Le mot d’ordre de boycott des élections fait fortement réagir. Il y a bien sûr les officiels bourgeois, tant dans les médias que dans les cercles politiques, qui considèrent que c’est une hérésie, une honte pour nous «qui sommes tellement chanceux d’avoir la démocratie alors qu’ailleurs, des gens meurent pour ça.» Ou encore, l’argument selon lequel «si on ne va pas voter, on n’aura pas le droit de chialer après». Mais le même réflexe existe chez beaucoup de progressistes. Il y a ainsi l’idée que l’appel au boycott irait dans le sens du cynisme ambiant et du refus de s’occuper de politique. On parle du devoir d’aller voter, justement «pour en finir avec la droite». Et enfin, dans l’extrême-gauche même, ceux et celles qui disent que même si on est contre le système, on peut pour des raisons «tactiques», aller voter quand même pour éviter le pire. Cet argument, utilisé abondamment lors des dernières élections fédérales, redevient populaire chez ceux qui veulent à tout prix voir Charest débarquer du pouvoir. Voici quelques-uns des arguments qu’on entend souvent de la part de ceux et celles qui dénoncent le boycott des élections. Et quelques réponses pour les déboulonner !

Si vous n’allez pas voter, vous n’aurez plus le droit de chialer !

Au contraire, c’est en allant voter qu’on perd le droit de chialer ! En votant, et peu importe pour qui, on accrédite le résultat. Est-ce vraiment cela le sens de la lutte actuelle? Non. Il faut au contraire tout faire pour discréditer ce système pourri, au lieu de lui redonner quelque légitimité que ce soit. Après l’élection de 2003, des groupes populaires et syndicaux avaient lancé une campagne contre Charest sous le thème «J’ai jamais voté pour ça!» Mais en fait, ils avaient voté pour ça: un gouvernement bourgeois qui pouvait grâce à eux se réclamer d’un mandat populaire fort et légitime, élu avec la complicité d’une gauche confuse.

Si on appuie les étudiantes, il faut voter contre les libéraux !

Si on appuie les étudiantes et étudiants, il faut continuer à lutter avec eux et elles ! Jusqu’à présent, c’est la mobilisation qui leur a permis d’affaiblir et de discréditer le gouvernement Charest. En ce moment, la FECQ et la FEUQ appellent fébrilement la jeunesse à aller voter, se désolant que le taux de participation soit faible chez les jeunes de 18-24 ans. Pourtant, c’est cette même génération, désabusée des élections, qui vient de servir une leçon de politique à tous ces supposées militantes de la démocratie de salon, qui s’activent – et encore! – une fois tous les quatre ans en faisant l’immense effort d’aller voter… La force du mouvement étudiant actuel – et surtout de sa frange la plus combative – c’est précisément d’avoir lutté sur son terrain plutôt que sur celui de la bourgeoisie, comme les invitent pourtant à la faire les syndicats et la gauche réformiste étudiante.

Cet appel au vote massif des jeunes par la FECQ et la FEUQ met dans la balance toute la lutte passée et à venir des étudiantes, et la fait désormais dépendre du résultat électoral. Le moins pire ici serait donc l’élection d’un gouvernement péquiste, qui s’est engagé à annuler la loi 78 et la hausse prévue. On verrait ensuite à l’œuvre une politique tout aussi bourgeoise, qui saura récupérer à son profit la lutte étudiante. Fini la mobilisation et la lutte, on laisse notre sort entre les mains d’un nouveau (encore!) sommet sur l’éducation. Un autre sommet dans les 100 jours, où le PQ, par la bouche même de Léo Bureau-Blouin, se dit déjà prêt à accepter le compromis du «consensus social»… Voilà pour le moins pire scénario, encore faudrait-il que le PQ soit majoritaire ! Que feront la FECQ et la FEUQ si les libéraux sont réélus, minoritaires avec l’appui de la CAQ? Ce sera bien difficile pour elles de rejeter le verdict du scrutin, après avoir appelé les jeunes à aller voter…

Mais au moins, on va affaiblir la droite si on bat Charest aux élections, non ?

Ce qui a le plus contribué à affaiblir Charest, c’est la lutte étudiante, la mobilisation populaire et le «déficit» démocratique qu’elles ont permis d’exposer comme jamais auparavant. Il est tout aussi possible que le courant de «la loi et de l’ordre» domine le prochain parlement. La crise économique et les nouvelles batailles à venir vont nécessairement durcir la réaction des capitalistes qui chercheront peu importent leurs représentants à l’Assemblée nationale, à attaquer les dépenses publiques, le financement de l’éducation, etc. Cette donnée-là ne changera pas avec le prochain gouvernement. Rappelons que Charest, s’il est celui qui les a le plus utilisées, n’a pas le monopole des lois spéciales. Le PQ en a usé à plusieurs reprises contre les travailleurs dans le passé (contre les infirmières ; contre la fonction publique, etc.) Et la CAQ a voté pour le projet de loi 78…

Pendant la campagne, pourquoi ne pas se concentrer sur la bataille contre Charest aux élections et reprendre la lutte ensuite?

La «parenthèse électorale» a un effet démobilisateur pour les forces qui luttaient – et qui luttent toujours! – contre le gouvernement Charest. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a déclenché les élections. Pour rendre cette parenthèse électorale mobilisatrice, il faut lui opposer la lutte extraparlementaire, qui a démontré au cours des derniers mois sa capacité à ébranler et à affaiblir, réellement, l’appareil d’État.

En appelant à voter pour battre Charest, que fait-on s’il est battu ? On rentre à la maison satisfaite de voir le PQ au pouvoir… toute une perspective! Et si Charest l’emporte? Il faut mettre toutes nos énergies à construire notre camp, et laisser les élections à la bourgeoisie.

Il faut aller voter «stratégique» pour s’assurer que le moins pire sera élu.

N’est-il pas là le cynisme tant décrié par tout le monde? «Entre deux maux, il faut choisir le moindre». Sauf qu’à force de voter pour le moins pire, on a droit au moins pire. Et il se trouve que le «moins pire» est de moins en moins raisonnable. Selon cette logique, un mort vaut mieux que dix, et 10 000, c’est «moins pire» qu’un million. Bref, on part du point de vue que le changement est impossible et qu’il faut se résigner à peu.

Cette perspective conçoit le système parlementaire comme une fin en soi, et le vote comme un simple moyen de minimiser les dégâts. Nous refusons ce cynisme et ce défaitisme. Choisir consciemment le boycott et envisager la lutte générale contre le système, c’est tout sauf cynique et c’est faire preuve d’optimismepour la lutte qui est devant nous.

Peu importe ce qu’on en pense, nous vivons dans un système démocratique où le gouvernement est décidé lors des élections. En attendant que cela change, il faut aller voter!

C’est en votant qu’on légitime le système électoral parlementaire et en ne votant pas qu’on le place devant une crise nécessaire à sa transformation. Élections Canada résume avec justesse cette nécessité pour la classe politique d’asseoir son pouvoir sur notre consentement : «La légitimité d’un gouvernement réside dans le fait qu’il est élu. De faibles taux de participation peuvent mettre en question cette légitimité démocratique.» Et en regardant du côté des taux de participation, on constate rapidement que les abstentionnistes «gagnent» à peu près toutes les élections, quoiqu’en disent les médias qui s’alarment chaque fois contre le cynisme, la paresse et le désintérêt, comme si ce n’étaient pas des symptômes clairs que ce système ne nous convient pas.

Le problème, c’est le système électoral : appuyons Québec solidaire pour avoir le vote proportionnel!

Les réformistes prétendent en effet qu’avec plus de démocratie, plus de représentation des petits partis, nous pourrons accéder à une société plus juste et même «dépasser» le capitalisme. Ils croient pouvoir changer le système politique sans changer le capitalisme. Mais l’un ne va pas sans l’autre. En fait, le système politique actuel est une émanation du système économique et des rapports de productions dominants. C’est pourquoi l’État n’est pas seulement constitué d’un parlement. Il y a aussi tout un appareil pour maintenir l’ordre (armée, police, justice, administration) et assurer que les rapports sociaux de production, mais aussi de domination, se reproduisent sans heurts. La superstructure inclut les lois, la culture, les rapports sociaux, l’organisation politique, l’armée, etc., alors que la base économique représente le système sur lequel la superstructure se développe. Ainsi, la superstructure est directement au service du système économique capitaliste, par le biais notamment du système parlementaire bourgeois. C’est pourquoi il est illusoire de changer le système sans toucher à la base économique. C’est pourtant ce que les réformistes essaient de faire croire.

C’est grave de voir qu’il y a de moins en moins de gens qui vont voter ! Il faut absolument contrer cela, c’est un danger pour la démocratie.

En effet, c’est un danger pour la démocratie… bourgeoise. Mais c’est très positif pour ceux et celles qui veulent gagner les prolétaires à la lutte et faire de l’action politique une arme réelle de changement. Les exploitées n’ont surtout pas à sauver le système qui les opprime. Au contraire, la première base pour construire une autre démocratie et changer le pouvoir pour de bon, c’est d’agir en dehors de la politique imposée par la classe dominante. De moins en moins de gens vont voter, mais les médias bourgeois ne cherchent pas à l’expliquer. Ils ne font que répéter le mantra: il faut aller voter! Alors qu’en réalité, il faut transformer complètement la politique. Et cela commence précisément par rejeter la politique bourgeoise et ses élections.

On doit faire notre devoir citoyen et contribuer à la démocratie en allant voter. Dans d’autres pays, des gens meurent pour cela !

Jamais auparavant, les milliers de personnes mobilisées dans la lutte n’ont autant eu le sentiment d’avoir une prise sur les politiques pourries des gouvernements. Voilà la meilleure contribution à faire pour rendre la démocratie vivante et populaire. Ce sentiment, ce n’est surtout pas les élections qui le procurent. Au contraire, le commentaire qu’on entend le plus souvent en ce moment, c’est le sentiment d’impuissance et de découragement devant le manque de choix: «peu importe pour qui je vote, c’est du pareil au même». Tout cela n’est ni mobilisateur, ni stimulant pour engager les gens à s’activer et changer les choses. Il n’y a rien d’actif politiquement à aller cocher son bulletin de vote une fois aux quatre ans.

Oui, mais en attendant votre révolution, là il faut absolument battre Charest !

Nous ne voulons pas juste battre Charest: il faut battre la bourgeoisie au grand complet, quelque soit ses représentantes au parlement: Legault et la CAQ, Marois et le PQ, et bien sûr les libéraux. Si Charest déclenche les élections, c’est au contraire pour les gagner, et redonner toute sa légitimité au parlement. Si nous refusons les élections, c’est justement pour préserver les acquis de mobilisation. Et le plus positif de ces acquis, c’est la construction d’un courant de lutte qui se définit résolument en dehors du cadre parlementaire bourgeois.

e p D T F s