Drapeau Rouge №100
Népal

Une nouvelle phase de la révolution

La nomination de Baburam Bhattarai comme premier ministre et l’abandon définitif des conquêtes obtenues durant les 10 années de la guerre populaire qui a secoué le Népal de 1996 à 2006 (remise des terres à leurs anciens propriétaires, dissolution de l’Armée populaire de libération et des organes de pouvoir populaire qui avaient été mis en place durant la guerre civile, signature d’un nouveau traité encore plus inégal avec l’Inde expansionniste voisine, etc.) marquent la fin de la première phase de la formidable révolution qui s’y est déroulée.

La trahison de la direction révisionniste du Parti communiste unifié du Népal (maoïste) – incarnée principalement par Bhattarai et par le président du parti, « Prachanda » (de son vrai nom, Puspa Kamal Dahal) – représente certes un coup terrible pour les masses révolutionnaires de ce pays, qui ont consenti les plus grands sacrifices dans l’espoir de gagner leur libération. Mais les centaines de milliers de paysannes et de travailleurs, les milliers de jeunes et de femmes qui se sont mobilisées et aguerries au combat, sont maintenant prêtes à entreprendre une nouvelle étape. Elles et ils s’y préparent en dénonçant ceux qui les ont trahis, en luttant contre le gouvernement Bhattarai fantoche et en élaborant une nouvelle stratégie qui leur permettra de reprendre l’offensive. Cela passera inévitablement par l’élaboration d’un bilan des faiblesses et des erreurs idéologiques et politiques qui ont mené à cette trahison et par une transformation/reconstruction des instruments par lesquels la révolution s’est déployée et exprimée – parti, armée et organisations militantes.

Notre parti, le PCR, a constamment soutenu les masses révolutionnaires du Népal et leur parti, le PCN (maoïste). Nous l’avons fait dès le déclenchement de la guerre populaire en février 1996, à l’époque du groupe Action socialiste. Nous avons continué à le faire après la création du PCR(co) au tournant du siècle. À l’automne 2005, au moment même où le PCN (maoïste) s’apprêtait à former un front uni avec les principaux partis parlementaires pour lutter contre le roi absolutiste, un de nos camarades s’est joint à la première brigade internationale de construction de la route des Martyrs dans le district de Rolpa. Nous avons soutenu les masses révolutionnaires du Népal et leur parti à l’époque où Bhattarai et Prachanda incarnaient la guerre populaire en action ; nous continuons et allons continuer à les soutenir maintenant qu’elles luttent pour défendre et relancer leur révolution, contre les traîtres qui l’ont abandonnée !

Bref retour en arrière

Le 13 février 1996, le Parti communiste du Népal (maoïste) déclenchait une guerre populaire qui allait s’avérer marquante pour les masses du Népal. L’objectif ? Renverser le régime semi-colonial et semi-féodal incarné par la monarchie. Un régime au service des grands propriétaires terriens, de la bourgeoisie compradore et des intérêts étrangers – principalement indiens – qui dominent le pays. Inspiré par le concept de révolution de démocratie nouvelle de Mao, le PCN (maoïste) vise l’instauration d’un gouvernement ouvrier et paysan, qui complèterait les tâches nationales et démocratiques inachevées dans un mouvement ininterrompu vers le socialisme et le communisme.

Faisant preuve d’une maîtrise assez magistrale de la tactique militaire, la guerre populaire progresse rapidement. Elle passe de la défensive à l’équilibre stratégique : de grandes et décisives confrontations se produisent dans plusieurs régions du pays. Les premières unités de guérilla se développent et forment l’Armée populaire de libération (APL). Le roi dissout le parlement et décrète l’état d’urgence.

En novembre 2005, les principaux partis parlementaires se voient forcés de conclure une alliance avec les maoïstes et s’engagent à lutter pour le renversement de la monarchie et la formation d’une assemblée constituante. Au printemps 2006, un large soulèvement populaire, qui combine une mobilisation des masses en milieu urbain et le déploiement d’actions militaires ciblées autour des grandes villes, se conclut par la chute du roi. Le parlement est rétabli et l’institution qu’est la monarchie est dissoute.

Quelques mois plus tard, un accord de paix global entre les maoïstes et les partis représentés au parlement prévoit la tenue d’une élection pour former une assemblée constituante et le cantonnement des membres de l’APL, sous supervision de l’ONU. Après de nombreux reports, l’élection se déroule finalement en avril 2008 : à la grande surprise des cercles politiques et diplomatiques bourgeois et impérialistes, le PCN (maoïste) l’emporte et rafle une majorité relative de sièges (40 %).

Le chef du parti, Prachanda, est nommé premier ministre et forme un gouvernement dit « d’union nationale » avec le Parti du Congrès. Mais les maoïstes ont les mains liées. Le gouvernement qu’ils dirigent s’avère inopérant, l’appareil d’État étant toujours celui des classes réactionnaires. Le président, qui provient du Parti du Congrès et dont le rôle n’est censé être que cérémoniel, refuse d’entériner la décision du premier ministre de limoger le chef de l’ex-Armée royale : Prachanda démissionne et les maoïstes quittent le gouvernement.

Le PCN (maoïste) s’engage dans des discussions sans fin à propos de la tactique à utiliser pour pouvoir aboutir au démantèlement du vieil appareil d’État et à la mise en place d’un régime révolutionnaire. Deux lignes se cristallisent : sous prétexte de « conditions objectives défavorables », le courant représenté par Baburam Bhattarai pousse pour que l’idée d’une relance de la guerre populaire soit mise au rancart. Il s’appuie sur une idée qu’il exprime depuis un certain temps, savoir qu’il devrait y avoir une étape de plus avant la mise en place d’un régime de démocratie nouvelle – une étape de démocratie bourgeoise et de développement d’un « capitalisme national ».

Le courant révolutionnaire propose au contraire de reprendre la lutte de masse pour renverser le vieil État et établir un véritable pouvoir populaire. Alors que Bhattarai propose l’établissement d’une « république fédérale démocratique », des vétérans du parti comme Kiran et Gaurav mettent de l’avant le mot d’ordre de « république populaire ». De son côté, Prachanda, qui jouit encore de la crédibilité qu’il a acquise comme commandant de l’APL, navigue entre les deux positions.

Printemps 2010, alors qu’on approche de l’échéance officiellement prévue pour la rédaction d’une nouvelle constitution, les maoïstes reprennent l’initiative et déclenchent un nouveau mouvement populaire. Les organisations de masse générées par le parti ont profité des dernières années pour se consolider ; les syndicats ouvriers et la Ligue de la jeunesse communiste (YCL), notamment, mobilisent désormais plusieurs centaines de milliers de personnes. Pendant trois semaines, les manifestations, grèves et blocages se multiplient. Mais la direction du parti s’avère incapable d’appeler à l’assaut final – ou se refuse à le faire. L’échéance pour la rédaction de la nouvelle constitution est reportée d’une autre année ; le sort des combattantes et combattants de l’APL reste incertain.

En décembre 2010, une réunion élargie du comité central du parti réunit plus de 7 000 militantes et militants à Palungtar. Les trois versions du rapport politique présenté par Prachanda y sont rejetées. Le président du parti finit par se ranger du côté des révolutionnaires, qui proposent un plan d’action prévoyant la préparation immédiate d’une « révolte populaire ». Le plan d’action est adopté et entériné par le comité central, mais l’appareil contrôlé par Prachanda ne suit pas.

La fracture au sein du parti est désormais ouverte. Les organisations de masse se divisent entre fractions de gauche et de droite. Début mars 2011, le gouvernement est maintenant dirigé par l’Union des marxistes-léninistes (UML), un parti révisionniste ; le parti maoïste accepte de s’y joindre. Réuni le 20 avril, le bureau politique du parti entérine le rapport soumis par Prachanda, qui vient d’opérer une nouvelle volte-face. Sous prétexte que les conditions ont changé depuis la tenue de la grande réunion de décembre 2010 (quatre mois plus tôt !) et que le parti n’est pas prêt à déclencher une révolte populaire (ce qui n’est guère surprenant, compte tenu que la majorité de sa direction a refusé d’appliquer le plan de préparation adopté par les militantes et militants), Prachanda propose de tout mettre en œuvre pour conclure le processus de paix et adopter une nouvelle constitution, à tout prix. Sans surprise, Bhattarai se range derrière lui. En additionnant leurs forces, ils réussissent à dégager une majorité.

Le camarade Kiran enregistre sa dissidence et déclare publiquement qu’il s’agit d’une « trahison du prolétariat et de la révolution ». S’adressant à Prachanda, il ajoute : « La preuve est faite que ta prétention comme quoi tu tiens une ligne indépendante entre la gauche et la droite est fausse : il est maintenant clair qu’il n’y a que deux lignes au sein du parti. » Quelques jours plus tard, le comité central ratifie la position de Prachanda ; selon la presse bourgeoise, 95 membres du CC la soutiennent, sur 148.

Ouvrons ici une parenthèse à propos de la composition du comité central du PCUN (maoïste) : parmi les 148 membres qui en font partie, seulement 95 étaient là en 2006 au moment où la guerre populaire a été suspendue et l’accord de paix conclu avec les partis parlementaires ; les 53 autres membres du CC y sont entrés après coup. Ceux-ci proviennent des divers partis qui ont fusionnés avec le PCN (maoïste) au cours des dernières années. Parmi les 95 vétérans, 43 seraient favorables à Kiran, contre 34 qui appuieraient Prachanda et 12 pour Bhattarai. Mais parmi les 31 nouveaux membres du CC venus du PCN (Unity Center – Masal), un seul se serait rangé derrière Kiran. De toute évidence, l’arrivée en masse d’éléments bourgeois et opportunistes n’ayant aucunement participé à la guerre populaire a pesé lourd dans le réalignement des forces au sein du parti maoïste.

Liquidation des acquis de la révolution

Tandis que le PCUN (maoïste) se désagrège – les organisations de masse qu’il dirige connaissent l’une après l’autre des scissions, parfois sur fond de violence – les partis parlementaires acceptent de retarder une fois de plus l’échéance pour la rédaction de la constitution et la conclusion finale du processus de paix. Fin août, après de longues négociations, Baburam Bhattarai est nommé premier ministre. Pour démontrer que leur capitulation est totale et définitive, Bhattarai et Prachanda remettent les clés des containers dans lesquels les armes et munitions de l’APL étaient entreposées à l’Armée népalaise, sans même en parler aux instances du parti… Ils ordonnent également la remise des terres ayant été capturées durant les 10 ans de guerre populaire à leurs anciens propriétaires.

Autre geste dont la portée est plus que symbolique : le premier ministre se rend à New Delhi où il signe un nouveau traité inégal avec l’Inde, l’Accord bilatéral de protection et de promotion des investissements (BIPPA), qui consacre la domination du capital indien et sa mainmise sur les ressources du Népal. À son retour, Bhattarai est accueilli à l’aéroport par des manifestantes et manifestants qui brandissent des drapeaux noirs pour dénoncer sa trahison.

Un nouvel accord avec les partis parlementaires scelle le sort de la révolution : l’Armée populaire de libération est officiellement liquidée. Un peu plus du tiers des combattantes et combattants cantonnées (6 500 sur 15 000) pourront postuler au sein de l’Armée népalaise. Leurs candidatures seront évaluées au cas par cas. Ceux et celles qui seront admises relèveront d’une unité spéciale dans laquelle ils et elles seront en minorité ; cette unité se consacrera à des travaux de développement, à la conservation des forêts, à la sécurité industrielle et à la « gestion de crise »… De plus, les femmes enceintes et celles qui ont des enfants en bas âge sont exclues du processus. « Sans armée populaire, le peuple n’a rien », disait Mao : l’armée du peuple du Népal est désormais à reconstruire.

Ces décisions inacceptables suscitent une forte résistance. C’est le cas, en particulier, parmi les ex-combattantes et combattants de l’APL et les familles des martyrs de la révolution. De nombreuses manifestations se déroulent pour condamner le gouvernement Bhattarai et exiger sa démission. Dans certaines régions, notamment celle de Rolpa qui fut l’épicentre de la révolution, les supporters de la « fraction rouge » au sein du parti se mobilisent et « ré-exproprient » les propriétaires terriens à qui le gouvernement avait remis leurs avoirs. Ils et elles s’attaquent aux responsables régionaux du parti et n’hésitent pas à les renvoyer à Katmandou.

Au lendemain de la signature de l’accord sur la dissolution de l’APL, le secrétaire général du parti, Ram Bahadur Thapa (le camarade « Badal ») déclare : « La date du 1er novembre passera à l’histoire comme un jour noir. Les féodaux, les impérialistes, les expansionnistes et leurs valets ont déjà commencé à célébrer. Pour les familles des martyrs et des blessés, pour les pauvres de la classe laborieuse, ce jour passera à l’histoire comme celui de la souffrance, de l’inquiétude et de la malédiction. » Il ajoute : « C’est un immense malheur, mais ce malheur a déclenché un ouragan. La classe ouvrière fera éclater leur plaisir momentané. La déviation de droite, qui a dissout l’APL, sera écartée très prochainement. Des centaines de milliers de nouveaux combattants naîtront des cendres de l’APL dissoute. »

Fin décembre, se tient une réunion du comité central, qui ne règlera rien (la réunion se conclut par la reconnaissance de la légitimité des deux grandes tendances, qui auront chacune le droit d’organiser des réunions et manifestations publiques). Les représentants de la « fraction rouge », réunis autour de Kiran, condamnent Prachanda et exigent la démission du gouvernement. Ils affirment que l’assemblée constituante et le processus de paix sont désormais choses du passé et que la seule chose à faire, désormais, est de d’organiser la révolte populaire afin de s’emparer du pouvoir d’État.

Le camarade Gaurav (Chandra Prakash Gajurel) déclare : « Comment peut-on accepter qu’un individu ayant trahi la révolution dans les couloirs du parlement s’affiche comme président du parti ? Prachanda n’est plus qu’un président symbolique. »

Le vice-président du parti, Kiran, présente son propre rapport, dans lequel il affirme : « La révolution populaire de démocratie nouvelle et le mouvement communiste du Népal sont à un point tournant. D’un côté, la grande conspiration visant à liquider la glorieuse guerre populaire que nous avons entreprise en 1996 et à l’enterrer dans le bourbier du parlementarisme est chose faite. De l’autre côté, la ligne révolutionnaire émerge avec plus de force et s’engage à poursuivre la révolution. Un chapitre est clos et un nouveau chapitre est entamé dans l’histoire de la révolution et du mouvement communiste du Népal. »

Kiran démolit le point de vue de Prachanda : « Pour lui, la paix signifie le désarmement de l’Armée populaire de libération, la capitulation et la liquidation de la révolution populaire démocratique ; et la constitution ne sera jamais rien de plus qu’une constitution parlementaire qui consolidera le vieil appareil d’État. Dans toute négociation, il y a nécessairement des compromis ; dans ce cas-ci, Prachanda a tout donné, mais il n’a rien obtenu en retour. On ne parle plus, ici, d’un simple compromis, mais d’une capitulation pure et simple. On a érigé la tactique de l’assemblée constituante en stratégie. »

Bref, « le vieux parti se meurt, alors qu’un nouveau parti est en train de naître ». Mais les contours de ce « nouveau parti » tardent à apparaître… En principe, un congrès national du PCUN (maoïste) était censé être convoqué en février, mais la date en a été repoussée. La « fraction rouge » semble plutôt favoriser le rassemblement des forces révolutionnaires à l’intérieur et à l’extérieur du parti. Les combattantes et combattants démobilisées ont déjà mis sur pied une nouvelle organisation, le Comité de lutte de l’Armée populaire de libération, et participent au combat contre le gouvernement Bhattarai. L’aile gauche a annoncé qu’elle ne participera pas à la prochaine réunion du comité central. Un front uni a été formé sous la direction de Gaurav incluant une douzaine d’organisations, qui viserait à reprendre la lutte pour la conquête du pouvoir.

Nouveaux développements

Après l’annonce de l’accord sur la dissolution de l’APL, la « fraction rouge » avait appelé les combattantes et combattants cantonnées à s’en retirer. Six mille d’entre elles et eux l’ont fait ; les 9 000 autres ont demandé leur intégration à l’Armée nationale. Or, comme il n’y a pas de postes pour tout le monde et que plusieurs ont été refusés parce que ne satisfaisant pas aux exigences de l’armée réactionnaire, il appert que la situation s’est détériorée dans les camps et que tout le processus a généré énormément de colère. De fait, ils ne sont plus que 3 000 à avoir maintenu leur demande d’intégration.

Craignant que certaines veuillent reprendre les armes, Bhattarai et Prachanda se sont enfoncés encore un peu plus dans la trahison, le 9 avril dernier, en ordonnant à l’Armée népalaise de prendre le contrôle de ce qui reste des cantonnements. Le lendemain matin, la « fraction rouge » a organisé une « grève du transport » (un blocage de la circulation) dans tout le pays. Le 11 avril au soir, des manifestations ont eu lieu à plusieurs endroits, où les effigies de Prachanda et Bhattarai ont été brûlées.

À Katmandou, alors que les manifestantes et manifestants quittaient le parc où ils et elles étaient rassemblées, la police est intervenue pour leur arracher leurs bannières et leurs torches et tenter de les disperser. Une vingtaine de personnes ont été blessées, dont certaines gravement ; parmi elles, on compte notamment le secrétaire général du parti, Badal, le responsable du front culturel, Maila Lama, et un ancien dirigeant du parti, Matrika Yadav.

S’exprimant au nom du Comité national conjoint du mouvement populaire, le camarade Gaurav a assimilé le comportement du gouvernement Bhattarai à celui de l’ex-roi Gyanendra : « Le gouvernement Bhattarai n’est rien d’autre qu’une coalition fasciste. Nous condamnons les actes du gouvernement et le mettons en garde s’il poursuit dans cette voie. » L’aile gauche du parti a annoncé la tenue de manifestations et de rassemblements de masse à compter du 20 avril.

Parallèlement, le commandant de la sixième division de l’APL et désormais coordonnateur du Comité de lutte de l’Armée populaire de libération, Dhana Bahadur Bogati, a dénoncé la décision de Prachanda et Bhattarai et ouvertement menacé de reprendre les armes et de les retourner contre eux, s’ils ne s’amendent pas.

Quelle solidarité ?

La trahison de la révolution de la part de dirigeants aussi importants que Prachanda et Bhattarai a certes suscité bien des questions et dénonciations au sein du mouvement communiste international et parmi ceux et celles qui se sont solidarisées avec elle au cours des 15 dernières années. Ces dénonciations sont non seulement légitimes, mais elles sont justes et nécessaires. Elles le sont d’autant plus lorsqu’elles proviennent de partis, d’organisations et de militantes et militants ayant appuyé honnêtement et sincèrement le processus révolutionnaire et le parti qui l’a initié et fait progresser jusqu’à son interruption en 2006.

On ne peut en dire autant des opportunistes et des gérants d’estrade qui sont demeurés les bras croisés pendant que la révolution au Népal était confrontée au défi extrêmement complexe et difficile d’aller vers la conquête du pouvoir et l’établissement d’un régime révolutionnaire dans un petit pays coincé entre ces deux « superpuissances » que sont l’expansionnisme indien (soutenu par l’impérialisme US) et le social-impérialisme chinois.

Les hyènes méprisables qui se réjouissent du recul de la révolution népalaise, parce que cela « confirme », disent-elles, les appréhensions qu’elles ont « toujours eues » face à la manière dont cette révolution fut menée, n’ont jamais été et ne seront jamais de quelque utilité que ce soit pour le mouvement révolutionnaire.

Certains se vantent d’avoir condamné Prachanda et Bhattarai dès 2006, au moment où le premier accord de paix global a été signé ; il était de bon ton, pour tous ces « cybermaoïstes » (dont l’activité se limite pour l’essentiel à gérer un site Web), de mépriser un processus révolutionnaire qui traversait de toute évidence des difficultés. Leurs remontrances les confortaient certes dans leur propre inaction ; mais elles se sont avérées parfaitement inutiles pour les forces révolutionnaires du Népal, qui cherchaient – et cherchent encore – à dépasser les limites et les embûches qui étaient dressées devant elles.

D’autres affirment sans gêne que la déroute de la révolution népalaise confirme leur thèse à savoir qu’il est « impossible de construire le socialisme dans un seul pays ». C’est là le comble du cynisme : on reste les bras croisés pendant 10 ans alors qu’une formidable révolution communiste est en marche, la laissant ainsi isolée au possible ; puis, une fois qu’elle frappe un mur, on réapparaît soudainement en donneur de leçons (« on le savait bien que ça ne marcherait pas » !).

Dans un article publié après la conclusion du premier accord de paix à l’automne 2006 [1], nous avions quant à nous exprimé ainsi notre compréhension des choses : nous partions du principe que la révolution au Népal constituait l’expérience révolutionnaire la plus avancée des dix dernières années (1996-2006) pour le prolétariat mondial. Nous notions au passage que la tactique poursuivie par le PCN (maoïste) depuis le déclenchement de la guerre populaire – concentration des forces contre la monarchie absolutiste, doublée d’une combinaison judicieuse des initiatives militaires et politiques – lui avait permis de progresser par bonds, au point d’amener le régime au bord de l’effondrement. Nous rappelions que la question de l’armée demeurait l’enjeu central de la révolution et que c’est sa résolution qui allait déterminer la nature du régime qui succéderait à la monarchie désormais abolie.

Nous affirmions aussi que rien n’était joué et qu’il était encore possible, pour le parti maoïste, de reprendre l’initiative et de trouver la manière de résoudre la question du pouvoir (c.-à-d. assurer la destruction du vieil appareil d’État et établir un nouveau pouvoir sur la base des conquêtes de la guerre populaire). Nous soulignions en même temps à quel point, de manière générale, le mouvement communiste international retardait sur les exigences de la révolution mondiale et celles de la révolution au Népal en particulier : « La question de la proclamation, de l’établissement et de la viabilité d’un régime révolutionnaire dirigé par des communistes représente un défi gigantesque, qui peut difficilement être assumé isolément par les communistes d’un pays donné. Ce défi, il appartient aux maoïstes, aux forces révolutionnaires et anti-impérialistes du monde entier de le relever, et ça urge ! »

De toute évidence, le mouvement communiste international – et les forces maoïstes en particulier – n’ont pas su relever ce défi. Nous n’avons aucune gêne à reconnaître notre propre responsabilité dans cet échec. Cela dit, nous demeurons convaincus que le fait de débattre du rôle de la petite bourgeoisie, des intellectuelles et de la « dissidence » dans le cadre du socialisme – ou encore, du degré « d’élasticité » avec lequel le prolétariat révolutionnaire devra exercer sa dictature après avoir conquis le pouvoir – comme le proposent le RCP,USA et l’ancienne direction du Mouvement révolutionnaire internationaliste (MRI), n’est que de très peu d’utilité pour l’avancement de la révolution mondiale.

Là où notre mouvement retarde, et là où il aurait pu – et dû – jouer un rôle pour aider la révolution au Népal et possiblement faire en sorte qu’elle se termine autrement, c’est sur la question de savoir comment faire la révolution dans les conditions actuelles du capitalisme et de l’impérialisme en ce début de siècle. La voie de la révolution n’est jamais toute tracée d’avance et elle n’est certainement pas simple ; mais il reste qu’il est inconcevable et inacceptable que d’y réfléchir, de la défricher, de l’emprunter et de développer une pratique conséquente ne soit pas au cœur des préoccupations et activités de quiconque – parti, collectif, organisation ou simple militante ou militant – se prétend en faveur du socialisme et du communisme.

En avril-mai 1917, à la veille de la Révolution d’octobre, Lénine écrivait : « Il n’est qu’un, et un seul internationalisme véritable : il consiste à travailler avec abnégation au développement du mouvement révolutionnaire et de la lutte révolutionnaire dans son propre pays, à soutenir (par la propagande, la sympathie, une aide matérielle) cette même lutte, cette même ligne, et elle seule, dans tous les pays sans exception. »

Pendant 10 ans il y a eu, au Népal, un tel mouvement et une telle lutte révolutionnaires. Aujourd’hui, on y trouve encore des dizaines, sinon des centaines de milliers de militantes et militants qui persistent et luttent courageusement pour écarter leurs dirigeants embourgeoisés et reprendre le chemin de la révolution. Le réussiront-ils ? Encore une fois, cela dépendra en partie de nous, de notre propre capacité et de notre propre volonté à travailler avec abnégation au développement du mouvement révolutionnaire et de la lutte révolutionnaire dans notre propre pays. Qu’ils et elles sachent que notre solidarité leur sera toujours acquise.

Serge Gélinas
  • 1. « Où en est la révolution au Népal ? », Le Drapeau rouge, n° 63, avril 2007, p. 4-5.
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