Drapeau Rouge №101
« 10, 100, 1 000 AMIR KHADIR »…

Pour faire quoi au juste ?

La prochaine élection sera certainement déterminante pour l’avenir du parti autoproclamé de la «gauche québécoise», Québec solidaire (QS). Lors de l’élection de 2008, les résultats de QS avaient été largement en deçà de ce à quoi ses partisanes et partisans s’attendaient. Son taux d’appui n’avait que très légèrement augmenté par rapport à l’élection précédente, passant de 3,64% à 3,79%. En termes de suffrages exprimés, Québec solidaire n’avait obtenu que 122 618 voix – en baisse de 21 800 à comparer au scrutin de mars 2007. De fait, seule l’élection d’Amir Khadir dans la circonscription montréalaise de Mercier lui avait permis de «triompher».

Cette fois-ci, Québec solidaire espère que la crise sociale qui secoue la province depuis le mois de février, ainsi que la notoriété acquise de par les multiples interventions de son co-porte-parole et député, lui permettront d’augmenter sensiblement ses résultats (QS cible officieusement cinq circonscriptions).

Pour un parti dont l’objectif premier est de prendre le pouvoir par la voie électorale et de former le gouvernement qui dirigera l’État québécois, il est, de fait, absolument nécessaire pour QS d’enregistrer des gains sur ce terrain. S’il ne réussit pas à faire élire un plus grand nombre de députées – si Amir Khadir se retrouve encore seul à l’Assemblée nationale, voire s’il ne réussit pas à être réélu dans sa -circonscription – on peut penser sans trop se tromper que Québec solidaire sera condamné à rejoindre ses nombreux prédécesseurs (Mouvement socialiste, NPD-Québec, Parti de la démocratie socialiste, Rassemblement pour l’alternative progressiste, Union des forces progressistes…) au panthéon des «alternatives».

Québec solidaire mise notamment sur le succès d’estime obtenu par son unique député pour inciter les gens à voter en sa faveur. Lors du dévoilement de son slogan électoral, la présidente du parti, Françoise David, l’a exprimé en ces termes: «Si un seul député de Québec solidaire a réussi à faire du brasse-camarade, imaginez ce qu’on pourrait faire avec une équipe de deux, trois ou plus !»

Il est vrai qu’Amir Khadir a souvent réussi à placer de bonnes interventions, que ce soit à l’Assemblée nationale ou à l’extérieur – nous le reconnaissons d’emblée. Et ses prises de position lui ont parfois valu une franche hostilité de la part d’un certain establishment politique – en particulier du côté de l’empire Quebecor, dont les principaux médias n’ont cessé de le stigmatiser. Là, toutefois, n’est pas la question. Demandons-nous plutôt: à quoi donc sert le député Khadir? Quelle est l’utilité, au fond, de ses frasques et prises de position?

En utilisant la tribune qu’est l’Assemblée nationale et en bénéficiant de «l’aura» qui vient avec le statut de député, Amir Khadir ne contribue-t-il pas à légitimer ces institutions? Ne cherche-t-il pas d’ailleurs à rétablir leur légitimité? C’est en tout cas ce qu’il n’hésite jamais à affirmer lui-même, à chaque fois qu’il en a l’occasion (on ne lui reprochera pas son honnêteté à cet égard; c’est plutôt quand l’on prétend que l’élection de députées de Québec solidaire pourra nous mener à un «dépassement» du capitalisme – voire au socialisme – qu’on nous ment effrontément).

Dans toute l’histoire de tous les pays capitalistes avancés, le parlement n’a jamais été que le lieu où la classe dominante va chercher sa légitimité pour appliquer des politiques qui ne répondent qu’aux exigences de sa propre existence et à celles du système basé sur la propriété privée des moyens de production – quand elles ne sont pas carrément décidées ailleurs. Et les divers gouvernements qui se succèdent – gauche, droite, gauche, droite… – n’agissent jamais autrement que comme «le comité exécutif chargé de gérer les affaires communes de la bourgeoisie », pour reprendre l’heureuse formule utilisée il y a longtemps par Marx et Engels, dont l’histoire a prouvé la justesse cent fois plutôt qu’une.

Nous avons déjà démontré[1] en quoi le programme économique de Québec solidaire n’ouvre aucune perspective vers le socialisme ou une société débarrassée de l’exploitation et de la domination de classe. Son programme, c’est celui d’un capitalisme d’État made in Québec, qui ferait la part belle au capital autochtone (petites et moyennes entreprises québécoises, entreprises d’économie sociale et communautaire, etc.). Un capitalisme, disions-nous, «sur lequel l’État se donne quelques outils d’orientation générale (politique d’investissement, d’achat, d’incitatifs fiscaux) permettant de favoriser certains secteurs de la bourgeoisie au détriment d’autres, mais dans lequel toute réelle planification est impossible puisque l’essentiel du développement reste aux mains des capitalistes privés, soumis à leurs besoins d’accumulation».

La plateforme électorale que QS a adoptée à son plus récent congrès en avril dernier, et qui se présente sous la forme d’une longue liste d’épicerie, est du même ordre: on promet une fiscalité plus juste, une plus grande contribution des entreprises au trésor public, un meilleur contrôle des retombées de l’exploitation des ressources naturelles (notons sur ce volet que le parti ne remet aucunement en cause l’exploitation par le Québec des ressources naturelles en territoires autochtones, dans la mesure où il y a entente avec les communautés qui y vivent sur «le type de développement» à privilégier: on est donc bien loin d’une véritable reconnaissance de leur droit à l’autodétermination), un soutien à la création et la croissance d’industries «créatrices d’emplois», etc. Le moins qu’on puisse dire, c’est que tout ça n’est vraiment pas à la hauteur des aspirations exprimées par le mouvement social et populaire des six derniers mois.

L’élection de deux ou trois autres «Amir Khadir», comme Françoise David le souhaite, n’aurait en bout de ligne comme conséquence que de favoriser le recentrage de Québec solidaire, désormais appelé à se positionner de plus en plus comme un «parti de gouvernement». Les impératifs de la crédibilité et de la respectabilité – celle de QS, mais aussi celle des institutions que le parti souhaite diriger – amèneront Québec solidaire à modérer de plus en plus son discours (comptez sur la députée Françoise David pour ce faire…).

L’expérience de ceux et celles qui ont pensé que Québec solidaire pourrait s’avérer un outil de changement social, de fait, semble arrivée à terme. Les militantes et militants qui souhaitent sincèrement un tel changement ont mieux à faire que de la poursuivre inutilement. Leur place est dans la rue et leur utilité, s’il en est, ne sera jamais plus grande que s’ils et elles s’investissent dans le combat politique pour faire naître et matérialiser ce qui sera le seul changement qui en vaille la peine – la destruction du capitalisme et la construction d’une société nouvelle et socialiste.

Serge Gélinas
  • 1. «Au-delà du capitalisme… encore le capitalisme!? – Québec solidaire et l’économie», Le Drapeau rouge, n° 99, novembre-décembre 2011, p. 6.
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