Drapeau Rouge №100
Plan nord, exploration pétrolière, gaz de schiste...

Avis aux capitalistes : le territoire n’est pas à vous !

« Quand vous aurez coupé tous les arbres, quand vous aurez pollué toutes les rivières et tué tous les animaux, peut-être comprendrez-vous que l’argent ne se mange pas. »

– Sitting Bull

Ça y est ! Le gouvernement Charest a trouvé LA solution à tous les problèmes économiques de la province. L’État québécois va développer le Plan Nord pour en faire le nouveau Klondike des années 2000. Dans cette région représentant 72 % du territoire québécois (quand même !), peuplée de 120 000 habitants (dont 35 000 Autochtones), il entend stimuler les projets miniers visant à explorer et exploiter un sol riche en minerais de toutes sortes et y « investir » pas moins de 80 milliards de dollars au cours des 25 prochaines années.

Mais que signifie exactement ce fameux Plan Nord ? A qui iront ces 80 milliards « d’investissements » en fonds publics ? Pourquoi faudrait-il que les Autochtones et les populations locales appuient un tel plan, alors que l’argent provenant de l’État québécois sera versé directement à des compagnies sur lesquelles il n’exerce aucun « contrôle » ? Pourquoi au final, subventionner des compagnies pour qu’elles s’approprient les richesses d’un sol appartenant à tout le monde ? Pourquoi bouleverser des milieux, des environnements et des modes de vie qui existent depuis des centaines d’années, pour des profits qui ne bénéficieront qu’à une poignée ? Est-ce vraiment utile de faire miroiter des emplois alléchants dans les mines – mais qui disparaîtront une fois l’extraction terminée ?

Le Plan Nord, à l’image de tous ces projets d’exploration et d’exploitation de minerais, de pétrole et de gaz, n’est que le même vieux plan capitaliste d’exploitation des ressources naturelles, dont le but prioritaire est la réalisation de profits pour les compagnies minières impliquées, sous couvert de « relance économique ». But prioritaire, parce que toutes les autres considérations, que ce soit le respect des territoires autochtones, la préservation des ressources ou de l’environnement, les résistances populaires dans les municipalités, les déplacements de population, l’exploitation de travailleurs étrangers sans protection, les conséquences néfastes pour certaines couches prolétaires dans les régions éloignées, sont traitées comme des obstacles embêtants qu’il faut chercher à balayer du revers de la main. Le Plan Nord, c’est une autre démonstration par A + B que l’État québécois (comme tout État sous le système capitaliste) est un État fait sur mesure pour les bourgeois et leurs compagnies. Le Plan Nord, c’est une nouvelle raison de plus pour changer ce système pourri avant qu’il ne détruise tout et qu’il ne reste plus que de « l’argent à manger », pour paraphraser Sitting Bull.

Le 9 mai 2011, il y aura donc bientôt un an, le premier ministre Charest annonçait en grandes pompes son fameux Plan Nord, qu’il présentait alors comme rien de moins que « le projet d’une génération », ajoutant que par son potentiel minier, « le Nord nous offre l’occasion de s’associer au développement des économies émergentes en assurant une exploitation responsable des ressources qu’il recèle ». Rien n’étant trop beau, il dira même, dans le document de présentation intitulé Faire le Nord ensemble que « par ses retombées économiques et le développement social qu’il entraînera, le Plan Nord améliorera les conditions de vie des populations nordiques. Par les besoins qu’il générera en main-d’œuvre, en savoir, en expertise, ses bienfaits se répercuteront à la grandeur du Québec, car ce grand projet, c’est d’abord celui de tous les Québécois. » Vraiment ?

Au-delà des mots creux habituels, et du fait qu’on prétend que ce plan créera « 20 000 emplois par année », les premières études qui se sont penchées sur les retombées réelles du Plan Nord pour le gouvernement et la population (pour les compagnies, on n’a aucun doute !) démontrent sans équivoque que les profits ne seront pas pour le public, mais bien pour les compagnies. Une étude de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), un organisme indépendant sans but lucratif, estime que sur les 33 milliards $ prévus dans le Plan Nord pour les dépenses reliées aux projets privés et à leurs infrastructures, au moins 16,5 milliards $ seront consentis aux compagnies par le gouvernement. Or, les recettes fiscales que ce même gouvernement estime recevoir grâce au Plan Nord ne dépasseraient pas 14,2 milliards de dollars (Journal Les Affaires, 16 mars 2012). L’IRIS ajoute un montant de 6,15 milliards en nouvelles dépenses publiques reliées à l’augmentation des coûts dans les services de santé, d’éducation et d’infrastructures municipales qui vont résulter de l’augmentation de population dans les régions du Plan Nord (Côte-Nord, une partie du Saguenay-Lac-St-Jean, la Baie-James et le Nunavik).

L’IRIS estime donc que le « trésor québécois » affichera une perte nette de 8,5 milliards de dollars à la conclusion du Plan Nord. Jean Charest a vivement contesté ces chiffres, opposant une étude de la firme Secor (consultante payée par son gouvernement), qui annoncerait pour la même période « des retombées de 147 milliards de $ et 37 000 emplois ». Pardonnez-nous, mais on préfère quand même un avis indépendant à celui du gouvernement. Et tiens, même si on y croyait, on constate déjà qu’on est bien loin des 20 000 emplois par année clamés il y a à peine un an…

À ceux qui se demandent où iront ces milliards de dollars en infrastructures, sachez que plusieurs compagnies s’en lèchent déjà les babines. Dans un article paru dans le journal La Presse du 10 mars dernier sous le titre « Québec Inc. salive déjà », le journaliste Martin Vallières indique que le Plan Nord « recèle beaucoup d’attraits pour les entreprises d’ici ». Même s’il est trop tôt pour chiffrer le potentiel d’affaires et de rentabilité, plusieurs entreprises, qu’elles soient dans le secteur minier, les transports ou les infrastructures, bénéficieront de cette manne. De ce côté, on mentionne deux firmes de génie-conseil ayant suffisamment d’expertise pour être de la partie : Genivar et… SNC-Lavalin. Ici, personne ne semble s’embarrasser des malversations comptables criminelles – qui totaliseraient 35 millions – ni des liens douteux de cette entreprise en Libye : l’analyste Pierre Lacroix de Valeurs mobilières Desjardins nous rassure en disant que cette « mauvaise séquence (sic) devrait s’avérer de courte durée » pour l’entreprise. Et pendant ce temps on criminalise les étudiantes et étudiants… Parmi les autres compagnies qui font la ligne pour avoir leur part du butin, mentionnons les firmes de structures d’acier Canam et ADF et la compagnie Stella Jones (pièces de bois pour infrastructures). Dans le secteur minier aurifère, les sociétés Osisko, Virginia et Richmont (pour ne nommer que les québécoises) sont bien placées, de même que Orbit Garant (qui fait dans le forage).

Le transport de minerai, mais aussi celui des travailleurs, deviendra un enjeu majeur pour le développement du Plan Nord, en raison de l’éloignement des grands centres et des distances énormes à parcourir d’un chantier à l’autre. Pour le Canadien National, « le Plan Nord représente une autre importante occasion de croissance d’ici quelques années ». L’entreprise de camion Transforce et le transporteur aérien Hélicoptères canadiens sont aussi sur les rangs pour recevoir leur pactole en fonds publics.

D’aucuns diront que le gouvernement pourra tout de même recevoir des redevances de l’industrie minière, redevances qu’il a fait passer de 10 % à 16 % en 2010-2011. L’État québécois s’est exécuté après avoir été dénoncé sur toutes les tribunes pour avoir laissé les compagnies minières brader les ressources à leur seul profit pendant des années. Mais malgré ce qu’on peut penser, cette augmentation des redevances est tout simplement dérisoire, puisqu’il ne s’agit pas d’un pourcentage prélevé sur la quantité de matière extraite, mais bien uniquement sur les profits générés… Cela signifie que depuis des années, les entreprises minières au Québec se sont appropriées, pour un prix risible, les territoires qu’elles exploitent et dont elles tirent aujourd’hui d’alléchants profits. De l’aveu même des dirigeants de l’industrie, « cette hausse les embête moins que l’article 91 de la réforme de la loi sur les mines qui donnera aux municipalités et MRC un pouvoir sur l’activité minière dans certaines parties de leur territoire ». Si l’industrie proteste un peu trop fort, le gouvernement pourrait bien mettre au rancart cette réforme qui n’est pour le moment qu’un projet de loi.

Le boom minier ? Plutôt boom des loyers et de l’exploitation…

À ceux qui diront « oui, mais il y a de la création d’emplois », l’expérience albertaine avec son boom des sables bitumineux est un bon indicateur des tactiques capitalistes qui risquent de s’installer au cours du déploiement du Plan Nord, pour obtenir une main-d’œuvre flexible, facilement exploitable et à bon marché.

Dans un scénario digne du début du 19e siècle, le gouvernement canadien a assoupli en 2007 les règles du Programme de travailleurs étrangers temporaires. Il permet désormais aux entreprises d’embaucher des employés non qualifiés dans presque tous les corps d’emplois. Il suffit pour les entreprises de démontrer que le poste a été affiché pendant sept jours sur un site Internet, après quoi elles sont réputées faire face à une « pénurie ». Les salariés immigrants ne sont ici que pour une période de deux ans, renouvelable une seule fois, soit un séjour maximal de quatre ans. Très souvent, les entreprises préféreront embaucher cette main-d’œuvre « jetable » plutôt que d’offrir des conditions décentes aux travailleurs.

Appliqué en Alberta, le programme a donné lieu aux pires abus, selon le directeur québécois du Syndicat des Métallos Daniel Roy, qui dénonçait d’ailleurs le fait qu’aucune organisation syndicale n’a été associée aux discussions pour l’élaboration du Plan Nord. Le nombre de travailleurs étrangers temporaires – et donc sans droit – a presque triplé depuis 2006 en Alberta, passant de 22 000 à 58 000 par année. « Plusieurs se retrouvent avec un salaire minimal, entassés dans de petits appartements pour lequel ils doivent payer plusieurs milliers de dollars par mois. S’ils se brouillent avec leur employeur et que ce dernier les congédie, ils sont renvoyés illico dans leur pays, le permis de travail étant lié à l’employeur. Une infime minorité peut espérer accéder à un statut de résident permanent. »

Selon les Métallos, on prévoit recruter des travailleurs étrangers dans le Plan Nord. En effet, il faudra trouver et former 2 500 personnes d’ici cinq ans pour le projet. Comme c’est dans le nord du Québec que le bassin de popu-lation est le moins important, les installations minières reposeront en grande partie sur le modèle de Fly-in fly-out, c’est-à-dire une main-d’œuvre n’habitant pas sur les sites mais y résidant seulement les jours de travail pour repartir pendant les congés. Un modèle idéal pour profiter du fameux Programme de travailleurs étrangers temporaires.

Ce programme nous rappelle l’exploitation dont furent victimes les « Fros », ces travailleurs immigrants étrangers venus d’Europe et qui ont fait grève pour protester contre les conditions insalubres qui régnaient à la mine Noranda en Abitibi dans les années 1930. Pour avoir osé lutter, ils ont tous été congédiés massivement et expulsés de la région. Il nous rappelle les quelque 17 000 travailleurs chinois, venus en Colombie-Britannique entre 1881 et 1884, pour travailler à la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique. Travaillant pour 1 $ par jour, ils devaient payer leur nourriture, leur campement et leurs ustensiles de cuisine, contrairement aux travailleurs « blancs » qui étaient de surcroît mieux payés (1,50 $ à 2,50 $ par jour). On confiait alors aux travailleurs chinois les travaux les plus durs et les plus dangereux. Plusieurs y ont d’ailleurs laissé leur vie. 100 ans plus tard, qui ose dire que ce système a vraiment changé ?

À ceux qui diront que les régions ciblées pourront bénéficier d’un boom économique sans précédent, on constate que pour le gouvernement, « les régions » excluent sans doute… les prolétaires et la population plus pauvres vivant sur ces territoires. En fait, pour tous ceux et celles qui ne travaillent pas dans le secteur minier, les hausses faramineuses de loyer provoquées par la ruée vers leurs régions signifient un appauvrissement automatique. Dans un article du Journal de Montréal intitulé « Les pauvres mis à l’écart », on donnait plusieurs exemples de cet effet désastreux. Se loger à Sept-Îles coûte 45 % de plus qu’ailleurs au Québec. À Rouyn-Noranda, la municipalité manque de places pour loger les plus démunis. Un agent de développement dans le logement social s’en indignait : « Il est inacceptable de voir autant de richesse créée dans la région et d’en faire payer le prix aux pauvres. Oui, il y a des retombées économiques, mais ça n’augmente pas les prestations des plus pauvres. Une mère monoparentale qui travaille dans un commerce au détail n’a pas d’augmentation salariale, mais elle doit payer plus pour son logement. Si on suit les courbes du prix de l’or et du taux d’inoccupation, ça se suit… » En Abitibi, le taux de disponibilité des logements de trois chambres et plus est de 0 %, affectant grandement les familles qui subissent des hausses de loyer de près de 285 $ par mois dans certains cas ! De 2008 à 2011, le prix moyen des maisons unifamiliales a grimpé de 43 % à Rouyn-Noranda, de 46 % à Val d’Or et de 36 % à Sept-Îles. Les travailleurs qui arrivent en région ont du mal à se loger, et les gens qui y habitent voient leur loyer augmenter.

Dans ces régions du Nord, le développement minier, c’est aussi le spectre des villes-fantômes et de la destruction de territoires. Rappelons-nous de l’Iron Ore ou encore la minière Québec-Cartier (aujourd’hui Arcelor Mittal), qui n’hésitaient pas à attirer les mineurs et leurs familles à des centaines de kilomètres au nord de Sept-Îles en construisant des villes… qui sont aujourd’hui à l’abandon. Rappelons-nous la ville de Gagnon, créée en 1960 et détruite devant les yeux des habitants en 1985, à la suite de la crise du fer. Souvenons-nous de Schefferville qui comptait 4 500 résidents en 1981, où ne résident plus que 200 personnes. Souvenons-nous de Radisson, le village non-autochtone le plus au nord de la province, fondé en 1971 par Hydro-Québec pour loger 4 000 ouvriers durant la construction de la Baie James. Il compte aujourd’hui 300 âmes et risque la disparition. Aujourd’hui, les développements routiers et couloirs aériens vont favoriser la pratique du Fly-in fly-out, mais ce sont dans tous les cas les familles ouvrières qui paient le prix de ces conditions instables et fragiles.

Le seul développement possible sous le système capitaliste, qu’il soit dans le secteur des ressources naturelles ou ailleurs, c’est celui de l’exploitation, de la marchandisation au profit de capitalistes qui veulent posséder et faire des profits. Le reste, que ce soient les communautés autochtones, travailleuses, immigrantes qui en souffrent, ou que les territoires soient détruits, cela importe peu, si eux font des profits ! À ceux et celles qui pensent encore que les gouvernements bourgeois sont réformables et qu’on pourra les convaincre d’instaurer le bien commun : nous disons, 200 ans de capitalisme, c’est assez !

Pas de réforme possible : l’État québécois est capitaliste !

À bas l’État bourgeois !

Carmen Sicard
e p D T F s