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AUCUNE CONFIANCE EN L’ÉTAT BOURGEOIS SUITE À LA MORT DE FREDY VILLANUEVA

Pas de vérité sans justice populaire!

À l’occasion du dépôt du rapport du coroner sur l’assassinat de Fredy Villanueva survenu le 9 août 2008 à Montréal, nous republions cet article paru en septembre de la même année dans le journal Le Drapeau rouge. Nous en profitons également pour réaffirmer notre solidarité à la famille Villanueva, qui continue avec beaucoup de courage et de dignité à exiger la vérité et surtout la justice au nom de Fredy.

– Le Bureau d’information politique

Le 9 août dernier à Montréal-Nord, un jeune de 18 ans, Fredy Villanueva, est mort après avoir reçu trois balles des mains du policier Jean-Loup Lapointe du poste 39. Deux amis du jeune Villanueva ont également été blessés dans l’altercation. La fusillade du policier contre les trois jeunes, dont aucun n’était armé, faisait suite à l’interpellation par les deux patrouilleurs du poste 39 et ce, sans aucune raison valable, de cinq jeunes qui jouaient aux dés dans le stationnement du parc Henri-Bourassa à Montréal-Nord. À la nouvelle de cette provocation policière et surtout, de la mort d’un jeune homme, des centaines de jeunes sont descenduEs en colère dans les rues du quartier et ont attaqué une caserne de pompiers, des abris d’autobus, des voitures de police, ainsi que quelques «pawn shops» bien garnis.

Au moment de mettre sous presse, soit plus de deux semaines après l’événement, aucun des deux policiers impliqués n’a été interrogé par la Sûreté du Québec, mandatée pour enquêter sur les agissements des policiers du Service de police de la ville de Montréal (SPVM). Par contre, pas moins de 30 témoins ont été interrogés et une quarantaine d’autres arrêtés suite aux émeutes survenues au lendemain de l’assassinat du jeune Villanueva.

L’abus de pouvoir policier qui a provoqué la mort d’un jeune à Montréal-Nord, les émeutes qui ont suivi et surtout, la réaction de tous les pouvoirs liés à l’État bourgeois sont comme les pages du livre de règlements de la vie sous le capitalisme.

Règle numéro un : l’État bourgeois existe d’abord pour se défendre lui-même et non pour défendre les «citoyens ordinaires». Pour ce faire, il s’appuie sur un large appareil de contrôle : politique, policier, judiciaire, médiatique et communautaire. Règle numéro deux : dans la société capitaliste, les couches les plus défavorisées ne disposent d’aucun pouvoir. Dans les conflits qui les opposent au pouvoir politique ou policier, les plus pauvres et les immigrantEs – qu’ils et elles soient de première ou sixième génération n’y change rien! – sont systématiquement criminaliséEs. Règle numéro trois : la justice de la bourgeoisie ne sera jamais au service des prolétaires, dans une société fondée sur la domination d’une classe sociale sur l’autre.

Pour tenter d’y voir clair dans tout ce qui a été dit et écrit sur la provocation policière à Montréal-Nord, vaut mieux s’en tenir aux reportages qui ont immédiatement suivi l’événement. Car plus les jours ont passé, plus les forces policières, les politiciens, les idéologues et autres faiseurs d’opinion de la bourgeoisie ont pris le dessus sur la vérité. Et cette vérité, c’est ce qu’on lisait au lendemain de la fusillade policière.

Dans le journal La Presse du 10 août, quelques heures après la provocation et avant l’annonce du décès et l’émeute qui a suivi, une mère de famille habitant le quartier a raconté au journaliste ce qu’elle avait vu :

«Erica Cruz affirme que les trois jeunes se trouvaient dans un sentier du parc Henri-Bourassa avec des amis quand deux policiers sont arrivés. Le groupe de jeunes se serait alors éloigné de quelques mètres pour les laisser passer. […] “Un des policiers a pointé l’un des jeunes et lui a dit de s’approcher, ce que celui-ci a refusé de faire. Il disait : ‘je n’ai rien fait de mal, tu ne peux pas m’arrêter.’ Ça n’a pas fait plaisir au policier, qui l’a agrippé. Le jeune a plutôt mal réagi.” Elle affirme que le jeune a insulté le policier ce qui l’a piqué au vif. “Comme le policier frappait le jeune homme, les deux autres jeunes, un Noir et un Latino, se sont approchés et ont tenté de l’arrêter.” Un des hommes aurait sauté au cou du policier. C’est alors que l’autre agent aurait dégainé son revolver. Il aurait tiré directement sur l’un des jeunes hommes qui entouraient son coéquipier.»

Comme l’a si bien dit un jeune du quartier le soir de l’émeute : «Ce n’est pas un conflit entre Blancs et Noirs, c’est un conflit entre les jeunes de Montréal-Nord et la police.»

Les commentaires spontanés recueillis auprès des gens du quartier pendant l’émeute reflétaient bien la situation qui prévaut dans ce quartier particulièrement pauvre de Montréal entre la police et les jeunes : à savoir que la police y abuse régulièrement de son pouvoir en harcelant systématiquement les jeunes par des interpellations incessantes, des demandes d’identification sans raison valable et des commentaires racistes à l’endroit des Noirs et Latinos du quartier. Ce n’est pas pour rien que le soir même des émeutes, des résidants du quartier affirmaient que «c’est bien fait, la police le méritait», comme ce fut relaté dans les journaux : «Les casseurs [sic] n’étaient pas les seuls à en vouloir au SPVM.» «Des centaines de voisins, femmes, vieillards, enfants ont voulu manifester leur colère», pouvait-on lire au lendemain des affrontements.

Le fameux dimanche, alors qu’un groupe de résidantEs ne faisait qu’assister à ce qui se passait bien tranquille sur le trottoir, cinq policiers de l’escouade anti-émeute ont foncé vers la foule et ont matraqué une des femmes qui était sur place, la projetant violemment au sol. Un homme dans la foule a réagi en s’écriant : «On est nés ici, on ne vient pas d’ailleurs! Cette journée-ci on va s’en rappeler. Nous sommes des otages dans notre propre quartier!»

Après trois jours de reportages abondants sur place, la poussière retombant un peu, la machine à déformer la vérité s’est mise en marche. Alors que les médias se sont largement étendus sur les dégâts causés par les émeutiers, bien peu a été dit sur les agissements de la police, tant avant que pendant cette même émeute.

Le harcèlement policier à l’endroit des jeunes, dénoncé unanimement par toutes les communautés du quartier, a été totalement ignoré par toute la classe politique bourgeoise, du maire de Montréal-Nord Marcel Parent au ministre de la Sécurité publique Jacques Dupuis, en passant par Michaëlle Jean et le maire Tremblay qui n’a pas trouvé autre chose à dire, au lendemain de la mort d’un jeune aux mains de la police que : «Je ne tolérerai pas que des policiers soient victimes d’atteintes physiques.»

On a eu droit à tout le répertoire des phrases creuses habituelles. Autant le vocabulaire et la hargne ne leur manquent pas pour dénoncer les criminels et gangs de rue, autant ils deviennent bien délicats quand il s’agit de dénoncer les abus policiers : le petit «roi» de l’arrondissement, le maire Marcel Parent, dans son allocution au conseil de ville qui a suivi la mort de Villanueva, parle pudiquement «d’événements malheureux», d’«incidents qui ont secoué notre communauté». Autant de phrases vagues qui permettent de noyer le poisson et de ne rendre personne responsable, alors qu’un policier a bel et bien tué un jeune de 18 ans.

Fidèle relais du «spin» de la police et des politiciens locaux, les médias ne parlent désormais plus de la bavure policière. Tout à coup, ce qui compte, c’est le passé criminel du frère aîné et les «fréquentations douteuses» des deux frères Villanueva. Dans un long article publié six jours après l’événement, la journaliste Judith Lachapelle associe à six reprises le nom de Villanueva aux «gangs de rue» et décrit en détails le dossier criminel du frère de la victime. Pourtant, l’interpellation policière où le jeune Fredy a été abattu n’avait absolument rien à voir avec la lutte contre les gangs de rue. Elle n’était qu’un exemple de plus du harcèlement quotidien dont sont victimes les jeunes adolescents du quartier.

On mélange désormais l’acte de tuerie policière et le «malaise dans Montréal-Nord avec les gangs de rue»; comme si le phénomène des gangs de rue autorisait la police à arrêter arbitrairement et à tirer sur des civils désarmés. Comme si du fait que la criminalité existe, cela donnait le droit à la police d’être au-dessus des lois et les excusait d’abattre soudainement un jeune de 18 ans qui jouait aux dés cinq minutes avant.

La justice populaire, mieux qu’une enquête publique!

L’appareil judiciaire bourgeois, particulièrement quand il implique des policiers, finit généralement par se défendre lui-même. Difficile d’en être autrement quand le pouvoir ne représente d’abord que la classe dominante. Dans le système politique actuel, les politiciens bourgeois seraient en effet scandalisés à l’idée d’organiser une justice populaire, c’est-à-dire où les parties seraient entendues de la même façon, mais où les «juges» seraient un large groupe de citoyenNEs du quartier. Pourtant, le jugement des masses populaires qui subissent à tous les jours les comportements abusifs de la police devrait avoir bien plus de valeur qu’un petit groupe de policiers qui ont tout intérêt à blanchir un de leurs pairs.

La revendication émise par plusieurs groupes dont le collectif Montréal-Nord Republik (voir plus bas) pour exiger une enquête publique ne garantira malheureusement en rien que justice sera faite, même si elle a le mérite de révéler à quel point les corps policiers sont partiaux dans leurs procédures et conclusions. En Alberta et en Ontario, où des organismes indépendants ont été créés pour de telles situations, les civils impliqués sont en bonne partie… des policiers à la retraite ou d’anciens policiers. Et les jugements rendus ont rarement été défavorables à la police.

Nous pouvons exiger plus, et nous avons le droit de rêver à bien mieux que ce que la bourgeoisie nous autorise. Pour ce faire, il faut apprendre à lutter, à agir et à revendiquer en dehors du cadre légal que nous impose la bourgeoisie. Nous devons revendiquer une justice populaire, c’est-à-dire où les gens du quartier comme à Montréal-Nord, auraient droit à la parole dans une enquête, droit à leurs recommandations et surtout qu’elles soient immédiatement appliquées.

Plutôt que la justice bourgeoise, exigeons la justice populaire!

Plutôt que l’appareil d’État, construisons nos propres organisations!

Carmen Sicard
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