Drapeau Rouge №100
Une réflexion après l’expérience de « Occupy Ottawa » :

Contre le consensus, pour la démocratie populaire

Le texte qui suit est une contribution de camarades du PCR basées à Ottawa, à la suite de leur participation active lors du mouvement Occupy qui a eu lieu dans cette ville à l’automne dernier. Ce bilan concerne spécifiquement le mode de prise de décisions qui avait cours au sein de l’assemblée générale quotidienne. La décision par consensus, qui était alors la règle, a en fait mené à une version « tordue » de la démocratie populaire, dont l’objectif doit pourtant être la participation active et effective des masses à la prise de décision. Cette expérience a permis aux camarades de réfléchir aux formes les plus susceptibles de permettre aux masses de participer activement à la démocratie populaire d’une part, et aux formes qui sous prétexte de chercher l’unité ou l’unanimité, produisent dans les faits une concentration du pouvoir et des décisions qui ne reflètent pas la volonté de la majorité. Nous croyons que cette réflexion est utile pour quiconque réfléchit aujourd’hui aux formes que pourrait prendre un pouvoir populaire, tel que celui auquel nous aspirons sous le socialisme.

– Le Drapeau rouge

« Ce sont les masses qui font l’histoire ! »

(Mao Zedong)

La démocratie n’est pas qu’une simple bonne idée. On n’est pas en faveur de la démocratie parce qu’elle est moralement supérieure à tout autre forme de prise de décision ; et nous ne défendons pas la démocratie parce que les décisions prises démocratiquement sont meilleures que celles prises autrement. Même si ces considérations étaient vraies (et elles le sont à peu près), notre compréhension de la démocratie, c’est qu’elle est nécessaire à la vitalité et à la bonne santé d’un mouvement. Sans démocratie, le mouvement échoue à rester vivant.

Pourquoi est-ce le cas ? La démocratie permet à un grand nombre de personnes d’être engagées dans la prise de décision. Au bout de la ligne, lorsqu’une décision est prise, plus de gens s’y sentent liés et développent une appartenance au mouvement. Ainsi, la direction du mouvement est contrôlée par les gens de l’intérieur. Et quand les gens ont ce sentiment d’appartenance, ils vont davantage s’investir dans les tâches et s’impliquer afin d’en faire un succès. Sans démocratie, lorsqu’un mouvement est dirigé par une petite clique, il ne peut que faillir et s’éteindre.

Nous présentons ici deux formes radicalement différentes de démocratie. D’un côté, le consensus et l’assemblée générale ; de l’autre, nous avons le vote à la majorité simple et un système de délégation. Dans ce contexte, comment caractérisons-nous notre mouvement actuel (Occupy Ottawa) ? Est-il démocratique ? Le consensus est-il supérieur, meilleur qu’un vote à majorité simple ? Est-ce que l’assemblée générale consensuelle est la forme la plus démocratique ? Nous pensons que le consensus, dans les faits, est anti-démocratique par sa nature même, et que l’assemblée générale basée sur ce mode représente en fait une nouvelle forme de prise de décision autoritaire et aliénante.

Nous croyons que le consensus ne permet ni une prise en charge ni un contrôle large et collectif, mais qu’il restreint au contraire l’appartenance de la décision à un petit groupe dirigeant.

C’est avec la volonté de construire un réel mouvement démocratique que le PCR-RCP Ottawa publie ce texte. Nous croyons que c’est uniquement en construisant un réel mouvement démocratique que nous remporterons des victoires. Changeons le monde !

Le consensus : critique et bref survol

Afin qu’une décision par consensus puisse être prise par une instance, la décision en question doit recevoir plus ou moins l’accord de toutes les personnes présentes dans cette instance. Nous disons « plus ou moins » parce que selon l’instance, le seuil d’approbation peut varier : par exemple, dans l’assemblée générale (AG) d’Occupy Ottawa, pour qu’une décision soit entérinée, il fallait qu’elle reçoive 90 % des appuis. Des décisions peuvent fréquemment être bloquées par ceux qui considèrent que la décision va totalement à l’encontre de ce qu’eux ou le mouvement défend, mais la coopération et la discussion sont encouragées. Il existe plusieurs méthodes dans le processus menant au consensus, pour faire en sorte de modifier une proposition pour qu’elle reflète mieux la volonté de l’instance.

Dès le départ, nous constatons une série de problèmes avec ce type de prise de décision. La décision par consensus a pour effet de privilégier la volonté de la minorité sur celle de la majorité ; elle privilégie automatiquement la première proposition mise de l’avant ; elle est difficile à manier dans un groupe large et diversifié ; et elle ne tient pas compte du contenu d’une idée, ni non plus des antagonismes de classe. Détaillons ici nos critiques.

Tyrannie de la minorité

Nous comprenons la démocratie comme étant la règle de la majorité. Dans le processus de décision par consensus, même si une immense majorité d’un groupe appuie une proposition, une petite minorité peut l’empêcher de passer. Par exemple, si on a 80 % d’appuis à une proposition, le fait que 20 % des personnes soient contre va faire en sorte qu’elle sera bloquée. Dans les faits, 80 personnes sur les 100 présentes doivent se plier à la volonté des 20 autres.

Nous avons vu ce phénomène absurde dans notre assemblée générale, quand est venu le temps de voter sur la procédure à mettre en place. Un amendement avait été proposé qui nécessitait l’assentiment de 90 % des personnes présentes, et qui aurait eu pour effet de défaire la proposition principale. Or, comme « seulement » 60 % des personnes environ appuyaient l’amendement, il a été défait. La majorité de l’AG souhaitait que l’amendement soit adopté, mais une minorité a empêché qu’il le soit. Donc, en pratique, la position – minoritaire – exigeant qu’il faille 90 % d’appuis pour qu’un amendement puisse battre une proposition principale, a été votée, alors qu’elle n’était appuyée que par 40 % des personnes. Clairement, le consensus n’a pas été atteint de quelque façon que ce soit sur cette question.

La première proposition : un poids exagéré

Si on réfère à l’exemple précédent, il est clair que la première proposition mise sur la table a déterminé le reste de la discussion, en bénéficiant de plus de valeur que tout autre à venir ensuite. Bien que le 90 % soit une nécessité, tant pour une proposition que pour un amendement ou une contre-proposition, il reste que lorsqu’un amendement n’obtient pas le 90 %, on en revient toujours à la proposition initiale. Cela lui donne donc plus de poids. En ne nous permettant pas de voter entre plusieurs choix, ou en ne permettant pas le vote à la majorité simple, la proposition initiale qui aura été présentée sera bien souvent celle qui sera votée, et souvent, un peu par défaut.

L’idée ici n’est pas de prétendre que le consensus n’est jamais approprié. Il va de soi que dans un petit groupe affinitaire, le consensus est facilement gérable. Par contre, dans un large groupe comme l’AG d’Occupy Ottawa, avec une multitude de gens ayant des conceptions fort différentes du monde, le consensus n’a pas de sens. Le modèle consensuel suppose qu’il y a un accord possible entre des aspects fondamentalement différents de ce mouvement. Bien sûr, ce mouvement est large et doit être inclusif. Mais cela ne doit pas signifier que de petites franges du mouvement puissent exercer leur dictature sur la majorité.

La prise de décision par consensus suppose que l’accord complet est le plus important aspect de la prise de décision. Ainsi, le fait qu’on soit tous d’accord, même si on l’est sur des idées erronées, est préférable au fait d’être divisés sur des idées qui sont justes. Plutôt qu’être en désaccord sur une idée qui ferait en sorte que les gens modifieraient leur opinion, le consensus édulcore les idées et propositions pour les rendre plus agréables au goût de tous et toutes. Dans un tel contexte, où il y a une multitude d’idées présentes et dont beaucoup sont erronées (dans le sens où elles ne reflètent pas correctement une réalité), cela sert à éviter un vrai débat idéologique et en fin de compte, des idées erronées vont durer plus longtemps.

Antagonismes de classe

Il s’agit peut-être de la critique la plus importante à faire au processus de décision par consensus et qui rompt avec l’hypothèse de base du consensus. Le consensus part de l’hypothèse qu’il est possible d’arriver à un accord, peu importe la question qui est sur la table. Mais est-ce nécessairement vrai ? Comme maoïstes, nous savons que la société est divisée en classes qui sont mutuellement antagonistes. Ainsi, les conflits que cela génère n’ont rien à voir avec des intentions ou des incompréhensions. Pour dire les choses simplement, il est dans l’intérêt de la classe des capitalistes de maintenir… le capitalisme. Et il est dans l’intérêt de la classe ouvrière de détruire le capitalisme et d’établir le socialisme. Il est clair que ces deux champs d’intérêts sont mutuellement exclusifs. Il ne peut y avoir d’accord entre le fait de détruire ou de maintenir le capitalisme.

Dans ce contexte, peut-on résoudre une telle situation par consensus ? Bien franchement, non ! Lorsque deux vérités s’affrontent, fondées sur des intérêts mutuellement exclusifs et antagoniques, on ne peut parvenir à un accord. Il n’y a pas de terrain d’entente entre les travailleurs et les patrons et donc, une méthode comme le consensus ne peut régler les désaccords entre les deux classes.

L’assemblée générale : la dictature de ceux et celles qui se présentent

Le consensus ne constitue pas le seul obstacle à la démocratie dans le mouvement « Occupy ». Le modèle de l’assemblée générale n’aide pas lui non plus à créer un réel sentiment d’appartenance au mouvement. Trois problèmes apparaissent immédiatement à l’esprit : la composition changeante de l’assemblée générale, son manque d’imputabilité devant le mouvement, et une mauvaise gestion par des facilitateurs et facilitatrices qui ne sont pas élues.

Dans les faits, l’assemblée générale (AG) est une dictature opérée par ceux et celles qui s’y présentent. Cela signifie qu’il n’y a pas de mécanisme démocratique en place pour assurer que les voix de tous ceux et celles qui composent le mouvement y sont représentées. Au lieu de cela, l’AG est composée simplement des gens qui sont présents au moment où elle se tient. Ainsi, les membres les plus assidus auront davantage leur mot à dire que ceux qui sont incapables d’y consacrer autant de temps. Cela n’est pas démocratique ; on ne peut pas, dans les circonstances actuelles, construire un mouvement de masse en s’attendant à ce que les gens puissent se réunir à chaque jour. Des assemblées quotidiennes sont possibles sur une courte période de temps, mais elles ne peuvent durer sur le long terme. Le modèle de l’AG ne laisse aucune place à ceux et celles qui travaillent ou qui ont d’autres responsabilités. Dans les faits, l’AG exclut ainsi la vaste majorité des « 99 % » au nom desquels on prétend parler.

Évidemment, même ceux et celles qui sont activement impliquées dans le mouvement ne sont souvent pas représentées à l’AG. Au moment où ces lignes sont écrites, il y a d’ailleurs une AG qui se tient ; ceux qui écrivent ce texte ne sont pas entendus, ni leurs votes comptabilisés.

L’assemblée générale ne peut jamais être imputable des décisions qu’elle prend, puisque sa composition change constamment. Il serait irresponsable et anti-démocratique de laisser entendre que les gens qui n’ont pu se prononcer ou donner leur opinion, puissent être liés par des décisions prises sans leur participation. C’est pourtant ce que l’AG d’Occupy fait : si une décision se prend le lundi et que l’AG du mardi est en désaccord à 90 %, il est malgré tout prévu que les individus présents le mardi sont tenus de respecter la décision du lundi.

Le fait que le mouvement soit supposément sans direction favorise ce problème. Parce qu’il n’y a pas de dirigeantes, personne ne peut être tenu responsable des décisions qui se prennent en assemblée. Si une majorité de gens dans le mouvement sont mécontents d’une décision, il n’y a personne qui peut être responsable et relevé de ses fonctions. À l’inverse, il n’y a personne non plus qui puissent représenter, par exemple, les voix de ceux et celles qui ne peuvent participer à certaines des réunions de l’assemblée générale.

Les « facilitateurs » dictent les règles

L’assemblée générale à Ottawa est présidée par un groupe non élu de facilitateurs/animateurs. Ces gens forment dans les faits la direction du mouvement. Ils sont en mesure de préparer et organiser les réunions, choisissent qui peut parler, quelles propositions peuvent être présentées, etc. Bien que le groupe d’animation permet à quiconque de se joindre à lui, ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de le faire. Seuls ceux et celles qui peuvent y dédier beaucoup de temps peuvent raisonnablement devenir facilitateurs. Même avec les meilleures intentions, le modèle de direction des facilitateurs n’est pas démocratique. Pour qu’un mouvement puisse être un véritable mouvement de masse, nous avons besoin d’une direction issue des masses. Si ce n’est pas tous et chacun qui peut l’être, alors personne ne devrait être facilitateur.

Néanmoins, les actions proposées par les facilitateurs révèlent souvent leurs motivations idéologiques. En effet, lors de la première réunion d’organisation, il y a eu une contre-proposition contestant celle à l’effet de procéder par consensus. Les facilitateurs, avant que l’assemblée générale ne se soit mise d’accord sur la procédure, ont considéré que la proposition était hors d’ordre. Personne n’a donc jamais pu voter à ce sujet. Cette situation est d’autant plus accablante que ce sont ces mêmes facilitateurs qui avaient proposé le modèle du consensus. Cela va clairement à l’encontre d’un fonctionnement démocratique du mouvement ; bien des gens ont tout simplement quitté la première AG par frustration devant un tel processus.

Cela ne revient pas à dire que les facilitateurs soient mauvais, et il ne s’agit pas de critiquer leurs efforts. Une bonne partie de ce que nous avons accompli comme mouvement résulte de leur travail et de leurs efforts. Néanmoins, on peut faire mieux.

Pour une structure démocratique !

Il ne sert à rien de critiquer sans proposer autre chose quand on veut construire un mouvement. Puisque c’est -l’intention du PCR-RCP à Ottawa que de construire le mouvement Occupy Ottawa et d’écraser le capitalisme, nous soumettons une véritable proposition démocratique pour un comité décisionnel au sein d’Occupy Ottawa. Le mot « direction » n’est pas un mot sale ; nous sommes contre les styles de direction bureaucratique et affairiste. Au lieu de cela, nous proposons une direction des masses, qui est précisément ce dont a besoin un mouvement de masse. Nous invitons à la discussion et à la critique de notre proposition.

Un comité de représentantes élues et le vote à la majorité simple

Au lieu d’une assemblée générale, nous proposons un comité de représentantes élues pour prendre les décisions concernant le mouvement. Des déléguées seraient élues au vote à la majorité simple avec une élection dans le cas où plus de deux personnes s’y présentent. Les déléguées seraient choisies sur la base du quartier/bloc d’immeubles ou du lieu de travail. Tous les résidantes d’un quartier, d’un bloc d’immeubles ou encore des travailleurs et travailleuses de la même entreprise, voteraient pour choisir leur déléguée pour le comité central des représentantes. La division selon les blocs d’immeubles/quartiers pourrait être décidée par un comité. Les déléguées seraient immédiatement révocables dans le cas où ceux et celles qui les ont élus perdaient confiance en eux.

Cela donnerait immédiatement une plus grande appropriation du mouvement par les gens impliquées dans Occupy Ottawa. Plutôt que d’avoir une direction dans l’ombre et une assemblée générale non redevable, il y aurait un mécanisme direct permettant de renforcer une prise de décision démocratique. Tout le monde saurait qui est son représentante, et ainsi, en cas de décision impopulaire, on saurait qui en est responsable. Les gens qui ne pourraient venir à l’assemblée auraient ainsi un moyen d’exprimer leurs souhaits et leurs votes, à travers le ou la déléguée. Il y a plein de gens très capables qui peuvent remplir ces fonctions ; comme mouvement, nous devrions leur laisser la possibilité de diriger. Cela créerait une direction des masses, indispensable à un mouvement de masse.

Tous les votes, tant pour le comité de représentantes qu’au moment du choix des déléguées, devraient être pris à la majorité simple. Cela permettrait de résoudre les problèmes liés au consensus, que nous avons identifiés précédemment.

Nous vivons des moments fort excitants. Le monde est en feu, et nous sommes finalement en train de nous réveiller, ici même au cœur des citadelles impérialistes. Le simple fait que nous puissions débattre des meilleures façons de s’autogouverner, plutôt que d’accepter le modèle du parlementarisme bourgeois qu’on nous a imposé, est un exploit révolutionnaire en soi. Néanmoins, sans une méthode appropriée pour nous organiser, nous allons subir la défaite. Nous ne pouvons laisser ce mouvement s’étouffer. En avant ! Victoire pour le prolétariat !

Des camarades du PCR
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