À l’occasion de la Journée internationale de soutien à Leonard Peltier le 4 février dernier, la Maison -Norman Bethune a organisé une présentation sur ce militant autochtone des États-Unis.

On a souvent comparé Leonard Peltier à Nelson Mandela, fondateur historique du Congrès national africain (ANC). Celui-ci fut emprisonné près de 30 ans parce qu’il préconisait la lutte armée pour mettre fin au régime d’apartheid sévissant dans son pays et organisait ses compatriotes noirs et multiethniques en ce sens, avant de devenir président en 1994 d’une Afrique du Sud plus démocratique.

Leonard Peltier est emprisonné depuis le 6 février 1976 pour un crime qu’il n’a pas commis. Il est incarcéré depuis 35 ans. Parmi les prisonniers politiques actuels, c’est peut-être celui qui est en prison depuis le plus longtemps. Ramsey Clark, ancien ministre de la Justice des États-Unis qui fut son avocat, écrit à son sujet : « De toute part, des gens éclairés voient en lui le combat des peuples autochtones pour leur vie, leur dignité, pour leur souveraineté, leur futur. Et ils se demandent comment il se fait que cet homme soit incarcéré depuis si longtemps alors que son innocence est connue par ceux-là même qui le gardent en prison. »

Le Nelson Mandela américain a reçu d’innombrables appuis à travers le monde réclamant sa libération. Entre autres, du Congrès national des Indiens d’Amérique, du Congrès national des Églises, du Parlement européen… Des personnalités diverses : le commandant Marcos, Mgr Desmond Tutu, le Dalaï Lama, Rigoberta Manchu (ancien prix Nobel de la paix), feu Danielle Mitterrand (épouse de François Mitterrand), Jesse Jackson et Nelson Mandela lui-même, ainsi que l’acteur Georges Aquilar (mari de l’actrice et réalisatrice Josiane Balasko). Amnistie internationale considère Peltier comme un prisonnier politique, dont les recours pour obtenir une réparation légale ont tous été épuisés. Le gouvernement des États-Unis a rejeté à plusieurs reprises les demandes d’un réexamen officiel. Depuis le 16 octobre 1999, Amnistie internationale reconnaît qu’un nouveau procès n’est plus une option possible et est convaincue que Peltier devrait être libéré immédiatement et sans condition.

Dans sa campagne électorale de 1992, Bill Clinton avait déclaré : « Je n’oublierai pas Leonard. » Pourtant, en janvier 2001, malgré cette promesse, Bill Clinton abandonne Leonard dans sa cellule. Le FBI s’en serait trop offusqué. Peltier a placé une nouvelle demande de clémence présidentielle auprès de Barack Obama…

De fait, le seul crime commis par Leonard Peltier, c’est d’être un autochtone (ou un « amérindien », comme on le dit couramment) et d’avoir défendu son peuple agressé et surtout, de le défendre encore. Son histoire est glorieuse : 35 ans d’incarcération, 35 ans de persécution et de luttes. Au total, 50 ans de militantisme et de dévouement à la résistance de son peuple.

Quelques points de repère sur sa vie

Leonard Peltier est né le 12 septembre 1944 dans le Dakota du Nord aux États-Unis. Il est Sioux et a aujourd’hui près de 67 ans. Il a sept enfants et de nombreux petits-enfants. En 1970, à l’âge de 16 ans, il commence à militer au sein de l’American Indian Movement, créé en 1968. Leonard Peltier a été arrêté au Canada le 6 février 1976 et est détenu depuis. Il n’avait pas encore 32 ans. Le Canada est donc responsable de cette détention abusive et injuste, puisque c’est lui qui a permis que Leonard Peltier soit extradé aux États-Unis. Leonard Peltier est un prisonnier politique qui est accusé d’avoir tué deux agents du FBI. Cet organisme n’a pas ménagé les campagnes contre lui et sa libération. On lui a fait la vie dure même en prison. Il a de nombreux problèmes de santé : problèmes cardiaques, diabète, problèmes de vision en raison de mauvais soins, cancer de la prostate, etc. Il a eu dans tous les cas beaucoup de difficultés à obtenir les soins requis. On a aussi créé toutes sortes d’obstacles pour empêcher sa famille de le voir.

Son arrestation et son extradition du Canada ont été obtenues sur la présentation par le FBI de dépositions frauduleuses qui furent obtenues par la coercition, sur la personne de Myrtle Poor Bear, une jeune Autochtone dont le témoignage sera écarté par le juge sur la base d’instabilité mentale au moment du procès.

Son procès a été une véritable parodie de justice. On a choisi de faire le procès dans la région renommée comme étant la plus raciste. Ses avocats se sont vus imposer des restrictions draconiennes et n’ont pas été autorisés à présenter des témoins-clés, alors que le FBI s’est rendu coupable de subordination de témoin et de parjures en produisant des témoins fabriqués et une expertise balistique falsifiée. Le gouvernement a admis ultérieurement et à deux reprises qu’il ne sait pas qui a tué les deux agents et a d’ailleurs modifié les termes de la condamnation, de deux meurtres au premier degré à celui de complicité pour meurtre et cela, en l’absence même d’une révision du procès. Depuis qu’il militait à l’American Indian Movement, Leonard Peltier était la cible du FBI, qui avait donné pour consigne d’arrêter les « Indiens » de cette association « sous n’importe quel chef d’accusation ».

Faits et gestes d’une époque révolutionnaire

Le cas de Leonard Peltier ressemble à celui de Mumia Abu Jamal, qui est incarcéré quant à lui depuis 30 ans pour un crime qu’il n’a pas commis lui non plus. Les deux ont eu des procès bidon, qui n’ont pu faire ressortir la vérité. Les deux ont été trouvés coupables dans des situations similaires. Leonard Peltier était à Oglala pour défendre ses compatriotes en danger. Mumia Abu Jamal a été tiré par la police au moment où il courait au secours de son frère, attaqué par la police.

Dans les deux cas, les faits se sont passés à une époque révolutionnaire, où on voulait changer le monde et défendre les minorités. Une époque emballante qui obligeait la bourgeoisie à montrer son vrai visage et à agir cruellement, sans respect des règles démocratiques.

Dans un film sur les Weathermen présenté aussi à la Maison Norman Bethune, une militante de cette époque l’expliquait bien : « Beaucoup de gens, disait-elle en substance, voulaient changer le monde et ils savaient que c’est par la violence qu’on pouvait y arriver. Malgré une opposition monstre à la guerre du Vietnam, le gouvernement américain continuait à la faire. Nous allions faire la guerre au gouvernement. C’était emballant de s’y impliquer et d’y travailler. Cela aurait pu réussir. J’embarquerais à nouveau dans un tel mouvement, pour changer le monde qui en a grand besoin. »

Leonard Peltier et Mumia Abu Jamal ont été des militants actifs de deux grandes organisations d’autodéfense de cette époque aux États-Unis. Pour Leonard Peltier, c’était l’American Indian Movement (AIM), fondé en 1968. Pour Mumia Abu Jamal, ce fut le Black Panther Party, fondé en 1970. Ces deux organisations furent cruellement réprimées par le FBI. N’en citons que deux exemples. De la fin de 1973 à la fin de 1975, 80 militants autochtones traditionnalistes furent tués dans la région d’Oglala. Seulement en 1970, 38 leaders du Black Panther Party, dont Bobby Hutton et Fred Hampton, furent aussi assassinés.

La bourgeoisie, acculée au mur, montrait son vrai visage. Au début de son livre En direct du couloir de la mort, Mumia Abu Jamal écrit :

« Mon ami, je préfère t’avertir. Si tu crois à la démocratie américaine et au rayonnement de son Empire, alors referme immédiatement ce livre. Maintenant ! […] Dans ces pages, tu entendras d’autres voix, celle de l’Amérique noire, de l’Amérique de la révolte, de l’Amérique des cachots et ses habitants assignés à l’enfer. Ici, ces voix et ces cris sans fin, angoissés, déchirants, sont ceux de la douleur, de la révolte, ceux des hommes et des femmes enfermés qui hurlent à tes oreilles bouchées qui refusent d’entendre… » Voilà, selon Mumia Abu Jamal, l’Amérique réelle.

Restons pour l’instant dans cette période révolutionnaire des années 1960 et 1970 aux États-Unis et qui sévissait aussi un peu partout dans le monde. Durant les années 1960, les Students for Democratic Society (SDS) sont très actifs, entre autres contre la guerre au Vietnam et en général pour changer le monde. Alors que naissent le Black Panther Party et l’American Indian Movement, le SDS va se scinder en trois tendances. La première deviendra une organisation clandestine, les Weathermen, qui mènera des actions armées. La deuxième tendance sera marxiste-léniniste et inspirera la formation du RCP, USA (Revolutionary Communist Party). La troisième tendance formera un autre parti populaire, le Progressive Labor Party.

À la fin des années 1970, issue du Black Panther Party attaqué de toutes parts, naîtra une organisation clandestine, la Black Liberation Army, qui mènera des actions armées et libérera de prison une de ses fondatrices, Assata Shakur. Elle se réfugiera à Cuba et y est toujours.

L’absence de démocratie aux États-Unis

Comme le disait Mumia Abu Jamal, l’Amérique n’a rien de démocratique. L’histoire des Sioux, dont Leonard Peltier est un illustre représentant, en est un bon exemple. La manière dont le FBI s’est débarrassé des organisations qui voulaient changer le monde et défendre les minorités à la fin des années 1960 et au début des années 1970 en est un autre.

Il resterait aux États-Unis trois millions d’Amérindiens survivants du génocide commis par les colons et l’armée américaine au 19e siècle. Ils vivent pour la plupart dans la misère et la pauvreté, dépouillés de leur territoire et de leurs moyens de survie. Parmi les Amérindiens, les Sioux forment une grande nation qui a été en contact depuis le 17e siècle avec l’Europe et entre autres, avec les trappeurs français, d’où les noms qu’on y trouve tels « Peltier » par exemple.

À partir de 1854, les Sioux tentèrent d’arrêter la progression de la colonisation mise de l’avant par le gouvernement américain. Pendant 25 ans, ils ont lutté sous la conduite de grands chefs comme Sitting Bull, Red Cloud et Crazy Horse. Ils infligèrent à l’armée américaine la fameuse défaite de Little Big Horn en 1876, au cours de laquelle le général Custer fut tué. Après la mort de Crazy Horse, la soumission de Red Cloud et l’assassinat de Sitting Bull en 1890, ainsi que le massacre de 200 Amérindiens à Wounded Knee au Dakota du Sud en décembre de la même année, allaient miner la résistance des Sioux, sans néanmoins en avoir raison. En 1934, une loi sur les Indiens comme celle qui existait au Canada, mit sur pied des réserves pour coloniser les territoires amérindiens. Cette loi qui cherche à diviser les Amérindiens entre eux reçut beaucoup d’opposition de leur part.

Le mouvement de résistance a repris de l’ampleur dans les années 1960 avec la création de l’American Indian -Movement en 1968 et le développement d’une solidarité avec les autres nationalités opprimées aux États-Unis, ainsi qu’avec les travailleurs et travailleuses. Ce mouvement de résistance allait être en lien avec tout le mouvement qui à la fin des années 1960 et au début des années 1970, voulait changer le monde, lutter contre la guerre du Vietnam et défendre les minorités dont nous avons déjà parlé. L’État américain n’allait pas laisser la résistance se développer ainsi.

Le FBI va recycler un programme qu’il avait créé en 1956 pour lutter contre le Parti communiste des États-Unis. Il le remet à jour en 1971. Son nom : COINTELPRO. Son but : « protéger la sécurité nationale, prévenir la violence et maintenir l’ordre social et politique existant ». Tous les moyens, allant jusqu’à l’assassinat politique, furent employés à cette fin.

Ce programme a eu du succès, particulièrement contre le Black Panther Party et l’American Indian Movement. Il eut moins de succès contre les organisations clandestines qui menaient des actions armées, comme les Weathermen et la Black Liberation Army. Les méthodes du COINTELPRO étaient complètement anti-démocratiques. Une note du directeur du FBI en donne un exemple : « Le but de l’action du COINTELPRO est de perturber le Black Panther Party, peu importe s’il existe des faits pour prouver les accusations. »

Incident à Oglala

Robert Redford a produit un film sur l’incident qui nous intéresse : Incident à Oglala. C’est dans ce village que Leonard Peltier est accusé d’avoir tué deux agents du FBI. Il y avait des conflits à la réserve de Pine Ridge. Le grand chef Richard « Duck » Wilson, qui n’avait été élu que par une mince majorité des membres de la réserve, faisait la pluie et le beau temps. Il était de mèche avec des promoteurs d’une mine d’uranium sur le territoire de la réserve, ce à quoi des militants traditionnalistes s’opposaient farouchement. Pour les faire taire, le chef Wilson trouva facilement de l’argent pour créer une milice privée, « Guardians of Oglala Nation » (Goons) qui assassina, avec la complicité du FBI et de la police régulière, pas moins de 80 militants traditionnalistes de novembre 1973 à la fin de l’année 1975.

Face à ces crimes, les traditionnalistes demandèrent l’aide de l’AIM. Dix-sept militants dont Leonard Peltier s’installèrent dans un campement sur une ferme amie près du village d’Oglala et réussirent à ralentir la répression des Goons.

Un matin de juin 1976, la propriété où campent les militants de l’AIM est encerclée par les Goons, des agents du FBI et de nombreux policiers. Deux agents du FBI en voiture rentrent dans la propriété. Ils poursuivent l’auto que conduit un jeune Sioux. Ils tirent… Croyant à une intervention des Goons, des agents du FBI et des policiers, les militants de l’AIM ripostent et on tire à qui mieux mieux des deux côtés. La fusillade terminée, les deux agents du FBI qui avaient amorcé la poursuite du jeune Sioux sont trouvés morts, sans qu’on sache qui les a tués. Les militants de l’AIM profitent du brouhaha qui s’ensuit pour quitter les lieux. Leonard Peltier, qui craignait pour sa vie, ne sera arrêté que six mois plus tard.

Pas besoin de beaucoup d’imagination pour voir que cette poursuite des deux agents du FBI était un coup monté dans le but de mettre de l’huile sur le feu du conflit, ce qui ne tarda pas à se réaliser et a mené à la mort des deux agents du FBI.

Ramsey Clark écrit encore dans l’avant-propos du livre de Leonard Peltier : « Je crois pouvoir expliquer, sans doute aucun, que Leonard Peltier n’a commis aucun crime. Même s’il avait été coupable d’avoir tiré avec le fusil qui a tué les deux agents du FBI – et il est certain qu’il ne l’a pas fait – cela aurait été, quoi qu’il en soit, en état de légitime défense et pas seulement pour défendre son peuple, mais pour le droit de chaque individu et de chaque peuple à être libéré de toute domination et de toute exploitation. »

P.-A. Briand
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