétariat et l’aristocratie ouvrière. (L’aristocratie ouvrière est cette section du prolétariat qui est «soudoyée», grâce aux surprofits extorqués par les impérialistes aux dépens du prolétariat et des masses des pays opprimés.) Hardt et Negri prétendent que «dans la période de déclin des impérialismes [qui date selon eux du début des années 1970], les avantages impérialistes des classes ouvrières nationales avaient commencé à pâlir» [69]. Une étude ne serait-ce que rudimentaire de la société impérialiste contemporaine montre au contraire que ces avantages, ou privilèges, continuent à exister, que cette corruption affecte des secteurs entiers de la population (et non seulement une petite poignée de gens), et que dans l’ensemble, ces couches servent de base sociale à l’impérialisme et la réaction. Comme les enseignantes et médecins, leurs conditions de vie et de travail (c.-à-d. leur rôle dans la division du travail et leur part dans la répartition) sont un facteur beaucoup plus déterminant que leur taux de syndicalisation pour les situer dans la structure de classe.

Hardt et Negri ont raison d’évoquer une «convergence» entre la lutte du prolétariat occidental et celle du prolétariat des pays opprimés, qui s’est produite lors des révoltes des années 1960 et 1970, et de critiquer les théories «tiers-mondistes». [70] Mais on ne peut construire une véritable unité du prolétariat international en ignorant l’immense écart qui persiste entre les pays dominants et les pays opprimés ou en refusant d’admettre que cette réalité influence la structure de classe des pays impérialistes.

Plutôt que de parler de «dématérialisation» du prolétariat (sa soi-disant conversion en une «multitude» a-classiste), il serait plus utile d’étudier si le phénomène de progression du travail immatériel décrit par les auteurs ne reflète pas plutôt la prolétarisation, totale ou partielle, de l’industrie des services, voire d’autres secteurs traditionnellement privilégiés. Ainsi, la chaîne de restaurants McDonald’s est devenue un vaste réseau de petites usines qui produisent des hamburgers à une échelle industrielle en recourant aux techniques les plus modernes; dans plusieurs pays occidentaux, la consommation massive des aliments de restauration rapide est devenue centrale à la survie de la main-d’œuvre ou, pour utiliser des termes économiques, à la reproduction de la force de travail (ce que les auteurs appelleraient la «bio-production»). [71] Les gens qui travaillent chez McDonald’s ont peu de choses en commun avec les comptables, mais leur situation se compare d’emblée à celle des ouvriers sur la chaîne de montage, avec qui ils partagent entre autres la tyrannie du contremaître et de l’horodateur.

Hardt et Negri écrivent aussi: «L’universalité de la créativité humaine, la synthèse de liberté, de désir et de travail vivant, est ce qui prend place dans le non-lieu des rapports postmodernes de production. L’empire est le non-lieu de la production mondiale où le travail est exploité.»[72] Ainsi, les «rapports postmodernes de production» se déploient dans le non-lieu, partout et nulle part à la fois. Pour étayer leur argument, les auteurs attirent notre attention sur des pratiques comme les horaires flexibles, et sur le fait que plusieurs personnes parmi celles qui sont impliquées dans le secteur du «travail immatériel» travaillent à domicile. Par exemple, un consultant en publicité peut penser à un nouveau slogan à tout moment du jour ou de la nuit. Ou encore, la croissance de l’Internet a fait en sorte qu’il est désormais possible de sous-traiter une grande partie du travail de secrétariat à des gens qui travaillent à domicile, voire à l’autre bout du monde.

Le rôle d’une personne dans la division sociale du travail et sa part dans la répartition du produit social (c.-à-d., son revenu) déterminent en bonne partie la nature des rapports dans lesquels elle est impliquée, et ils influencent aussi la perception qu’elle en a. On ne peut douter qu’une préposée à la saisie de données, qui passe plusieurs heures par jour à accomplir ce boulot répétitif chez elle, fera facilement la distinction entre le temps qu’elle passe à travailler pour un capitaliste et son temps de loisir personnel. Cette préposée ne partagera sûrement pas la conclusion d’Hardt et Negri, qui affirment que «faire de l’unité temporelle du travail l’étalon de la valeur n’a plus aucun sens»[73]. C’est triste pour eux, mais le fait de ne pas pouvoir ressentir la différence entre le temps où on est exploité et la vie elle-même n’est le privilège que d’une mince couche de gens, dont le rôle dans la division sociale du travail leur confère la responsabilité de créer, de travailler avec les idées, de développer la culture, etc. C’est un fait que les conditions matérielles existent désormais, qui permettent d’envisager concrètement la réalisation de la métaphore de Marx, qui décrivait la journée d’une personne dans la future société communiste comme étant partagée librement entre travail productif, pêche et lecture. Cependant, cette possibilité, aussi séduisante soit-elle, demeurera un rêve pour les masses populaires, tant que les lois du capitalisme – dont Negri et Hardt ont proclamé le dysfonctionnement un peu prématurément – ne seront pas déracinées et détruites.

Un «salaire social garanti»

La confusion des auteurs et leur vision bien peu révolutionnaire ressort clairement de l’examen qu’ils font de la lutte pour un «salaire social». Il est vrai qu’il y a pas mal de gens qui contribuent à la production de valeur sans être impliqués pour autant dans un rapport salarial direct avec un capitaliste. Des théoriciennes féministes progressistes ont montré il y a déjà longtemps que le soin des enfants joue un rôle central dans la reproduction de la force de travail et qu’il s’agit en fait d’une forme de travail non payé. De même, dans certains pays de petite taille, les moyens de subsistance de la famille de l’ouvrier (et donc, la reproduction de sa force de travail) sont assurés par une production non capitaliste, ce qui permet à l’employeur de payer la force de travail qu’il achète moins cher que sa valeur réelle. [74] Mais tout cela ne contredit aucunement le fonctionnement de base du capitalisme. Ça prouve plutôt que quand le capitalisme domine, il subsume et façonne l’ensemble des rapports sociaux. La solution à ce phénomène ne peut être autre chose que l’abolition du capitalisme lui-même.

Hardt et Negri polémiquent avec ceux qui voudraient réduire le prolétariat aux ouvriers d’industrie et qui écartent en particulier les pauvres et les sans-emploi. Ils soutiennent que l’ensemble des masses sont incluses dans le procès de production de valeur – qu’elles travaillent ou pas: «De façon plus générale, la distinction entre les actifs et les chômeurs ne cesse de s’estomper.»[75] Il y a une bonne part de vérité dans cette observation et dans la critique que les auteurs font des syndicalistes – en particulier de leur attitude souvent méprisante envers les pauvres et aussi envers les masses du «Sud global».

Un passage intéressant d’Empire dénonce ce qu’Hardt et Negri appellent «le courant dominant de la tradition marxiste [qui a] toujours détesté les pauvres précisément parce qu’ils sont “libérés”, c’est-à-dire exempts de l’organisation de l’usine et de la discipline nécessaire à la construction du socialisme»[76] De fait, les courants révisionnistes et sociaux-démocrates à l’intérieur de «la tradition marxiste» ont souffert de telles déviations. William Z. Foster, qui a dirigé le Parti communiste des États-Unis d’Amérique pendant de longues années, dénonçait ainsi les Industrial Workers of the World (IWW) parce que ceux-ci s’appuyaient sur les secteurs «instables» du prolétariat. [77] Bien que nous ne partagions pas le quasi-culte qu’Hardt et Negri vouent à l’anarcho-syndicalisme des IWW, c’est un fait que ce syndicat a joué un rôle important dans la formation d’un secteur révolutionnaire au sein du prolétariat pendant la période entourant la Première Guerre mondiale. L’organisation qu’ils avaient bâtie parmi les ouvriers du vêtement, les travailleurs agricoles immigrants et les bûcherons a certes tenu un rôle plus révolutionnaire que les syndicats corporatistes qui plaisaient tant à Foster. Mais il est erroné d’attribuer à Marx et Engels la vision d’un prolétariat ayant intérêt à la stabilité du système capitaliste. Ces fondateurs du communisme ont décrit la réalité d’un prolétariat déraciné d’une industrie ou d’un pays à l’autre, précipité dans la machine capitaliste pourvu que les bourgeois y trouvent leur profit. Marx et Engels ont insisté sur le fait que les prolétaires n’ont «rien à perdre que leurs chaînes». Et la description qu’Engels a donnée de la classe ouvrière en Angleterre n’a rien en commun avec le point de vue de l’aristocratie ouvrière qui domine le «mouvement ouvrier» contemporain.

L’économie politique telle que vue et appliquée par Hardt et Negri les amène à mettre de l’avant un programme qui, à leurs yeux, serait tout à fait révolutionnaire: c’est la revendication d’un «revenu garanti pour tous et toutes». Certaines féministes qui partagent la logique des deux auteurs ont déjà elles aussi revendiqué que les capitalistes rémunèrent le travail domestique. En fait, ce type de revendications est à la fois utopiste et profondément réformiste. Utopiste, parce que tant que la loi de la valeur sera au poste de commande (ce qui est actuellement le cas, même si Hardt et Negri s’évertuent à le nier), il sera impossible de garantir un salaire décent en faisant fi des conditions de la production marchande. Réformiste, parce que ces revendications ne posent aucun défi sérieux au système capitaliste. D’ailleurs, plusieurs pays européens offrent déjà un revenu garanti, dont le niveau ne correspond toutefois généralement qu’à des conditions de pauvreté extrême; et chaque citoyenne, à l’exception importante des immigrées «illégaux», y est éligible. Le capitalisme peut se satisfaire d’un «revenu garanti»; confrontés au déclin démographique, les capitalistes peuvent parfois même être disposés à offrir des incitatifs financiers significatifs aux femmes, pour qu’elles acceptent de retourner à leur rôle traditionnel de reproductrices. [78]

Hardt et Negri n’arrivent pas à reconnaître que tant et aussi longtemps que le capitalisme existera, que la force de travail sera elle-même une marchandise et que cette marchandise sera échangée contre de l’argent (c’est-à-dire achetée et vendue), la force de travail restera déterminée par la loi de la valeur. C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi les réformistes sociaux-démocrates, quand ils arrivent à la barre, ne peuvent faire mieux que de gérer le capitalisme avec le moins de heurts possible. En fait, la dynamique du capitalisme «punira» quiconque s’écartera de ses préceptes, et ses lois reprendront le dessus, indépendamment de quelque volonté politique que ce soit. [79] Les masses ne pourront jamais être libres tant que le capitalisme existera. Au dix-neuvième siècle, Marx plaidait déjà: «Au lieu du mot d’ordre conservateur “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils [les ouvriers] doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire: “Abolition du salariat!”»[80] À notre époque, ce mot d’ordre reste tout aussi révolutionnaire – il l’est bien plus, en tout cas, que la revendication utopique et réformiste d’un «salaire universel». Marx plaidait pour que la société aille au-delà de l’ère du capitalisme, dans laquelle les êtres humains ne peuvent interagir qu’à travers l’achat et la vente de marchandises, et dans laquelle aussi la capacité productive des masses est elle-même réduite en une marchandise achetable, à l’usage des capitalistes. Si ça peut les rassurer, Hardt et Negri doivent savoir qu’ils ne sont pas seuls dans leur coin: trop de «marxistes» ont en effet eux-mêmes perdu de vue ce qu’est une véritable vision du monde révolutionnaire et à quel point une telle vision commande une rupture radicale avec le monde dans lequel on vit.

Démocratie, anarchie et communisme

Dans Multitude, Hardt et Negri écrivent ceci:

«Il nous faut découvrir une démarche commune aux hommes, aux femmes, aux travailleurs, aux migrants, aux pauvres et à toutes les composantes de la multitude pour administrer l’héritage de l’humanité et gérer la production future de nourriture, de biens matériels, de savoir, d’information, et de toutes les autres formes de richesse.» [81]

C’est vrai, et c’est bien dit. Nous suspectons cependant que bon nombre de leurs lecteurs trouveront les solutions politiques qu’ils proposent pas mal ténues par rapport à ce grand objectif. En tout premier lieu, il y a le fait qu’Hardt et Negri éliminent de leur programme le véhicule central à la résolution des problèmes sociaux : la révolution. Par cela, nous entendons une révolution menée dans l’intérêt de la grande majorité de la population; une révolution dirigée par le prolétariat, qui doit s’emparer du gouvernail, établir son propre État, et l’utiliser pour créer, étape par étape, les conditions matérielles et idéologiques qui permettront à l’humanité dans sa totalité d’«administrer son héritage et de gérer sa production future».

La question de l’État a toujours été la question centrale qui distingue le communisme révolutionnaire des autres courants politiques. On ne s’étonnera pas si c’est sur cette question que le projet non révolutionnaire d’Hardt et Negri achoppe de la manière la plus évidente. Ainsi, le «projet constitutionnel» américain reçoit des éloges lyriques dans les pages d’Empire et de Multitude. En outre, l’adhésion d’Hardt et Negri à l’ordre international actuel transpire clairement de l’admiration qu’ils vouent à la Cour pénale internationale, qui, «plus que toute autre institution, et malgré [s]es limites, […] ouvre la voie vers un système de justice globale susceptible de protéger les droits de tous, sans distinctions»; ou encore à l’Union européenne, qu’ils considèrent littéralement comme un modèle pour une «nouvelle Constitution globale».[82]

Peut-être les lecteurs et lectrices d’A World to Win [et d’Arsenal] n’auront pas besoin d’un long développement pour être convaincues du caractère non révolutionnaire des propositions politiques d’Hardt et Negri. Mais afin de comprendre pourquoi ces auteurs semblent incapables de produire autre chose que de timides suggestions visant à réajuster les institutions internationales existantes, nous croyons nécessaire d’étudier avec plus d’attention leur vision du «communisme».

Démocratie et domination de classe

Nous avons vu que dans le développement qu’ils consacrent au «travail immatériel», Hardt et Negri postulent que l’existence de «réseaux» entrelacés d’individus qui s’étendent partout sur la planète et qui touchent les domaines les plus importants de la vie humaine révèle une «tendance spontanée vers le communisme». Dans certains passages, ils réfèrent aussi à des réseaux dans lesquels il n’y aurait aucun centre, mais d’innombrables «nœuds». [83] Leur vision de la future société communiste se résume au fait que les masses seront autonomes et vivront sans l’intermédiaire d’une institution centrale. Cette vision est intimement liée aux conceptions politiques développées dans Empire, et encore plus dans Multitude, dont le but ultime est la «démocratie», qu’Hardt et Negri définissent comme «le gouvernement de tous par tous» – une formule empruntée aux révolutionnaires du dix-huitième siècle.

Ce serait aller au-delà de la portée de cet article que de revenir en détail sur la conception marxiste de la démocratie et de l’État, qui repose sur le fait que tout État incarne la domination (ou dictature) d’une classe sur une autre; partant de là, l’idée d’un «gouvernement de tous pour tous» ne peut être qu’une tromperie visant à dissimuler le caractère de classe réel de l’État démocratique bourgeois.[82]

Dans le passage de Multitude qui porte le sous-titre révélateur de «Retour au XVIIIe siècle!» (en référence à l’époque des premiers idéologues qui ont réfléchi sur la démocratie politique), Hardt et Negri reconnaissent que dans la démocratie promue par Thomas Jefferson et James Madison (les principaux dirigeants de la Révolution américaine et fondateurs du système politique états-unien), le mot «tous» était strictement limité aux propriétaires blancs et masculins. Une fois cela dit, les deux auteurs considèrent que les « révolutions modernes » subséquentes n’ont été qu’une extension de ce «tous», englobant à chaque fois des tranches de plus en plus larges de la population. S’il est vrai que la démocratie bourgeoise a évolué de telle sorte qu’aujourd’hui, les femmes et les hommes non-propriétaires se sont vus accorder le suffrage universel, la réalité de classe de l’État bourgeois reste essentiellement la même. Quand ils écrivent «[qu’on] peut lire toute l’histoire des révolutions modernes comme une progression saccadée, irrégulière, mais cependant réelle, vers la réalisation du concept absolu de démocratie»[85], on voit bien qu’Hardt et Negri confondent les révolutions bourgeoise et socialiste.

Il y a pourtant une différence fondamentale entre les révolutions dirigées par la bourgeoisie, telles les révolutions française et américaine, et celles qui sont dirigées par le prolétariat – la Commune de Paris, les révolutions russe et chinoise. En récusant cette distinction, Hardt et Negri commettent la même erreur que les sociaux-démocrates et les révisionnistes. Marx a souligné que les «révolutions du passé» (il faisait alors référence aux révolutions bourgeoises, ou «révolutions modernes» pour employer les mots d’Hardt et Negri) n’ont fait que perfectionner l’État, alors que ce qu’il faut, c’est le briser. Engels, quant à lui, invita tout spécialement ses lecteurs à tourner leurs regards vers la Commune de Paris, pour voir la «dictature du prolétariat en action». Mais les révisionnistes et les sociaux-démocrates ont toujours insisté pour voir une continuité entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste, effaçant ainsi leur contenu de classe. Le but de la révolution prolétarienne, ce n’est pourtant pas de «prolonger» ou «d’étendre» la démocratie, mais de la surpasser, c.-à-d. de faire dépérir l’État. [86]

Le «concept absolu de démocratie» dont Hardt et Negri font la promotion est lié au culte qu’ils vouent au «communisme spontané» dans les réseaux du travail immatériel: «La vaste majorité de nos interactions politiques, économiques, affectives, linguistiques et productives se fondent toujours sur des relations démocratiques […] de[s] processus civils d’échange, de communication et de coopération démocratique que nous développons et transformons chaque jour.»[87] Cette phrase est un véritable fouillis, mais elle révèle tout de même les prémisses qui sous-tendent leur point de vue. D’abord, la «coopération démocratique» à laquelle ils font référence, s’agissant particulièrement des «interactions économiques et productives », n’est au fond rien d’autre que le libre échange marchand. En d’autres termes, sous le capitalisme, les biens et services sont spontanément et constamment achetés et vendus sur le sacro-saint «libre marché». Hardt et Negri sont incapables de voir au-delà d’une société basée sur le principe du libre échange; ils idéalisent plutôt cette «coopération démocratique», qu’ils élèvent au rang d’objectif social le plus élevé. C’est sans doute pour cela qu’ils citent avec approbation Spinoza, qui soutenait que «les autres formes de gouvernement sont des déformations ou des limitations de la société humaine, tandis que la démocratie constitue sa réalisation naturelle»[88].

En fait, il serait plus exact de définir la philosophie politique de Negri et Hardt comme anarchiste ou anarcho-communiste. Elle ne rompt pas vraiment avec l’idée des économistes et philosophes bourgeois, qui supposent que si chaque individu poursuit ses propres intérêts, l’intérêt collectif finira par l’emporter à travers la compétition entre ces divers intérêts conflictuels. Nul doute que les deux auteurs s’opposeraient avec véhémence si on osait leur suggérer que les réseaux qu’ils décrivent sont en fait orchestrés par la «main invisible» du marché; pourtant, comme on l’a vu, c’est pas mal le cas.

Certes, Hardt et Negri proposent que l’humanité «administre son héritage et gère sa production future», mais ils se perdent totalement quand il s’agit d’envisager comment cela pourra s’accomplir et sur quelle base une telle régulation pourra être mise en place. Croire que la société s’organisera spontanément de cette façon, c’est nier la gigantesque transformation qui est pourtant nécessaire si on veut aller au-delà de l’échange marchand (et du fait central que sous le capitalisme, la force de travail est elle-même une marchandise).

Cette faille monumentale dans la thèse d’Hardt et Negri tient au fait que leur conception idéalisée du «communisme spontané» n’est que la projection théorique de la position de classe des petits producteurs marchands (incluant les producteurs des marchandises «immatérielles» qui sont au cœur de leur analyse). En d’autres termes, du point de vue des petits producteurs (ou petite bourgeoisie), les problèmes mondiaux pourraient être résolus aisément, si seulement les restrictions et obstacles à «l’échange égal de valeurs égales» (tels le monopole ou les privilèges spéciaux) étaient éliminés. Le «concept absolu de démocratie», que défendent Hardt et Negri, est l’expression politique de cette position de classe. Les deux compères ont décrété que la valeur d’échange est désormais une catégorie désuète; mais la réalité est qu’il n’y a aucune autre base, ni aucun autre mécanisme de régulation qui puisse régir les échanges entre les individus, entre les secteurs économiques, les «réseaux» et les pays: tant que la production marchande prévaudra, la valeur d’échange restera le seul mécanisme apte à ce faire. En fin de compte, leur refus de reconnaître le rôle régulateur continu de la loi de la valeur dans la société contemporaine revient dans les faits à s’incliner devant elle et à abandonner la tâche universelle et historique de la transcender – ce qui ne se produira pas par l’évolution spontanée du capitalisme, mais par la lutte pour le renverser.

La transformation révolutionnaire du système socio-économique exigera que l’on dépouille la loi de la valeur de ses impératifs absolus et que l’on transforme petit à petit les conditions sociales et matérielles qui empêchent de l’éliminer entièrement. Par exemple, dans la Chine révolutionnaire de Mao, c’est la valeur d’usage, et non plus la valeur d’échange, qui décidait des priorités d’investissement de l’État. La décision de savoir si une usine allait fabriquer des produits pharmaceutiques ou cosmétiques n’y était plus déterminée par le retour sur l’investissement, comme ça se fait dans les pays capitalistes (etcomme ça se fait désormais en Chine). Même dans les domaines tels la répartition du revenu où la loi de la valeur continuait à dominer, des pas importants avaient été franchis pour en limiter le poids: par exemple, en maintenant le prix du logement à très bon marché, bien en dessous de sa valeur d’échange réelle. Cette capacité de « contenir » la loi de la valeur découlait précisément de l’existence d’un État prolétarien, capable de planifier l’économie et qui l’a fait consciemment. Cela exigeait de tenir compte de la loi de la valeur, tout en ne permettant pas qu’elle dicte et décide de tout. Sans un tel contrôle, conscient, sur l’appareil de production, et si on se contente de laisser les choses suivre leur cours de manière spontanée, c’est alors la «main invisible» de la loi de la valeur qui orchestrera les «réseaux» productifs; et toutes les choses horribles qui caractérisent le capitalisme vont finir par réapparaître – en même temps qu’un État bourgeois pour les imposer.

Il est assurément vrai que le contrôle étatique ne peut garantir à lui seul qu’une société aille vraiment dans le sens de la transformation socialiste. L’État peut même devenir l’exécuteur et l’organisateur de la loi de la valeur, comme on l’a vu plus haut quand on a évoqué le rôle joué par l’État cubain dans le maintien de la production sucrière comme pilier de l’économie nationale. Le capitalisme d’État révisionniste en URSS et dans les autres pays de l’ancien bloc de l’Est a prouvé de façon éclatante que la simple propriété d’État n’offre aucune garantie révolutionnaire. Cela dit, nous ne pouvons être d’accord avec les critiques sociaux-démocrates d’Hardt et Negri, qui sermonnent les deux auteurs pour leur refus de considérer l’État bourgeois comme l’instrument nécessaire des réformes. [89]

Le dépérissement de l’État… sousle capitalisme!

Les marxistes affirment depuis toujours que la future société communiste viendra avec le «dépérissement de l’État», quand les conditions qui en fondent l’existence – savoir l’existence d’une société de classes – auront été surmontées. L’étrange contribution d’Hardt et Negri à ce propos, c’est de suggérer que le dépérissement de l’État puisse avoir lieu… sous le capitalisme! Selon eux, il n’y aurait plus de raison ni de nécessité pour le prolétariat de conquérir et utiliser le pouvoir d’État pour atteindre le communisme.

Dans leur examen de la question des pays opprimés, les auteurs affirment que les masses, au mieux, peuvent espérer de l’État une modeste réforme de leurs conditions, grâce à l’alliance entre les forces progressistes des pays avancés et les gouvernements réformistes au pouvoir dans certains pays dominés, comme celui de Lula da Silva au Brésil. Même lorsqu’ils parlent des forces révolutionnaires, leur seule référence, ou presque, c’est l’EZLN du Mexique (les «zapatistes»). Hardt et Negri, qui sont loin d’être incultes, n’ont aucune difficulté à faire la distinction entre l’EZLN et les mouvements révolutionnaires (actuels et passés) dirigés par des marxistes-léninistes-maoïstes. Ils soulignent avec approbation que pour les zapatistes, «l’objectif du mouvement n’a jamais été de renverser l’État et de revendiquer l’autorité souveraine, mais plutôt de changer le monde sans prendre le pouvoir»[90]. Il est intéressant de noter qu’alors que certains marxistes-léninistes-maoïstes ont de la difficulté à admettre la nature réformiste de l’EZLN (ou d’autres mouvements similaires), Hardt et Negri, eux, ont fait le lien très rapidement entre Lula et le sous-commandant Marcos. Les deux auteurs savent très bien que le fait qu’une lutte soit violente ou non violente ne constitue pas le facteur essentiel pour la caractériser; ce qui l’est, c’est le fait qu’aucune tentative de prendre le pouvoir ne soit envisagée, et que la conception qui prédomine veut que l’on puisse changer le monde à petits pas.

Nous, maoïstes, avons largement contribué à populariser et défendre ce slogan: «sans lepouvoir d’État, tout n’est qu’illusion». L’idéalisme d’Hardt et Negri les a amenés à inverser cette proposition. Essentiellement, ils affirment qu’il ne faut pas rejeter du revers de la main quelque réforme que ce soit (aussi infime soit-elle), quelque rêve chimérique ni manœuvre démagogique de la part de la classe dominante: tout cela devrait être pris pour argent comptant. Dans leur vision sens dessus dessous, rien n’est illusion, sauf le pouvoir d’État des classes dominantes qui se dissoudra comme par magie au fil des combats de la multitude pour la «vraie démocratie». Quant au pouvoir d’État du prolétariat, il vaut mieux, d’après eux, ne même pas l’essayer.

Il nous est impossible, dans le cadre limité de cet article, d’entrer dans le débat (un débat crucial, s’il en est) sur l’expérience de la révolution prolétarienne au cours du vingtième siècle; mais nous tenons à réaffirmer haut et fort qu’en dépit des défauts de ces expériences et des erreurs qui ont été commises – dont certaines furent sérieuses, voire tragiques – ces erreurs et ces défauts s’inscrivaient néanmoins dans un processus héroïque et monumental, dont l’objectif était de faire naître un monde nouveau, sans exploitation ni oppression. Les erreurs commises par le prolétariat dans l’exercice du pouvoir politique sont insignifiantes à comparer à cette erreur bien plus grave et désastreuse qui résulterait du fait de suivre les incantations d’Hardt et Negri, qui proposent de cesser de lutter pour le pouvoir politique.

C’est un fait que la société humaine est pleine de promesses. La capacité des masses à produire, à créer et à maîtriser consciemment les rouages de la société se réaffirme constamment dans mille et un domaines. Mais le conflit entre cette capacité et la forme dans laquelle la société est organisée, basée sur l’exploitation capitaliste, est de plus en plus aigu. Les contradictions et les développements de la société contemporaine la poussent en direction du communisme. Mais cette transformation n’est ni inévitable, ni automatique, et elle ne se produira jamais sans révolution. Les chiens de garde de tout ce qui est ancien et désuet, les bénéficiaires de l’exploitation de l’être humain par l’être humain, contrôlent et dirigent des institutions bien réelles – gouvernements, armées, prisons, etc. – qui protègent et imposent l’exploitation capitaliste. Appeler au «communisme» tout en se prononçant contre une lutte déterminée pour briser ces institutions réactionnaires, c’est pire que de répandre une illusion: c’est du délire, carrément.

Le communisme est possible et nécessaire; sa réalisation par la révolution prolétarienne mondiale est le devoir urgent de l’humanité. L’avenir est radieux, comme on dit, mais il le sera seulement si nous nous en emparons!

K. J. A.
Traduction : Arsenal
  • 1 Une partie de l’explication tient possiblement au rôle joué par Negri à la fin des années 1960 et dans les années 1970 au sein de la gauche extraparlementaire en Italie, qui en fit une victime de la répression politique.
  • 2 Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils Éditeur, 2000, p. 32.
  • 3 Id., p. 190.
  • 4 Id., p. 427.
  • 5 Id., p. 420 (souligné par nous).
  • 6 Tom Mertes, «Grass-Roots Globalism», dans Gopal Balakrishnan (dir.), Debating Empire, Londres, Verso, 2003, p. 147 (notre traduction).
  • 7 Voir son célèbre ouvrage, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, disponible en ligne: www.marx.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp.htm.
  • 8 Empire, op. cit., note 2, p. 212.
  • 9 Id., p. 221. Le président Wilson est celui qui a lancé les États-Unis dans la Première Guerre mondiale et appelé à la formation de la Société des Nations (l’ancêtre de l’ONU), après la fin des hostilités. Quant à Roosevelt, il a fait la guerre à l’Espagne afin de s’emparer de Cuba et des Philippines en 1898; on l’associe généralement à la «diplomatie de la canonnière» en Amérique latine.
  • 10 Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1974, p.91.
  • 11 Empire, op. cit., note 2, p. 226.
  • 12 Id., p. 462.
  • 13 Id., p. 26.
  • 14 Id., p. 212.
  • 15 Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude, Montréal, Les Éditions du Boréal, 2004, p. 5.
  • 16 Id., p. 82-83.
  • 17 Id., p. 83.
  • 18 Empire, op. cit., note 2, p. 463 (souligné par nous). Notons au passage que Negri et Hardt rejettent aussi ce qu’ils appellent la «dialectique», qu’ils attribuent généralement à Hegel. Mais le matérialisme dialectique constitue le fondement même du marxisme; la contradiction entre la base et la superstructure, et la contradiction entre les forces productives et les rapports de production – que les auteurs rejettent du revers de la main – sont tout à fait centrales à la conception marxiste.
  • 19 On verra plus loin qu’Hardt et Negri s’opposent vigoureusement à ce que les masses prennent le pouvoir. Leur négation de la contradiction entre forces productives et rapports de production sert de justification théorique à cette conclusion non révolutionnaire.
  • 20 L’idéologie allemande, op. cit., note 10, p. 73-74.
  • 21 On verra plus loin que la vision qu’ont Hardt et Negri de la société communiste est bien différente de celle de Marx et Engels et qu’elle constitue en fait une version anarchiste de la démocratie bourgeoise.
  • 22 Voir Raymond Lotta, America in Decline, Chicago, Banner Press, 1984. Lotta y expose lucidement comment les lois du capitalisme continuent d’opérer à l’époque de l’impérialisme. Il démontre la centralité de l’anarchie de la production capitaliste et montre comment le capital ne peut exister que parmi plusieurs capitaux, et que c’est cela qui propulse le processus entier d’accumulation capitaliste vers l’avant.
  • 23 Empire, op. cit., note 2, p. 291.
  • 24 Id., p. 329.
  • 25 Id., p. 320.
  • 26 Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1878. En ligne: classiques.uqac.ca/classiques/Engels_friedrich/anti_duhring/anti_duhring.html.
  • 27 Comme beaucoup d’autres au sein du mouvement communiste, Hardt et Negri abusent tellement du mot «crise» que ce dernier finit par perdre toute signification et par référer simplement à l’état permanent du capitalisme contemporain. En réalité, la crise découle de la contradiction fondamentale du capitalisme entre le caractère social de la production et la forme privée de l’appropriation, dont elle est une expression particulièrement aiguë. Mais il ne faut pas la confondre avec cette contradiction elle-même. Même dans les périodes de «non-crise» (telles les périodes d’expansion capitaliste vigoureuse), l’irrationalité du mode de production capitaliste et les injustices qu’il génère continuent à sauter aux yeux.
  • 28 Paradoxalement, lorsqu’ils tentent d’analyser la crise de l’impérialisme, ce sont Hardt et Negri qui tombent dans les «facteurs purement économiques». Ils analysent la crise du capitalisme ayant débuté dans les années 1970 sans faire aucune référence au fait que l’Union soviétique était alors devenue une superpuissance impérialiste et qu’elle tentait de défier l’impérialisme américain.
  • 29 Empire, op. cit., note 2, p. 322.
  • 30 Id.
  • 31 Pour mieux comprendre cela, on n’a qu’à regarder les pays qui étaient socialistes en paroles mais capitalistes dans les faits, soit l’URSS sous la gouverne de Khrouchtchev et Brejnev, et la Chine après la mort de Mao. Dans les deux cas, des intérêts capitalistes différents ont émergé et sont entrés en compétition. Même si l’ensemble de la nouvelle bourgeoisie partage une nécessité commune d’exploiter la force de travail du prolétariat, elle ne peut y arriver d’une façon harmonieuse. Ce n’est pas comme si une simple «bureaucratie » informe pouvait doucement exploiter le reste de la société. Le rétablissement du capitalisme signifie également le rétablissement d’une compétition intense, des dislocations et des crises. Certaines sections de la nouvelle classe dominante prospèrent aux dépens des autres. Lorsque la dernière feuille de vigne du socialisme est tombée en URSS, le pays fut carrément démantelé. Il ne fut pas possible pour la nouvelle bourgeoisie de s’établir en tant que classe dominante comme une seule entité capitaliste: elle se divisa en factions rivales, légales et illégales. En fait, il ne pouvait en être autrement.
  • 32 Empire, op. cit., note 2, p. 306.
  • 33 Id., p. 309.
  • 34 Dans l’examen qu’il a livré de la conception de Mao à propos de la contradiction principale au début des années 1980, Bob Aviakan affirmait déjà qu’il était incorrect de percevoir l’impérialisme comme un ennemi externe dans les pays opprimés, puisqu’il s’y est «internalisé».
  • 35 Empire, op. cit., note 2, p. 312.
  • 36 Id., p. 406.
  • 37 Id., p. 407.
  • 38 On verra plus loin qu’Hardt et Negri brandissent bien haut le drapeau de la démocratie, qu’ils tentent de s’approprier; étrangement, quand il s’agit de la libération des nations opprimées, ils vont jusqu’à nier les revendications démocratiques les plus élémentaires. Soulignons toutefois que dans un passage précédent, les auteurs semblent se réfuter eux-mêmes, en affirmant que tout ne se résume pas à une question de «développement»; ainsi, l’Inde ou le Nigeria ne se trouvent pas dans la même situation que la France ou l’Angleterre du dix-neuvième siècle: «Les deux économies ne sont pas sur le même parcours, mais dans des situations radicalement différentes et même divergentes – de domination et de subordination.» (p. 345) Hardt et Negri reconnaissent même que «les économies des pays dits “développés” sont définies non seulement par certains facteurs quantitatifs ou par leurs structures internes, mais aussi et de façon plus importante par leur position dominante dans le système mondial» (p. 346, souligné par les auteurs).
  • 39 Empire, op. cit., note 2, p. 348.
  • 40 Marx a décrit de façon très vivante comment le «brillant éveil du capitalisme» fut directement lié à la traite des esclaves, à la spoliation des premiers habitants des Amériques et à la destruction économique de la majeure partie de l’Asie.
  • 41 Singapour, par exemple, possède un niveau devie équivalant à celui des États-Unis et de l’Europe. Mais on ne peut dire qu’il s’agit d’un État-nation dont le développement économique interne soit cohérent. L’État singapourien s’est développé comme un appendice des puissances impérialistes, et il a simplement profité de l’état d’arriération de la région.
  • 42 Cette conception – ou d’autres analogues – fut assez répandue à l’intérieur du mouvement communiste international. On l’associe en particulier à un article de Lin Biao, Vive la victorieuse guerre du peuple (paru initialement en 1965), dans lequel il décrivait la révolution mondiale comme un processus d’encerclement des «villes» (l’Europe, l’Amérique du Nord et le Japon) par les «campagnes» (l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine).
  • 43 Après la Seconde Guerre mondiale, Staline a mis en relief l’existence de deux camps opposés, l’un socialiste et l’autre impérialiste; le processus de révolution mondiale était alors essentiellement perçu comme le triomphe du premier sur le deuxième. Quand les révisionnistes modernes ont pris le pouvoir en Union soviétique, cette thèse servit de paravent à leurs ambitions social-impérialistes – ils disaient que la révolution n’était plus nécessaire et qu’une «voie non capitaliste de développement» était désormais envisageable pour les pays qui s’allieraient à l’URSS. Jusqu’à un certain point, même Mao et les communistes révolutionnaires furent portés à adopter cette conception des «deux camps», en agissant parfois comme s’il était possible et souhaitable pour le camp socialiste de se fermer hermétiquement à l’influence du monde capitaliste.
  • 44 Malheureusement, la défaite de la première vague de la révolution prolétarienne, qui s’est achevée avec le renversement du socialisme en Chine après la mort de Mao, prouve que la prédominance du système socialiste sur le monde impérialiste est loin d’être «inévitable» en toutes circonstances et à quelque moment que ce soit.
  • 45 Voir à ce sujet: F.G., «Condescending Saviours: What Went Wrong with the Pol Pot Regime», A World to Win, 1999/25 (en ligne: www.aworldtowin.org/back_issues/1999-25/PolPot_eng25.htm). La biographie rédigée par Philip Short, Pol Pot, anatomie d’un cauchemar (Paris, Denoël, 2007) présente aussi un point de vue valable à ce sujet.
  • 46 C’est là une autre raison pour laquelle nous croyons que ce n’est pas révolutionnaire de promettre aux masses une hausse immédiate de leur niveau de vie dans l’éventualité d’une révolution prolétarienne dans un pays avancé. Outre l’évidente improbabilité que les forces productives soient totalement intactes au lendemain d’une révolution, le problème tient surtout au fait que si une hausse immédiate du niveau de vie devient la norme à l’aulne de laquelle le nouveau régime mesurera son succès, celui-ci aura tendance à maintenir ou rétablir des rapports de domination avec les autres pays.
  • 47 Pour un examen plus complet de la notion des États socialistes comme «bases d’appui» de la révolution mondiale, voir Bob Avakian, Conquer the World? The International Proletariat Must and Will (1981, en ligne: rwor.org/bob_avakian/conquerworld/) et Advancing the World Revolutionary Movement: Questions of Strategic Orientation (1984, en ligne: revcom.us/bob_avakian/advancingworldrevolution/advancingworldrevolution.htm).
  • 48 Empire, op. cit., note 2, p. 144 (souligné par les auteurs).
  • 49 Id., p. 146.
  • 50 Id., p. 147.
  • 51 Id., p. 174. Les auteurs font ici référence à la révolution de février 1917 en Russie, qui a renversé le tsar et instauré une république bourgeoise – qui sera elle-même renversée par la révolution bolchevique en octobre.
  • 52 Id., p. 175.
  • 53 Mao et les révolutionnaires autour de lui étaient persuadées que les partisans du capitalisme au sein du Parti communiste chinois, dont plusieurs étaient des vétérans de la révolution, n’avaient jamais vraiment partagé l’objectif du socialisme et du communisme et qu’ils étaient en fait des démocrates bourgeois ayant voulu libérer le pays, mais sans déraciner le système capitaliste. Malgré leur adhésion en paroles au socialisme, ces partisans du capitalisme n’avaient en fait jamais rompu avec cette idéologie. Objectivement, le programme et la vision de Deng Xiaoping correspondaient à l’étape démocratique de la révolution, que Mao considérait pour sa part comme uniquement une première étape. On pourrait dire la même chose de beaucoup d’autres qui se sont prétendus communistes, tel le dirigeant de la révolution vietnamienne Hô Chi Minh. Le phénomène des démocrates bourgeois qui se transforment en «partisans du capitalisme» après le triomphe de la révolution est un fait objectif, qui correspond aux deux étapes distinctes de la révolution et au fait que la révolution communiste implique une rupture radicale avec l’idéologie bourgeoise. Bien que personne ne puisse prédire quel rôle tel ou tel dirigeant jouera précisément à l’avenir, il demeure qu’il est inévitable que des dirigeants émergeront, qui voudront arrêter la révolution à l’étape démocratique bourgeoise.
  • 54 Empire, op. cit., note 2, p. 306: «L’enthousiasme renommé de Lénine pour le taylorisme fut même dépassé ensuite par les projets de modernisation de Mao.»
  • 55 Voir notamment «On the General Program of Work for the Whole Party and the Whole Nation», dans Raymond Lotta (dir.), And Mao Makes 5, Chicago, Banner Press, 1978.
  • 56 Multitude, op. cit., note 15, p. 143-144.
  • 57 Id., p. 145.
  • 58 Id., p. 155 (souligné dans l’original).
  • 59 Id., p. 156.
  • 60 Ironiquement, la croissance la plus rapide qu’a connu le capitalisme dans les récentes décennies s’est produite en Chine, après la restauration du capitalisme qui a suivi la mort de Mao et le coup d’État perpétré subséquemment contre ses proches camarades. Cela montre qu’en déracinant le système semi-féodal dans les campagnes, la révolution chinoise a en fait «dégagé le chemin» des obstacles qui empêchaient le développement rapide du capitalisme. Cela explique aussi pourquoi des individus comme Deng Xiaoping ont accepté pendant un certain temps de s’unir avec Mao et les communistes véritables, à l’étape démocratique de la révolution.
  • 61 Les marxistes considèrent que le capital variable est la part du capital investi dans le salaire des ouvriers pour l’achat de leur force de travail.
  • 62 Empire, op. cit., note 2, p. 359.
  • 63 Id., p. 368.
  • 64 Multitude, op. cit., note 15, p. 180.
  • 65 Id., p. 184.
  • 66 Il ne faut pas comprendre cette définition de manière étroite. Marx a souligné que le temps de travail socialement nécessaire inclut aussi le «travail composé», qui correspond au travail des autres producteurs qui augmente la valeur d’un travail donné. Ainsi, la valeur du travail d’un ingénieur en informatique inclut le travail d’autres personnes qui ont rendu possible la formation de cet ingénieur et l’exercice de son emploi, par exemple, les domestiques de celui qui programme des logiciels à Bangalore, en Inde, ou les employées de garderie de San Jose, en Californie.
  • 67 Empire, op. cit., note 2, p. 262.
  • 68 Multitude, op. cit., note 15, p. 142.
  • 69 Empire, op. cit., note 2, p. 322-323.
  • 70 Id., p. 323. Hardt et Negri définissent le tiers-mondisme «par la notion d’une contradiction fondamentale dans le système capitaliste international entre le capital du “premier-monde” et le travail du “tiers-monde”. Le potentiel de révolution réside ainsi carrément et exclusivement dans le tiers-monde.»
  • 71 On estime que la moitié de tous les repas consommés à Los Angeles et à Londres ne sont pas préparés à la maison. Un fort pourcentage d’entre eux provient des chaînes de restauration rapide.
  • 72 Empire, op. cit., note 2, p. 262.
  • 73 Multitude, op. cit., note 15, p. 179.
  • 74 Les marxistes soutiennent que la valeur de la force de travail est égale au temps de travail socialement nécessaire qui entre dans la production de l’ouvrier et lui permet d’élever la prochaine génération. Toutefois, si le capitaliste peut profiter de circonstances particulières (telle l’existence d’un large excédent de la force de travail), il paiera volontiers un salaire plus bas, même si cela signifie que l’ouvrier ne pourra assurer la survie et le bien-être de sa famille.
  • 75 Multitude, op. cit., note 15, p. 164.
  • 76 Empire, op. cit., note 2, p. 203.
  • 77 William Z. Foster, History of the Communist Party of the United States, New York, International Publishers, 1952.
  • 78 Le caractère réactionnaire de ces mesures natalistes (comme celles qu’on a adoptées en France et en Italie, notamment) est encore plus manifeste quand on considère qu’elles ont été mises en place au même moment où bon nombre de pays impérialistes ont adopté un train de mesures visant à stopper les flux migratoires enprovenance du tiers-monde.
  • 79 En outre, des perturbations économiques importantes sont à prévoir, si on s’écarte de la loi de la valeur capitaliste. Ainsi, un pays qui tenterait d’offrir un «salaire social garanti» généreux à sa population verrait vraisemblablement le cours de sa monnaie s’effondrer. L’existence des lois du capitalisme renforce d’ailleurs les arguments «réalistes» des porte-parole de la classe dominante – qu’ils soient de droite ou de gauche.
  • 80 Karl Marx, Salaire, prix et profit, Moscou, Éditions du Progrès, 1974, p. 105.
  • 81 Multitude, op. cit., note 15, p. 356.
  • 82 Id., p. 318 et 340.
  • 83 Empire, op. cit., note 2, p. 365. Hardt et Negri présentent Internet comme exemple d’un tel réseau sans centre. Mais en fait, l’épine dorsale de ce réseau est contrôlée par le gouvernement des États-Unis, avec l’accord explicite de la «communauté internationale».
  • 84 Nous référons les lecteurs et lectrices qui souhaitent se familiariser avec cette question au fameux texte de Lénine, L’État et la révolution, disponible en ligne: www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er00t.htm.
  • 85 Multitude, op. cit., note 15, p. 278. Remarquez bien le titre qu’ils ont donné à ce chapitre: «La nouvelle science de la démocratie: Madison et Lénine».
  • 86 Bob Avakian a réalisé une étude exhaustive et éclairante sur le rapport entre la démocratie et la révolution communiste. Voir en particulier Democracy: Can’t We Do Better Than That?, Chicago, Banner Press, 1986; «Democracy: More Than Ever We Can and Must Do Better Than That», A World to Win, 1992/17 (en ligne: www.aworldtowin.org/back_issues/1992-17/bob_avakian.htm); et sa causerie publiée sous le titre Dictatorship and Democracy, and the Socialist Transition to Communism (en ligne: revcom.us/avakian/avakian-works.html#democracyspeech).
  • 87 Multitude, op. cit., note 15, p. 357-358.
  • 88 Cité dans Multitude, p. 358. Baruch Spinoza fut un penseur important du début du Siècle des Lumières, en Hollande. On peut certes comprendre qu’il ait vu la démocratie comme la condition humaine naturelle: un tel point de vue était sans doute révolutionnaire au dix-septième siècle. On ne peut en dire autant de ceux qui s’en tiennent à cette interprétation à notre époque, alors que l’humanité est due pour aller au-delà du système socio-économique basé sur l’échange marchand.
  • 89 Ce thème revient dans plusieurs articles publiés dans le recueil intitulé Debating Empire, op. cit., note 6, dont le plus édifiant à cet égard est sans doute celui de Timothy Brennan, «The Italian Ideology».
  • 90 Multitude, op. cit., note 15, p. 111.
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