Jugement de la cour d’appel ontarienne sur la prostitution

Le 26 mars dernier, la Cour d’appel de l’Ontario a rendu un jugement unanime relançant un débat de fond sur la prostitution. Les cinq juges ontariens ont invalidé deux dispositions du Code criminel qui interdisent la tenue d’une maison de débauche et le proxénétisme (sauf à des fins d’exploitation). Par contre, ils ont maintenu l’interdit de sollicitation sur la voie publique afin de « maintenir un semblant d’ordre public et de paix sociale dans les quartiers ». Au moment d’écrire ces lignes, on ne savait pas si la cause irait en appel devant la Cour suprême.

Ce jugement hypocrite, loin de faire l’unanimité, a fait des mécontents dans tous les milieux, tant du côté des tenants de la légalisation et du réglementarisme, qui voient dans la prostitution une activité économique comme une autre, que de celui des « abolitionnistes », qui souhaitent criminaliser le proxénétisme et les clients, tout en décriminalisant les prostituées.

L’organisme d’aide aux « travailleuses du sexe » Stella dénonce le jugement, car il ne va pas assez loin, en maintenant illégale la prostitution de rue. On maintient ainsi « les stigmates qui affectent les prostituées de rue (violence, exclusion et répression policière) ».

Le Conseil du statut de la femme est tout aussi mécontent, mais pour d’autres raisons, invoquant qu’il renforcera le système de violence et d’exploitation à l’encontre des femmes. L’organisme soutient le modèle suédois abolitionniste, où les clients sont passibles de poursuites criminelles, tandis que les prostituées ne sont pas inquiétées.

Certains prétendent donc que la légalisation (réglementation) ferait disparaître la violence, d’autres que l’abolition permettrait de sévir contre les clients (prostitueurs) et les proxénètes (pimps), tout en décriminalisant les prostituées.

Dans les deux cas, on fait comme s’il n’y avait qu’une question légale derrière la prostitution. Elle est pourtant liée aux formes économiques d’une société, à sa nature de classe, à sa culture et de façon générale, à la façon dont on y traite de l’égalité entre les sexes. Dans les faits, le féminisme bourgeois voit la solution à la prostitution uniquement par les voies légales (on légalise ou pas). Ce point de vue idéaliste ignore les bases matérielles, économiques sur lesquelles se fondent, sous le capitalisme, tous les rapports marchands. Or, c’est bien davantage dans l’exploitation sociale et économique des femmes prolétaires et dans les rapports marchands du système capitaliste que se trouvent les mécanismes qu’il faut détruire…

Nous publions ici une contribution d’une camarade qui soutient le féminisme prolétarien. Bien qu’écrite avant le jugement, elle est tout à fait d’actualité et présente de façon très complète les mécanismes qui contrôlent et organisent la prostitution sous le système capitaliste. Elle commente les différents points de vue « légalistes » sur la question. Elle nous rappelle du même coup que la prostitution affecte spécifiquement les femmes issues du prolétariat, les travailleuses pauvres et exploitées, les femmes prolétaires présentement exclues du marché du travail, les autochtones, les immigrantes et les jeunes (y compris les enfants). Elle dénonce aussi le fait que celles et ceux qui défendent la prostitution comme métier et comme forme de « liberté sexuelle » évacuent le fait que l’entrée dans la prostitution est presque toujours le résultat d’une contrainte et ce, surtout dans les pays exploités.

Sa contribution a soulevé quelques réactions, que vous pouvez lire sur notre site Web :

  • « À propos du manifeste de Richard Poulin »
  • « Sur la nature de la prostitution »
– Le Drapeau rouge

Le capitalisme, dans sa force hégémonique, cherche à libéraliser chaque comportement social permettant l’accumulation de capital. Il consacre ainsi l’exploitation des unes par les autres. Aujourd’hui, la prostitution et le proxénétisme comptent parmi les pires formes de l’exploitation capitaliste, ciblant spécifiquement les femmes du prolétariat. Alors qu’un adage dépeint la prostitution comme le plus vieux métier du monde, de plus en plus l’idéologie néolibérale galvaude les concepts de prostitution et de proxénétisme pour en faire des activités commerciales comme les autres. Ces glissements sémantiques font des prostituées des « travailleurs et travailleuses du sexe » et des proxénètes, des acteurs légitimes de l’« industrie du sexe ». Considérant cela, ainsi que l’intensification de l’économie informelle engendrée par la crise, il est grand temps d’éclaircir le débat entre prohibitionnisme, réglementarisme et abolitionnisme, pour enfin proposer une véritable approche féministe prolétarienne et révolutionnaire. En effet, l’endiguement de l’un des pires crimes bourgeois, soit la commercialisation du corps des femmes et des personnes féminisées, passera nécessairement par le renversement du capitalisme.


L’importance de proposer une approche féministe prolétarienne et révolutionnaire de la prostitution est mise en lumière par la nécessité de rectifier une idée de plus en plus répandue chez la gauche et les mouvements féministes actuels, soit que libéraliser le travail du sexe serait progressiste. Avant de séduire ceux-ci à travers l’anarcho-syndicalisme, cette idée avait frayé son chemin dans la bourgeoisie libérale, nationale et internationale si bien qu’un changement vers le réglementarisme commence à s’opérer, notamment avec une interprétation de plus en plus laxiste des lois concernant la prostitution. Dans une vision féministe prolétarienne et révolutionnaire, la prostitution et le proxénétisme représentent plutôt une des pires formes de l’exploitation capitaliste, ciblant spécifiquement les femmes du prolétariat. En effet, la prostitution, c’est d’abord le proxénétisme, soit l’organisation lucrative, nationale et internationale, de l’exploitation sexuelle d’autrui.

L’idée que la prostitution doit être tolérée et réglementée vient du postulat qu’on ne pourra jamais l’enrayer. Comme toujours avec le système capitaliste, la prostitution est considérée sous un angle idéaliste : « la prostitution est le plus vieux métier du monde, elle a toujours existé et continuera d’exister tant qu’il y aura des hommes… » Or, les communistes révolutionnaires, en tant que matérialistes, savent que la prostitution en tant que système n’a pas toujours existé et pourra donc être renversée comme l’esclavage et tout autre forme d’oppression. C’est pourquoi la révolution fera disparaître la prostitution, comme elle s’était dissoute dans la Chine de Mao, en détruisant le capitalisme et ses vestiges patriarcaux. Portrait d’une question qu’il ne faut pas banaliser.

Le matérialisme historique comme outil d’analyse

Le matérialisme historique est une grille d’analyse essentielle à une lecture féministe prolétarienne de la prostitution. Il s’agit d’une approche de l’histoire en fonction de modes de production en place et de rapports de classe. À cet égard, le matérialisme historique identifie trois grandes périodes historiques à travers lesquelles la prostitution s’est perpétuée par un processus d’acceptation sociale : l’esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme.

La période marquée par l’esclavagisme arrive après ce qu’on appelle la période du communisme primitif (tribal). C’est aussi à ce moment qu’apparaît la société de classe. Dans l’esprit du mode de production esclavagiste, tirer profit de la prostitution de ses esclaves, relève de la normalité. Un vestige qui subsiste de cette époque prostitutionnelle est l’existence de deux classes de femmes : « libres » (riches) et « non libres » (pauvres). Encore de nos jours, il est acceptable, ou du moins tolérable, que les prolétaires en viennent à se prostituer alors que c’est indigne pour les bourgeoises.

Sous l’empire du féodalisme, la prostitution des femmes et des enfants est récupérée par les autorités chrétiennes qui la présentent comme nécessaire au maintien de l’« ordre public » face aux « pulsions naturelles » des hommes. Elle servirait ainsi de garantie à la pureté des femmes « honnêtes » et respectables. À l’époque, on forçait les prostituées, de même que les juifs, juives et personnes lépreuses, à porter un signe distinctif, afin qu’elles soient bien identifiées publiquement. On considérait alors que la prostitution était l’apanage de femmes de deuxième ordre, « folles de leur corps » et nymphomanes. Évidemment il n’en est rien, mais en réalité, les femmes les plus pauvres sont ainsi opprimées et rabaissées par la prostitution et le proxénétisme du clergé.

De nos jours, au moins un vestige de l’époque féodale colle encore aux prostituées. En effet, la majorité des prostitueurs ne demande pas de services sexuels aux femmes « honnêtes », mais seulement à celles habillées comme ce qu’ils pensent être l’image d’une « prostituée ». Ainsi, violer une prostituée devient un vol, à cause de l’habil-lement de la femme. Du coup, on l’a vu, le fait de violer une fille habillée sexy devient « excusable » socialement, alors que le viol devrait être inadmissible en toute circonstance. Preuve de ce mépris pour la femme « allumeuse », une loi française de 2003 (Loi de Sarkozy II) interdit le « racollage passif », c’est-à-dire qu’une femme pourrait se faire arrêter pour prostitution du seul fait de son habillement.

Avec la généralisation des rapports marchands, on assiste à la privatisation, à la prolétarisation, ainsi qu’à l’urbanisation de la prostitution. Le libéralisme, en véhiculant ses postulats de libre-marché et de « droits de l’homme », pervertit les concepts de libertés et de droits. En effet, on entend par « droits de l’homme » les droits libéraux « civils et politiques » plutôt qu’économiques, se limitant à garantir le droit de participer au libre marché (et faire de l’argent) par tous les moyens. Un changement sémantique s’est alors opéré vers un vocabulaire commercial tel que « travailleuse du sexe », industrie du sexe, pour faire paraître la prostitution comme constituante légitime du « monde des affaires »…

Prostitution et capitalisme

Le capitalisme féminise la pauvreté en s’attaquant aux services sociaux, en précarisant les emplois féminins et en soutenant les préjugés machos et sexistes. Il laisse ainsi le fardeau familial aux femmes déjà les plus exploitées. En ce sens, la crise économique alimente la prostitution, puisqu’il existe une corrélation directe entre la paupérisation des masses et la recrudescence de l’économie informelle, dont la prostitution. Aussi, les accords internationaux ont des conséquences directes sur les conditions de vie matérielle des masses et, par leurs effets destructeurs et paupérisants, favorisent la prostitution des pauvres. Par exemple, l’accord de l’OMC sur l’agriculture, en occasionnant la destruction des capacités de production alimentaire, provoque un déplacement populaire vers les villes et l’augmentation, donc, du travail informel. En effet, les problèmes de gagne-pain sont directement liés à l’augmentation de la prostitution.

La prostitution peut donc être comprise comme étant un tentacule du capitalisme tablant sur l’oppression spécifique des femmes du prolétariat. Cette activité constitue un secteur à part entière de l’économie capitaliste : il s’agit de l’une des activités les plus lucratives à l’échelle mondiale (plus de 1 000 milliards de dollars par année), qui permet notamment aux pays pauvres d’amasser des billets verts ou des devises étrangères, sous l’œil intéressé des grandes institutions internationales comme la Banque mondiale.

À l’ère de la mondialisation et de l’ouverture au système de concurrence, un des problèmes graves qui découle de la tolérance du rapport d’exploitation inhérent à la prostitution est la traite des personnes. Ce problème touche surtout les femmes et les enfants pauvres des pays exploités et incite leur migration vers des destinations liées à l’« industrie du divertissement », s’adressant à une clientèle bourgeoise provenant des pays riches et lieu de prédilection pour la prolifération des activités prostitutionnelles. Le développement de cette industrie est d’ailleurs fortement encouragé par le Fonds monétaire international (FMI) et ses plans de redressement dans les pays dominés par l’impérialisme.

Le système capitaliste favorise l’individualisme par la mise en concurrence de ses agents et exerce du coup une pression vers le bas des conditions de vie des personnes prostituées, qui se retrouvent de plus en plus dans des maisons d’abattage, c’est-à-dire des lieux où les personnes prostituées se vendent à un très grand nombre de clients à très bas prix.

La prostitution au Canada

Voici une description de l’état des lieux de la prostitution au Canada, tirée d’un document de travail du Parlement canadien :

« Le commerce des services sexuels avec contact au Canada – ce que l’on appelle habituellement la “prostitution” – couvre toute la gamme à partir de l’esclavage sexuel des femmes [la brute proxénète – NDLR] et du sexe de survie [la vente de services sexuels par des personnes n’ayant pratiquement pas le choix, comme les jeunes sans-abri et les femmes vivant dans la pauvreté] jusqu’au commerce sexuel plus bourgeois [qui comprend une partie de la prostitution de rue] mettant en scène deux adultes consentants, bien que la relation soit marquée par le sexe, la profession, l’ethnicité, le statut socioéconomique et les valeurs culturelles de chacun des deux participants. » [1]

La situation prostitutionnelle au Canada provient d’abord de l’inégalité de fait entre les hommes et les femmes. Des hommes, détenant le pouvoir économique, ont développé un complexe de supériorité et se sentent de fait légitimes d’exploiter des femmes. En effet, selon l’Organisation mondiale du travail (OIT, 2004), 98 % des prostituées sont des femmes et des fillettes.

Au Canada, les femmes prostituées vivent en grande majorité une situation de pauvreté et de chômage. Une étude au Québec révèle que les femmes autochtones ou appartenant à des groupes minoritaires sont aussi surreprésentées dans le milieu de la prostitution à Montréal et qu’elles sont susceptibles d’être victimes d’une plus grande violence de la part de leurs clients.

On observe différents types de prostitution à Montréal. D’abord, les personnes qui pratiquent la prostitution de rue sont généralement celles qui exercent un moins grand contrôle sur leurs activités et leurs milieux. Elles sont aussi plus susceptibles d’être victimes de violence, de vols et d’abus, ainsi que faire une consommation abusive d’alcool et d’autres drogues que celles qui se prostituent pour des agences ou offrent des services à domicile indépendants. La prostitution de rue à Montréal a tendance à se déplacer vers des quartiers à vocation plus résidentielle : elle est pratiquée de manière plus individuelle et à des heures de plus en plus tardives, ce qui signifie plus de danger pour les prostituées. Cela est dû à leur criminalisation par la police, qui a notamment voulu « nettoyer la Main ». Les expériences des prostituées de rue ont tendance à devenir encore plus difficiles depuis les 10 dernières années.

Ensuite, une minorité de prostituées au Canada est au service d’agences d’escortes dotées d’une liste de clients « réguliers » ou offrent, à leur compte, des services à domicile. Comparativement à la majorité des personnes qui se livrent à la prostitution de rue, celles-ci ont généralement une plus grande maîtrise de leurs conditions de vie.

D’un océan à l’autre, le proxénétisme tient environ 90 % de l’ensemble des personnes prostituées. Une bonne partie d’entre elles est liée à des réseaux organisés, où les prostituées sont fréquemment déplacées d’une grande ville à l’autre et acquièrent rapidement une forte dépendance sociale et financière envers leurs « pimps ». On note que les hommes qui se prostituent le font rarement pour d’autres, tandis que les jeunes prostituées en zones urbaines sont plus susceptibles d’être « maquées » par un intermédiaire, souvent leur « petit ami ».

Dire que les prostituées sont des personnes vulnérables est un euphémisme. Elles comptent parmi elles une large représentation de femmes ayant été victimes d’agression sexuelle étant jeunes. Ces personnes sont aussi quotidiennement victimes de la violence des clients, mais aussi de la société civile, de la police, des proxénètes, des pushers, etc.

Ainsi, il est fondamental de souligner au passage la controversée question du « consentement libre et éclairé ». Il est aberrant de dire que les personnes prostituées choisissent librement d’exercer cette activité. Selon la plupart des études, l’âge moyen d’entrée dans le commerce du sexe se situe entre 16 et 20 ans, ce qui signifie que nombres de jeunes commencent à un âge (en moyenne 14 ans) où, même selon la loi, la prostitution constitue de l’exploitation sexuelle (80 % des recrues sont mineures). Les jeunes exercent plus souvent le sexe de survie pour fuir la violence familiale. La prostitution, pour celles et ceux qui vont vers cela, apparaît pour ces exclues du système comme le seul choix viable, étant donné leur bas niveau de scolarité et les rares possibilités d’emploi. Devant ces constats, il est difficile d’associer la prostitution à la liberté, puisque le recours à cette activité s’avère en réalité un choix largement non consenti.

De plus, les prostituées sont également victimes de judiciarisation : si la prostitution comme telle n’est pas illégale au Canada, la plupart des activités qui y sont reliées sont illicites. Ainsi, la tenue d’une maison de débauche, le proxénétisme et le fait de communiquer à des fins de prostitution constituent des infractions en vertu du Code criminel. (Les deux premiers éléments ont précisément été remis en question par le jugement de la Cour d’appel ontarienne rendu le 26 mars dernier.) En principe, tant la personne qui propose que la personne qui demande des services sexuels peuvent être inculpées pour communication à des fins de prostitution. Or, dans les faits, l’écart dans la gravité des sanctions est consternant : 39 % des femmes accusées de communication sont incarcérées, contre seulement 3 % des hommes. Les hommes sont plus susceptibles d’être condamnés à une amende ou à la suspension du permis de conduire.

Selon un rapport du département d’État américain (2004) concernant le trafic sexuel, le Canada est à la fois une destination et un lieu de transit pour la traite, à des fins de prostitution, de personnes en provenance de la Chine, de la Thaïlande, du Cambodge, des Philippines, de la Russie, de la Corée et de l’Europe de l’Est. La loi canadienne sanctionne les trafiquants, mais ne prévoit aucune disposition pour protéger les droits des victimes de la traite. À l’heure actuelle, il est impossible pour une femme victime de la traite au Canada d’obtenir des services sans s’exposer à l’expulsion.

Les différentes approches

Il existe différentes politiques de « gestion » de la prostitution à l’intérieur du système bourgeois. On trouve essentiellement trois modèles législatifs concernant la prostitution : le prohibitionnisme, le réglementarisme et l’abolitionnisme.

Le prohibitionnisme, comme son nom l’indique, qui interdit la prostitution et donc la refoule dans la clandestinité, est considéré comme totalement inefficace et n’est pas véritablement retenu au sein du mouvement féministe. L’Égypte, le Maroc, la Tunisie, le Belize, les États-Unis (sauf dans 10 comtés du Nevada, où elle est réglementée), l’Arabie saoudite, la Birmanie, la Corée du Sud, les Émirats arabes unis, l’Iran, le Laos, la Mongolie, le Népal, les Philippines, la République populaire de Chine, le Sri Lanka, le Viêt Nam, le Yémen, ainsi que les Comores ont adopté l’approche prohibitionniste et répriment criminellement la prostitution et le proxénétisme. On peut comprendre de cette énumération que le fait de rendre illégale la prostitution n’empêche pas sa prolifération et peut même être un paravent pour le développement d’activités informelles lucratives impliquant des conditions de vie encore plus répugnantes, comme le trafic sexuel d’enfants.

Depuis les années 1970 et encore davantage depuis les années 1980, le véritable débat se situe entre les versions modernes des deux autres modèles, soit le réglementarisme et l’abolitionnisme. Tous les deux placent la personne prostituée et ses droits au cœur du débat. Cependant, l’analyse que font les groupes féministes de l’un et l’autre courant, de même que les stratégies proposées, divergent.

Le réglementarisme prône un modèle dans lequel la prostitution et le proxénétisme sont légaux et encadrés par des lois et, par conséquent, la création d’un marché prostitutionnel et son ouverture à la « concurrence internationale » (libre-marché). En fait, les tenantes de la réglementation se sentent concernées surtout par les questions de santé publique — nuisible à l’essor de cette activité et coûteuse pour l’État — et d’« ordre public » (tranquillité des quartiers) plutôt que par les conditions de vie des prostituées. En effet, les réformes généralement proposées par les réglementaristes travaillent essentiellement sur l’adoption de mesures légales permettant aux personnes prostituées d’être « encadrées » par l’État. Cela dit, la relation entre prostitution et propagation d’infection telle que le SIDA, n’a jamais été démontrée scientifiquement. La Turquie, la Suisse, la Hongrie, la Grèce, l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique comptent parmi les États qui ont adopté une telle réglementation. Or, ces pays apparaissent comme les destinations les plus communes pour la traite de personnes : on n’a qu’à penser au « Red Light » d’Amsterdam, où la prostitution de rue est présentée comme une attraction touristique incontournable. [2] Les expériences des États ayant réglementé le « marché du sexe » montrent que cette approche renforce le proxénétisme lié au crime organisé et donne lieu à un accroissement des activités prostitutionnelles et de la traite, notamment à l’extérieur des vitrines officielles, entraînant une détérioration des conditions de vie des femmes prolétaires et des enfants, en particulier des personnes prostituées et victimes de la traite. En effet, les immigrantes arrivent massivement dans ces pays où les proxénètes recherchent, conformément aux lois du marché, le plus de femmes-marchandises au meilleur prix possible. Si certaines réussissent à obtenir des visas de travail temporaire, la plupart sont – ou seront à l’échéance du visa – criminalisées en tant qu’immigrantes clandestines. Dès lors, ces personnes seront prêtes à accepter la surexploitation de leur corps pour éviter la déportation.

La troisième approche que nous exposerons ici est l’abolitionnisme. Dans les pays abolitionnistes comme le Canada, la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, la prostitution est en principe légale, mais le proxénétisme est illégal. Ainsi, au Canada, la prostitution de rue est illégale, alors que les services d’escortes s’adressant aux petits-bourgeois et bourgeois sont permis. De cette façon, les riches peuvent se payer le luxe de ne pas être inquiétés par la police… La version moderne de l’abolitionnisme (ou néo-abolitionnisme) prône la décriminalisation des prostituées (même de rue), mais que les prostitueurs, eux, soient criminalisés au même titre que le proxénétisme. C’est d’ailleurs la démarche adoptée par la Suède, la Norvège et l’Islande. L’abolitionnisme se préoccupe avant tout du fait que la prostitution consiste en un système d’exploitation englobant les proxénètes et les clients. Les abolitionnistes sont d’avis que la traite des personnes et la libéralisation commerciale de la relation prostitutionnelle donnent lieu à une détérioration des conditions de vie des femmes et des enfants, dont la majorité se trouve dans les pays pauvres et exploités, mais également au sein du prolétariat des pays riches.

L’hégémonie du libéralisme et la tendance réglementariste

La tendance actuelle au réglementarisme nous apparaît dangereuse. Cette approche est réductrice parce qu’économiste. En effet, au cœur du courant réglementariste se situe une vision néo-libérale défendant le « droit de faire de l’argent » et qui met l’accent sur le choix économique de l’individu en fonction des « lois » du libre-marché. C’est d’ailleurs la position de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui appelle à la reconnaissance du marché mondial du sexe comme d’une industrie à libéraliser comme les autres. Le réglementarisme implique une décriminalisation de tous les acteurs, c’est-à-dire non seulement les prostituées, comme le soutiennent les abolitionnistes, mais aussi les « pimps ».

Le réglementarisme vend l’idée, prétendument féministe, que la prostitution serait une manne économique pour les femmes. Or, il est notoire que les prostituées, si elles génèrent énormément de profit, n’en touchent généralement pas suffisamment pour avoir une réelle indépendance financière face au système prostitutionnel lui-même, d’autant plus si elles doivent payer pour leur place dans les vitrines et avoir accès à un semblant de sécurité sociale comme le proposent les réformes réglementaristes.

Les réglementaristes, en bons libéraux, ne voient pas le genre et les rapports sociaux de sexe comme des éléments structurant la prostitution : il s’agirait simplement pour une personne de vendre un service. Si certaines font une analogie entre le droit à l’interruption volontaire de grossesse et le « droit de se prostituer », ces deux notions n’ont comme ressemblance que le fait qu’ils soient reliés à la sexualité de la femme. La « liberté de disposer de son corps », argument central pour la légalisation de l’avortement, n’est pas la liberté de le marchander et on ne peut récupérer les arguments de l’un pour défendre l’autre. Lors du paiement pour prostitution, la femme loue son droit de disposer de son corps et c’est le client qui désormais en dispose. Autrement, des parallèles plus justes pourraient être faits entre la prostitution et la commercialisation du don d’organes ou des mères porteuses, dont on ne saurait tolérer l’ouverture commerciale et la libéralisation. Ce sont, comme l’est la prostitution, des interdits relatifs au commerce des personnes qui sont inacceptables, même comme moyen de survie sous le régime capitaliste. De même, les communistes luttent contre l’esclavage ou le travail des enfants dans les « sweatshops », même si cela permet à des gens de survivre sous le système capitaliste.

Cela dit, rappelons que la prostitution ne saurait être un métier comme les autres puisqu’il ne s’agit pas de l’exploitation du travail d’une personne, mais de l’exploitation absolue d’une personne. La prostitution n’est pas simple consommation d’un service (qui serait sexuel en l’occurrence). Ce qui est consommé, c’est directement un rapport de domination, de pouvoir sur une personne. C’est le sens qui est largement donné à la sexualité qui fait l’objet des industries du sexe : il ne s’agit pas de la sexualité en général, mais une sexualité qui met en scène une domination, avec différents degrés de violence. C’est cette domination qui est la valeur d’usage de la marchandise-prostituée, tandis que pour le travail salarié en général, la domination est plutôt une condition qui permet l’exploitation du travail. Voudrait-on en arriver, comme ce fut le cas en Allemagne en 2005, à insister pour que les femmes sur l’aide sociale se prostituent pour réintégrer le marché de l’emploi ? S’il s’agit d’une « profession » comme les autres et que des « emplois » y sont disponibles, elles n’auraient aucune raison de ne pas y recourir… De même que le don d’organes ou les mères porteuses ne devraient pas être érigés comme des « métiers », le fait de vendre son corps pour survivre n’est pas une solution admissible par les communistes.

La prostitution n’est pas réformable, il s’agit d’une industrie intrinsèquement sexiste, âgiste, raciste et classiste, éléments qu’il ne faut pas évacuer de l’analyse réelle de la situation. Le système prostitutionnel est sexiste parce que 98 % des personnes prostituées sont des femmes. Il est âgiste parce qu’une majorité d’entre elles sont mineures et seront souvent éjectées du système prostitutionnel sans filet dès qu’elles auront atteint la trentaine. La prostitution est raciste puisqu’elle touche surtout les femmes immigrantes et parce que les prostitueurs occidentaux on tendance à croire que les fillettes asiatiques atteignent une maturité sexuelle plus rapidement, ce qui encourage l’industrie du tourisme sexuel notamment en Asie du Sud. L’industrie prostitutionnelle est également classiste parce que la prostitution est fondée sur un privilège de classe. Ce n’est pas une activité proposée et tolérée comme un « gagne-pain » pour toutes les femmes, mais le système prostitutionnel affecte spécifiquement les femmes issues du prolétariat (les travailleuses pauvres et exploitées, les femmes prolétaires présentement exclues du marché du travail, les autochtones, les immigrantes, et les jeunes, y compris les enfants).

Le réglementarisme est un courant qui nie l’exploitation sexuelle (et la violence) inhérente à la prostitution. Les écrits de certaines théoriciennes féministes semblent avoir fourni des munitions à ce courant. D’une part, elles voient un continuum entre la prostitution et le mariage : alors que dans le mariage, la femme serait l’esclave sexuelle puisqu’offrant des rapports sexuels gratuitement, elles voient dans la prostitution une sorte de révolution féministe liée à l’émancipation financière des femmes qui facturent maintenant pour ce « service ». Il serait à ce stade nécessaire de reconnaître leur passage d’esclaves à salariées pour qu’elles puissent, éventuellement, s’affranchir du prolétariat. Or, si ce genre d’analyse a déjà pu être porteuse de sens, il est absurde aujourd’hui de prétendre que la situation de l’ensemble des personnes prostituées est préférable à celle des femmes mariées.

En plus, il faut cesser de réduire la sexualité de la femme à une tâche, soit celle de répondre à la « sexualité-besoin » de l’homme. Il est faux de percevoir la prostitution comme un moyen de lutte ou une résistance émancipatrice contre la morale judéo-chrétienne et pour la liberté sexuelle. La prostitution renforce plutôt la distinction entre « la femme bien » (la mère) sans désir sexuel, et la putain. L’émancipation des femmes sur le plan de leur sexualité, outre le contrôle sur la procréation, n’est pas d’être rémunérée pour le faire, mais bien de s’épanouir sexuellement. Pour ce faire, il est nécessaire qu’elles aient le choix des partenaires, ainsi qu’un libre consentement aux actes de la relation, ce qui n’est pas le propre de la relation commerciale prostitutionnelle.

Aussi, d’un point de vue purement pratique, la libéralisation du « marché » de la prostitution a des effets désastreux pour les conditions de vie des personnes prostituées. On peut illustrer cet effet par l’exemple de la libéralisation du « marché » des danseuses nues, qui coïncide avec la légalisation de la « danse contact » (lap dance) dans les isoloirs des bars.

Alors que les conditions matérielles et sociales des femmes s’amélioraient au Canada, les options de travail s’élargissaient pour celles-ci et, par conséquent, de moins en moins de « citoyennes canadiennes » acceptaient de danser dans les isoloirs. Comme il s’agit d’une industrie très lucrative, les propriétaires se sont tournés vers l’étranger, où l’offre de femmes et d’enfants prêts à accepter des traitements dégradants pour survivre est plus importante. Le principal effet de l’ouverture du « marché » de la danse nue au Canada fut donc la traite massive de danseuses « exotiques » étrangères, via l’octroi de « visas d’artiste ». Cela a eu pour conséquence directe de diminuer les revenus des danseuses. En fait, l’arrivée d’un grand nombre de femmes sur ce « marché » a commandé que les danseuses deviennent des « travailleuses autonomes », c’est-à-dire que les tenanciers ne paient plus les danseuses pour qu’elles dansent dans leur bar, mais leur chargent plutôt leur place, maintenant que l’offre est surabondante. Certaines danseuses perdent de l’argent de cette façon, s’endettent et se voient alors piégées dans des activités de plus en plus dégradantes. Par conséquent, les danseuses surexploitées doivent accepter de plus en plus de « contact » et de moins en moins d’argent pour « survivre » dans le « métier ». De plus en plus, la danse nue se rapproche donc d’une activité prostitutionnelle, avec les risques que cela implique pour l’intégrité physique des femmes, qui doivent accepter de plus en plus de rudesse et d’attouchements pour gagner un revenu par ailleurs toujours à la baisse à cause de la concurrence. Les tenantes de l’approche réglementariste prétendent que la légalisation de la prostitution permettrait aux personnes prostituées de s’organiser en syndicat. Or, cela fait maintenant plus de 30 ans que la danse contact est légalisée et aucun syndicat de danseuses nues n’a vu le jour au Canada. De toute évidence, créer une solidarité entre des femmes qui doivent être en compétition pour offrir « plus de plaisir » au plus bas prix n’est pas réaliste.

Pour mieux comprendre le positionnement réglementariste versus abolitionniste, il est donc pertinent de se demander à qui profitent réellement la régularisation et la décriminalisation de la prostitution. Cela profite surtout aux propriétaires de l’industrie du sexe, à l’État et au crime organisé… Pas étonnant que le discours qui ne milite pas en faveur de la prostitution soit étouffé au profit de l’approche commerciale néolibérale. Celles et ceux qui défendent la prostitution comme métier et comme forme de « liberté sexuelle » évacuent le fait que l’entrée dans la prostitution est presque toujours le résultat d’une contrainte et ce, surtout dans les pays exploités.

Le principal représentant de cette approche au Québec est le groupe Stella, qui est en fait l’initiative de quelques de chercheuses et chercheurs en santé publique, auxquelles s’est jointe une poignée de prostituées et de sympathisantes. Cette organisation argumente qu’une politique réglementariste permettra de rendre plus sécuritaires les conditions de l’exercice de la « profession ». C’est l’inverse qui s’est produit dans la danse nue et c’est également l’inverse qui s’est produit dans les pays qui ont légalisé l’industrie de la prostitution. Bien que ce groupe ait le quasi-monopole dans les débats sur la prostitution au Québec, cette vision ne reflète que les intérêts d’une infime minorité de « travailleuses du sexe », libres de sortir de la prostitution et d’y entrer à leur guise — où du moins qui prétendent l’être — même si elles revendiquent parler au nom de toutes les femmes.

Tout compte fait, le réglementarisme n’a pas de réelle base populaire, particulièrement dans les pays de l’Est et du Sud. Il ne reflète nullement les aspirations des femmes prolétaires, contraintes par la misère et forcées de se prostituer. S’il est élémentaire de reconnaître le droit au plaisir des femmes, il ne doit pas être associé à la commercialisation du sexe. En outre, nous devons nous solidariser avec la réalité beaucoup moins plaisante de la majorité des femmes qui sont piégées dans le système prostitutionnel. La prostitution n’est aucunement synonyme de véritable sexualité, tant pour les clients que pour les personnes prostituées. Il s’agit plutôt d’un moyen de gagner de quoi survivre.

Limites des courants abolitionnistes

Cela dit, si nous nous dressons contre le réglementarisme, nous n’adhérons pas non plus complètement à l’approche abolitionniste. L’abolitionnisme propose une analyse globalement juste selon laquelle la prostitution n’est pas un métier comme un autre. Toutefois, cette approche présente une limite au niveau du « que faire ? ». D’abord, sa réponse réside essentiellement dans la criminalisation, plutôt que de proposer des réponses réelles aux besoins matériels des personnes plus « à risque » d’être contraintes de se prostituer. En effet, rien ne leur est proposé à la place. Vu l’état du marché des emplois féminins peu qualifiés, les femmes, particulièrement celles avec des enfants, disposent effectivement de peu d’alternatives et leurs besoins immédiats sont ignorés, notamment pour ce qui est de la régularisation du statut des immigrantes. Ensuite, les abolitionnistes placent leur lutte dans le droit international et l’altermondialisme. Évidemment, d’un point de vue communiste, « réformer le capitalisme » n’est pas une option… Pour être conséquent, l’abolitionnisme devrait mener à des positions révolutionnaires, socialistes, puisque le capitalisme entretient l’oppression spécifique des femmes – et autres formes d’oppression spécifique – dont se nourrit la prostitution. Sous le capitalisme, les conditions matérielles de la prostitution vont perdurer.

De plus, la perspective proposée par les abolitionnistes peut être perçue comme victimisante, puisque celle-ci a tendance à se distinguer des personnes exploitées. Les abolitionnistes travaillent essentiellement en amont, évacuant le travail en aval, c’est-à-dire sur l’appartenance de classe, l’élément rassembleur pour la lutte contre le capitalisme. En ce sens, pour plusieurs, l’abolitionnisme pose un regard dévalorisant sur les prostituées et peut créer une exclusion au lieu d’une solidarité. Nous pensons qu’il est essentiel et primordial de se lier avec les personnes prostituées, afin de lutter à leurs côtés contre notre oppresseur commun, le capitalisme.

Pour une approche féministe prolétarienne et révolutionnaire

En tant que maoïstes, nous n’adhérons pas au féminisme radical, mais militons plutôt pour un véritable féminisme prolétarien et révolutionnaire. En fait, bien que le débat entre abolitionnistes et réglementaristes confronte aussi les féministes radicales, on observe chez elles une tendance à suivre le courant dominant réglementariste.

Ce qui nous distingue du féminisme radical est d’abord son postulat de base selon lequel le patriarcat est l’ennemi principal. Aux termes de cette approche, le patriarcat est vu comme un concept englobant les différentes manifestations de l’oppression spécifique des femmes. Selon nous, l’erreur du féminisme radical (y compris son courant matérialiste) est de faire du patriarcat un ennemi tangible, ainsi que de poser comme problématique historique principale la subordination des femmes aux hommes. Non pas que les rapports patriarcaux inégalitaires n’existent plus, mais le féminisme radical évacue les rapports de production et la lutte de classe. Un monde sans prostitution doit constituer un horizon politique au même titre que l’abolition du salariat : cela passe par l’abolition du capitalisme et il faut identifier cet ennemi.

L’ennemi principal est donc le capitalisme, lui qui associe « succès professionnels » et « conquêtes féminines » dans une même logique patriarcale où les femmes sont ramenées au rang de marchandises faisant partie de la « panoplie » de la « réussite sociale ». Dans une société fondée sur le pouvoir de l’argent, les hommes riches agissent comme des parasites, et cela est d’autant plus vrai lorsqu’ils achètent le corps des femmes. Dans ces circonstances, il ne peut y avoir de « liberté » réelle et véritable.

Aux termes d’une approche féministe prolétarienne et révolutionnaire, le patriarcat désigne plutôt une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la sujétion des femmes. Par exemple, au Québec, jusque dans les années 1960, les femmes étaient considérées comme mineures et ne pouvaient pas devenir propriétaires. Cette structure juridique patriarcale « formelle » a été érodée par le capitalisme. Or, il en reste d’importants relents, ainsi que des vestiges bien ancrés dans le genre et les rapports sociaux de sexe qui alimentent l’oppression spécifique des femmes (structurelle) et la rendent acceptable, notamment dans la prostitution. La logique patriarcale est à ce titre ancrée dans les idéologies et les conditions matérielles. Par exemple, les femmes ont tendance à perdre leur emploi avant les hommes à cause de préjugés les représentant comme des « deuxièmes salaires » au sein de la famille.

Le capitalisme s’est construit à travers la logique patriarcale. Il se sert de ces vestiges encore présents, y compris chez le prolétariat, pour accumuler du capital, notamment par l’exploitation des prostituées. L’intégration de la sémantique néolibérale permet de « relativiser » la gravité des violences faites aux femmes, inhérentes à la prostitution. Ainsi, le rôle des femmes est trop souvent réduit à celui de séduire les hommes (comme dans les publicités pour la bière). Seule la révolution socialiste permettra de renverser cette situation de fait, et c’est pourquoi nous devons aligner notre lutte de tous les jours sur la construction d’un monde exempt de comportements machos et sexistes et donc, exempt de prostitution. S’il est vrai qu’une révolution prolétarienne pourrait ne pas émanciper les femmes, il est aussi vrai d’affirmer qu’il ne peut pas y avoir une réelle émancipation des femmes dans le cadre du capitalisme. C’est pourquoi ce travail vers l’émancipation doit se faire dès maintenant, et ce dans les rapports sociaux que nous vivons où le sexisme est présent : sur les lieux de travail, les groupes à vocations militantes et les relations intimes. Par contre, au-delà de ces attitudes qui oppriment spécifiquement les femmes, toute forme de sexualité est acceptable dans la mesure ou les partenaires sont véritablement consentants, c’est-à-dire qu’ils et elles ne sont pas influencées par l’abus de pouvoir, la menace, ou la contrainte économique.

Somme toute, nous arrivons après analyse à une conclusion simple, soit que la prostitution est un rapport d’oppression économique entre les hommes riches et les femmes pauvres. En effet, il s’agit d’une oppression spécifique des femmes issues des couches à la base du prolétariat, soit : les travailleuses pauvres et exploitées ; les femmes prolétaires présentement exclues du marché du travail ; les immigrantes ; les jeunes (y compris les enfants) ; les femmes autochtones.

Ainsi, s’il faut entendre les prostituées qui affirment leur libre-choix et leur volonté de faire ce « travail », nous sommes convaincues, tout comme Marx, Lénine et Mao, qu’acheter des relations est incompatible avec un projet de société socialiste. Par conséquent, la tâche principale des communistes vis-à-vis de la prostitution est de travailler à développer l’appartenance de classe des personnes prostituées et de se lier avec elles, afin qu’elles constituent le noyau dur de la révolution !

Insatisfaites de tout ce qui est jusqu’à maintenant proposé, nous proposons donc quelques pistes de solutions qui impliquent l’existence d’alternatives véritables, notamment en termes d’éducation et d’emplois, de réhabilitation et de réinsertion, pour permettre à ceux et celles qui le veulent de sortir de la prostitution :

  • La décriminalisation des prostituées et la criminalisation des prostitueurs en toute circonstance. Cela, afin de réduire le harcèlement sexuel et lancer le message que payer pour faire ce que l’on veut à une femme est un comportement inacceptable. Si les prostitueurs de rue sont déjà, formellement, criminalisés, il est fondamental de donner aux prostituées un recours contre le vol, le viol et la violence…
  • L’offre aux prostituées de structures et de moyens leur permettant de s’arrêter, de se reposer et d’avoir accès à des formations qualifiantes, librement choisies.
  • Lutter pour l’autonomie financière des femmes, notamment en leur offrant un revenu de substitution et/ou un travail valorisant.
  • L’éducation sexuelle pour tous et toutes de manière à valoriser le développement de relations sexuelles saines, librement consenties.
  • Forcer un changement du discours concernant les femmes en vue de leur affranchissement de leur soumission aux désirs des hommes. Cela implique le combat contre la publicité sexiste, véhiculant des stéréotypes de faiblesse et de passivité pour les femmes et de virilité conquérante pour les hommes.
  • La régularisation immédiate des prostituées immigrantes et leurs familles.
  • Se solidariser et se lier avec les prostituées.
  • La révolution socialiste et la lutte pour le communisme !

Enfin, il est important de combattre le mythe de l’égalité déjà acquise. La lutte que doivent mener les femmes est encore grande afin de devenir socialement égales aux hommes. Leur émancipation doit passer par l’accès égalitaire au travail, ce qui ne peut inclure la « vente de services sexuels ». En effet, la prise de contrôle totale des femmes, comme de tout individu, sur leur corps implique l’appropriation de leur sexualité, ce qui exclut nécessairement de le vendre, puisque dès lors, il ne leur appartiendrait plus. L’étape suivante étant évidemment la prise de contrôle révolutionnaire du pouvoir et de l’économie, par les prolétaires unies !

Une camarade
  • 1. John Lowman, Prostitution Law Reform in Canada. Dans Canada, « La prostitution au Canada : Un aperçu » par Julie Cool, Bibliothèque du Parlement, Service d’information et de recherche parlementaires, Division des affaires politiques et sociales, PRB 04-43F, 1er septembre 2004, à la p. 5.
  • 2. Cela dit, le vent semble tourner présentement aux Pays-Bas, où l’on constate l’échec du réglementarisme. Le quotidien bourgeois Le Monde rapportait récemment qu’entre 50 % et 90 % des prostituées y pratiquant « légalement » dans les vitrines ou les « salons de massage » le faisaient sous la contrainte, alors que de nombreuses prostituées étrangères se livrent à l’abattage pour éviter leur expulsion
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