Richard Poulin est sociologue de tendance trotskiste, professeur à l’Université d’Ottawa. Il écrit et publie beaucoup. Il a animé des maisons d’édition et des revues politiques. Il le fait encore. Il collabore entre autres actuellement à la revue Les Nouveaux Cahiers du socialisme. Il a écrit sur l’économie et la pauvreté avec Pierre Salama, sur les fondements du marxisme, sur Marx et les marxistes, sur les nationalistes, sur la fin du «socialisme»… Il s’est beaucoup intéressé aussi à l’industrie du sexe: la traite des femmes et des enfants, la prostitution et sa mondialisation, la pornographie et le spectacle de divertissement au service de la sexualité masculine, ainsi que le tourisme sexuel.

Le manifeste Abolir la prostitution, qu’il a publié en 2006 aux éditions Sisyphe, se nourrit de toutes ces études et trace le parcours, certes inhumain, de violence contre les femmes et les enfants que cette industrie développe; il indique aussi les effets pervers que cela peut avoir sur les rapports hommes/femmes en général. La prostitution est, pour cet auteur, «une industrie essentiellement vouée au plaisir des hommes et à la démonstration de leur présumée supériorité, qui est étroitement liée à ce qu’ils estiment leur “virilité” ainsi qu’à ces différentes expressions et normes». Dans cette perspective, on peut facilement dire que, pour cette industrie, les femmes prostituées et les femmes en général valent moins que rien et n’ont qu’un usage – celui de servir la sexualité masculine. D’ailleurs ce sont les proxénètes, et non elles, qui ont accès aux profits faramineux que cette industrie engrange. Notre auteur ajoute que «paradoxalement, ce que les hommes reprochent aux femmes – leur soumission bestiale et leur sexe dévorant – est pour eux-mêmes le symbole de leur virilité et leur humanité».

Face à l’industrie de la prostitution, Richard Poulin préconise un mouvement qui exige des États capitalistes la pratique d’un abolitionnisme intégral. Après avoir résumé son point de vue, on examinera si c’est possible et surtout, comment cela pourra servir les femmes prostituées elles-mêmes.

Oscillations historiques de la prostitution

Richard Poulin souligne avec justesse que la prostitution n’a pas toujours existé et n’est pas, comme le veut l’adage bien connu, «le plus vieux métier du monde». Ce métier n’est ni naturel, ni éternel. Il a débuté durant l’Antiquité esclavagiste et il aura une fin.

Il décrit ensuite son histoire, de l’Antiquité grecque et romaine, en passant par le Moyen-âge jusqu’au capitalisme. Il montre comment les États ont oscillé entre la réprimer (prohiber), la tolérer ou la règlementer et comment, à travers tout cela, la prostitution n’a cessé de se développer. Il indique aussi – et c’est important – que «la sexualité vénale est profondément enracinée dans les habitudes des classes dominantes».

Il montre aussi comment ce sont les femmes prostituées qui sont toujours les victimes des mesures mises en places par les États: criminalisées par la prohibition, marquées, montrées du doigt et restreintes à des maisons ou des zones de tolérance, règlementées et obligées de s’inscrire dans des registres d’État… alors que les prostitueurs qui en jouissent et les proxénètes qui en tirent des profits énormes ne sont jamais dérangés. Sans compter qu’elles vivent plus souvent qu’autrement dans une grande misère.

L’auteur donne aussi une idée de comment l’Église catholique s’est comportée par rapport à la prostitution. Dans l’Antiquité esclavagiste, Saint Augustin disait qu’elle était «un mal nécessaire». Saint Louis (le roi de France Louis IX), au Moyen-âge féodal, voulait l’expulser des villes. L’Église catholique s’y opposa et défendit de fait les besoins des prostitueurs, car autrement «le désordre s’installerait partout du fait de la passion des hommes». L’Église catholique a oscillé comme les États entre répression, tolérance et réglementation de la prostitution, tout en réprimandant les femmes prostituées pour leur péché et en restant complaisant face aux proxénètes et prostitueurs.

La prostitution aujourd’hui

La prostitution est un énorme système qui ne cesse de se développer. Elle se développerait de façon fulgurante dans les pays où on l’a règlementée et décriminalisée, mais aussi dans les pays où l’on pratique un semi-abolitionnisme: «Partout on reconnaît les progrès de la prostitution. Elle est désormais une industrie de masse, l’une des plus importantes et des plus rentables, qui engendre, chaque année, des revenus de quelque 1 000 milliards de dollars américains.» À l’échelle planétaire, cette industrie exploite plus de 42 millions de femmes et d’enfants, un chiffre qui représente sans doute une sous-estimation de son étendue.

Quant à la traite des femmes et des enfants à des fins de prostitution, elle embrigade chaque année des millions de personnes. En 2004, l’Unicef évaluait à 1,2 millions le nombre d’enfants victimes annuellement des trafiquants d’êtres humains… Richard Poulin en conclut que «la féminisation des migrations, trait de l’actuelle mondialisation, est liée en bonne partie à la croissance des industries du sexe».

Il précise: «À l’échelle mondiale, les prostitueurs du Nord et de l’Ouest profitent des femmes et des enfants du Sud et de l’Est, ainsi que de femmes et d’enfants des minorités ethniques ou nationales. Au sud même, les prostitueurs locaux abusent des femmes et des enfants des minorités nationales.»

Contre ceux et celles qui disent que se prostituer est une affaire privée, l’auteur insiste: «Si la prostitution était une question de libre choix, on n’y retrouverait pas systématiquement les personnes les plus vulnérables et fragilisées, issues des minorités ethniques et nationales, des classes sociales subordonnées et des victimes d’agression sexuelle dans leur jeunesse.»

La prostitution ne peut être réduite ainsi à un rapport privé entre deux personnes: la prostituée et le prostitueur. C’est un rapport marchand animé et géré par une organisation hiérarchisée qui a aujourd’hui des ramifications internationales: «La prostitution est un système structuré principalement par les proxénètes qui en tirent d’importants bénéfices, en garantissant à des tiers, contre rémunération, la possibilité d’un accès commercial au corps des femmes et des enfants qu’ils utilisent comme leur propriété.»

Selon Poulin, les femmes prostituées vivent dans l’ensemble une grande misère, soumises à l’autoritarisme et à des violences continuelles; parmi elles, les meurtres et les suicides sont plus fréquents que dans la population générale. D’ailleurs la très grande majorité des femmes qui pratiquent la prostitution voudraient en sortir. On n’a pas, par contre, de chiffres sur leur nombre dans les diverses catégories prostitutionnelles (escortes, masseuses, prostituées de rue, etc.), ni les revenus obtenus dans chaque catégorie.

La pratique du mouvement abolitionniste

Richard Poulin va ensuite essayer de montrer, sans en faire une étude exhaustive, que c’est le courant abolitionniste qui doit être appuyé et radicalisé.

Issue du mouvement féministe anglais, la Fédération abolitionniste internationale (FAI), qui dirige ce courant, est née en 1875. Elle a organisé, en 1899, une première conférence internationale contre la traite des femmes et des enfants. Sous son impulsion, en 1904, une douzaine d’États ont ratifié un premier accord international pour la suppression de la traite des femmes. En 1949, 74 États ont ratifié une convention abolitionniste. Le Cambodge et la République tchèque, qui ont signé cette convention, sont aujourd’hui des lieux importants de prostitution et de traite. Commentaire de l’auteur à ce sujet: «Les lois, même les meilleures, ne sont pas nécessairement appliquées, cela est d’autant plus vrai pour les conventions dont la ratification n’entraine pas une réelle obligation d’application, puisqu’il n’existe aucun mécanisme international de contrainte.»

Notre auteur va chercher à montrer les vertus du courant abolitionniste: «L’abolitionnisme rejette toute forme de réglementation et de prohibition de la prostitution pour une raison fondamentale: ce sont les prostituées qui font les frais de ces systèmes juridiques.» Il insiste: «L’abolitionnisme représente un progrès humain et éthique décisif par rapport aux autres régimes juridiques encadrant la prostitution. L’abolitionnisme féministe historique s’est opposé à la prostitution parce qu’elle est une institution d’oppression des femmes, de toutes les femmes et non seulement de celles qui sont prostituées.»

D’ailleurs, «les liens entre le combat abolitionniste et le combat politique des femmes sont étroitement entrelacés: hier, c’était le suffrage féminin et la fermeture des maisons closes, aujourd’hui c’est l’égalité et la parité, combinées au refus de la légalisation de la prostitution d’autrui, de l’officialisation de l’inégalité sociale. C’est également le seul courant qui, dès le départ, s’est préoccupé des personnes prostituées et qui a lutté pour la mise en œuvre de politiques de prévention et de réinsertion sociale.»

Même s’il ne le dit pas explicitement, Richard Poulin ne cache pas que le courant abolitionniste est moraliste plutôt que scientifique. Il y aurait lieu, me semble-t-il, d’en faire une étude historique plus systématique, en particulier sur ses aprioris moralistes. L’auteur condamne par contre les autres courants qui défendent le droit de se prostituer ou prétendent que la prostitution est un métier qu’il faut réglementer: «Les abolitionnistes refusent cette mascarade de “droit”. À l’encontre des moralistes de tout acabit, ils opposent à ce “droit” celui de ne pas être une personne prostituée.»

D’ajouter: «Les abolitionnistes ne pensent pas comme les autres courants qu’il soit normal à certainEs qu’une partie de l’humanité soit au service sexuel d’une autre partie de l’humanité.» C’est pour le moins une formulation exagérée. Ce ne sont pas tous les hommes qui sont prostitueurs, ni toutes les femmes qui sont prostituées. L’auteur ne donne d’ailleurs aucun pourcentage des uns et des autres.

Pour un mouvement abolitionniste intégral

Toutefois, selon Poulin, le mouvement abolitionniste n’a pas que des vertus. Le mouvement, entre autres, n’a pas lutté pour l’abolition du système prostitutionnel et la criminalisation des prostitueurs: «[P]endant longtemps, l’abolitionnisme a limité son action à l’abolition des règlements qui pèsent sur les personnes prostituées, au lieu de lutter pour l’abolition du système prostitutionnel, et a oublié la responsabilité des prostitueurs, acceptant de facto leur impunité.»

Appliqué par certains États en tant que régime juridique, le système «semi-abolitionniste» s’est révélé, à l’occasion, hypocrite ou dysfonctionnel et, dans tous les cas, limité. Entre autres, il n’a pas développé les services appropriés nécessaires aux personnes prostituées. Toutefois les pays qui ont développé une action semi-abolitionniste soutenue contre certaines formes de proxénétisme connaissent aujourd’hui une croissance plus faible de la prostitution (et donc de la traite à des fins de la prostitution) que les pays règlementaristes.

De tout cela, Richard Poulin en vient à préconiser la radicalisation du mouvement abolitionniste. Il se prononce pour «un abolitionnisme intégral». Selon lui, «l’abolitionnisme doit s’en prendre résolument à la monétarisation des rapports sociaux et à la marchandisation du sexe des êtres humains en développant une politique globale qui œuvre tant amont (les proxénètes et les trafiquants) qu’en aval (les prostitueurs). Il doit contester l’ordre marchand et sexiste tel qu’il se déploie et se renforce avec la mondialisation du commerce du sexe.»

Il énonce que «[l]e corps humain est indéniable, en tout et en partie. Il ne peut en aucune façon être l’objet de marchandage ou de commercialisation. S’il est illégal dans de nombreux pays de vendre et d’acheter du sang humain, des organes etc., il devrait être tout aussi illégal de vendre (proxénète, trafiquant) ou d’acheter (prostitueur), le sexe des personnes.» De là toute une série de mesures à mettre en place: saisir et rendre illégal tous lieux où la prostitution s’exerce ainsi que leurs propriétaires, mais aussi criminaliser les prostitueurs.

La prostitution est un trait des sociétés de classes

Au premier regard, les points de vue de Richard Poulin peuvent séduire et sembler imprégnés d’une grande radicalité. Mais, après réflexion, il faut se demander si l’abolitionnisme intégral de la prostitution, qu’il préconise, n’est pas plaqué sur la réalité, plutôt que sa compréhension, et si son application ne ferait pas plus de tort aux femmes prostituées qu’il veut défendre.

Certes, Poulin a raison de dire que la prostitution n’a pas toujours existé et n’existera donc pas toujours. Il a raison de dire aussi que c’est une industrie inhumaine «enracinée dans les habitudes des classes dominantes». Par contre, il n’en tire pas de conclusion, qui le ferait sortir du moralisme et l’amènerait sur le terrain scientifique, que la prostitution est un métier des sociétés de classes, qu’elle est née et va disparaître avec elles. Au fond, l’abolitionnisme intégral ne pourra être obtenu qu’après la révolution socialiste.

Son orientation trotskiste l’amène à penser que ce sont des actions radicales comme l’abolitionnisme intégral qui mèneront à la révolution socialiste, alors que c’est celle-ci qui peut et va amener des actions radicales et l’abolitionnisme intégral de la prostitution.

L’orientation trotskiste de l’auteur l’amène à idéaliser le capitalisme et l’idéologie des droits humains qui est la sienne. Il en perd le point de vue de classe. Il oublie que le mode normal de fonctionnement du capitalisme n’est pas celui des droits humains, malgré ses dires, mais celui libéral et néolibéral voué à l’exploitation éhontée et aux oppressions les plus violentes, sans oublier les guerres impérialistes de rapine.

Les années après la Deuxième Guerre mondiale durant laquelle, justement selon Poulin, la prostitution a connu «un fléchissement important» (il y avait du travail pour beaucoup de monde et aussi pour les femmes), ces «années glorieuses» comme on les appelle sont une exception sous le capitalisme, une exception qui ne semble pas vouloir revenir de sitôt avec la crise du capitalisme qui n’en finit pas.

Si l’abolitionnisme intégral de la prostitution devait s’appliquer et freiner, sinon éliminer l’industrie du sexe, comment le capitalisme en crise pourrait-il remplacer les emplois perdus par les femmes prostituées dans cette industrie et trouver l’argent pour mettre en place des programmes généreux de réinsertion ? Les États capitalistes ne feraient que de la merde à ce niveau. La disparition de l’industrie du sexe en tout ou en partie ferait aussi du tort aux femmes prostituées qui se retrouveraient sans travail.

Sans suggérer explicitement de les abolir, notre auteur semble rire des visas octroyés par certains pays dont le Canada, qui attribue des visas «d’artistes pour la danse nue», qui permettent à des femmes prolétaires du Sud de monter au Nord. Il ne faut pas en rire et surtout pas faire campagne pour abolir ces visas. Monter au Nord est déjà un progrès pour ces femmes prolétaires.

De fait, l’abolitionnisme intégral de la prostitution ne peut être obtenu qu’avec la révolution socialiste. Il y aura alors moyen, comme durant les «trente glorieuses» et même plus, de mettre en place des emplois décents pour tout le monde et pour les femmes prostituées en particulier, ainsi que des programmes généreux de réinsertion sociale. Il y a d’ailleurs des précédents à ce niveau lors des révolutions antérieures.

Sous le capitalisme, l’approche règlementariste de la prostitution apparaît la moins dommageable aux femmes prostituées, en la liant à la critique de la sexualité phallocrate défendue par l’industrie du sexe. Il y a des écrits féministes et populaires fort intéressant là-dessus.

Le point de vue que la prostitution est un métier sous le capitalisme (un métier lié aux sociétés de classes qui devra disparaître avec l’abolition des classes) doit être reconnu comme tel. Il doit être reconnu comme les autres métiers par le code du travail. Les escortes, les danseuses, les masseuses, etc. devraient avoir les mêmes droits que dans les autres métiers.

Ce point de vue que la prostitution est un métier lié aux sociétés de classe, enlève un poids moral sur les épaules des personnes qui se prostituent. Elles ont un métier et n’ont plus besoin de se confesser de leur péché à ces faux prêtres qui veulent les orienter autrement en les laissant plus souvent qu’autrement les mains vides.

Notre auteur montre bien, pourtant, que les femmes prostituées sont les prolétaires les plus exploitées et les plus opprimées. Mais il semble penser qu’elles ne peuvent faire de libres choix. Il est certain que sous le capitalisme, les bourgeois ou les petits bourgeois pensent que les prolétaires sans instruction doivent rester au bas de l’échelle. Dans l’industrie du sexe, il y a possiblement beaucoup plus d’embrigadement et d’enrégimentation que dans d’autres industries. Cependant, il ne faudrait pas penser que les femmes prostituées sont complètement robotisées. N’en déplaise à Richard Poulin, les femmes prostituées ne sont pas des nounounes.

Il y a moyen de les mobiliser et les organismes qui préconisent que la prostitution est un métier, semblent avoir la méthode pour le faire. On peut mobiliser les femmes prostituées dans l’amélioration des conditions de leur métier sous le capitalisme, tout en préparant la révolution socialiste jusqu’au communisme et en se préparant à la nouvelle vie qu’il offrira.

Il faudra montrer aussi que dans un pays socialiste, les femmes prolétaires du Sud n’auront pas besoin d’utiliser de subterfuges pour monter au Nord. Ce sera une terre d’accueil pour elles.

Il faudra faire campagne pour montrer comment l’amour égalitaire et émancipateur entre les personnes et comment la solidarité humaine réelle elle-même fera des bons prodigieux avec la révolution socialiste, condamnant par le fait même la sexualité vénale des sociétés de classes. On ne parlera plus de fourrer (voler) ou d’être fourrée (violée). On ne parlera plus de planter (vaincre) ou d’être plantée (vaincue). On fera, pour paraphraser Alexandra Kollontaï, l’amour-camaraderie

P.-A. Briand
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