Drapeau Rouge №101
Bertrand Sassoye, ex-militant des cellules communistes combattantes

«Les conditions exigent que la question de la lutte armée soit traitée»

Ex-militant des Cellules communistes combattantes, le camarade Bertrand Sassoye a bien voulu participer à un échange sur son expérience de l’action révolutionnaire dans le cadre des «Journées du Partisan», qui ont eu lieu à la fin juin à Montréal. Afin de permettre à un plus grand nombre d’y avoir accès, voici une transcription de cet échange, qui s’est déroulé par vidéoconférence.

– Le Drapeau rouge

Tu es bien sûr connu pour avoir été associé aux Cellules communistes combattantes, qui ont mené quatre campagnes de propagande armée, essentiellement en 1984 et 1985 en Belgique. Cette expérience s’est terminée abruptement à la suite de ton arrestation et celle d’autres camarades, que les autorités ont considérés comme les leaders des CCC. Peux-tu nous rappeler, dans un premier temps, quelles étaient les conceptions stratégiques des CCC? Et comment les actions qui ont été menées en 1984 et 1985 s’inscrivaient-elles dans cette stratégie?

Ce que l’on doit dire, d’abord, c’est que les Cellules communistes combattantes étaient une organisation de «deuxième génération»; autrement dit, quand on a fondé les CCC au début de l’année 1983, on s’est appuyé sur les expériences de la Fraction armée rouge (RAF) en Allemagne et des Brigades rouges en Italie. Notre organisation a pu très vite atteindre une maturité à la fois politique et stratégique, voire militaire – quant au savoir-faire, notamment – parce qu’elle a bénéficié de l’expérience d’organisations plus anciennes. Plusieurs des membres fondateurs des CCC avaient commencé leur militance dans le soutien à la RAF ou à la gauche palestinienne; il y a donc des transferts d’expériences qui ont pu être faits.

Les Cellules communistes combattantes ont été les héritières à la fois de la Fraction armée rouge et de sa critique. La RAF a eu l’immense mérite de reposer la question de la lutte armée, d’une pratique révolutionnaire et d’une rupture avec le révisionnisme et ses méthodes en Europe. Si, au moment de sa fondation, la RAF était encore très marquée par les principes du marxisme-léninisme, et même du maoïsme, très vite, il y a eu un infléchissement: la question de la défense des prisonniers est devenue centrale, tout comme celle de la résistance anti-impérialiste. Dès lors, le projet révolutionnaire prolétarien a été peu à peu perdu de vue et abandonné.

L’information circulait beaucoup moins vite à l’époque que maintenant, et il a fallu attendre le début des années 1980 pour que les traductions françaises des textes des Brigades rouges commencent à circuler. À ce moment-là, des gens qui avaient déjà des liens avec la RAF, et qui avaient déterminé leur positionnement politique par rapport à cette expérience, ont pu établir une relation directe et solide entre les principes du marxisme-léninisme et la stratégie de la lutte armée. C’est de cette critique de la RAF, nourrie par l’apport théorique des Brigades rouges, que sont nées les CCC : s’il n’y avait pas eu cet apport théorique des Brigades rouges, on serait tous soit restés, soit entrés dans la RAF.

Alors, quelle était la stratégie des Cellules communistes combattantes? Elle reposait sur le fait que la lutte armée est, dans un premier temps et pour une longue période, un facteur essentiellement politique – un facteur de propagande, de lutte politique et de lutte idéologique, davantage qu’un facteur de destruction des forces ennemies. On savait bien, en commençant notre pratique, que l’État avait dix fois plus de capacités à reconstruire les choses que nous en avions à les détruire. Il s’agissait donc principalement d’un mode de communication, d’un moyen de propagande entre un groupe de communistes révolutionnaires et les avant-gardes de la classe.

Il faut par ailleurs préciser qu’au moment où les Cellules ont été créées, la bourgeoisie venait de changer de paradigme, passant des politiques keynésiennes aux politiques dites néolibérales. Au début de la crise en 1983, le prolétariat belge était touché par un chômage important. Jusque-là, les allocations chômage étaient fixées à 90% du salaire et les salaires n’avaient pas encore été touchés. On appliquait encore des politiques publiques de relance par la consommation, avec l’idée qu’en injectant de l’argent dans la société, notamment en engageant des fonctionnaires, cet argent allait être redépensé et que cela contribuerait à relancer la production et créer de l’emploi.

À la fin des années 1970, il a commencé à y avoir un changement d’orientation, où l’on disait qu’il fallait d’abord restaurer les profits et que cela qui permettrait de relancer les investissements – et par le fait même, l’emploi et le pouvoir d’achat. Au début des années 1980, il y a eu des luttes féroces en Belgique, marquées d’une part par la combativité des organisations syndicales, et d’autre part par le fait que la bourgeoisie belge était acculée et ne cessait de perdre des parts de marché : l’augmentation du taux d’exploitation du prolétariat belge était pour elle une question de survie. Il y a alors eu des grèves qui ont duré des mois et qui se sont terminées par des fermetures d’entreprises.

Le mouvement ouvrier a subi plusieurs défaites. Il était encore déterminé par les modes de pensée et d’action qui s’étaient développés durant la période de croissance. Les délégués syndicaux, les militants de lutte de classe étaient face à un blocage: ils étaient résolus à la lutte – de fait, ils avaient déjà beaucoup lutté – mais ils faisaient face à une impasse stratégique. Pour les communistes révolutionnaires, c’était un bon moment pour proposer une hypothèse révolutionnaire. D’autant qu’il y avait tout un autre courant dans la société qui se retrouvait dans une contradiction très profonde avec l’État et la bourgeoisie.

L’impérialisme américain – l’administration Reagan dirigeait alors les États-Unis – était à la contre-offensive, non seulement dans les pays dominés, mais à la frontière même de l’Union soviétique, avec des projets extrêmement concrets d’une guerre sur le territoire européen. Dans le cadre de ces projets, ils avaient décidé de remplacer les armes atomiques à caractère dissuasif par des armes de combat – des armes tactiques indétectables avec des charges nucléaires limitées. La décision prise par l’OTAN en 1979 d’installer de telles armes en Belgique avait suscité une prise de conscience très large, dans toute la société, du danger d’une guerre impérialiste. Cela avait donné naissance à un mouvement à la fois énorme et sans précédent.

Là encore, ce mouvement, qui se présentait sur le mode réformiste et légaliste et croyait que par son ampleur, il allait influencer les parlementaires, a été foulé aux pieds et méprisé par tout l’appareil bourgeois. Huit Belges sur dix étaient opposés aux missiles, et au final, ce sont huit parlementaires sur dix qui ont voté pour déploiement des missiles sur le territoire belge. Et on a appris plus tard que les Américains avaient installé leurs missiles avant même le vote au parlement belge…

Cet épisode a servi de leçon à la population sur la nature de la démocratie bourgeoise. Là aussi, c’était un moment privilégié pour faire avancer le discours révolutionnaire et de lutte des classes.

Les Cellules communistes combattantes ont donc mené leurs campagnes de propagande armée sur ces deux terrains: celui de la lutte des classes, en attaquant l’État, les partis politiques, le patronat et les banques; et celui de l’opposition à la guerre, en attaquant l’armée belge, l’OTAN et les infrastructures nécessaires à la guerre impérialiste.

Cette hypothèse comme quoi la situation était favorable et permettait de poser concrètement la question de la lutte armée dans le cadre de la lutte des classes en Belgique s’est-elle vérifiée dans le cadre des campagnes menées par les CCC?

Oui et non. Elle ne s’est évidemment pas vérifiée, dansla mesure où les Cellules ont été défaites. Mais ce qu’on voulait obtenir spécifiquement par la lutte armée, on l’a obtenu. Autrement dit, en tant que communistes, on s’est découvert une crédibilité dans la classe ouvrière que l’on n’avait plus depuis longtemps. Jusque là, on allait avec nos tracts et nos journaux, comme tous les groupes le faisaient depuis 50 ans, avec des résultats médiocres.

Ainsi, lorsqu’il y avait un attentat contre le patronat, les gens s’arrachaient les tracts et les communiqués que diffusaient nos sympathisants à la sortie des entreprises. Et lorsque des policiers sont arrivés pour arrêter les diffuseurs, les ouvriers les ont aidés à s’éclipser. Il y a eu un réel mouvement de sympathie et une attention portée aux thèses marxistes-léninistes comme on ne l’avait jamais vu. De ce point de vue-là, ce qu’on attendait de la propagande armée, on l’a eu. Ce qu’on a été incapable de faire, toutefois, c’est de transformer cette sympathie en forces: cela a été le grand échec des Cellules.

Comment l’expliquer? Il faut dire d’abord qu’il y a eu assez peu de temps entre le début de la propagande armée et le démantèlement de l’organisation. Or, amener des gens ayant par exemple 10, 20, voire 30 années d’expérience comme militants syndicaux, à un changement stratégique aussi radical, cela ne se fait pas en quelques mois – d’autant que les occasions de rencontres étaient limitées.

Cela dit, il y a eu clairement une déviation militariste de notre part, dont nous avons été responsables. L’efficacité surprenante de notre propagande armée, voire la facilité à la pratiquer et l’impact qu’elle a eu, ont fait en sorte qu’on a commencé à enfiler les actions militaires comme des perles sur un collier, sans plus trop se soucier de la qualité de l’exploitation politique que l’on pouvait en faire, notamment par les milieux sympathisants. Très clairement, il y a eu un déséquilibre dans notre travail entre les volets politique et militaire. Maintenant, si on en était arrivé à une gestion correcte du rapport entre les deux, est-ce que cela aurait été suffisant? Ce n’est pas sûr.

Par rapport aux expériences antérieures sur lesquelles vous vous êtes appuyés, notamment en Italie et en Allemagne, quel fut l’apport particulier des Cellules communistes combattantes?

Franchement, je ne pense pas que les Cellules aient amené quoique ce soit d’original par rapport aux Brigades rouges. On a bien sûr l’originalité de notre parcours: dans notre cas, notre projet stratégique était défini de a à z dès le début, alors que celui des Brigades rouges s’est construit au fil des années. Mais ce ne serait pas correct de revendiquer une véritable originalité.

Quel impact l’action des CCC a-t-elle eu sur la gauche officielle – je parle ici de la gauche réformiste et révisionniste?

On s’attendait bien sûr à une certaine hostilité, mais nous étions prêts à mener le débat politique. On s’attendait à être traités d’anarchistes, de blanquistes et ainsi de suite, mais en fait, on a surtout été confrontés à un déni de notre réalité de révolutionnaires. Le discours de presque toute la gauche, ça a été de dire: «Ce sont des provocateurs fascistes et des agents de la CIA.» Il n’y a jamais eu l’ébauche d’une discussion.

Il aurait pourtant pu y avoir des discussions sur la pertinence et la validité de la lutte armée, notamment autour de questions comme : la lutte armée est-elle élitiste? Est-elle trop avant-gardiste? Va-t-elle provoquer une répression que le mouvement de masse ne pourra pas assumer? Nous, nous étions prêts à ces discussions-là, parce qu’on y avait déjà réfléchi – ces questions s’étaient également posées en Allemagne et en Italie. On était donc prêts à ce débat.

Ainsi, même si on a toujours eu les moyens d’enlever ou d’exécuter un quelconque responsable bourgeois, on ne l’a pas fait, car on estimait, justement, que le mouvement révolutionnaire et le mouvement de lutte de classes en Belgique n’étaient pas assez mûrs pour assimiler une telle action avec profit. Même si on a mené la lutte armée, on l’a fait à un niveau de violence calculé pour permettre une interaction dialectique avec le mouvement de masse.

Bref, on était prêts à mener ce débat, mais il n’a jamais eu lieu.

Comment la polarisation avec l’ancienne gauche a-t-elle été reçue parmi la classe ouvrière?

À la base, l’action des Cellules communistes combattantes a été fort bien reçue dans la classe ouvrière – en particulier parmi la jeunesse; cela est indiscutable. Le pays fut littéralement couvert de tags en notre faveur. Au niveau des organisations et des appareils, c’était bien différent.

Un exemple, quand on faisait des actions, on les revendiquait en postant des communiqués; et pour que la communication arrive plus rapidement, on choisissait un média à qui on remettait un communiqué dans un lieu public. Tous les journaux se ruaient alors sur le communiqué comme la vérole sur le bas-clergé, parce que c’était de l’information-marchandise spectaculaire. Tous… sauf le journal du Parti communiste: ses rédacteurs n’ont pas ouvert l’enveloppe, ils l’ont mise dans un sac de plastique et apporté à la police pour qu’elle relève les empreintes. Ça vous donne une idée de ce à quoi on a été confrontés.

En 1985, il y a eu cette dernière campagne, qui a été suivie des arrestations: pour l’essentiel, l’action des CCC s’est alors terminée. Que réponds-tu à ceux qui prétendent que cet échec confirme soit l’impossibilité de la lutte armée et de l’action révolutionnaire dans les conditions d’un pays impérialiste, soit sa non-viabilité?

La solution de facilité serait de leur retourner la question: et vous ? Quel est votre bilan? À quoi êtes-vous arrivés? Dans les années 1980, le Parti communiste avait encore des parlementaires, un quotidien, une base syndicale… Or, tout ça n’existe plus. Le fait d’avoir suivi la voie pacifique les a menés où? Même chose pour le PTB – le Parti du travail de Belgique, qui à l’époque avait lui aussi des cellules dans presque toutes les entreprises industrielles, dans toutes les localités, et un journal que tout le monde lisait. Bilan pour bilan, personne ne peut nous prendre de haut.

Cela dit, que reste-t-il de l’expérience des Cellules? Ce qu’il en reste, ce sont encore des traces vraiment profondes de cette sympathie de masse que j’ai évoquée. La semaine dernière encore, alors que j’ai dû me présenter dans les bureaux d’une vague administration pour obtenir un papier quelconque, la personne derrière le comptoir me dit, sur le ton de la conspiration: «Vous savez, j’avais beaucoup de sympathie pour vous.» Ce genre de réaction, il y en a tout le temps, tout le temps – preuve de la trace que l’action des CCC a laissée dans la société.

Non pas que le projet révolutionnaire des Cellules ait été correctement analysé, assimilé ou jugé; mais d’une façon beaucoup plus basique, en termes de réflexe de classe. Pour une fois, on était à l’offensive; pour une fois, ce n’était pas nous qui prenions dans la gueule, mais c’était les patrons, les bourgeois et les militaires. Cela participait, en quelque sorte, d’un sentiment de dignité enfin retrouvée; et ça, c’est quelque chose qui reste encore aujourd’hui.

Il y a aussi quelque chose qui est resté dans le patrimoine politico-idéologique du pays: dès que l’on va parler de lutte révolutionnaire, ou même de lutte un peu plus radicale, les gens vont reparler des CCC – alors qu’au fond, il ne s’agissait que d’un tout petit groupe ayant été actif il y a fort longtemps et pendant une courte période seulement.

On peut dire que le choix de ce mode d’action – ainsi que le type et le niveau des actions qui ont été menées et qui me semblent avoir été déterminés correctement – a vraiment contribué à marquer la conscience de classe dans ce pays. C’est quelque chose qui est porteur d’avenir, à mon sens, bien plus que ce que faisaient les autres groupes à l’époque, dont on a oublié parfois jusqu’à l’existence.

Depuis une douzaine d’années, on assiste, dans les pays capitalistes avancés, à un renouveau d’un combat marqué par un certain radicalisme et accompagné d’un discours qui se veut anticapitaliste, dont les objectifs ne sont certes pas très clairs, mais qui témoigne néanmoins de l’émergence d’une nouvelle génération de militantes et de militants d’avant-garde qui se posent la question d’une rupture globale avec le système capitaliste actuel. Comment l’expérience des CCC – et celle plus générale des courants ayant pratiqué la lutte armée en Europe dans les années 1970 et 1980 – peut-elle servir à éclairer les enjeux actuels? À l’intérieur des mouvements altermondialistes ou anticapitalistes européens, cette expérience apparaît-elle comme une référence?

Les choses ne se passent pas toujours comme on aimerait qu’elles se passent. Ce mouvement existe aussi chez nous; personnellement, mes engagements dans l’antifascisme ou dans le Secours rouge font que je travaille étroitement avec des gens qui y participent. Il s’agit clairement de forces révolutionnaires, de forces importantes sur lesquelles il faut compter et avec lesquelles il faut réfléchir.

Pour l’instant, je crois que ces forces ne peuvent pas bénéficier de ce que pourrait apporter l’expérience des Cellules parce qu’elles sont fondamentalement anti-léninistes. Il y a une défiance par rapport à l’organisation, par rapport au parti et à la centralisation, qui les font passer tout à fait à côté de ce que pourraient leur apporter l’expérience des Cellules et leur projet d’un parti communiste combattant.

À l’inverse, l’expérience des Cellules donne du crédit au discours léniniste; dans une réunion où je vais parler devant des jeunes de 20 ou 25 ans, je peux apporter les thèses marxistes-léninistes que je crois justes et leur expliquer que sans ces thèses, il n’aurait jamais pu y avoir les Cellules; que sans organisation et sans centralisation, on ne peut pas envisager un mouvement révolutionnaire qui soit capable de lutter efficacement contre le système. Et quelque part, si dans un premier temps on m’écoute, c’est d’abord parce que je suis un ancien des CCC; c’est parce qu’il y a ce passé de radicalité assumée qui fait que je peux me permettre de tenir un discours marxiste-léniniste dans certaines assemblées composées par ailleurs à 99% d’anarchistes.

Cela dit, dans l’état du mouvement tel qu’il est actuellement, l’expérience des Cellules n’a de valeur qu’en tant que grand moment de radicalité; le projet stratégique lui passe hélas un peu au-dessus de la tête.

À la suite de vos arrestations, il y a tout un travail qui a été fait autour de l’Association des parents et amis des prisonniers communistes, qui éventuellement s’est dissoute dans une section du Secours rouge international. Ce travail de défense a réussi, il nous semble, à associer à la fois un travail démocratique légitime de défense des prisonniers politiques à une défense de la légitimité de l’action révolutionnaire elle-même. En quoi cette activité sert-elle ou peut-elle servir au développement d’un nouveau mouvement révolutionnaire qui pose la question de la lutte armée pour le communisme?

Le glissement entre l’Association des parents et amis des prisonniers communistes au Secours rouge s’est fait progressivement. Dans l’Association, il y avait évidemment beaucoup de proches, de parents et amis – frères, mères, pères, sœurs, etc. Il y a par ailleurs des groupes qui se sont constitués politiquement sur base de la défense de la ligne politique des Cellules. Il eut été incorrect d’amener les parents et amis sur un terrain qui n’était pas le leur – il fallait respecter leur spécificité.

La règle d’or au niveau des parents et amis, c’était de ne tenir aucun discours qui, politiquement ou idéologiquement, eut été contraire à celui des prisonniers. Donc, il n’était pas question de leur demander de dire, par exemple, que la légalité, c’est de la merde et quelque chose qu’il faut dépasser; mais on leur demandait, a contrario, de ne pas dire qu’ils souhaitaient le respect des lois et de la constitution. Ce critère, tout le monde l’a compris et assimilé, et c’est ainsi qu’on a pu déjouer pas mal de problèmes qui auraient pu se poser.

Au fil du temps et des libérations, l’Association a pris un caractère de plus en plus militant et a étendu son action à d’autres prisonnières et prisonniers révolutionnaires, jusqu’au saut de qualité qu’a constitué la création du Secours rouge.

De manière générale, je pense que le soutien aux prisonniers révolutionnaires contribue directement au développement du processus révolutionnaire, d’abord par la transmission de l’expérience qu’il permet. Dans beaucoup de pays, dont le nôtre, il n’y a présentement aucune initiative de lutte armée. Soutenir les prisonniers révolutionnaires permet de poser, même d’une manière indirecte, la question de la lutte armée, par la réflexion sur leur pratique et leur expérience.

Défendre ses prisonniers est aussi une question d’autodéfense pour le mouvement révolutionnaire.

Enfin, le terrain de la solidarité est sans doute celui sur lequel les divergences politiques se manifestent le moins. Il est infiniment plus facile de travailler entre communistes, marxistes-léninistes, trotskistes, maoïstes, anarchistes dans la défense des prisonniers que sur d’autres terrains où les différences politiques vont très vite s’exprimer en différences de choix tactiques et stratégiques. C’est donc un espace à privilégier.

Il y a quatre ans, une demi-douzaine de militants du Secours rouge, dont toi-même, avez été arrêtés et accusés de participation aux activités d’une organisation terroriste: où en êtes-vous, maintenant, en ce qui a trait aux procédures judiciaires?

Toute l’affaire a commencé avec le démantèlement d’une organisation italienne, le Parti communiste politico-militaire (PCP-M). Il s’agit d’une organisation dont certains membres proviennent des Brigades rouges, mais qui a développé une critique du militarisme de ces dernières. Par exemple, elle défend l’établissement de cellules d’entreprises et la publication d’un journal clandestin; grosso modo, elle souhaite donner plus de poids à l’aspect politique et un peu moins à l’aspect militaire, à comparer aux Brigades rouges, pour qui en dernière analyse, tout devait être ramené à la lutte militaire.

Il y a eu de grandes vagues d’arrestations en Italie de membres de ce parti (ou de gens que la police soupçonnait lui être liés). Une vingtaine de personnes se sont retrouvées devant les tribunaux, dont quatre se revendiquaient ouvertement de ce projet. Dans les nombreuses perquisitions qui ont eu lieu, la police a amassé une énorme quantité de matériel, incluant les photos d’identité et les données anthropométriques de militants du Secours rouge de Belgique. La police belge en a déduit qu’il s’agissait de faire de fausses cartes d’identité italiennes pour participer aux activités du PCP-M.

Les policiers belges ont recensé toutes les écoutes faites par la police italienne et les ont interprétées de manière plutôt libérale, en déduisant notamment que lorsque les camarades italiens parlaient de leurs contacts «à l’étranger», il s’agissait certainement des Belges. Ils y ont vraiment cru et y sont allés à fond, en procédant à toute une série d’opérations.

Un premier truc qui aurait dû leur mettre la puce à l’oreille, c’est que la justice italienne n’a jamais cru bon nous poursuivre, alors qu’elle poursuit d’autres militants étrangers pour complicité. Et on peut dire qu’en matière de Brigades rouges, la police italienne n’est pas tendre et a plutôt l’habitude de ratisser large… Mais pour eux il n’y avait pas matière à nous incriminer. Ainsi donc, nous sommes poursuivis par la seule justice belge pour avoir aidé les «terroristes» en Italie, alors que nous ne sommes pas poursuivis par la justice italienne pour cela!

De fil en aiguille, le dossier s’est tout à fait dégonflé. Aux dernières nouvelles, une instance judiciaire a décidé de nous renvoyer devant un tribunal correctionnel non plus pour «participation à une activité terroriste», mais uniquement pour «tentative de faux» et, en ce qui me concerne, pour possession d’un brouilleur de téléphones portables. C’est donc un dossier qui se réduit à des proportions tout à fait ridicules. S’ils avaient su qu’au final, on en arriverait là, ils n’auraient pas commencé – c’est l’évidence même.

Mais bon, tout ça est quand même un peu casse-pieds, car s’il s’avère que je sois reconnu coupable de possession d’un brouilleur de téléphones portables, le fait remontant à une époque où j’étais encore en libération conditionnelle, je devrai repasser devant le tribunal d’application des peines. Cela dit, les avocats sont plutôt optimistes, si bien qu’autant où, au moment des arrestations, on en avait appelé à la solidarité internationale, là on peut dire que grosso modo, les nouvelles sont rassurantes.

D’ici quelques mois, le PCR compte publier une étude sur les conditions de la révolution au Canada, afin de préciser nos perspectives stratégiques. On souhaite ainsi lancer un débat le plus largement possible parmi la classe ouvrière, et en particulier parmi les militantes et militants d’avant-garde, sur cette question névralgique. Nul doute que l’expérience des CCC contribuera à la définition de nos perspectives.

Cette étude, je la lirai volontiers! Il y a d’autres groupes maoïstes qui se posent la question dans les mêmes termes ou à peu près; ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ça arrive à ce moment, les conditions exigent que la question de la lutte armée soit traitée par les révolutionnaires.

Merci camarade et bonne continuation!

e p D T F s