Drapeau Rouge №100

Pourquoi j’appuie le PCR (I)

Le texte qui suit a été rédigé par un camarade impliqué au sein du Proletarian Revolutionary Action Committee (PRAC) à Toronto. Le camarade en question l’a d’abord publié sur son blogue, M-L-M Mayhem ! (http://moufawad-paul.blogspot.ca/). Il se voulait, au départ, une réponse destinée à ses amies et camarades qui l’interrogeaient à propos de son appui au PCR. Mais à la suite de l’arrestation de quatre militantes et militants que la police a associées au parti et de l’intérêt croissant que les forces répressives de l’État bourgeois portent à l’endroit du PCR, l’auteur a souhaité approfondir davantage les raisons politiques et philosophiques qui expliquent son soutien. Il s’agissait aussi pour lui d’expliquer et de présenter les positions du PCR dans les milieux canadiens-anglais, qui sont peut-être moins au courant des activités du parti. Réalisée à partir d’une première traduction faite par des camarades du Mouvement étudiant révolutionnaire (MER-PCR), cette version a été légèrement abrégée pour fins de publication.

– Le Drapeau rouge

Il y a quelques années, alors que j’étais impliqué dans mon syndicat local, j’ai eu un débat avec un militant à savoir si je ne ferais pas mieux, puisque je me réclamais du communisme, de m’impliquer dans une organisation qui en incarne les principes, considérant les limites de la lutte et de la conscience étroitement syndicales. À l’époque, je venais de me distancer d’une tendance du communisme qui ne reconnaissait pas le principe d’avant-garde ; je demeurais donc hésitant. De plus, mes sympathies naissantes pour le marxisme anticolonial et tiers-mondiste (qui allaient éventuellement me conduire au maoïsme) me laissaient sceptique quant à l’organisation communiste qu’il me proposait de joindre, le « New Socialist Group », qui n’apportait aucune réponse à mes nouvelles préoccupations.

Bien que j’étais d’accord avec la nécessité d’un parti révolutionnaire qui puisse unifier les luttes diverses et disparates, il ne semblait exister à Toronto aucune organisation qui soit à la hauteur. Malgré l’excellent travail de certaines de ces organisations, aucune ne semblait offrir, d’une part, une analyse concrète de la situation concrète au Canada et d’autre part, une reconnaissance des caractères à la fois spécifiques et universels des diverses révolutions qui se sont déroulées à travers le monde.

Ainsi, aucune des organisations communistes torontoises ne disposait d’une analyse théorique unifiée de la situation sociale et historique canadienne, et qui plus est d’une conception du parti qui lui soit adaptée. Leurs analyses étaient disparates, parfois volontairement éclectiques, et cherchaient le plus souvent à fournir une réponse aux politiques antisociales immédiates plutôt qu’à élaborer, de façon cohérente, un programme révolutionnaire pour le prolétariat. Le fait est que je voulais m’impliquer dans un groupe qui puisse effectivement produire une réponse à la fois productive et révolutionnaire dans le contexte canadien – un groupe qui savait ce qu’il défendait et non pas seulement ce qu’il dénonçait, et qui serait intéressé à franchir les étapes nécessaires, dans cette nation capitaliste et colonialiste, pour aller vers la révolution.

Le fait que la majorité des groupes torontois rejetaient les politiques ayant émergé des deux plus grandes révolutions communistes – en Russie, puis en Chine – me déconcertait et m’étonne toujours. Tandis que je comprenais de mieux en mieux que les idées ayant émergé de la révolution chinoise ont une portée universelle aussi grande que celles dérivées de la révolution russe, je me voyais mal travailler avec une organisation rejetant le maoïsme. À part quelques mots chuchotés du bout des lèvres à propos de la révolution russe, il ne semblait pas y avoir de débat sur la révolution chinoise, ni même une appréciation cohérente des enseignements tirés des dernières luttes anti-impérialistes et anticolonialistes. Pire encore, alors que la guerre populaire au Népal était à son apogée, pas un seul de ces groupes ne s’en préoccupait ; ils étaient davantage intéressés aux mouvements populistes du Venezuela que par une révolution communiste en devenir – certains admettant même ne pas se soucier du Népal parce qu’ils « savaient bien à quoi ce type de politique conduirait » (une bien étrange déclaration pour de supposés communistes).

On parle ici d’organisations de la gauche communiste supposément « non-dogmatique ». J’avais déjà écarté la possibilité de travailler avec ces partis autoproclamés, archaïques et missionnaires qui sont piégés dans des impasses historiques ou ont dégénéré dans le parlementarisme. Après tout, ces organisations péniblement orthodoxes étaient le genre d’organisations qui m’avaient déjà amené à croire que le communisme était rebutant et dépassé.

Alors quand j’ai pris connaissance de l’existence du Parti communiste révolutionnaire, j’ai d’abord été sceptique, d’autant plus qu’il porte le même nom qu’une organisation notoirement et singulièrement dogmatique aux États-Unis. À ce moment-là, je m’étais résigné à épouser une sorte de maoïsme tiers-mondiste par défaut, croyant la révolution impossible dans les pays centres du capitalisme. Bien que je m’appropriais chaque jour davantage le marxisme-léninisme-maoïsme, mon expérience avec les groupes prétendument révolutionnaires à Toronto – les groupes qui parlent de la révolution comme quelque chose qui se passe ailleurs, mais qui n’ont jamais semblé intéressés à imaginer cette possibilité dans leur propre pays – m’avait malheureusement prédisposé à la méfiance.

Il a fallu attendre une grève, dont la fin fut par ailleurs misérable, pour que, de nouveau confronté aux limites du syndicalisme, je reprenne l’investigation des partis se réclamant du communisme. Je décidai donc de me mettre sérieusement à la lecture du programme du PCR, en compagnie d’autres membres de mon syndicat, choquées eux et elles aussi par un syndicalisme borné et impuissant. Ayant apprécié ma lecture, j’ai décidé d’assister au « Deuxième Congrès révolutionnaire canadien » organisé par le PCR. C’est là où, ayant été fortement impressionné par ses membres, je suis devenu convaincu qu’il était l’unique parti ayant un -potentiel révolutionnaire réel au Canada.

Puisqu’on me demande encore pourquoi je considère le PCR comme la seule organisation au Canada qui est en droit de se qualifier de parti (contrairement à toutes ces organisations que j’ai finalement choisi de ne pas rejoindre), je vais tenter d’expliquer mon point de vue plus en détail. Je comprends le scepticisme que peut soulever une organisation qui se qualifie comme « révolutionnaire » ; il y a eu tant de désappointements et tant de groupes communistes ayant apparu pour aussitôt disparaître – certains pratiquant l’entrisme, d’autres promouvant de nouvelles variantes du parlementarisme, sans parler de toutes ces insignifiantes fractions dissidentes trotskistes – que les plus optimistes d’entre nous ont été effarouchés.

Après avoir observé la gauche torontoise et ses organisations – même les plus progressistes – plusieurs raisons m’ont amené à croire que le PCR mérite d’être soutenu.

1. Le colonialisme et la question nationale au Canada

C’est sans doute cette question qui, en tout premier lieu, m’a retenu de m’engager avec les groupes communistes existants. Ayant entrepris un travail académique sur la question, j’étais très conscient que le Canada n’est rien d’autre que le produit de la contradiction entre colonisateur et colonisé. Bien que certains groupes appuyaient le droit à l’autodétermination des Autochtones, aucun n’intégrait cette question dans un cadre théorique plus large. Ils ne pouvaient expliquer, en dehors du discours des droits humains et de la moralité, pourquoi il faut soutenir la souveraineté des Autochtones.

Cela ne veut pas dire que certains de ces groupes n’ont pas fait un excellent travail sur certains plans (des membres de « Upping the Anti », par exemple, ont eu une pratique exemplaire à cet égard, plus particulièrement à l’occasion du conflit ayant mobilisé la communauté des Six-Nations à Caledonia) ; mais il n’y avait aucune tentative de situer cette pratique dans une approche théorique cohérente de la révolution au Canada.

Et puis il y a tellement de groupes qui, bien que soutenant l’autodétermination des Autochtones, sont encore pris dans l’idée que la lutte pour la souveraineté du Québec constitue la principale question nationale, au point où ils ont fini par oublier de tenir compte du colonialisme canadien. Au mieux, cette contradiction fondamentale est traitée sur le même plan que la prétendue contradiction Québec-Canada ; au pire, elle est considéré à tort comme un problème à part – un problème moral, qui aurait surtout à voir avec les « droits » et la « décence ». Certains de ces groupes vont même jusqu’à soutenir que la théorie de Lénine sur la question nationale ne trouve aucune application pour les populations autochtones, qui (insérer ici une ou plusieurs raisons chauvines) « ne sont pas vraiment des nations ». (J’aimerais bien ici que ce ne soit qu’une plaisanterie, mais je ne blague pas : c’est un argument qui est réellement amené par certains groupes « marxistes ».)

Ainsi donc, la première chose qui m’a amené à prendre le PCR au sérieux – le test où « ça passe ou ça casse », qui me permet d’évaluer mes sympathies pour un groupe communiste – est le fait qu’il est le seul groupe communiste au Canada à comprendre le contexte colonial et à le situer au cœur même de son programme. Et malgré le fait que le PCR soit apparu au Québec, il est significatif qu’il applique la théorie de Lénine sur la question nationale principalement aux nations autochtones, plutôt qu’au Québec. Le fait que la question du colonialisme soit considérée comme fondamentale et qu’elle soit concrètement prise en compte par le PCR est extrêmement significatif, en particulier (et j’insiste beaucoup là-dessus) dans un pays dont l’existence même tient au colonialisme de peuplement.

2. Avant-garde contre suivisme

J’ai perdu le compte du nombre de fois où un membre d’une organisation dite communiste m’a dit qu’il ne fallait pas parler d’une question politique quelconque, parce que cela pourrait nous « aliéner les gens ordinaires ». Parfois, ça va aussi loin que de dire « qu’il ne faut pas parler du communisme » – voire même que l’on devrait taire notre raison d’être – parce que la « classe ouvrière », particulièrement au Canada, pourrait en être effrayée.

Pour plusieurs, cette attitude découle de la théorie du « socialisme par en bas » de Draper, qui semble actuellement plus populaire à Toronto que nulle part ailleurs. On allègue que les masses sauront d’elles-mêmes trouver la politique juste, spontanément ; si bien que l’on devrait se contenter de se ranger derrière elles – il ne sert à rien d’essayer de les amener plus loin, ce serait entraver leur destinée historique.

Même si cette position « paraît bien » à première vue, elle est en fait plutôt condescendante ; elle aboutit à un refus de parler aux gens, dont plusieurs n’ont pas nécessairement le privilège de savoir lire et de pouvoir partager leurs découvertes. Cette attitude perpétue l’accaparement et l’accumulation des connaissances politiques par une minorité : « Nous ne parlerons du communisme qu’aux intellectuelles comme nous ou aux manifestantes qui nous ressemblent, mais surtout pas aux gens qui sont en dehors des cercles universitaires et militants – il ne faudrait surtout pas qu’ils se méprennent sur ce genre de chose avant d’être tout à fait prêts à nous écouter ! » Comme Roxanne Dunbar-Ortiz le fait valoir dans son article intitulé « Female Liberation as the Basis for Social Revolution » : « Nous devons éviter cette erreur majeure des organisateurs et organisatrices petits-bourgeois. Dans leur volonté de les “gagner” au mouvement (de gagner leur vote ?), ces gens-là tentent d’imiter le style de ceux et celles qu’ils organisent. Cette attitude est condescendante, contre-émancipatrice et cruelle. Les opprimées veulent une alternative et souhaitent comprendre ce qui se passe. Ils et elles ne veulent pas qu’on les enfonce encore davantage dans un mode de vie oppressant. Nous devons être généreux avec elles et eux, partager nos connaissances et ne pas sous-estimer leur soif de liberté… » [Notre traduction.]

Même parmi les groupes qui acceptent de se présenter comme communistes, il y a des moments où ils refusent d’affronter les questions politiques radicales que le communisme entraîne : ils vont éviter les questions amenées par les mouvements féministes, antiracistes, anticoloniaux et queers – craignant que ces préoccupations plus radicales ne fassent fuir les gens. Pire encore, certains vont parler de « communisme » d’un côté de la bouche, tout en passant le plus clair de leur temps à parler de « parlementarisme » de l’autre…

Cette attitude équivaut à du suivisme envers les masses, alors qu’il faudrait leur présenter une véritable alternative révolutionnaire. La question n’est pas de dire qu’un parti révolutionnaire doit être séparé des masses ; mais son rôle est d’apporter une direction révolutionnaire. La théorie de la ligne de masse nous enseigne que l’organisation communiste doit s’engager dans un parcours qui part des masses pour retourner aux masses. Il s’agit de partir des problèmes spontanés et du désir viscéral de révolte pour l’incarner dans une politique cohérente. La ligne de masse ne doit jamais se limiter à partir des masses ; aller vers les masses ne veut pas dire que l’on doive camoufler nos idées politiques.

Une des choses que j’admire à propos du PCR, c’est qu’il met en pratique cette conception révolutionnaire de la ligne de masse, refusant de tomber dans le suivisme. Le PCR s’engage dans les luttes politiques quotidiennes ; mais il le fait en ramenant l’importance de mobiliser pour le communisme. Il le fait d’une manière non dogmatique, en évitant l’approche « nous-savons-tout-mieux-que-vous », tellement symptomatique de certains groupes marxistes à tendance missionnaire.

Cela, j’ai pu le constater concrètement lorsque j’ai rejoint l’organisation mise sur pied à la suite du Deuxième Congrès révolutionnaire canadien à Toronto (le PRAC) et que je me suis retrouvé impliqué dans des campagnes visant à mobiliser honnêtement en faveur du communisme et à utiliser l’agitation communiste comme méthode d’organisation. Il y a d’abord eu la campagne de boycott des élections. Le PCR a fait valoir que le boycott existait déjà, puisqu’une partie importante des masses canadiennes refuse de participer au parlementarisme : cela représente un rejet spontané du système. Le rôle des communistes était donc de s’engager dans la bataille en partant de ce sentiment, d’aller vers les masses et tenter de les organiser d’une manière politiquement cohérente. Nous avons d’ailleurs constaté, en parlant aux gens dans la rue, que ce refus était en effet une manifestation de rejet et de colère envers le système – et cette colère fournissait une occasion de parler de la nécessité d’organiser une alternative révolutionnaire.

Ensuite, nous nous sommes impliquées dans une tentative continue de répandre le communisme, sous la forme d’un journal accessible et non-sectaire (le journal Partisan). Plutôt que de simplement laisser des journaux dans des points de chute où nous n’avons aucune idée de ce qu’il en adviendra, nous les distribuons en main propre, dans la rue, et profitons de l’occasion pour parler avec les gens. Pas pour leur dire « hey, rejoins notre groupe parce que nous sommes les apôtres d’un ordre nouveau », mais pour parler du communisme et rencontrer d’autres personnes qui pourraient être attirées par la pratique de la révolution.

Le fait est qu’une organisation qui refuse d’agiter ouvertement et de mobiliser autour d’une politique radicale est loin d’être à l’avant-garde d’un mouvement révolutionnaire. Cet acte très simple d’agiter publiquement pour le communisme – et de le faire sans tomber dans le dogmatisme, les guerres intestines de la gauche, et sans liquider l’idée de la révolution à l’intérieur de la démocratie bourgeoise – est une exigence minimum pour une organisation révolutionnaire qui se prétend un parti.

3. L’analyse concrète de la situation concrète

Toute organisation qui prétend être un parti révolutionnaire doit s’appuyer sur une théorie politique unifiée reposant sur une analyse concrète de la situation concrète. Tout comme les bolchéviques ont eu besoin d’une théorie unifiée pour mener la révolution dans le contexte sociohistorique qui était le leur, et tout comme les communistes chinois à l’époque de Mao ont eu besoin de la même chose dans leur situation, un parti a besoin de développer ce que j’ai appelle un marxisme vivant, qui tient non seulement compte des -enseignements révolutionnaires du passé, mais qui est aussi capable de les synthétiser dans son contexte social et -historique.

Une autre des raisons qui m’ont initialement attiré vers le PCR, c’est que son programme (ainsi que ses essais théoriques publiés dans la revue Arsenal) représente la première tentative cohérente et réussie, selon moi, de développer une analyse révolutionnaire et matérialiste historique correcte du contexte social à cette étape de l’histoire. Si nous, communistes, croyons comme Lénine qu’il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire, alors il nous faut reconnaître l’importance de s’appuyer sur des fondements théoriques cohérents et concrets. Non pas des fondements excessivement académiques ou universitaires, mais des fondements destinés à une pratique révolutionnaire réelle – une théorie qui exige la pratique plutôt que d’aliéner la pratique à la théorie.

J’ai déjà mentionné le fait que la façon dont le PCR analyse le colonialisme est ce qui a d’abord éveillé mon intérêt envers lui. Cette question est intimement liée à l’analyse concrète de la situation concrète : je crois fermement que puisque la nation appelée « Canada » est apparue à la suite des violentes contradictions entraînées par la conquête coloniale, toute analyse matérialiste historique valable de la situation doit en tenir compte, et correctement, si elle veut être prise au sérieux.

Il ne suffit pas de demander du bout des lèvres la reconnaissance des droits des autochtones ; ceux-ci doivent être vus comme une nécessité pour la révolution, et pas simplement comme des droits démocratiques bourgeois. La lutte pour les droits des autochtones doit être considérée comme partie intégrante de la réalité matérielle dans laquelle la lutte des classes se déroule au Canada. Comme nous l’enseigne la théorie des contradictions de Mao, si nous ignorons les contradictions qui sont au cœur même de la façon dont notre société est née et continue à fonctionner, parce qu’elles ne semblent pas correspondre à une compréhension orthodoxe et dogmatique de la contradiction entre le capital et le travail, alors dans les faits, cela revient à soutenir la classe dominante et à trahir la lutte de classe.

(En tout état de cause, le PCR est la seule organisation communiste au Canada qui a correctement et concrètement abordé la contradiction du colonialisme et refusé de la traiter comme une simple question secondaire, et qui la traite plutôt comme une partie importante de la structure du capitalisme canadien. Je tiens à le souligner de nouveau, parce que cela doit être considéré comme extrêmement important : il n’y a pas eu un seul supposé « parti communiste » au Canada qui a traité la question du colonialisme et celle des nations colonisées du Canada avec autant de sérieux. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de communistes, et peut-être même certains petits groupes, qui ont produit des analyses pertinentes ; ce que je dis, c’est qu’aucun parti communiste canadien autoproclamé, pré-parti ou projet communiste n’a traité ce problème avec le même sérieux, la même vision du matérialisme historique et les mêmes principes anticoloniaux que le PCR. J’ose m’avancer sur ce terrain dans la mesure où j’ai consacré ma thèse de doctorat à l’anticolonialisme et au marxisme et que j’ai passé plusieurs années à faire des recherches sur les partis canadiens qui se disent communistes et sur leur compréhension théorique de la question coloniale au Canada. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai eu tendance à rester loin de tous ces partis, parce qu’ils étaient idéologiquement « aveugles » à cette question. Encore une fois, ça a été une des premières choses que j’ai voulu savoir sur le PCR quand j’ai entendu parler de son existence.)

Par ailleurs, l’analyse du PCR comporte quatre autres éléments que les autres organisations communistes canadiennes ne font pas : 1) le PCR fait le bilan de l’histoire des luttes au Canada et évalue de manière cohérente la conjoncture actuelle ; 2) il rejette les visions simplistes et dogmatiques et cherche à identifier concrètement le potentiel révolutionnaire du prolétariat canadien ; 3) il place le Canada directement dans le camp des impérialistes, comme État impérialiste indépendant, plutôt que de le traiter comme une puissance impérialiste par procuration qui serait en quelque sorte néo-colonisée par les États-Unis ; 4) il s’appuie sur tout cela dans son programme pour conclure à la nécessité de la révolution et pour discuter concrètement de comment et pourquoi faire la révolution au Canada.

Les lecteurs et lectrices peuvent – et devraient – lire le programme du PCR par eux-mêmes et elles-mêmes. J’insiste néanmoins sur la qualité de ces prises de position. Le point 3, notamment, a toujours suscité la controverse parmi les supposés « parti communistes » canadiens : le PCR est le premier à rejeter la notion a historique et tout à fait problématique à l’effet que le Canada ne serait pas une puissance impérialiste à part entière. En outre, le PCR a mis cette position de l’avant bien avant qu’elle commence à percer en milieu universitaire.

Quant aux autres points – une compréhension globale et précise de la lutte au Canada et de son stade actuel, un engagement concret dans la lutte de classe et envers ceux et celles qui constituent et composent le prolétariat, et un effort de réflexion sérieux à propos des étapes nécessaires à la révolution – ils font du programme du PCR à peu près le seul programme dans le contexte socio-historique actuel qui ne soit pas : a) tellement dense et obtus théoriquement que seuls quelques spécialistes peuvent le lire ; b) tellement grossier et anti-intellectuel que l’on dédaigne la théorie au profit de la spontanéité ; c) incohérent et donc indigne d’être considéré comme un programme, d’abord et avant tout.

Tout ça est important dans une période où les programmes des partis et les approches théoriques de la gauche canadienne s’avèrent particulièrement lamentables. Plusieurs considèrent en effet que les étudiantes, étudiants et intellectuelles petits-bourgeois (et plus souvent qu’autrement, les étudiants blancs provenant de milieux économiquement privilégiés) constituent la classe révolutionnaire par excellence (pour une raison quelconque, les émeutes initiées par le Black Bloc sont vues comme le nec plus ultra de la lutte révolutionnaire au Canada) ; cette théorie semble de plus en plus populaire dans certains secteurs, sans doute parce que ces secteurs issus des classes privilégiées aiment se projeter aux premières lignes de la révolution. Quand j’observe ce genre de théories – et ça me choque que des organisations de gauche les acceptent, malgré leur manque de rigueur et leur refus de s’ancrer réellement dans les conditions concrètes de la société canadienne – je ne peux m’empêcher d’être impressionné par ce que le PCR met de l’avant.

Cela ne veut dire que son programme soit sans faille ou qu’il ne souffre pas de certaines omissions ; mais le PCR lui-même le considère comme un document vivant, qui peut éventuellement changer et évoluer. Personne ne peut créer une théorie unique et parfaite une fois pour toute ; ceux qui prétendent détenir la vérité définitive et officielle ne sont pas des communistes, mais des dogmatiques – ce qui explique d’ailleurs pourquoi tant de programmes et de théories sectaires sont demeurés inchangés depuis des décennies. Mais encore, qu’il y ait des manques ou pas, je considère que le programme du PCR possède une bonne longueur d’avance sur les autres ; ce qui, à mon avis, en dit long sur la qualité de la pratique révolutionnaire et le manque d’enquête que l’on retrouve dans les autres groupes.

Josh Moufawad-Paul
e p D T F s